FRANCE ET DB NAVARRE. I
{ «et user mes pobes, et les foçons que j'em- , «porte avec moy de la cour; car, quand j'y I «retourneray, je ne les y emporteray point, «mais je m'y entreray avec des ciseaux et des «estofba seulement, pour me ftiire habiller «selon la mode qui courra. > La reyne luy respondit : «Pourquoy dites-vous cela, ma fille? «car c'est vous qui inventez et produisez les «belles façons de s'habiller; et, en quelque «part que vous alliez, la cour les prendra de «vous, et non vous de la cour. » Gomme de Yray , par après qu'elle y retourna , on ne trouva rien à dire en elle qui ne fost encor plus que de la cour , tant elle sçayt bien invanter en son gentil esprit toutes belles choses.
Geste belle reyne , en quelque façon qu'elle s'habillast, fust à la françoise avee son cha-> peron, fust en simple escoffion, fiist avec son grand voile, fast avec un bonnet, on ne pouvott juger qui luy sieoit le mieux, ny quelle façon la rendoit plus belle, plus admirable et plua aymable, tant en toutes ces façons se sçavoit-elle bien aceomosoder , toujours y ac^oustant quelque invention nou velle, non commune et nullement imitable; on si d^autres dames à son patron s'y vouloieni former, n'en approchoient nullement, ainsy que je l'ay remarqué mille fois. Je Tay veue quelquesfois, et d'autres avec moy, vestue d'une robe de satin blanc avec force clinquani, et un peu d'iocamadin mesié, avec on voile de crespe tané, ou gaze à la romaine , jette sur sa teste comme négligemment ; mais jamais rien ne fut si beau; et quoy qu^on die des deessea du temps passé et des emperieres, comme nous les voyons par leurs médailles entiquea pom-» peusement aocoustrées, ne paroissoient que chambrières auprès d'elle.
J'ay veu souvent contention entre phisieura de nous autres courtisans : quel habilleipent luy estoit plus propre et mieux séant, et qui l'em* bellissoit le plus ; enfin chascun en disoit son advis. Quant à moy , pour b parure la mieux seanteque je luy ay jamais veue, selon mon advis , et selon d'autres aussy, oe fut le jour que la reyne mère fit un fostin aux Tbuilleries aux Pou» lonnois. Elle e.stoit vestue d'une robe de velours jncamadin d'Espaigne, fort chaînée de clinquant, et d'un bonnet de mesme velours, tant bien dressé de phiipes et pierrerka que ftopbiik
VIES DES DAMES ILLUSTRES
Elle parut si belle ainsy, comme lay fui dict au$$y,que despuis elle le porta assez souvent, et s*y fit peindre : de sorte qu'entre toutes ses diverses peintures celle là emporte sur toutes les autres , ainsy que Tœil des mieux voyans en peut voir encor la peinture, car il s*en trouve assez de telles , et sur (celles en juger.
Lorsqu'elle parut ainsy parée en ses Thuîllerles, je dis à M. de Ronsard , qui estoit près de moy : «Dites le vray , monsieur , ne vous a semble-il pas voir ceste belle reyne en tel ap- « pareil paroistre comme la belle Aurore quand tf elle vient à naistre avant le jour avec sa belle «foce blanche, et entournée de sa vermeille et « incarnate couleur ? car leur face et leur accou»ctrementont beaucoup.de simpathie et ressem- « blance. » M. de Ronsard me Tadvoua ; et sur oeste comparaison qu'il trouva fort belle, il en fit un beau sonnet qu*il me donna , que je voudrois avoir donné beaucoup, et Tavoir pour rinserer icy.
Je vis aussy ceste nostre grande reyne aux premiers estais à Blois , le jour que le roy son frerefit sonharangue.vestue d'unerobe d'orangé et noir, mais le champ estoit noir avec fdrce clinquant , et son grand voyie de majesté, qu'estant assise en son rang elle se monstra si belle et si admirable, que j'ouys dire à plus de trois cens personnes de l'assemblée, qu'ils s'estoient plus tdvisés et ravis à la contemplation d'une si di* vine beauté qu'à l'ouye des graves et beaux propos du roy son frère, encor qu'il eust dict et harangué des mieux. Je Tay veue aussy s'habiller quelquefois avec ses cheveux naturels , sans y adjouster aucun artifice de perruque; et encor qu'ils fossent fort noirs, les ayant empruntés du roy Henry son père, elle les sçavoit si bien tortiller, frisonner et accommoder, en imitation de la reyne d*Espaigne sa sœur, qui ne s'accommodoit guieres jamais que des siens , et noirs à l'espaignolle, que telle coiffure et parure luy sîeoit aussy bien ou mieux que toute autre que ce fust. Voyià qu*est d'un naturel beau, qui surpasse tout artifice tel soit il 1 Et pourtant elle ne s'y plaisoit guieres, et peu souvent s'en accom* modoit, si non de perruques bien gentiment façonnées.
Bref, je n'aurois jamais faict si je voulois descrire ses parures et ses formes de s'habiller auxquelles elle «e monstroit plus belle ; car elle
en changeoit de si diverses, que tontes luy toient bien séantes, belles et propres, si que la nature et l'art faisoient à l'envy à qui larendroit plus belle. Ce n'est pas tout, car ses beaux accoustremens et belles parures n'osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ny son beau sein , craignant de faire tort à la veue du monde qui se passoit sur un si bel object ; car jamais n'en fut veue une si belle ny si blanche , si pleine ny si charnue, qu'elle montroit si à plein et si descouverte, que la pluspart des courtisans en mouroient, voire des dames, que j'ay veues, aucunes de ses plus privées, avec sa licence la baiser par un grand ravissement.
Je me souviens qu'un honneste gentilhomme, nouveau venu à la cour, qui ne l'avoit jamais veue, lorsqu'il l'apperceut me dit ces mots: «Je ne m'estonne pas si vous autres, messieurs, «vous vous aymez tant à la cour; car, quand «vous n'y auriez autre plaisir tous les jours que «de voir ceste belle princesse, vous en avez au- «tantquesi vousestiezen ung paradis terrestre. »
Les empereurs romains de jadis, pour plaire au peuple et luy donner plaisir, leur exhiboient des jeux et des combats parmi leurs théâtres; mais, pour donner plaisir au peuple de France, et gaigner son amitié , il ne faudroit que leur représenter et foire voir souvent ceste reyne Marguerite, pour se plaire et s'esjouir en la contemplation d'un si divin visage, qu'elle ne cachoit guieres d'un masque, comme toutes les autres dames de nostre cour; car, la plupart du temps, elle alloit le visage desoouvert : et un jour de Pasques fleuries à Blois, estant eucor Madame et sœur du roy ( mais lors se traictoit son maryage), je la vis paroistre en lafirocession,si belle que rien au monde de plus beau n'eust scca se faire voir ; car, outre la beauté de son visage et de sa belle taille de corps, elle estoit très-superbement et richement parée et vestue : son beau visage blanc, qui ressembloit un ciel en sa plus grande et blanche sereneté, estoit orné par la teste de si grande quantité de grosses perles et riches pierreries, et surtout de diamans brillans mis en forme d'estoilles, qu'on eust dict que le naturel du visage et l'artifice des estoilles en pierreries contendoient aveoques le cid, quand il est bien estoillé, pour en tirer la forme. Son beau corps, avecques sa riche et haute taille, estoit vestu d'unerobe de drap d'or frisé , le plus
beau et le plus riche qui fut jamais veu en FraDce; et c'estoit un présent qu'avoit feict le grand seigneur à M. de Grand-Champ à son despart de Gonstantinopie, vers lequel ii estoit ambassadeur, ainsy qu'est sa ooustume envers ceux qui luysont envoyés des plus grands, d*une pièce qui montoit à quinze aulnes : lequel Grand- Cliamp me dit qu'elle avoit cousté cent escus l'auloe , car c'estoit un chef d'œuvre. Luy venu CQ France, ne sçachant à qui mieux employer ni plus dignement ce don d'une si riche eslofÎFe, pour lamieux faire valloir et estimer à la porter, ia redonna à Madame, sœur du roy, qui en fit faire une robbe, qui, pour la première fois, s'en para ce jour là, et luy sieoit très-bien ; car aussy de grandeur à grandeur il n'y a que la main ; et ia porta tout ce jour, bien qu'elle pesast extrêmement : mais sa belle, riche et forte taille, la .supporta très-bien, et luy servit de beaucoup; car si elle fust esté une petite nabotle de princesse, ou dame d'une coudée de hauteur, comme j'en ay veu, elle eust crevé soubs le faix, ou bien eust follu changer de robbe , et en prendre une autre. Ce n'est pas tout : car estant en la procession, marchant à son grand rang, le visage tout descouvert, pour ne priver le monde en une si bonne feste de sa belle lumière, parut plus belle encor en tenant et portant en la main sa palme (comme font uoà reynes de tout temps) d'uoe royale majesté, d'une grâce moitié altiere et moitié douce, et d'une façon peu commune , mais difFerente de toutes les autres ; que qui ne l'eust jamais veue ny cognue eust bien dict : <Voylà une princesse qui en tout va par dessus «le commun de toutes les autres du monde. » Et tous nous autres courtisans allions disans, d'une commune voix hardiment: que ceste belle princesse doibt et peut bien porter la palme en la main, puisqu'elle l'emporte par dessus toutes crllesdu monde , et les surpasse toutes en beauté , u bonne grâce et toute perfection. Et vous jure qu'à ceste procession nous y perdismes nos demotions, car nous y vaquasmes pour contempler H admirer ceste divine princesse, et nous y ravir plus qu'au service divin , et si ne pensions pourtant Faire faute ny pesché ; car qui contemple et admire une divinité en terre, celle du ciel ne s'en tient offensée, puisqu'elle l'a faicte telle. Lorsque la reyne sa mère l'emmena de la oourpour aller trouver son mary en Gascongne,
ilANTOHB II.
je vis quasi tous les courtisans regretter son despart, comme si une grande calamité leur fust tout à coup tumbée sur la teste. liCs uns disoient : « La cour est vefve de sa beauté ; p les autres : a La a cour est fort obscure, elle a perdu son soleil ; » d'autres : «Qu'il fait noir à la cour, il n'y a plus «de flambeau;» d'autres repartoient : «Nous «avions beau faire que la Gascongne alors vinst «gasconneret ravir nostre beauté, destinée pour «embellir la France et la cour, et l'oster du «Louvre, Fontainebleau, Sainct-Germain et au- «tres belles places de nos roys, pour la logera «Pau ou à Nerac, de mesmes bien dissemblables «les uns des autres ;« d'autres disoient : «Cela « est faict , la cour et la France ont perdu la plus «belle fleur de leur guirlande.»
