MADAME ANNE DE FRANGE
Après elle, fut sa soeur Anne de France, fine femme et déliée s'il en fut oncques, et vraye image en tout du roy Louys son père. L'eslection qui fut faicte d'elle pour avoir la tutelle et administration du roy Charles son frère en fait foy , qu'elle gouverna si sagement et vertueusement, que c'a esté un des grands roys de France, et qui par sa valeur fut proclamé empereur de tout l'Orient , comme nous avons dict. Quant k son estât, elle l'administra aussy tout de mesmes. Vray est qu'à cause de son ambition elle le cuyda un peu brouiller , pour la haine qu'elle porta à M. d'Orléans , despuis roy. J'ay ouy dire pourtant que, du commancement, elle luy portoit de l'affection , voire de l'amour; de sorte que, m M. d'Orléans y eust voulu entendre, y eust eu bonne part , comme je tiens de bon lieu : mais il ne s'y peut commander, d'autant qu'il la yoyoit trop ambitieuse et qu'il youloic qu'elle dependist de luy, comme premier prince et le plus proche , et non luy d'elle; ce qu'elle desi roit le contraire, car elle vouloit tenir le haut lieu et tout gouverner. L'on dit que la source de leur plus grand différend , sans que je parle des petits provenans de jalousies d'amour et d'ambition qui arrivoient souvent entre eux deux, fut que ledict M. d'Orléans, jouant un jour à la paulme à Paris , madicte dame de Beaujeu , le voyant jouer avecques ses dames de la cour, selon la coustume d'alors, vint un coup en dispute (comme il arrive souvent) , dont il s'en fallut rapporter aux gens. L'on en vint
MADAME ANNE DE FRANCE, deminder à madame de Beaujeu. Ladicte dame jURea contre M. d'Orléans. Luy qui esloit haut à la main, et se doublant d'où venoit le jugement, commança à dire assez bas que quiconque Tavoit condammé, si c'estoit un homme il avoît menti, et si c'estoit une femme c'estoit une putaîn. Aucuns disent et escrivent qu'il la démentit tout haut; mais c'est une mocqueiie.
Je le say par le moyen d'une grande dame , et aussy qu'il n'estoit vraysemblable qu'une tutrice de roy fiist ainsy vilipendée publiquement. Ce qu'estant rapporté à Madame , et l'ayant ouy à demy, la luy garda bonne soubs un beau semblant ; et oncques puis ne cessa de luy susciter de tels mescontentemens , voire attentats sur sa personne ; et fut contrainct de sortir de Paris à grande hastc , et se saulver ; et ce fut alors que ceux de la ville d'Orléans luy refusèrent les portes; et s'en alla à Blois, et puis se retira en saolveté en Bretaîgne vers le duc François, où il commança ses premières amours avecques madame Anne, fille du duc, qui le receutet retira si fidellement, qu'il ayma mieux d'encourir le courroux du roy et la guerre que d'user d'infidélité envers son réfugié, qui fut un très-grand honneur à luy; enquoy beaucoup de gens n'ont faîct de mesmes.
Pompée en sçauroit bien que dire,s'estant réfugié chez le thraistre d'Egypte. Aussy voulut-on gaigner M. d'Orléans, pour quitter la practique de ses confédérés ; mais il ne les voulut, tant pour son honneur que cognoissant le naturel de la dame, qui estoit fort dissimulée. La guerre enfin pour tel subject fut tellement esmcue, et à la suscitation tousjours de madame de Beaujeu (comme ma grand'mere , nourrie avecques elle , contoît, fille qu'on nommoit de Lude, et despuis seneschalle de Poictou, dame d'honneur de la feue reyne de Navarre Marguerite), qu'enfin M. d'Orléans fut pris à Sainct- Aubin du Cormier , et mené prisonnier à Lusi gnan et à Bourges, au grand contentement de » dame ennemye ; et y demeura long-temps , jusqu'à ce que le roy Charles VIII , voulant hire son tant désiré voyage du royaume de Naples , pa-jr ne laisser rien derrière soy qui peust brouiller en France, encor qu'il fust en prison (mais un tel prince que celuy-là, tout prisonnier qu'il estoit , pouvoit esmouvoir encor le peuple) , et aussy que le roy estoit tout
bon prince, le fit sortir craignant que sa sœur luy fist un mauvais tour en prison , et le fist mourir, et aussy qu'il se vouloit servir de luy en son voyage comme il fit; car il estoit un brave et vaillant prince, ainsy qu'il le montra enson combat de mer vers Gennes, qui fut cause de la totalle conqueste du royaume de Napies.
