MADAME CLAUDE DE FRANGE
11 faut parler de madame Claude de France qui fut très-bonne et très-charitable, et fort douce à tout le monde, et ne fit jamais desplaisir ny mal à aucun de sa cour ny de sod royaume. Elle fut aussy fort aymée du roy l/)uys et de la reyne Anne, ses père et mère, et estoit leur bonne fille et la bien aymée, comme ils luy monstrercnt bien; car, après que le roy fut paisible duc de Milan, ils la iirent déclarer et proclamer en la cour de parlement de Paris, à huys ouverts, duchesse des deux plus belles duchés de la chrestieolé, qui estoient Milan et Brelaigne, l'une venant da père, et l'autre de la mère. Quelle héritière! s'il vous plaist. Ces deux duchés joinctes ensemble eussent bien faict un beau royaume.
La reyne sa mère la vouloit fort maryer i Charles d'Austrie, despuis empereur; et si elle eust vescu cela se fust faict , car elle s'ei faisoit accroire par dessus le roy son mary, et mesmes pour le maryage de ses filles, desquelift elle vouloit avoir la totalle charge et soucy. Jamais elle ne les appelloit autrement que F leur nom : ma fille Claude , et ma fille Renées Aujourd'buy, il faut donner des seigneuries aux filles des princesses , voire des dames, poQ' les y appeller. Et si elle eust vescu, jamab^^ roy François ne Teust espousée, comme jfl dict en son discours; car elle prevoyoit biei le mauvais traictement qu'elle en debvoit recevoir, d'autant que le roy son mary luy doaai
•MADAME RENEE DE FRANCE
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la vérole, qui luy advança ses jours. Et madame la régente, sa belle mère, la rudoyoil fort; noais elle se fortifioit le plus qu'elle pouvoit de $00 bon esprit et de sa douce paiience et grand sagesse, pour supporter ces rigueurs, ny plus ny moins qu'on lit de Marguerite, fille de Raimond, comte de Provence , femme du roy sainct Louys, fort sage et prudente princesse, qui supportoit les rudesses de Blanche, sa belle mère, qu'elle luy faisoit, par sa prudence, et lesvainquoit par sa patience. Quoy qu'il soit, elle produisit une très-belle et généreuse lignée au roy son roary : trois fils, François, Henry et Charles; et quatre filles , Louyse, Charlotte, Magdelaine et Marguerite.
Elle fut fort aymée aussy du roy son mary, et bien iraictée, et de toute la France, et fort regrettée après sa mort, pour ses admirables vertus et bontés,
J'ay leu dans la Chronique d'Af\jou qu'après sa mort son corps fit miracles, si bien qu'une grand dame des siennes, estant un jour tourmentée d'une fiebvre chaude, et s*estant vouée à elle , soudain elle recouvra santé.
MADAME RENÉE DE FRANCE
Madame Renée, sa sœur, a esté aussy une fort bonne et habille princesse ; car elle avoit un des bons esprits et des subtils, qui estoit possible. Elle avoit fort estudié; et l'ay veue fort sçavante discourir fort hautement et gravement de toutes sciences, jusqu'à l'astrologie et la cognoissancedes astres, dont je l'en vis un jour entretenir la reyne mère, qui, l'oyant ainsy l>arler, dit que le plus grand philosophe du monde n'en sçauroit mieux parler.
Elle avoit esté promise à l'empereur Charles ^ par le roy François; car elle demeura fort jeune après le roy et reyne ses père et mère; mais la (guerre qui survint interrompit le maryage; et ^*ut donnée à M. le duc de Ferrare, qui l'ayma
* Du temps de Louis Xll, Ferdinand, roi d'Aragon, i'a«oit déjà fait rechercher pour rinfant Ferdinaud , cadec de Charles. Mézerai dit que le roi François 1'*', en la mariant au duc de Ferrare, avoit eu en vue de s'assurer la Bretagne, qu'un petit prince, si éloigné, ne pourrait lui conlester. Elle ne fut promise à Charles, prince d'Espagne, qu'en 1515, par François l*"", dans le idlié entre ce» deux princes.