Bref, on n'oyoit de toutes parts resonner que tels et autres pareils petits mots sur ce despart, moitié de despit , de colère , et moitié de tristesse, et encor que la reyne Louyse de Lorraine y fust restée, qui estoit une très-belle et sage princesse et vertueuse, de laquelle j'espère en parler dignement à son lieu ; mais parce que de longue main la cour avoit accoustumé une si belle veue, ne se pouvoit engarder de la regretter, et proférer de telles parolles. Et plusieurs y eut-il qui cuiderent tuer M. de Duras de despit, qui Testoit venue quérir de par le roy de Navarre son maistre, comme je le sçay. Un de ces ans vindrent nouvelles à la cour qu'elle estoit morte en Auvergne, n'y avoit pas huict jours. U y eut quelqu'un qui rencontra là dessus et dit : «Il n'en est rien, car despuis ce temps «il a faict trop beau et clair au ciel ; que si elle «fust morte, nous eussions veu esdipse de soleil, «pour la grande simpathie que ces deux soleils « ont ensemble , et n'eussions rien veu qu'obscu «rites et nuages.»
C'est assez, ce me semble, d'avoir parlé de la beauté de son corps, encor que le subject en soit si ample qu'il meriteroit une décade : toutesfois j'espère d'en parler encor ailleurs; mais il faut dire quelque chose de sa belle ame, qui est si bien logée en si beau corps. Or, si elle l'a portée belle dès sa naissance, elle l'a sceu bien garder et entretenir; car elle se plaist fort aux lettres et à la lecture , et ayant esté jeune, et en son aage parfaict. Aussy peut*ondire d'elle : que c'est la princesse, voire la dame qui soit au monde la plus éloquente et la mieux disante
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qui d le plus bel âir de parler, et le plus agréable qu*ODsçauroit voir. Lors que les Poulonnois, comme j*ay dict cy devant, luy vindrent faire la révérence, il y eut Tevesque de Cracovie , le principal et le premier de l'ambassade, qui fit Tbarangue pour tous, et eu latin, car il estoit un sçavant et suffisant prélat. La reyne luy respondit si pertinemment , et si eloquemment , sans 8*aider d^aucun truchement, ayant fort bien enlendu et compris son harangue , que tous en entrèrent en si grande admiration , que d'une voix ils Tappellerent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence.
Lorsque la reyne sa mère la mena vers le roy son mary, comme j*ay desjà dict, elle fit son entrée à Bourdeaux, comme de raison , estant fille et sœur de roy, et femme du roy de Navarre , et premier prince du sang, et gouverneur de Guyenne : la reyne sa mère le voulut ainsy, car elle Taymoit infiniment et l'estimoit fort. Son entrée fut belle , non tant pour les magnificences et sumptuosités qu'on luy fit et dressa, mais pour voir entrer en trîumphe la plus belle et accomplie reyne du monde , montée sur une belle hacquenée blanche, harnachée fort superbement, et elle vestue toute d'orangé et de clinquant , si sumptueusement que rien plus ; laquelle le monde ne se pouvoit assez saouler de voir, la regarder , Fadmirer et l'exalter jusques au ciel.
Avant qu'entrer, les estats de la ville luy tindrent Aire la révérence et loy ofA*ir leurs moyens et puissances, et la haranguer aux Chartreux, comme est la coustume. M. de Bourdeaux porta la parolle pour le clergé; M. le mareschal de Biron, comme maire , et avecques la robe de maire , pour le corps de la ville , et comme lieutenant gênerai , fit la sienne après; et M. Largebaston, premier président, pour la cour. Elle leur respondit Si tous les uns après les autres (car je Touys, estant près d'elle snr reschafhut par son commandement), si eloquemment, si sagement et si promptement, et avecques telle grâce et majesté, mesmes i un^ebasaui , par an tel changement de parolles, sans réitérer les premières ny les secondes, sur un mesme snbject pourtant, qui est chose à remarquer, que je vis le soir ledict sieur président , qui me vint dire, et à d'autres , en h chambre de la reyne , qa*il n*troit jamais ooy mieux dire en ta Tie qui*
conque fust,car il s'entendoit en telles merceries, et que bien souvent il avoit eu cest lionneur d'avoir ouy parler les reyues Marguerite et Jeanne, ses predecesseresses, et en telles cérémonies que celle-là , et que pour avoir esté de leur temps deux bouches d'or des plus disertes de la France (ainsy m*usa-il de ces mots), mais n^approchoient rieade l'éloquence de ceste dernière reyne Marguerite, et qu'elles n'estoient que novices et apprentives auprès d'elle, et que vrayement elle estoit fille de mère.
Je redis à la reyne sa mère par après ce que m'avoit dict ledict président, qui en fut si !iy$e que rien plus : et elle me dit qu'il avoit rai^o» de lecroireet le dire; car, encor quelle fust sa fille, elle pouvoit dire sans mentir que c'estoit la plus accomplie princesse du monde, et qui disoit ce qu'elle vouloit et des mieux. De mesmes je l'ay veu dire à force ambassadeurs, et à grands seigneurs estrangers, quand ils avoient parlé à elle, ils s'en partoient d'avecques elle tous confondus d'un si beau dire.
Je luy ay veu souvent faire de si beaux discours, si graves et si sententieux , que si je les pouvois bien mettre au net et au vray icy par escrit, j'en ferois ravir et esmerveiller le monde; mais il ne me seroit pas possible, ny à quiconque soit, de pouvoir les réduire , tant ils sont inimitables.
Or , si elle est grave et pleine de mqesté et éloquente en ses hauts discours et sérieux, elle a bien autant de gentille grâce à rencontrer de bons et plaisans mots, et broearder si gentiment, et donner l'estraitte et la venue, que sa compaignie est plus agréable que toute autre do monde; car , enoor qu'elle picque ou brocarde quelqu'un, cela est si à propos et si bien dict, qu'il n'est possible de s'en fascher , mais encore bien ayse.
De plus, si die sçait bien parler, dles(ait autant bien escrire. Ses belles lettres , que l'on pent voir d'elle, le manifestent assez; carcesont les plus belles, les mieux couchées, soyent poor estre graves que pour estre familiores, qu'il fiant que tons les grands escrivains du passé et de nostre temps se cachent, et ne produisent les lenrs quand les siennes comparoistront, qoi ne sont que chansons auprès des siennes. Il o'T a nul que, les voyant , ne se mocqae du pauvre ^liceron avecques les Hennés hmiiieres.Et « 4*
en poarroit foire un reeneil, et d'dies et de ses discours, ce seroit autant d'esoole et d'apprentissage pour tout le monde : dont ne s'en faot esbayr; car, de soy,eile a Fesprit bon et prompt, un grand entendement , sage et solide. Bref, elle est vraye reyne en tout, qui meriteroit de régir un grand royaume, voire on empire : surqooy je feray ceste disgression, d'autant qu'elle fait à nostre subject.
Lorsque le maryage d'elle fut accordé à Bloys, et du roy de Navarre, il y eut assez de difficultés que la reyne Jeanne faisoit, bien que diffe* rente d'alors qu'elle escript ^ à ma mère, qui estoit sa dame d'honneur, malade en sa maison. J'ay veu ladicte lettre , escrite de sa main , an thresor de nostre maison, et dit aînsy :
a Je vous fày ceste-cy, ma grande amye, pour « vous resjouir et prendre santé des bonnes nouh «velles que le roy mon mary m'a mandées, «qu'est comme ayant pris l'hardiesse dedeman- 0 der au roy madame sa jeune fille pour mon Als, sluy a faict cest lionneur la luy accorder, dont «je ne vous en veux celer l'ayse que j'en ay. »
11 y a bien à discourir là dessus. Il y eut donc, lors de cest accord , une dame de la cour, que je ne nommeray point , aussy sotte qu'il en fusC de sa portée. Estant la reyne mère le soir retirée i son coucher , elle s'enquit à de ses dames si eUes avoient veu sa fille , et quelle joye elle BBODStrott de l'accord de ce maryage. Geste dame sotte, qui n'avoit encor guieres veu de sa cour, s'advança la première et dit: aComcment, madame, ne seroit-elle joyeuse d'un tel c maryage, puisqu'elle en vient à la couronne, cet est en terme d'estre possible un jour reyne «de France, si elle escheoit au roy son mary pre* « tendu , comme îl se peut faire un jour?» La reyne, oyant un si fort mot , luy dit : a Ma' «mye, vous estes une grande sotte. J'aymerois cmieox que vous fussiez crevée de cent mille « morts que si vostre sotte prophétie estoit jamais < véritable et accomplie, pour la longue vie et c boDoe prospérité que je porte au roy et à tout le c restede mes enfiins. » Surquoy il y eut une grand dame, assez sa privée, qui Iny respliqua : «Mais, « madame, si ce malheur arrivoit, que Dieu nous «en garde ! ne seriez-voos pas bien ayse de voir «vostre fille reyne de France, puisque la cou-
«fietivii.