Madame Jeanne de France luy servit bien tort aussy à sa liberté. Et quelle bonté de femme ! et là dessus croyez si elle n'estoit pas bien au vray sa femme et très-bien cognue , en importunant tous les jours le roy son frère (dont il en fut blasmé de mescognoissance lorsqu'il la re pudia) et sa sœur, qui repugnoît tant qu'elle pouvoit; car elle estoit fort vindicative, et de l'humeur en cela du roy son père, voire en tout. Car elle estoit fine trinquarte S corrompue, plaine de dissimulation et grande hypocrite, qui, pour son ambition, se masquoit et se desguisoiten toutes sortes. Dont le royaume se commanceant à se fascher de ses humeurs, encor qu'elle fust sage et vertueuse, les porta impatiemment : et lorsque le roy alla à Naples , elle ne demeura plus en titre de régente, mais son mary, M. de Bourbon, régent. H est bien vray qu'elle luy faisoit faire beaucoup de choses de sa teste ; car elle le gouvernoit et le sçavoit mener, d'autant qu'il tenoit un peu de la sotte humeur, voire beaucoup : toutesfois le conseil luy repugnoit et la conterrolloit. Elle vouloit user un peu de quelque prérogative etaucihorité à l'endroicl de la reyne Anne ; mais elle trouva bien chausseure à son pied , comme Ton dit; car la reyne Anne estoit une fine Bretonne, comme j'ay dict, et qui estoit fort superbe et altiere à Tendroict de ses esgaux; de sorte qu'il fallut à madame de Bourbon caler et laisser à la reyne sa belle soeur tenir son rang , et mamtenir sa grandeur et majesté , comme estoit de raison : ce qui luy debvoit fort fascher ; car, estant regente,elle tenoit terriblement sa grandeur. J'ay veu force lettres d'elle en nostJe maison, du temps qu'elle estoit en sa grandeur; mais je n'en ay veu jamais de nos roys , et si en ay veu beaucoup parler et escrire si bravement et impérieusement comme elle faisoit, tant envers les plus grands que les plus petits, et jamais ne signoit qu'Anne de France ; quelquesfois mettoit Anne simplement : mais le plus beau nom d'une ^ Rompue, habile, du laoguedocîeo trincar.
VIES DES DAMES ILLUSTRES
fille de France est de mettre tousjours ce beau surnom de France, ainsy que je tiens d*uD grand qui le conseilla à madame deSavoye estant jeune fiile de signer ainsy; cequ^elle faisoit, car j'en ay veu d'elle force lettres : et si ceste Anne ne metloit que peu souvent vosire, ce qui n^appartient qu'aux roys et à quelques grands souverains et reynes et souveraines. Et encor que tout à plain elle ne se mcslast des affaires comme elle avoit faict, si vouloit-elle mettre le nez partout où elle pouvoit. Certes, c'estoit une maistresse femme , un petit pourtant brouillonne; car «si M. d'Orléans ne fust esté pris, et que la fortune ne luy eust dict mal, elle avoit mis la France desjà en grand bransie, et tout pour son ambition; que tant qu'elle a vescu n'a jamais peu la bannir de son ame, encor qu'elle fust en sa maison retirée, où elle faisoit semblant pourtant de s'y plaire et faire valloir sa cour, qui esloîl tousjours très-belle et grande, comme disoit ma grand'mere, et estant tousjours accompaignée dé grand quantité de dames et de filles qu'elle nourrissoit fort vertueusement et sagement. Il y en eut une pourtant des siennes qui luy eschappa un jour de faire la folie aux garçons, comme telle espèce de sexe y est subjecte, et la garde en est trèsmal aysée, tant estroicte soit-elle. Elle le sceut, et luy demanda pourquoy elle avoit tumbé en une si lourde et infâme faute , bien que la bonne dame ne fust exempte d'amour Geste 611e ainsy criminelle luy respondit : que l'autre luy avoit faict par force. Elle luy fit la comparaison d'une espée desgainée, qui ne se peut jamais non plus qu'un autre engaisner, si le fourreau se remue drçà et delà , et ne demeure ferme ; ainsy est-il (l'une femme en cela, et luy en fit monstrer Tcxpcrience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles, qui luy servit et à elle de leçon. Mlle avoit aussy nn commun dire à la bouche, (|uand on luy parloit de quelque dame, et qu'on la luy louoit et luy disoit-on que c*estoit une tiès-sage dame : a Dites donc, disoit-elle, elle « est des moins folles, et non pas très-sage; car « guieres n'y en a-il ny qui, ou jeune ou enaage « mur, n'aytaymé,ou ne soit entrée en tentation; «mais les unes moins et les autres plus.»
Si a-elle faict de très-belles nourritures, ainsy que je tiens de ma grand'mcre;et n'y a guieres ; eu dames et filles de grand maison de son lemps '
qui n'ayent appris leçon d'elle , estant alor^ l maison de Bourbon l'une des grandes et spien dides de la clirestienté. Aussy c'estoit elle qu la faisoit valoir; car encor qu'elle fust opulenli en grands biens et richesses de soy, elle, ayao bien faict sa main en sa régence, y en apporu davantage ; si bien que tout y servoit à faire re luire ceste maison Outre qu'elle estoit splen dide et magnifique de sa nature, et qu'elle nt vouiolt en rien diminuer de sa grandeur première, elle avoit bien aussy de grandes bontà à l'endroict des personnes qu'elle aymoit et prenoit en sa main. Pour fin, ceste Anne de France a esté fort spirituelle et assez boDoe. J'en ay assez dict.