fort, et la traicta honnorablement , comme fille de roy. Vray est qu'ils furent quelque temps un peu mal ensemble, pour la reilîgion luthérienne de laquelle il la soupçonnoit. Possible que se ressentist des mauvais tours que les papes avoient faict au roy son père en tant de sortes ; elle renia leur puissance, et se sépara de leur obéissance, ne pouvant faire pis, estant femme. Je tiens de bon lieu qu'elle le disoit souvent. Son mary pourtant eut esgard à son sang illustre, la respectoit tousjours et l'honnoroit fort. Aussy comme la reyne Claude sa sœur, fut-elle très- . heureuse en lignée, car elle en produisit et à son \ mary la plus belle qui fust , ce croy-je , jamais en Italie, encor qu'elle très-gastée de son corps. Elle eut M. le duc de Ferrare, qui est aujourd'huy un des beaux princes dltalie, et des sages et généreux, et feuM. lecardinald'Est, la bonté, la magnificence et la libéralité du monde, desquels j'espère parler; et trois filles, les plus belles qui jamais nasquirent en Italie : madame Anne d'Est, despuis madame de Guyse, madame Lucresse, duchesse d'Urbin , et madame Eleonor, qui mourut sans eslre maryée. Les deux premières portèrent le nom de leurs grands mères. Tune d'Anne de Bretaigneducosté de la mère, et l'autre , du costé du père, de Lucresse Borgia, fille du pape Alexandre, deux mœurs Fort différentes, comme de qualité, bien que ladicte dame Lucresse fust une gentille princesse espaignollée, douée de beaucoup de beauté et de vertu. (Voyez Guicchiardin.) Madame Leonor porta le nom de la reyne Leonor. Ces trois filles furent très-belles, mais la mère les fit embellir davantage par la belle nourriture qu'elle leur donna, en leur faisant apprendre les sciences et les bonnes lettres , qu'elles apprindren^ et retindrent parfaictement, et en faisoient honte aux plus savans; de sorte que, si elles avoient beaux corps , elles avoient l'ame autant belle. J'en parlerai ailleurs. Or, si ceste princesse estoit habile, spirituelle, sage et vertueuse, elle estoit accompaignée d'autant C?, bontés, qu'elle estendoit si bien sur les subjec. ^ de son mary, que j'en ay veu aucun dans Feriare qui ne s'en cootentast et n'en disl tous les biens du monde ; car ils se ressentoient sur-tout de sa charité qu'elle a eu tousjours en grande recommandation , et principalement sur les François ; cnr elle a eu cela de bon, que jamais elle n'a
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oublié sa nation ; et, bien qu'elle en fust trèsloing, elle Ta tousjours fort aymée. Jamais François, passant par Ferrare, ayant nécessité, et s'addressantà elle, n'a party d'avecques elle qu'elle ne luy donnast une ample aumosne et bon argent pour gaigner son pays et sa maison ; et s'il estoit malade, et qu'il n'eust peu cheminer, elle le feisoit traicter et guérir très-soigneusement, et puis luy dcmnoit argent pour se retirer en son pays, i
J'ay ouy dire à gens qui le sçavent bien , et à une infinité de soldats et gens de guerre qui en avoient faict la bonne preuve, qu'au voyage de M. de Guyse en Italie , elle sauva après son retour plus de dix mille âmes de pauvres François, tant de gens de guerre que d'autres , qui fussent morts de faim et de nécessité sans elle, lesquels, passans à Ferrare, elle secouroit tous de remèdes et d'argent, à tant qu'il y en avoit ; et si avoit force gentilshommes de bonne maison de ce nombre de nécessiteux. A d'aucuns d'eux j'ay ouy dire que jamais ne se fussent conduicts en France sans elle, tant sa charité et sa libéralité fut-elle grande envers ceux de sa nation : si bien que j'ay ouy dire à un sien maistre d'hostel que eeste passade luy cousta plus de dix mille escus. Et quand les intendans de sa maison lui en remonstroient la despense excessive, elle ne leur disoit autre chose sinon : «Que voulez-vous? ce sont pau- « vres François de ma nation, et lesquels, si Dieu «m'eust donné barbe au menton, et que je fusse «homme, seroient maintenant tous mes subajects; voyre me seroient-ils tels, si ceste mes- « chante loy salique ne me tenoit trop de c rigueur. »
Yoyià une grande bonté et charité de ceste princesse, qui me fait du tout ressouvenir d'une grand dame de Ganouze, ville en la Fouille, qui se nommoit Birsa, autrement Paulina, laquelle, après ceste grande battaille et occision de Cannes pour les Romains , il y en eut environ dix mille soldats de reste de ceste grande routte , lesquels, eschappés, esperdus, esgarés et vagabondans par certains destrotcts, arrivèrent de nuict à Ganouze , ville pour lors alliée des Romains, en laquelle ceste honneste dame pour lors estoit ; et , ne s'estonnant de la fortune ensuivye par la puissance du victorieux Annibal , les retira tous dans ses propres mai-
sons, ainsy quils estoient las, pauvres, desarmés, affamés et couverts de playes; les fit remettre et rafraischir, reposer, revestir, nourrir et guérir. Enfin , quand ils eurent recouvert leurs forces et repris leur espérance moyennant sa piété , partans d'elle à leur vouloir, eslargit â chascun d'eux de quoy faire ses despens sur leur chemin : et jamais, quelque nouvelle multitude qui en survinst tous les jours , ne retira ses mains de sa libéralité , mais tousjours pourveust aux nécessités de tous ceux qui se retiroient : ce qui est une chose merveilleuse à dire, et beaucoup plus louable en ceste honneste dame. Nostre princesse ferrarresse en est d'autant à louer, car sans elle , pour ceste fois , le proverbe vieux se fost pratiqué: que rUalie estoit le vray cimetière françois, et à quantité.