«roniie loy eseherroit de bon droict par celuy ode son mary?» La reyne fit response : «Encor «que j'ayme bien ceste fille , je pense, lorsque «cela arriveroît, nous verrions la France fbrt « troublée de maux et de malheurs. Et aymerois «mieux cent fois mourir (comme elle a faict) «que de la voir en cest estât; car je croy qu'on «ne voudroit pas obeyr absolument au roy de «Navarre comme à mes eufsns, pour beaucoup «de raisons que je ne dis point. »
Voyià deux prophéties accomplies. Tune d*une sotte dame , et l'autre d'une bal>ile princesse, et ce pour quelques années. Mais la prophétie a feilly anjoord'huy, par la grâce que Dieu luy a donné, et par la force de sa bonne espée et la valeur de son brave coeur, qui l'ont rendu si grand , si victorieux , si redoubté et si absolu roy comme il est anjourd*huy , après tant de traverses et travanx. Dieu le maintienne par sa saincte grâce en ceste grande prospérité, ainsy qu'il nous est de besoing à tous nous autres ses pauvres subjects !
«Or, si par abolition de la loy saltqne.dit «encor la reyne, le royaume venoit à ma fille par «son juste droict, comme aussy antres royaumes «tumbent en quenouille, certes ma fille est bien «aussy capable de régner, ou plus, qnebeau- «coup d'hommes et roys que je sçay, et qui cmt «esté; et crois-je que son règne seroit beau; et «le rendroit pareil à celuy du roy son grand «père, et roy son père, car elle a un grand es- « prit et de grandes vertus pour ce fàive. » Là dessus elle alla dire que c'estoit un grand abus que ceste loy salique, et qu'elle avolt otiy dire à M. le cardinal de lx>rraine que lorsqu'il arresta, avec les autres députés à Tabbaye de Gercan , la paix entre les deux roys , venant à soudre quelque dispute sur quelque poinct de ceste loy salique, qui toueboit la succession des femmes au royaume de France , il y eut M. le cardinal de Grand velle, autrement dict d*Arras, qui en rabroua fort mondict sieur le cardinal de Lorraine, loy disant que c'estoient de vrays abus que vostre loy salique, et qu*il luyenerevast l'œil, et que c'estoient de vieux rêveurs et chroniqueurs qui Tavoient lÂnsy escrite, sans isavoir pourquoy, et l'ont faict ainsy accroire, et qu'elle ne fut jamais faicte ny portée en France, mais que c'estoit une coustume que les Fran^ çois.demain en main s'estoient entredonnée.
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et avoient introduicte, qui n'est nullement juste, et par conséquent violable. Voylà ce qu'en dit la reyne mère. Et, quand tout est dict , ce fut Pharamond, comme la pluspart tiennent, qui rapporta de son pays, et Tintroduisit : ce que nous ne debvrions observer puisque c'estoit un payen; et d'aller si estroictement garder, parmy nous autres cbrestiens, les loix d'un payen , c'est offenser grandement Dieu. Il est vray que la pluspart de celles que nous avons, nous les tenons des empereurs payens, mais aussy celles qui sont sainctes, justes et équitables, nous nous y réglons , comme de vray il y en a force, et la pluspart sont telles; mais ceste cy salique de Pharamond , elle est injuste et contre la loy de Dieu , car il est dict au Vieux Testament, et au XX V^ chapitre des Nombres : «Les enfans «masies succéderont premièrement, puis, en a leur deffaut , les filles. » Geste saincte loy donc veut les filles hériter après les masies. Encor, quand on prendroit bien au pied de Tescripture ceste loy salique, il n'y auroit pas si grand mal comme on le prend , ainsy que j'ay ouy discourir à de grands personnages; car elle parle ainsy : a Que tant qu'il y aura des masies, les filles «n'héritent oy ne régnent point.» Gonsequemment, en deffaut des masies, les filles y viendront. Et puisqu'il est juste qu'en Espaigne, Navarre, Angleterre, Escosse, Hongrie, Naples et Sicillc, les filles régnent, pourquoy ne l'est* il juste tout de mesmes en France? Car ce qui est juste, il est juste partout et en tous lieux, et le lieu ne fait point que la loy soit juste.
Tant de fiefs que nous avons en France , duchés, comtés , barronnies et autres honnorables seigneuries, qui sont quasy, mais beaucoup, royales en leurs droicts et privilèges, viennent bien aux femmes et filles, comme nous avons Bourbon, Vandosme, Montpensier,Nevers,Rhetel , d'Eu, Flandres, Bourgongne, Artois, Zellande, Bretaigne ; et mesmes comme Matilde, qui fut duchesse de Normandie; Eleonor, duchesse de Guyenne, qui enrichirent Henry II, roy d'Angleterre; Beatrix, comtesse de Provence, qui l'apporta au roy Louis son mary ; la fille unique de Raymond, comtesse de Thoulouse , qui l'apporta à Âlfbnce, frère de sainct Louis; puis Anne , duchesse de Bretaigne , de frais , et autres : pourquoy le royaume de France n'appelle k soy aussy bien les filles de France?
La belle Galatée, lors qu'Hercule l'espousa après sa eonqueste d'Espaigne , ne dominoitelle pas en la Gaule ? du maryage desquels deux sont yssus nos braves, vaillans et généreux Gauloys, qui d'autresfois se sont tant feict vanter.
Et pourquoy sont les filles des ducs en ce royaume plus capables de gouverner une duché ou un comté, et y faire justice , qui approchent de l'authorité du roy , plustost que les filles des roys de gouverner le royaume de France? et comme aussy si les filles de France ne fussent aussy capables et propres à commander et régner , comme aux autres royaumes et grandes seigneuries que j'ay nommées!
Pour plus grande preuve de l'abus de la loy salique, il n'en faut d'autre que celle de tant de chroniqueurs, escrivains et bavards, qui en ont escrit , qui ne se peuvent accorder entre eux de son elymologie ny deffinition.
Les uns, comme Postel , estiment qu'elle prit son ancien nom et origine des Gaules, et qu'elle fut appellée salique , au lieu de gallique , pour la proximité et voisinage que la lettre G en vieil moule avoit avecques la lettre S; mais c'est un rêveur en cela (comme je tiens d'un grand personnage) , ainsy qu'en autres choses
Jean Geval , evesque d'Avranches , grand ^^ chercheur des antiquités de la Gaule et France, l'a voulu rapporter à ce mot seUle, parce qae ceste loy esioit seulement ordonnée pour salles et palais royaux.
Claude Seissel, assez mal à propos, a pensé qu'elle vient du mot sol en latin, comme une loy pleine de sel, c'est-à-dire de sapience, par une métaphore tirée du sel.
Un docteur es droicts, nomméFerrariusMontanus, a voulu dire aue Pharamond fut autre ^ ment appelle Salicq.
liCS autres la tirent de Sallogast, l'un des principaux conseillers de Pharamond.
Les autres, pensant subtiliser davantage, disent que, par la fréquence des articles qui se trouvent dans icelle loy , commanceans par ces mots, si aliquis^ et si aliqua, elle prit sa derivaison; d'autres, qu'elle est venue des François Saliens, comme est faict mention dans Marcellin.
Enfin voylà de grands rébus et rêveries ; et ne se faut esbayr si M. l'evesque d'Arras en
bisoit la guerre à M. le cardinal de Lorraine : ainsy que ceux de sa nation , en leurs farces et joingleries, croyans que ceste loy fust de nouvelle impression, appelloient Philippe de Valois le rof trouvé^cmame si, par un nouveau droict et non jamais recognu par la France, il se fust faict roy. Surquoy despuis se sont fondés en ce que la comté de Flandres estant tumbée en quenouille, le roy Charles le Quint n*en prétendit lors aucun droict ny nom ; mais , au contraire, il appennagea Philippes son frère de la Bourgongne,pour en faiire le maryage avecques la comtesse de Flandres, ne la voulant prendre pour luy, ne la trouvant si belle, mais bien plus riche que celle de Bourbon; qui est encore une grande asseurance que l'article de ceste loy salique n'a pas lousjours esté observé aux membres comme au chef ; et ne faut doubter que les iBIies , venans à la couronne , mesmes quand elles sont belles, honnestes et vertueuses comme ceste-cy, n^attirassent plus le cœur de leurs subjects par leurs beautés et douceurs , que toutes les forces des hommes.
