‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 22 sur 119 · MADAME JEANNE DE FRANCE · texte numérisé non relu

MADAME JEANNE DE FRANCE

itr

le confirme ainsy ) et en Gonstantinople ; dont Ariadan Barberousse, lorsqu'il eut le baston de général de Farmée de mer du grand seigneur, la première Fois , avec une grande solemnelle pompe (comme il est escrit) ayant passé par le hr de Messine et costoyé la Galabre , et y Faict de grands ravages, et vers Naples, fit entreprise sur la ville de Fondy , et arriva de nuict , et si à propos, et si à Fimprovistc, qu'ayant mis deui mille Turcs enterre, prindrent la ville d'assaut et d'escalade, donnèrent au chasteau où estoit ladicte Livia Gonzaga endormie et couchée en son lit : laquelle, oyant Tallarme, Fut tellement surprise, qu'elle se leva en sursaut, et tout le loisir qu'elle eut, ce Fut se jetteren chemise par one Fenestre , et se sauver par les m«|)tagnes, et si à propos , que les Turcs entrèrent en sa chambre ainsy qu'elle nestoit que quasi sortie. On dit que Barberousse en vouloit Faire un présent au grand seigneur, et que ladicte entreprise ne fut faicte que pour cela ; et quand il sceut qu'elle avoit esté faillie , il s'en cuyda désespérer ; mais le malheur de la dame Fut que , tumbant de Scylle en Garybde , vint à tumber en se sauvant parmy des bandoliers et For-uscis du royaume; laquelle Fut recognue d'aucuns, et d'autres non. Je vous laisse donc à penser si un bon et friand boucon, tombé entre les mains et puissance de ces aFFamés , ne Fut pas gousté etj tasté à bon escient , ainsy que plusieurs n'en doubtent point , d'autres si. Mais , quelque serment et exécration qu'elle peust Faire, n'en peut estre creue; car volontiers une si belle et bonne viande ne sçauroit eschapper impollue de telles gens. Les plus clair voyans, et qui s'entendent en ces choses, et qui en ont tasté, m'en sçaurotent que bfen dire, et qu'aucuns du pays le disent.

Par ainsy , voylà comme et hommes et Femmes se damnent aysement par leurs sermens ; mesmes que les plus belles reyneset princesses, quand elles tumberoient en tels hasards, ne seroient espargnées non plus que les autres , puisqu'une grand beauté ne porte aucune règle ny sauvegarde avecques soy, qu'elle ne soit par-tout desprisée , et que l'amour en cela n'u e de son droict et auctorité sans aucun respect. Au partir de là, sont quittes pour dire et jurer que leur grandeur a Faict perdre l'hardiesse à ceux qui l'ont voulu entreprendre; et Dieu sçait.

SEANTOm. IL

Il en arriva de mesmes à la reyne de Sicille Gonstance, laquelle tra jetant de Barrette à Saleme, tumba entre les mains de quelques corsaires et brigands qui luy firent de grands outrages, dit l'histoire de Naples. Pensez qu'ils la repassèrent soubs le ventre , et partout , comma on dit ; car à tels gens tous c... sont c... , mesmes quand ils sont royaux , voire à tout le monde; car ce sont viandes royales et très-eiquises , autant pour les Friands que pour les sobres, bien que ceste reyne ne Fust des belles ny des jeunes.

Je sçay une grande dame et un gentilhomme qui s'estoient mariés et couchés ensemble, ce disoit-on. Enfin la dame s'en Faschant parce qu'il n'estoit assez riche pour elle , et qu'elle en vouloit un autre qu'elle eut après, très-riche et grand seigneur , le gentilhomme pourtant la mit en procès, qui vint en la notice du grand roy François , qui le fit venir à luy, et luy conter leurs particularités. Le gentilhomme asseuroit de son costé les siennes, et entre autres allégua les plus secrettes qui estoient soubs sa chemise, et qu'elle avoit tels sis et telles marques sur sa nature et à l'entour, et aux cuisses, bref par tout le corps nud ; et demandoit qu'on la visitast pour voir si on ne les y trouveroit pas. Sur ce Furent Femmes députées commissaires pour Faire la Visitation, qui Fut trouvée semblable au dire de l'autre ; mais pourtant la dame ayant nié Fort et ferme que pour cela il ne s'ensuivoit qu'il fust venu jusques au criminel et au centre, mais senty et cognu seulement quelques legieres privautés et mignardises ; enfin , d'autant qu'elle avoit de la faveur à la cour, Fut remise au serment, qui fut faici solemnellement à Nostre- Dame de Paris sur le grand autel; et, recevant le corps de Nostre-Seigneur, tous deux ensemble, sur la damnation de leurs âmes, firent et l'un et l'autre leurs sermens tous contraires : l'homme fut débouté, et la dame creue et receue au sien; et, par ainsy, despuis chascun prit son party, et se pourveurent ailleurs où ils peurent : mais pourtant ils n'ont esté heureux en lignée; car et de l'un et de l'autre elle n'est jamais venue en perfection , et n'en ont eu guieresde plaisir: et voylà comment Dieu les punit, et tant d'autres qu'ils sont de ces parjures.

