BIADAME JEANNE DE FRANCE
JeBDM de France, fille dudict roy Louys XI, Ha tàm spirituelle , mait ai bonne , qu'après sa
mort on la tenoit comme saincte, et quasy faisant miracles, à cause de la satncieté de vie qu'elle mena, après que le roy son mary, Louys XII, l'eut répudiée, et qu'elle se fot reti* réeà Bourges, qui luiavoit esté donné pour son douaire et pour sa vie durant , ou toute son exercice fot de vaquer aux prières et oraisons , servir Dieu et ses pauvres, sans bailler aucun signe autrement du tort qu'on luy avoit Faict de ceste répudiation. Mais le roy protesta de l'avoir espousée par force , craignant indignation du roy Louys XI son père, qui estoit un maistrt homme, et quil ne Tavoit jamais cognue ny touchée, encor qu'ils eussent esté assez long« temps maryés et couchés ensemble. Mais pourtant cela passa ainsy : en quoy ceste princesse se montra très-sage ; et n'en fit la response de Richarde, fille d'Esoosse, femme du roy de France Charles le Gros, lorsque son mary la répudia, affiermant par sermens et juremens ne Pavoir cognue ny touchée. «Or cela va bien, «dit-elle , puisque par le serment de mon mary «je suis demeurée encor vieige et pocelle.» Par ces paroUes, ceste reyne se moequolt bien du serment de son mary et de son pucellage. C'est à doubter aussy si ledict roy Louys, ayant couché tant de fois aveeques sa femme , durant le roy Louys son père et le roy Charles son frore , s'il ne la toucha pas , et s*il eust osé dire autrement à son père et firere : encor bien heureux estoit-il de s'en vanter , et de l'avoir très-biec depucellée, autrement il loy en fost mal allé. Mais, après la mort du père et firere, il nia tout, et prit sur ce le subject pour n'y avoir touché, afin d'espouser ceste belle reynt veFve, ainsy que rien n'est impossible à un grand roy. Possible aussy, que sait-on? que sa femme s'en fust plainte au roy son père ou au roy son firere , ou bien à d'autres tan; hommes que femmes, ou bien elle estoit en cela par trop sage et eontinente; ce qui est incroyable.
Nous avons bien Jeanne d'Albret , reyne de Navarre, qui , en premières nopces, espousa le duc de Cleves à Ghastelleraut ; mais elle estoit petite, n'ayant que douze ou treize ans; et le maryage s'en rompit , d'autant qu'encor qu'ii ne Fust consommé , et encor eust couché aveeques elle, il ne la toucha ny cognut jamais pour la tendresse de son aage; encor que le
VIES DES DAMES ILLUSTRES
roy de Navarre ^, avant Tespooser , en fut en quelque soupçon ou double, et en pria madame la seneschalle de Poictou, ma grand'mere, de ne luy en celer la veriié, d'autant qu'elle le sçavoit très-bien; car elle estoit pour lors dame d'honneur de la reyne de Navarre, mère de la fille. Mais madicte grand'mere luy jura et asleura qu'elle estoit infante et vierge pucelle, aussi bien qu'alors qu'elle nasquit ; à quoy adjousta foy M. de Vendosme, et Fen espousa de meilleur cœur : dont il ne debvoit faire difficulté sans s'enquérir autrement; caria fille estoit si tendre, qu'il luy estoit impossible d'en supporter le faix. Mais , en des femmes aagées et qui ont couché et dormy longuement avecques leurs marys , et continuellement , certes tels sermens sont fort escabreux et un peu incroyables, si ce n'estoit qu'ils fussent du chapitre Defiigidis et maleficiatis ^, comme il y en a force, ou qu'ils le fassent pour quelque saincte dévotion, ou bon vœu , ainsy qu'on lit d'un roy Alfonse d'Arragon, lequel , ayant espousé une fort belle dame et demeuré longtemps avec elle, ne la cognut jamais , et le jura et le protesta ainsy; dont les uns ont escrit que c'estoit pour saincteté et pour mieux saulver son ame, comme si le maryage en apportoit la damnation! D'autres disent qu'il estoit inhabile, ce qui est le plus vray semblable, ainsy qu'il s^en trouve force hommes, mais point de femmes, desquelles il ne s'en trouve aucunes dans ledict chapitre des froides, ny des refusantes, et qui s'en abstiennent : j'entends celles qui sont du monde et maryées, et comme les autres requises et bien pourchassées et sollicitées ; si ce n'est la reyne Edilfrude, reyne d'Angleterre, laquelle on lit et dit-on avoir esté maryée par trois fois , et pourtant demeura tousjours vierge , et mise au cataloguedes sainctes. Gest article selon aucuns, est bien incroyable , si ce n'est qu'elle eust encontre des eunuques pour marys, ou inhabiles, et qu'elle Teust faict exprès.