M. du Tillet dit : que la reyne Glotilde fit recevoir en France la religion chrestienne, et de»puis ne s*est trouvée aucune reyne qui s^en soit desvoyée, qui est un grand honneur pour les reynes : ce qui n'est advenu aux roys despuis Clovis; car Ghilperic premier fut entaché de Terreur arrienne , et deux seuls prélats de Teglise gallicanne par leur résistance l'arresterent , comme dit Grégoire de Tours.
Davantage, Catherine, fille de Charles VI, ne fut-elle pas ordonnée reyne de France par le roy son père et son conseil?
Du Tillet dit encor de plus : que les filles de France estoient en telle révérence , qu^encor qu'elles fussent maryées à moindres que roys , néanmoins prenoient le titre royal , et estoient appellées reynes avecques le nom propre; et cest honneur leur estoit donné pour leur vie, par démonstration qu'elles esioient filles de roys de France. Geste coustume ancienne monstroit sourdement que les filles de France pouvoient estre bien reynes , aussy bien que les fils. Il se trouve que, du temps du roy sainct lx)uis, tenant la cour des pairs, la comtesse de Flandres estrenommée présente, et tenant lieu avecques les pairs. Voylà comment ceste loy salique faut entre les membres et non parmy le chef ; en
quoy elle est corrompue, car les membres se doibvent régler par le chef.
Voyez que dit encor M. du Tillet : a Par la «loy salique, escrite pour les seuls subjects, «quand il n'y avoit fils, les filles heritoient en «l'ancien patrimoine.Qui voudroit régler la cou- «ronne, mesdames, filles de France, au deffaut «des fils, la prendroient; et néanmoins elles en «sont perpétuellement excluses parcoustume et «loy particulière de la maison de France, fondée «sur la magnanimité des François, qui ne peu- « vent souffrir d'estre dominés par les femmes. » Et ailleurs dit: «Et se faut esbayr de la longue «ignorance qui a attribué ceste coustume à la «loy salique , qui est contraire. »
Le roy Charles le Quint, traictant le maryage de madame Marie de France, sa fille, avecques Guillaume , comte de Hainaut,en Fan 1374, stipula la renonciation dudict comte au droict du royaume et de Dauphiné ; ce qui est un grand poinct : et par là voyez-vous les contrariétés ?
Certes, si les femmes savoient manier les armes aussy bien que les hommes, elles s'en feroient accroire : mais, en recompense, elles ont leur beau visage, qu'on ne recognoit pas comme on debvroit; car, certes , il vaut mieux d'estre commandé de belles, gentilles et honnestes femmes, que des hommes fiascheux, fats, laids et maussades, con.me jadis il y en a eu en ceste France.
Je voudrois bien sçavoir si ce royaume s'est mieux trouvé d'une infinité de roys fats, sots, tirans, simples, faict-neans, idiots, fols, qui ont esté ; ne voulant pourtant taxer nos braves Pharamonds, nos Glodions, nos Clovis, nos Pépins, nos Martels, nos Charles , nos Louys, nos Philippes , nosJehans, nos François, nos Henrys , car ils ont esté trop braves et magnanimes ceux-là : et bien heureux estoit le peuple qui estoit soubs eux, qu'ils eussent faict d'une infinité de filles de France qui ont esté trës-habilles , fort prudentes et bien dignes de commander. Je m'en rapporte aux régences des mères des roys comment on s'en est bien trouvé,
Fredegonde, comment administra-elle les affaires de France pendant le soubs-aage du roy Glotaire son fils, les administrant si sagement et dextrement, qu^il sévit, avant que mourir, monarque de la Gaule et de beaucoup de l'Allemaigne.
VIES DES DAMES ILLUSTRES
Le seoiblablefitNatilde, femme de Dagobert, à Tendroict du roy Glovis deuxieame , son fils , et , longtemps après , Blanche , mere de sainct Louys, laquelle s'y comporta si sagement , ainsy que je l'ay leu, que, tout ainsy que les empereurs romains se foisoient appeUer Auguste , en commémoration de Theur et prasperitc qui s*estoit trouvée au grand empereur Auguste, aussy toutes les reynes mères anciennement, après le deceds des roys leurs marys, vouloient estre nommées reynes Blanche, pour un bonnorable mémoire tiré du gouvernement de ceste sage princesse. Encor que M. du Tillet contredit un peu en cela, toutefois je le tiens d'un grand sénateur.
Et, pour passer plus bas, Ysabeau de Bavière eut la régence de son mary Gbarles VI , estant altéré de son bon sens, par l'advis de son conseil ; comme aussy fut madame de Bourbon du petit roy Charles VUI son frère, en son bas aage, madame Louyse de Savoye du roy François premier, et la reyue mere du roy Charles IX son fils.
Si donc les dames estrangeres (fors madame de Bourbon , car elle estoit fille de France) ont esté si capables de gouverner si bien la France , pourquoy ne le seront les nostres telles , et ne la gouverneront aussy bien, et d*aussy bon zèle et affection , puisqu'elles y sont nées et y ont pris leur laict , et que le faict leur touche?
Je voudrois bien sçavoir en quoy nos derniers roys ont surpassé nos trois filles de France dernières, Elisabeth, Claude et Marguerite; que si elles fussent venues à estre reynes de France, qu'elles ne l'eussent aussy bien gouvernée (sans que je veuille pourtant taxer leur suffisance et régence , car elle a esté très-grande et trèssage), aussi bien que leurs fireres. J'ay ouy dire à beaucoup de grands personnages bien entendus et bien prevoyans, que possible n'eussionsnous eu les malheurs que nous avons eu, que nous avons et que nous aurons encor ; et en ali^uoient des raisons qui seroient trop longues à mettre ici. Mais voyiâ, ce dit le commun et sot vulgaire : «Il Faut observer la loy sallque.» Pauvre fiait qu'il est! Ne sait-il pas bien encor que les Germains, de Testoc desquels nous sommes sortis , avoient accoustumé d'appeller les femmes à leurs affaires d'Estat , tout aussy bien que les hommes, comme nous apprenons
de Tacite? Par là nous apprenons que œste loy salique a esté despuis corrompue, puisqu'ils les ont senties dignes de commander; mais ce n'est qu'une vraye coustume, et que les pauvres filles, qui estoient foibles pour débattre leur droict par la pointe de Tespée , comme il se debaltoit anciennement, les hommes les en excluoient et chassoient du tout. Ah ! que ne vivent mainte nant nos braves et vaillans paladins de France, un Roland , un Renaud , un Ogier , un Olivier, unDeudoD, un Griffon, un Y von, et une infinité d'autres braves, desquds la profession estoit, et la gloire, de secourir les dames et les maintenir en leurs afflictions et traverses de leurs vies, de Thonneur et biens, pour maintenant combattre le droict de nostre reyne Marguerite! laquelle, tant s'en faut qu'elle jouisse d'un seul poulce de terre du royaume de France, duquel elle est si noblement sortie, et qui possible luy appartient de tout droict divin et humain, qu'elle ne jouit pas rien de sa comté d'Auvergne, qui luy appartient par toute justice et équité, pour estre restée seule et héritière de la reyne sa mere, et est retirée dans un chasteaa d'Usson, parmy les déserts, rochers et montagnes d'Auvergne : habitation certes, par ux>p dissemblable à une grande ville de Paris, où elle debvroit maintenant tenir son trosne et son siège de justice , qui luy appartient, et de son droict, et de celuy du roy son mary. Mais le malheur est tel , qu'on ne peut recevoir ny l'un ny l'autre. Que si tous deux estoient bien unis ensemble, et de corps et d'ame et d'amitié, comme ils ont esté, possible que tout en iroit mieux pour tous, et se feroient craindre, res* pecter et recognoistre pour tels qu'ils sont. (Dieu a voulu despuis qu'ils se sont bien réconciliés , qui est un très grand heur.) | J'ay ouy dire à M. de Pibrac une ibis , que ceste alliance de Navarre a esté fiitale en cela, pour avoir veu en discordance le mary et la femme , comme d'autres fois a esté de Louy s Hulin, roy de France et de Navarre, avecques Marguerite de Bourgongne , fille du duc Robert troisiesme ; plus, Philippe le Long, roy de France et de Navarre , avecques Jeanne , fille du comte Othelin de Bourgongne, laquelle, se trouvant innocente, se purgea fort bien; puis, Charles le Bel , roy de France et de Navarre . avecques Blanche , fille d'Othdin, encor comte de Bout-
MARGUERITE, BEYNE DE
gmgne, qui fat sa première femsie; et, de frais, le roy Henry d'Âlbret , avecques Marguerite de Valois, comme je Uens de bmi lieu, qui la traicCoit si mal, eC eust eocor ft ict pis sans le roy François son frère, qui parla bien à luy , le rudoya Gort, et le menaça pour bonnorer si peu sa sœur, veu le rang qu'elle tenoit.
Le roy Antoine dernier mourut aussy, estant CD mauvais mesnage avecques la reyne Jeanne sa femme.
Nostre reyne Margncrica est ains|r un peu en division et divoree avecques le roy son mary ; mais Dieu les mettra un jour en bonne union , eo despit du temps misérable.