Or, si sa charité pour ceste fbis s'est monstrée en cela , je vous puis asseurer qu'en tous les lieux qu'il a fiallu elle l'a monstre. J'ay ouy dire à aucuns de ses gens qu'estant de retour en France, et s'estant retirée en sa ville et maison de Montargis, quand les guerres civilles se venoient à esmouvoir, tant qu'elle a vescu elle retiroit chez elle une infinité de peuple de ceux de sa religion, qui estoient perdus et bannis de leurs biens et maisons ; elle les aydoit, secouroit et nourrissoit de tout ce qu'elle pouvoit.
J'ay bien veu, moy, aux seconds troubles, les forces de la Gascongne, conduîctes par MM. de Terrides et de Montsales , montant à huict mille hommes, et s'acheminans vers le roy. Nous passasmes à Montargis, les chefs et principaux capitaines et gentilshommes. Nous luy aliasmcs faire la révérence, comme nostre d^''" voir nous le commandoit. Nous vismes dans le chasteau, je croy, plus de trois cens personnes de la religion, qui de toutes parts du pays s y estoient retirées. Un vieux maistre d'hostel qu'elle avoit, fort honneste gentilhomme, q«c j'avais cognu à Ferrare et en France, me juw qu'elle nourrissoit tous les jours plus de trois cens bouches de ces pauvres personnes retirées.
Bref, ceste princesse estoit bien fiilc ^ France, vraye en bonté et charité. EUc *^^*' aussy le cœur fort grand et haut. Je luy ay ^^^ en Italie et à la cour, garder aussy bien son rang qu'il estoit possible : et encor qu'elle apparust n'avoir pas l'apparence extérieure tan grande , à cause de la gaslure de son corps
MARGUERITE, RBYNÇ DK NAVARRE.
A est-ce qu^eHe en avoit beaucoup en sa majesté, monstrant bien en sa grandeur et en son visage royal, et en sa parade, qu'elle esloit bien fille de roy et de France.
J'ay ouy dire, et le tiens de bon lieu, que, lors que le prince de Gondé fut mis en prison à Orléans, du temps du petit roy François, elle arriva de Ferrare deux jours après , et la vis arriver. Le roy et toute la cour estans allés au devant , et reçue avec un très-grand honneur, comme il luy appartenoit ; elle fut fort triste de ceste prison, et dit et remonstra à feu M. de Guyse, son gendre, que quiconque avoit conseillé au roy ce coup avoit failly grandement, et que ce n'estoit peu de chose de traicter un prince du sang de ceste feçou.
Ce n'estoit pas M. de Guyse pourtant qui avoit donné ce conseil , et s'en excusa fort; car il ne tira jamais raison de ses ennemys que par ses armes , encor qu'ils ne le fussent , mais bons parens. Je sçay bien qui donna ce conseil. Or c^est assez parlé de ceste noble princesse.
MARGUERITE, REYIVE DE INAYARRE.
Il faut parler un peu de Marguerite , reyne de Navarre. Certainement elle ne fut point née fille d'un roy de France, et par conséquent point fille de France , ny n'en portoit aussy le nom, sinon de Vallois ou ^Orléans; car, comme dit M. du Tillet en ses mémoires, le surnom de France n'appartient qu'aux filles de France; et si elles sont nées avant que leurs pères soient roys , elles ne prennent ce surnom qu'après leur avènement i la couronne. Mais pourtant ceste Marguerite , comme disoient de grandes personnes d'alors, elle estoit censée comme fiUe de France, mesmes qu'elle ne leur faisoit tort de se mettre en leur rang, pour ses grandes vertus. Voylà pourquoy nous la mettrons parmy elles.
Ce fut donc une princesse de très-grand esprit et fort habille, tant de son naturel que de son acquisitif , car elle s'adonna fort aux lettres en son jeune aage ; et les continua tant qu'elle vescut , aymant et conversant du temps de sa grandeur, ordinairement à la cour, avec les gens les plus sçavaps du royaume de son
frère. Aussy tous Thonnoroient tellement, q\i'ili Tappeloient leur Moecens^s; et la plupart de leurs livres, qui se composoieot alors, s'addressoient au roy son frère, qui estoit bien sçavant , ou à elle.