Il se trouve bien plusieurs femmes qui rencontrent des marys inhabiles et impotens, auxquels on a noué l'esguillette. Nous en avons veu une infinité despuis vingt ans, en France et ailleurs, que ce mescliant usage de nouement
* Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, ne deyint roi de Navarre que par ce mariage.
■ Des froids et des maléficiés.
est venu ; mais au diable l'une seule qui l'ayt voulu cacher, mais dans la huictaine le révéler aussy tost, et eu prendre acte, et en faire les hauts cris. Nous avons veu pourtant une fort bonneste et belle dame en Piedmont , nommée madame de Montjouan , fille de madame la comtesse de Pancallier, sœur de M. de Raiiz, laquelle endura l'espace de dix ans l'inhabilité et impotence de son mary , attendant tousjours la bonne heure qu'il se remist , et n'en sonna jamais mot, mais se tint coye tousjours en son pucellage, jusqu'à ce que, ne le pouvant plus tenir à cause des esguillons de la chair qui la piquoient à toute heure, et ne pouvoit plus alttendre, car elle estoit des belles de Piedmont, elle révéla tout , en fit ses plaintes ^ et fit divorce, et se remarya après à M. d'Araconis, grand et honneste seigneur dudict Piedmont, et fort fiivory de soq altesse , et qui gouvernoit tout.
Tels maryages, certes, sont dissolvables pour ces incapacités; mats il ne se peut croire qo'un homme bien puissant , ayant couché quelques années avecques sa femme , aille dire puis après qu'il ne l'a point touchée, et en jurer. Tels sermens , certes, sont fort frauduleux et supects à la créance. J'aymerois autant croire qu'une infinité de belles foaunes, qui aux assauts des villes ont passé par les picques des soldats qui les ont prises, sont chastes et intactes, et veulent contrefaire les pucelles de Marolles. Ce sont abus: comme je cognois deux grandes dames huguenottes, lesquelles, au massacre de laSainct- Barthelemy , souffrirent la charge de quelques uns que je sçay bien; car tout estoit lors à l'abandon; qui faisoit le pis estoit le plus galant et mieux venu ; et puis elles faisoient des prudes et effrontées, et juroient et protestoient que plustost mourir que l'avoir enduré, et qu'il n'en estoit rien. Là dessus fiez- vous sur leurserment. Elles ont raison ; car pourquoy Tadvoueroienl-ellesP 11 leur suffit de sou venir du plaisir.
Nous avons un conte pareil, qui me -fut Met en la ville de Fondy auprès de Naples, et qui est tout commun de part de là , vray et frais encor , de la signora Julia Gonzaga, qui avoit espousé en son temps Ascanio Colonne. Elle fui estimée de son temps la plus belle femme de toute Tltalie, et de telle sorte, dis-je, estimée, que sa beauté vola jusquesen Levant (j'en ay veu le pourtraict en femme vefve plusieurs fbis, qo