J^ayouy direà une princesse : qu'elle luy sauva la vie au massacre de la Sainct-Barthelemy, car, indabitaUement, il estoit proscrit et ooucbé sur le papier rouge, comme on dit, parce qu'on disoit qu'il faHoit oster les racines , comme le roy de Navarre , le prince de Gondé, l'admirai et autres grands ; mais ladicte reyne se jetta à genoux devant le roy Charles, pour iuy demander la vie de son mary et seigneur. Le roy Charles la luy accorda assez difficilement, encor qu'elle fost sa bonne sœur. Je m'en rapporte à ce qui en est, car je n'en sçay que pour ouyr dire. Et si porta fort impatiemment ce massacre , et en sauva plusieurs, jusqu'à un gentilhomme gascon (il me semble qu'il s'appelloit Leran) ^ qui, tout blessé qu'il estoit , se vint jetter soubs son lict , elle estant coucliée , et les meurtriers rayant poursuivy jusqu'à la porte, dont elle les en chassa ; car elle ne fat jamais cruelle , mais toute bonne , à la mode des filles de France.
On dit que la pique d'elle et du roy son mary a procédé plus de la diversité de leur religion que d'autre chose, car ciiascun ayme et soustient fort la sienne ; si que la rej^e estant allée à Pau, ville principale de Beam, ainsy qu'elle y eut fatct dire la mess^, il y eut un secrétaire du roy son mary , nommé Le Pin , qui avoit esté autres fois à feo M. l'admirai, qui s'en estomacha si bien qu'il fit mettre en prison qudqu'nns de la ville qui y avolent esté. La reyne en fat trèsmal contente; et luy pensant remonstrer , il luy paria plus haut quil ne dd[>voit , et fort indiscrètement , mesmes devant le roy, qui luy en fit une bonne réprimande et le chassa ; car il sçait
^ De la maison de Levis.
FRANCE ET DE NAVARRE. 16f
bien aymer et respeeter ce qu'il doîbt , tant il est bravé et gen^eux, ainsy que ses belles et nor Mes actions Font manifesté tel tousjours , dont j'en parleray au long dans sa belle vie.
Le dict du Pin ae foodoit sur Tedict qui est là foict et observé, aur la vie,ny dire ny ouyr messe, La reyne s'en sentant piquée, Dieu sçait comment, jura et protesta qu'elle ne mettroit jamais le pied en ce pays-là, d'autant qu'elle youloit estre libre en l'exerciee ^ sa religion ; et par ainsy elle en partit ; et despuis elle garda très-bien son serment.
J'ay ouy dire que jamais elle n'eut diose tant sur le cmur que telle indignité d'estre privée de l'exercice de sa religion , laquelle, pour la passer de sa fantaisie , elle pria la reyne sa bonne roere de la venir quérir pour la veoir, et allei jusques en France voir le roy et monsieur, son frère, qu'elle honnoroit et aymoit beaucoup ; où estant , elle ne fut veue et receue du roy sou frère comme il debvoit : et voyant un grand changement despuis qu'elle estoit partie , et plusieurs personnes eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé, cela luy fascboit fort de les rechercher et leur faire la cour, comme les autres , nullement ses pareilles, faisoient; tant s'en faut, qu'elle les mesprîsoit grandement, comme j'ay veu, tant avoit-elle le courage grandi Hélas! trop grand certes, s'il en fat oncques, mais pourtant cause de tout son malheur; car, si elle l'eust voulu un peu contraindre à rabaisser le moins du monde , elle n'eust esté traversée comme elle l'a esté.
Sur quoy je feray ce conte : que, lors que le roy son frère alla en Poulogne , et y estant , elle sceut que M. du Gua, fort favorisé du roy son dict frère , avoit tenu quelques propos assez desadvantageux d'elle , et assez bastans pour mettre le frère et la sœur en inimitié ou quelque pique ; au bout de quelque temps, ledict M. du Gua , retourné de Poulogne et arrivé à la cour, et pmlànt des lettres dudict roy à sa sœur, les luy alla porter et baiser les mains en sa chambre ; ee que je vis : quand elle le vit entrer, elle fut en grand oriere ; et , ainsy qu'il se vint présenter à die pour luy donner sa lettre, elle luy dit d'un visage courroucé : « Bien vous sert , Le Gua , «de voua présenter devant moy avecques ceste «lettre de mon frère, qui voua sert de sauve- «garde, l'aymant si fort, que tout ce qui vient «de hiy est m touta franchise avecques moy ;
cque, sans cela, je vous apprendrais ft parler «d'une telle pnncesse que je suis, sœur de vos «roys, vos maistres et souverains.» M. du Gua luy respondit fort humblement : «Je ne me «fusse aussy, madame, jamais présenté devant «vous, sçachant bien que vous me voulez mal , «sans quelque bonne enseigne du roy mon « maistre, qui vous ayme et que vous aymez fort «aussy; m'asseurant, madame , que, pour Ta- «mour de luy, et que vous estes toute bonne et «généreuse , vous m'ouyrez parler.» Et luy ayant Faict ses excuses et dict ses raisons , comme il sçavoit bien dire, et nia très-bien de n'avoir jamais parlé de la sœur de ses roys que très-reveremment, elle le renvoya, avecques protestation de luy estre cruelle ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort.
Au bout de quelque temps, le roy escrit k madame de Dampierre, et la prie, sur tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit faire, de faire avecques lareynede Navarre tant qu'elle pardonnast à M. du Gua, et le prist en amitié pour l'amour de luy : ce que madame de Dampierreentreprint à son très-grand regret, car elle cognoissoit le naturel de ladicte reyne ; mais, parce que le roy Taymoit et se fioit fort en elle , à tout hasard elle entreprint cèste charge; et vint un jour trouver ladicte reyne en sa chambre; et la trouvant en assez bonne trempe, elle en entama les propos, et luy fit uneremonstranoe: que, pour avoir la bonne grâce, Tamitiéet la faveur du roy son frère, qui estoit desjà roy de France, elle debvoit pardonner à M. du Gua , et luy remettre tout le passé , et le prendre en grâce ; car le roy Taymoit fort et le favorisoit plus qu'aucun des siens; et par ce moyen, elle, le prenant en amitié, pourroit tirer de bons services, offices et plaisirs de luy, puisqu'il gouvernoit si paisiblement le roy son maistre ; et qu'il valloit bien mieux qu'elle s'en aidast et prevalust, que de le désespérer et le bander contre elle, ce qui luy pourroit beaucoup nuire ; et qu'elle avoit bien veu de son temps, au règne du roy François I, mesdames Magdelaine et Marguerite, despuis Tune reyne d'Escosse , et l'autre duchesse de Savoye, ses tantes, encor qu'elles eussent le cœur bien grand et haut, s'abaisser si bas que de faire la cour à M. de Sourdis , qui n'estoit que maistre de la garde-robe du roy leur père, et le rechercher, afin que, par son moyen, elles se
ressentissent de la grâce et faveur du roy leur père ; et qu'à l'exemple de ses tantes elle en debvoit faire de mesmes à l'endroict de M. du Gua.
lia reyne de Navarre, api es avoir ouy fort attentivement madame dé Dampierre, luy respondit assez froidement , avecques on visage un peu riant pourtant, selon sa mode; et luy dit: «Madame de Dampierre, ce que me dites seroit «bon pour vous, qui avez besoing de faveur, de «plaisirs et bienfaicts; et si j'estois vous, ces «parolles que me dites me seroieot fort bien «adressées et fort propres; et les recevrois vo- «lontiers, et mettrois en usage; mais à rooy, « qui suis fille de roy, et sœur de roys , et femme « de roy, elles ne peuvent servir ; d'autant qu'avec- «ques ces grandes et belles qualités, je ne puis «estre mandiante, pour mon honneur, des hc veurs , des grâces et bienfaicts du roy mon « frère ; car je le tiens pour de si bon naturel, et «cognoissant si bien son debvoir, qu'il ne mêles 8 desniera jamais sans la fiiveur de Le Gua, au- « trement il se foroit un grand tort, à son hon- « neur et à sa royauté : et , quand bien il seroit «assez desnaturéde s'oublier tant que de me « tenir autre qu'il doibt , j'ayme mieux pour mon «honneur, etainsy mon courage me ledit, «estre privée de ses bonnes grâces par faute de «n'avoir recherché Le Gua et ses faveurs, que si «l'on me reprochoit ou soupçonnoit les avoir « par son moyen et intercession , veu quH me «semble assez les mériter pour estre ce que je «luy suis; et s'il se sent digne d'estre roy, et «ayméde moyet de son peuple, je me sens, « comme sa sœur , estre assez digne aussy d'estre «reyne et aymée, non seulement de luy, mais «de tout le monde. Et si mes tantes, que vous «m'alléguez, se sont si abbaissées comme vous «dites, faire l'ont peu si elles l'ont voulu, oa « telle a esté leur humeur; mais leur exemple ne «me peut donner loy, ny aucune sorte d'imiia- «tion, ne me voulant nullement former sur ce «modèle, sinon sur le mien propre.» Par aiosf elle se teut, et madame de Dampierre se retira, non pourtant que la reyne luy en voulust mal autrement, car elle l'aymoit fort.