J'ay ouy conter d'une dame de la cour du grand roy François, de laquelle un très-grand prince devenu Fort amoureux, bien souvent.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

fiist ou pour sa grandeur qu'elle n'osoit contredire, ou plustost pour la privante qu'elle luy . permettoit facilement, autant amoureuse deluy qfie luy d'elle, la venoit trouver, ou du soir ou du matin, dans son lict, tout en chemise et rien . que sa robe de nuict sur luy , et privement se couchoit auprès d'elle sans aucune cérémonie. Elle en estoit quitte pour dire : a Eh bien, mona sieur , que pensez-vous faire ? Vous ne me ferez arien, car j'ay les jambes et les cuisses bien «croisées. Vous ne me forcerez non plus, car je acrieray à l'ayde à mes femmes; aussy que vous a estes trop honneste pour Tentreprendre. » Mais , pour tout cela elle ne sortoit point du lict ( quelque sotte Teust faict), fust ou de peur de se morfondre, ou pour endurer le doux plaisir de Taltouchement du gentil corps de ce prince près du sien, qu'il embrassoit de cœur et d'ardeur, et tastoit, tant de son corps que de ses mains, et y duroit assez long-temps. Je voudrois fort sçavoir comment cela se peut appeller, après toutes ces privées façons, et si, pour nier après fort et ferme à ses femmes, un peu de là esloignées, ou à d'autres , qu'il n'estoit jamais venu à cela , si elles le pouvoient croire ; je dis si elles estoient habiles, etsçavoient que c'est du jeu d'amour ; et si elles ne croyoient pas que la comédie avoit esté jouée toute entière, etsans s'estre contentés de se pourmener à Tentôur de l'eschafaut.

J*ay cognu la dame sur son vieil aage, qui à la voir et l'ouyr parler, toutes femmes estoient putains , fors elle, li s'en falloit ce traict et plusieurs autres, car l'un amené l'autre.

J'en alleguerois une infinité d'exemples, et de femmes, et de maryées, et à maryer, et de telles, ainsy parjurantes et négatives; mais je les remets à un autre traicté , craignant encor d'avoir esté trop long en ceste disgression; mais je suis excusable, d'autant qu'elle m'est venue ainsy en ma pensée et mémoire , si que possible je l'eusse pu oublier.

£t pour retourner à nostre princesse Jeanne de France, je croy que son mary , comme j'ay ouy dire, Tavoit fort bien cognue et vivement touchée, encor qu'elle fust un peu gastée du corps, car il n'estoit pas si chaste de s'en abstenir, Tayantsi près de soy, et autour de sescostes, veu son naturel, qui estoit un peu convoiteux , et beaucoup, du plaisir de Venus, comme ses predt^cfsseurs. Mais il vouloit ratrapper ses pre-

mieres amours, qui estoit la reyne Anne et ceste belle duché, qui luy donnoient de grandes tentations dans rame : et pour ce, il répudia ceste princesse : et sou serment fut creu et receu du pape , qui en donna la dispense , receue en la Sorbonne et cour de parlement de Paris. En quoy ceste princesse fut sage et vertueuse , car elle n'en fit aucun esclandre , brouhaha , ny semblant de s'ayder de justice; aussy qu'un roy peut beaucoup, et fait ce qu'il veut; mais se sentant forte de se contenir en continence et chasteté, elle se retira devers Dieu et Tespousa, tellement qu'oncques puis n'eut autre mary : meilleur n'en pouvoit elle avoir.

Page 1