Une autre fois, lors que M. d'Espernon alla en Gascogne après la mort de Monsieur (voyage fondé sur divers subjecU, à ce que Ton disoii), alors il vit le roy de Navarre à Paroyers; et s^entrefirent de grandes chères et caresses. J«
parie ainsy ; car lors M. d^Espernon estpit demy roy en France, pour ia desbordée faveur qu'il avoit avecques le roy son maistre. Après donc s'estre bien caressés et faicts bonne chère ensemble, le roy de Navarre le pria de le venir voir à Nerac, après qu'il auroit esié à Toulouse, et s'en voudroit retourner , ce qu'il luy promit : et s'estanl acheminé devant pour faire ses preparjitii^ à le bien fèstiner , la reyne de Navarre qui estoit là , et qui vouloit mal mortel à M. d'Espernon pour beaucoup de grands subjecfs, dit au roy son mary qu'elle se vouloit osier de là pour ne perturber et empescher la feste, ne pouvant nullement supporter la veue de M. d'Espernon sans quelque scandale et venin de colère qu'elle pourroit vomir, qui pourroit donner fascherie aucunement au roy son mary. Parquoy , estant sur son partement, le roy la pria , sur tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit faire, de ne bouger, et luy ayder à recevoir mondicl sieur d'Espernon , et mettre toute sa rancune qu'elle luy portoit soubs les pieds pour Tamour de luy , d'autant que cela leur importoit grandement à tous deux, et à leur grandeur.
«Et bien , monsieur, luy dit la reyne, puis «qa'il vous plaist me le commander, je demeu- «reray et luy fairay bonne chère, pour vostre «respect et Tobedience que je vous doibs.» Et puis dit à aucunes de ses dames : «Mais je vous «responds bien que, lorsqu'il arrivera , et tant «qa'ii demeurera, ces jours là je m'habilleray «d'un habillement dont je ne m'habillay jamais, a qu'est dedissimuiationethypocrisie; car jemas- « queray si bien mon visage de feintise , qu'il n'y « verra que tout bon et honneste recueil et toute o douceur, et pareillement je poseray à ma bou- « cbe toute discrétion : si bien que je me rendray « par Teiterieur telle que l'on pensera Tinterieur «de mon cœur bon, duquel autrement je n'en « puis respondre ; n'estant nullement à mon pouavoir, estant du tout à luy, tant il est haut, « plein de franchise , et ne sçauroit supporter ad^eau punaise, ny le venin d'aucune hypocri- « sie, ny moins le faire abbaisser , puis qu'il n'y « a rien que Dieu et le ciel qui le puissent amollir «et le rendre tendre, en le refaisant ou le re- « fondant.»
Pour rendre donc content le roy son mary , car elle Thonnoroit fort , aussy luy rendoit-il de m^mes . elle se desguisa de telle façon , que ,
M. d'Espernon venant arriver en sa chambre, elle le recueillit de la mesme forme que le roy l'en avoit priée et elle luy avoit promis : si bien que toute la chambre qui estoit pleine d'une infinité d'assistans, qui se pressoient pour veoir ceste entrée et entrevue, en furent fort esmerveillés; et le roy et M. d'Espernon en demeurèrent contens ; mais les plus clairsvoyans, et qui cognoissoient le naturel de la reyne , se doub toient bien de quelque garde dedans: aussy disoit-elle qu'elle avoit joué un rolle en ceste comédie mal volontiers. Je tiens de bon lieu tout cecy.
Yoylà deux contes par lesquels on peut bien cognoistre la hauteur du courage de ceste reyne, lequel estoit tel, que j*ai ouy dire à la reyne sa mère, sur ce discours et subject, qu'elle en estoit fort semblable au roy son père , et qu'elle n'avoit aucun de ses enfans qui le semblast mieux qu'elle, tant en façons, humeurs, lineamens et traictsdu visage, qu'en courage et générosité; d'autant qu'elle avoit veu le roy Henry, durant le roy François son père , qui , pour son royaume , n'eust pas recherché ny nacqueté le cardinal de Tournon, ny l'admirai d'Annebault, grands favoris du roy; mesmes qu'il eust eu la paix ou les trevfes souvent de l'empereur Charles , s'il luy eust voulu requérir et rechercher ; mais sa générosité ne se pouvoit soubmettre à telles recherches. Aussy, tel estoit le père, telle est la fille. Mais pourtant tout cela luy a beaucoup nuy. Je m'en raporte à une infinité de traverses et indignités qu'elle a receues à la cour, que je ne diray point, car elles sont trop odieuses, jusqu'à en avoir esté envoyée , avec certes un grand affront , et pourtant innocente de ce que l'on luy met toit à sus, ainsy que la preuve en fit foy à plusieurs , car je le sçay : et comme le roy son mary en fut asseuré, en quoy il en demanda raison au roy, dont il en fut trèsbon en cela, et si en cuyda sourdre entre deux frères quelque contention sourde et hayne.
La guerre de la Ligue après arriva ; et, d'autant que la reyne de Navarre se craignoit de quelques uns , à cause qu'elle estoit fort grande catholique, elle se relira à Agen, qui luy avoit esté donné, et le pays, par les roys ses frères, en appanage et don pour sa vie durant : et puis qu'il y alloit de la religion catholique, et qu'il I la fiiUoit maintenir, et exterminer l'autre, elle
voulut fbrtifier la sienne de son cosié de tout ce qu^elle peut, et foire la fpierre contre Tautre; maïs elle y fut très4nal servie, par le moyen de madame de Duras, disoit-on, qui lagouvernoît fort, et qui sous son nom faisoit de grandes exactions et concussions. Le peuple de la ville s'en aigrit , et soubs mains en couva une liberté et moyen de chasser , et leur dame , et ses garnisons. Sur lequel mesoootentement M. le ma* rescbal de Matignon prit occasion de faire entreprise à la ville , ainsy que le roy , en ayant soeu les moyens, luy commanda avecques une grande joye , pour agraver sa sœur , qu*il n'aymoit , de plus en plus de desplaisirs. Par quoy Tentreprise, qui pour la première fois avoit esté faillie, fut menée pour la seconde fois si deitrement par mondict sieur le mareschal et les babitans, que la ville fut prise et forcée de telle sorte et en telle prestesse et allarme , que la pauvre reyne tout ce qu'elle peut foire , fut que de monter en trousse derrière un gentilhomme , et madame de Duras derrière un autre , et se sauver de vistesse, et foire douze grandes lieues d'une traicte , et le lendemain autant , et se sauver dans la phis forte forteresse de la France, qui cstCarlat : où estant, et pensant estre en seureté, die fot, par les menées du roy son frère (qui cstoit un tris-habile et très-subtil roy s'il en fut oncques), vendue par ceux du pays et de la place; et, en estant sortie, s'en defifiant , ainsy qu^elle sesauvoit fot prisonnière entre les mains du marquis de Ganillac, gouverneur de l'Auvergne, et menée dans le cbasteau d'Usson, bien forte place aussy, voire imprenable, que le bon et fin renard roy Louys XI avoit rendue en partie tel pour y loger ses prisonniers; les tenant là plus en seureté cent fois qu*i Loches, Bois de Viucennes et Lustgnan.
Voyià donc ceste pauvre princesse prisonnière leans, et traictée non en fille de France certes, ny en princesse si grande qu ecelle-U. Toutesfois , si son corps estoit captif, son brave cœur ne l'estoit point, etneluy mancqua point, et luy assista très-bien , pour ne se laisser point aller en son affliction. Que c'est que peut un grand ooeur conduit d'une grande beauté I Car celuy qui la tenoit prisonnière en devint prisonnier dans peu de temps, encor qu'il fust brave et vaillant. Pauvre homme! que peosoit«-il faire? Vouloirlenirprisoiioicrf» subiecte ei captifve en
sa prison, celle qui , de ses yeux et de son beau visage, peut assubjeclir en ses liens et chaisnes tout le reste du monde comme un forçat!
Le voyià donc ce marquis ravy et pris de ceste beauté; mais elle, qui ne songe en aocuues delices d'amour, ains en son honneur et en sa liberté, joue son jeu si accortement qu'elle se rend la plus forte, et s'empare de la place et en chasse le marquis, bien esbahy d'une telle surprise et ruse militaire. Elle l'a gardée desjà il y a six à sept ans, non pourtant en tous les souhaits et plaisirs du monde, despouillée de la comté d'Auvergne, détenue par M. le grand prieur de France, qne le roy fit instituer comte et héritier par la reyne mère en son testament, avecques son regret dequoy elle ne pouvoit laisser à la reyne sa bonne fille au moins quelque chose du sien propre , tant estoit la hayne grande que le roy luy portoit 1 Helas 1 quelle mutation au prix de celle que j'ay veu, qui s'entre aymoient tant, et n'estoient que un oorpt , une ame et une mesme volonté I Ah! que d'autres fois j'ay veu qu'il les foisoitbeau veoirdiscourirensembie;car, fust ou sérieusement , ou en gayeté , rien n'esioit plus beau à venir ny à ouy r, car tous deux disoient ce qu'ils vouloient 1 Ah I que le temps est bien changé à celuy que quand on les voyoit danser tous deux dans la grande salle du bal d'une belle accordance , et de volonté et de danse ! Le roy la menoit ordinairement danser le grand bai. â l'un avoit belle majesté, l'autre ne l'avoit pas moindre. J'ay veu assez souvent la mener damer la pavanne d'fispaigne, danse où la belle grâce et majesté ^Bl^hne belle représentation ; mais les yeux de toute la salle ne se pouvoient saouUer^ ny assez se ravir par une si agréable veue ; car ie$ passages y estoient si bien dansés , les pas si sagement conduictSy et les arrests foicts de si belle sorte, qu'on ne sçavoit que plus admirer, ou la belle foçon de danser, ou la nuuesté de s'arrester, représentant maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdaio; car il n'y a nul qui les aye veus en ceste dance, qui ne liie ne l'avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grâce et majesté , qu'à ce roy frère et à ceste reyne sœur; et, quant à moy Je suis de telle opinion, et si l'ay veue danser aux reyne9 d'Espaigne et d'Escosse très-bien.
Je leur ai veu pareillement fort bien danser le Pazzemeno d'Italie, ores en marchant avecquei
mer, qu'elle rendrait eacor plus IKastres qu'ils ne sont , et plus habitables et plus riches ; car de toutes parts aborderaient des gens, galleres, navires et vaisseaux , pour voir la merveille du monde, comme jadis celle de Rhodes par son beau phare et rekiisant fanal ; au lieu que resserrée dans les barrières et barricades de ses montaignes d'Auvergne, et ne se pouvant fausser aisément, elle nous est cachée et incognue du tout à nos yeui , si non d'autant que nous en avons sa belle idée. Ah ! belle et antique ville de Marseille, que vous seriez heureuse si vostre port estoit honnoré du flambeau et fanal de ses beaux yeux I Aussy bien la comté de Provence luy appartient , ainsy que plusieurs autres provinces , voû*e la France. Que maudict soit la malheureuse obstination que Ton a en ce royaume de ne la rechercher avecques le n>y son mary, recueillir et boonorer comme l'on doibt I (J escrivois cecy au phis fort de la guerre de la Ligue.) Si c'estoit une reyne et princesse mauvaise, malicieuse, avare ou tyranne , comme il en a eu force le temps passé en France, et possible qu'il y en aura enoor , je n'en sçaurois que dire; mais elle est toute bonne, toute splendide , libérale , n'ayant rien à soy , donnant à tout le monde, et gardant peu pour soy, tant charitable, tant aumosniere à Teodroict des pauvres. Aux plus grands elle faisoit honte en libcraliiés . comme je Tay veoe au jour des estrennes faire des preseos à toute la cour, que les roys ses frères s'en estonnoient et n'en faisoient de pareils.
Elle donna à la reyne Louyse de Lorraine une fois pour ses estrennes un esventail faictde nacre de perles,' enrichy de pierreries et grosses perles, si beau et si riche, qu'on disoit estre un chef d'œuvre , et l'estimoit-on à plus de quinze cens escus. L'autre , pour rétribuer oe présent , luy envoya de longs fersd'eiguillettes, que TEspaignol appelle punta$, enrichies de quelques perlas et pierreries , qui pouvment monter à quelque cent escus, et la paya de ses esguillettes pour ses estrennes fort . certes, dissemblables.
Bref, ceste reyne est en tout royale et libérale, honnorable et magnifique; et, ne desplaise aux impératrices du temps passé, leurs magnificences descrites par Suétone, Pline et autres, n'en ont rien approché, tant pour estreà
on port et geste grave, en conduisant si bien et si gravement leurs pas, ores les coulans seulement , et ores en y faisant de fort beaux , gentils et graves passages , que nul autre ou prince ou autre y pouvoit approcher, ny dame, car la majesté n'y estoit point espargnée : aussi ceste reyne prenoit grand plaisir à danser ces danses graves, pour sa belle grâce, apparence et grave majesté, qu'elle faisoit apparoir mieux qu'aux autres danses, comme bransles, voltes et courantes. Elle ne les aymoit guieres, encor qu'elle s'en acquittast très-bien , parce qu'elles n'estoient pas dignes de sa m^gesté, mais ouy bien propres pour les grâces communes d'autres dames.
Je loy ay veu aussy aymer quelquefois le bransie de la torche ou du flambeau, et pour oe roesme subject. Surquoy je me souviens qu'une fois estant à Lyon , au retour du roy de Poulogne, aux nopces de Besne , Tune de ^% filles, elle dansa ce bransie devant force estrangers de Savoye , de Piedmont, d'Italie et autres, qui dirent n'avoir rien veu de si beau que ceste reyne , si belle et grave dame , comme certes elle est : dont il y eu eut un qui alla rencontrer là dessus , disant que ceste reyne n'avoit point de besoing, comme les autres dames, du flambeau qu'elle tenoit dans la main ; car celuy qui sorloit de ses beaux yeux , qui ne mouroit point comme l'autre, pouvoit suffire , ayant autre vertu que de mener danser les hommes , puisqu'il pouvoit embraser tous ceux de la salle, sans se pouvoir jamais esteindre comme l'autre qu'elle avoit en la main, et qu'il estoit pour esdairerde nuict parmy les ténèbres , et de jour parmy le soleil mesme.
Doncques faut-il là dessus que la fortune nous a esté à tous nous autres aussy bien ennen)ye qu'à die, que nous ne voyons plus ce beau flambeau, voire oe beau soleil esclairer sur nous autres , et qu'il s'en soit allé cacher en ces sommets et montaignes de l'Auvergne. Au moins s'il s'en fust allé poser sur quelque beau port ou havre de mer , an feu duquel les mariniers et passans se fussent guidés, sans danger et natlfrage, pour leur servir de fanal, sa demeure en seroit plus belle, plus profitable et plus honnorable pour elle et pour tous. Ah ! peuple de Provence, vous debvriez la supplier d'aller habiter dans vos beaux ports et belles oostes de
sa cour et aux villes , que pour aller aux champs et par pays, fust en ses litières tant dorées, tant superbement couvertes et peintes de tant bellesdevises, ses coches et carosses de mesmes, et ses hacquenées si richement enharnachées.
Ceux qui ont veu tels superbes appareils comme moy scavent qu'en dire. Et qu'il faille maintenant qu'elle soit frustrée de tout cela ! que despuis sept ans elle n'a bougé recluse de ce chasceau austère et mal plaisant, ou pourtant elle prend sa patience, tant elle a de vertu, de sçavoirse commander, qui est une des grandes, à ce qu'ont dict plusieurs philosophes!
Pour parler encor de sa bonté, elle est telle, et si noble et si franche, que je croy qu'elle luy a fort nuy ; car encor qu'elle eust de grands subjects et moyens pour se venger de ses ennemys et leur nuire, elle s'est retenue bien souvent les mains, lesquelles, si elle eust voulu employer ou faire employer, et commander à d'autres qui estoient assez prompts, possible, par exemple , d'aucuns chastier bien à bon escient, les autres se fussent foicts sages et discret ^; mais elle remet toit les vengeances à Dieu.
Ce fut aussy ce que luy dit une fois M. du Gua, ainsy qu'elle le menaçoit : «Madame, vous «estes si bonne et généreuse, que je n*ay point « ouy dire que vous ayez offensé jamais aucun, a Je croy que vous ne voudriez commencer en «moy, qui vous suis très-humble serviteur.» Aussy , combien qu'il luy eust beaucoup nuy, elle ne luy rendit la pareille ny vengeance. 11 est vray que , lorsqu'on l'eut tué et qu'on luy vint annoncer, elle estant malade , elle dit seulement :« Je suis bien marrye que je ne suis <( bien guérie pour de joye solemniser sa mort. » Mais aussy elle avoit cela de bon , que, quand on se fust humilié à elle pour rechercher pardon et sa grâce , elle remettoit et pardonnoit tout, à la mode de la générosité du lion qui jamais ne fait mal à celuy qui s'humilie.
Je me souviens que, lorsque M. le mareschal <le Biron fut lieutenant du roy en Guyenne, la içoerre s'estant esmue, son chemin s'addressa un jour (ou qu'il le fit à escient) près de Nerac, où estoient pour lors le roy et la reyne de Navarre , il desbanda son arquebuserie pour y attaquer devant une escarmouche. Le roy de Navarre luy-mesme en personne sortit la sienne ; et , tout en pourpoint , comme un simple capi
taine advanturier, la soubstint, et si bien, qu'ayant de meilleurs arquebusiers, il n'y alla rien du sien. Et , pour plus de bravade, M. le mareschal fit lascher quelques volées de canoa contre la ville; de sorte que la reyne, qui y estoit accourue et mise sur les murailles pour en voir le passe-temps, faillit à en avoir sa part; car une balle vint droict donner auprès d'elle: ce qui l'irrita beaucoup , tant pour le peu de respect que M. le mareschal luy avoit porté de la venir braver en sa place, que parce qu'il avoit eu commandement du roy de ne s'approcher, quoique fust, pour faire la guerre, de plus près de cinq lieues à la ronde du lieu où serait la reyne de Navarre ; ce qu'il n'observa pour ce coup ; dont elle en conceut une telle colère contre le mareschal , qu'elle songea fort de s'eu ressentir et s'en venger.
Au bout d'un an et demy après, elle s'en vint à la cour , où estoit le mareschal , que le roy avoit appelle à soy de la Guyenne , de peur de nouveau remuement; car le roy de Navarre menaçoit de remuer s'il ne Tostoit de là. La reyne de Navarre , se ressentant dudict mareschal, n'en fit cas en façon du monde, mais le desdaigna fort, parlant par-tout fort mal de luy, et de l'injure qu'il luy avoit faicte. Enfin M. le mareschal , redoubtant la fureur et la haine de la fille et sœur des roys ses maislres, et cognoissant le naturel de ceste princesse, songea de la faire rechercher et sa grâce , et y faire ses eicuses et s'y humilier ; à quoy, comme généreuse, elle n'y contredit aucunement, et le prit en grâce et amitié , et oublia le passé. Surquoy je sçais un gentilhomme de par le monde, qui, venant arriver à la cour , et voyant la cbere que faisoit ladicte reyne à mondict sieur le mareschal, en fut fort estonné; et, d'autant qu'il avoit cest honneur d'estre ouy quelquefois de la reyne en ses parolles, îl luy dit qu'il s'estonnoit fort de ce changement et de ceste bonne chère , et qu'il ne Teust jamais creu, veu l'offense et injure receues : mais elle fit response que, d'autant qu'il avoit recognn sa faute et foict ses excuses , et recherché sa grâce par humilité , qu'elle luy avoit octroyé de ceste façon, non paf; qu'il se fust mis et continué sur sa bravade de Nerac. Voyià comme ceste bonne princesse est peu vindicative, n'ayant pas en cela imité son ayeule la reyne Anne envers le
mareschal de Gié , comme fay dict cy-devant.
J'aileguerois force autres pareik exemples de satx)Dtéen ses reconciliations el pardonnances.
Rebours, une de ses filles, qui mourut à ChenoDceaux, luy avoit faict quelque grand desplaisir : elle ne luy en fit plus cruel traicteoient; et, venant à estre fort malade, la visita ; etainsy qu'elle voulut rendre Tame, elle Tadmo- Desta , et puis dit : a Geste pauvre fille endure «beaucoup, mais aussy elle a Faict bien du mal. «Dieu luy pardoint comme je luy pardonne! » Voyià la vengeance et le mal qu'elle luy fit. Yoylà aussy comme ceste grande reyne a esté , par sa générosité, fort lente en ses vengeances, et a esté toute bonne.
Aussy ce grand royde Naples, Alphonse, qui estoit subtil à aymer les beautés des dames, il disoit que la beauté est la signifiance de la booié, et des douces et bonnes mœurs, comme la belle fleur Test d'un bon Fruict. Et , pour ce , nefautdoubter que si nostre reyne ne fust esté composée de sa grand beauté , ains de toute laideur, qu'elle ne Fust esté très-mauvaise, veu les grands subjects qu'on lui en a donné. Aussy, comme disoit la Feue reyne Isabelle de Gastille, sage, vertueuse, et très-catholique princesse : Que elfruio de la clemencia en una reyna de gran beidad, y de animo grande, y codiciosa de verdadera honra, sin duda es mas dulce que qualquiera vengança , aunque sea emprendida con Justo titulo. G'està dlrç : a lie fruit de la clémence en une reyne «de beauté, de grand cœur, et convoileuse «d honneur, est plus doui que quelque ven- «geance que ce soit , encor qu'elle soit entre* «prise par juste raison et titre.»
Ceste reyne a bien observé sainctement ceste Tfgie , pour se vouloir conformer aux commandemens de son Dieu , qu'elle a tousjours aymé , craint et servy dévotement. Ores que le monde Ta abandonnée, et luy faict la guerre, elle a pris son recours seul à Dieu , qu'elle sert ordioairement tous les jours , et fort dévotement , aiosy que j'ay ouy dire à ceux qui Font veue en son affliction; car jamais elle ne perd ses messes, et fort souvent Faict ses pasques, et lit fort en TEscriture saincte, y trouvant son repos et sa consolation.
Elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se composent , tant \
en lettres sainctes qu'humaines; et, quand elle a entrepris à lire un livre , tant grand et long soit-il, elle ne laisse ny s'arreste jamais, jusqu'à ce qu'elle en ait vu la fin , et bien souvent en perd le manger et le dormir. Ellemesme compose , tant en prose qu'en vers. Sur quoy ne Faut penser autrement que ses compositions ne soient très-belles, doctes et plaisantes, car elle en sçait bien l'art: et si on les pouvoit veoir en lumière, Je monde en tirerait un grand plaisir et profict.
Elle Fait souvent quelques vers et stances très-belles, qu'elle fait chanter, (et mesmesqu'elle chante, car elle a la voix belle et agréable, lentremeslant avec le luth qu'elle touche bien gentiment), à de petits enfans chantres qu'elle a; et par ainsy elle passe son temps, et coule ses infortunées journées, sans oFFenser personne, vivant en la vie tranquille qu'elle a choisy pour la meilleure.
Elle m'a Faict cest honneur de m'escrire en son adversité assez souvent, ayant esté si présumptueux d'avoir envoyé sçavoir de ses nouvelles. Mais quoy! elle estoit fille et sœur de mes roys, et pour ce je voulois sçavoir de sa santé, dont j'en estois bien ayse et heureux quand je la sçavois bonne. En la premiereellc m'escrit ainsy:
a Par la souvenance que vous avez de moy , «qui m'a esté non moins nouvelle qu'agréable, a je cognois que vous avez bien conservé l'afFec- «tion qu'avez tousjours eue à nostre maison, à asi peu qui reste d'un misérable naufrage, qui, a en quelque estât qu'il puisse estre, sera tous- «jours disposé de vous servir , me sentant bien «heureuse que la fortune n'ait pu effacer mon a nom de la mémoire de mes plus anciensamys, a comme vous estes. J'ay sceu que, comme moy. «vous avez choisy la vie tranquille, à laquelle a j'estime heureux qui s'y peut maintenir, comme «Dieu m'en a Faict la grâce despuis cinq ans, cm'ayant logée en une arche de salut où les a orages de ces troubles ne peuvent. Dieu mercy ! ame nuire; à laquelle, s'il me reste quelque «moyen de pouvoir servir à mes aniys, et a à vous particulièrement , vous m^y trouvereza entièrement disposée et accompagnée d'une «bonne volonté.»
Voylà de beaux mots, et voylâ aussy Testât et la belle resolution de ceste belle prin cesse. Oue c'est que d'estre extraicte d'une
VIES DES DAMÉS ILLUSTREa
si noble maison , et de la pins grande du monde, d'où elle a tiré ce grand courage par succession et héritage de tant de tiraves et vaillants roys ses père, graud-pere, ayeuls et ancestres! Etqn'il Faille, comme elle dit, que d'un si grand naufrage elle soit seule restée , et non pourtant recognue et révérée comme elle dcbvroit de son peuple ! dont je croy que le peuple de France en patit beaucoup en ses misères pour ce seul subject , et en pâtira de Geste guerre de la Ligue. Mais cecy manque aujourd'huy : car, par la valeur , et sagesse e^ beau règlement de nostre roy , jamais la France ne fut plus fleurissante, ny pacifique, ny mieux réglée; qui est le plus grand miracle qu'on vit jamais, estant sortie d'un si grand abysme de maax et corruptions ; en quoy paroist bien que Dieu ayme nostre reyne : aussy est-il tout bon et miséricordieux. O ! qu'il est mal conseillé , qui se fie en Tamour du peuple d'aujourd'huy! O! que les Romains reoognurent bien autrement la postérité d'Auguste César , de qui ils avoient receu tant de biens et de grandeurs, que le peuple François, qui en a tant receu de ses derniers roys depuis cent ans, et mesmes du roy François I et Henry II, que sans eux il y a long-temps que la France seroit bouleversée sens dessus dessous par ses ennemjrs qui la guettoient pour lors, et mesmes l'empereur Charles, cest afbmé et ambitieux. Et qu'il faille qn^lsen soient si ingrats, ces peuples, à l'endroict de leur fille Marguerite, seule et unique princesse de France ! H est aisé d en prévoir une ire de Dieu sur eux, puis que rien n'est tant à luy odieux que Tingratitude, et mesmes à rendroict des roys etreynes,qui tiennent icy bas la place et représentation de Dieu. Et toy , desloyale fortune, que tu monstres bien qu'il n'y a personne tant aymée du ciel , et fevorisée de nature , qui se puisse promettre asseurance de toy et de ton estât pour un seul jour ! Si n'as-tu pas grand honneur d'offenser ainsy cruellement celle qui est en tout parfaicte de beauté, douceur, vertu, magnanimité et de bonté en ce monde ?
Tout cecy j'escrivois aux plus fortes guerres des nostres qu'avons eu despuis dix ans. Pour fmt fin , si je n'avois à parler de ceste nostre grande reyne ailleurs, et en d'autres discours, j'altosgerois eestuy-cy le plus que je pourrois«
car d'un si excellent subject les longues parotles ne sont jamais ennuyeuses; mais je les remet* tray pour ce coup en une autre part.
Cependant vivez, princesse, vivez en despit de la fortune. Tous ne serez jamais autre qu'immortelle, et en la terre et au ciel, ob vos belles vertus vous porteront sur leurs testes. Si la voix ou renommée publique n'eust Met un bandon gênerai de vos louanges et grands mérites , ou que je fusse de ces bien disans, je me met trois à en dire davantage; car, si jamais fut vcue du monde personne en figure céleste, certes vous Testes.
Celle qui noos deroit à boa droit ordonner Set loix et set edictt , et par tut nous re^er , Qu'on Tcrroit dettoubt elle un rèfpe de plaitainoe. Tel qu'il Ait toobt ton père, attre heureux de la France! Fortune l'en empêche. Hé ! faut-il qu'un bon droicl Injustement perdu par la fortune aoH r
Jamais rien de si beau natore n'a peu faire Que œste ^and' prinootte unique de la France Et fortune la Teut totalement detfaire?
Voilà comme le mal avec le bien balance.
MESDAMES
FUXES DE LA NOBLE HAISON DE FRARCE.