EUe-mesme composa fort, et fit un livre qu'elle intitula Za Margueriie des Marguerites, qui est très-beau , et le trouve-on encor imprimé ^ Elle composoit souvent des comédies et des moralités, qu'on appelloit en ce temps là des pastorales , qu'elle faisoit jouer et représenter par les filles de sa cour.
Elle aymoit fort à composer des chansons spirituelles, car elle avoit le cœur fort adonné à Dieu : aussy portoit-elle pour sa devise la fleur du soucy, qui est la fleur ayant plus d affinité avec le soleil qu'aucune qui soit, tant en similitude de ses rayons et fouilles de ladicte fleur, qu'à raison de la oompaignie qu'elle luy faict ordinairement, se tournant de toutes parts là où il va, despuis orient jusqu'en occident, et s'ouvrant aussy ou clouant, selon sa hauteur ou basseur. Aussy elle s'accommoda de ceste devise, avec ces mots : IVon inferiora seoufus 2, en signe qu'elle dirigeoit et tendoit toutes ses actions , pensées, volontés et affections , à ce grand soleil d'en haut qui estoit Dieu; et, pour ce , la soupçonnoit-on de la religion de Luther. Mais, pour le respect et l'amour qu'elle portoit au roy son frère, qui Taymoit uniquement et l'appelloit tousjours sa mignonne , elle n'en fit jamais aucune profession ny semblant; et, si elle la croyoit, elle la tenoit dans son ame fort secret te, d'autant que le roy la hayssoit fort, disant qu'elle, et toute autre nouvelle secte, tendoient plus à la destruction des royaumes , des monarchies et dominations nouvelles, qu'à l'édification des âmes.
Le grand sultan Solyman en disoit de mesmes : laquelle, combien qu'elle renversast force poincts de la religion chrestienne et du pape, il ne la pouvoit aymer; «d'autant, ce disoit-il, que les 9 religieux d'icelle n'estoient que brouillons sedi- « tieux , et ne se tenoient jamais en repos qu'ils
1 Ce livre, intitulé les Marguerites de la Margueriie des princesses , est un recueil des poésies de oeue princesse , fiiit par Simon Sylvios, surnommé de La Haye, son Talet de chambre, et imprimé i Lyon, chez Jean de Tournes, en 1547, in-8®.
* 11 ne s'arrête point aux choses d'ici-bas.
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«ne remuassent tousjours. » Yoylà pourqnoy le roy François, sage prince s'il en fut oncques, en prévoyant les misères qui en sont venues en plusieurs parts de la chrestienté, les hayssoît, et fut un peu rigoureux à faire brusler tout vifs les hérétiques de son temps. Si ne laissa-il pourtant à favoriser les princes protestans d^Âllemagne contre Tempereur. Âinsy ces grands roys se gouvernent comme il leur plaist.
J'ay ouy conter à personne de foy : que M. le connestable de Montmorency, en sa plus grande faveur, discourant de ce faict un jour avec le roy, ne fit difficulté ny scrupule de Iny dire que, s'il vouloit bien exterminer les hérétiques de son royaume, qu'il failoit commancer à sa cour et à ses plus proches, luy nommant la reyne sa sœur; à quoy le roy respondit : «Ne «parlons point de celle-là, elle m'ayme trop, c Elle ne croira jamais que ce que je croiray, et «ne prendra jamais de religion qui prejudicie «à mon estât. 9 Donc oncques puis elle n'ayma jamais M. le connestable, Tayant sceu, et luy ayda bien à sa desfavenr et son bannissement de la cour : si bien que , le jour que madame la princesse de Navarre sa fille fut maryée avecques le duc de Gleves à Ghastelleraud , ainsy qu'il la fallut mener à l'église, d'autant qu'elle estoit si chargée de pierreries et de robe d^or et d'argent, et pour ce par la foiblesse de son corps n'eust sceu marcher, le roy commanda à M. le connestable de prendre sa petite niepce au col, et la porter à l'église ^ : dont toute la cour s'en estonna fort , pour estre une charge peu convenable et hoonorable en telle cérémonie pour un connestable, et qu'elle se pouvoit bien donner à un autre ; de quoy la reyne de Navarre n'en fut nullement desplaisante , et dit : « Vôylà celuy qui me vouloit ruiner autour du c roy mon frère , qui maintenant sert à porter «ma fille à l'église.»
Je tiens ce conte de ceste personne que j'ay dict , et que M. le connestable fut fort desplaisant de ceste charge, et eu eut un grand despit, pour servir d'un tel spectacle à tous , et commança à dire: «C'est faict désormais de ma «faveur, adieu luy dis. » Gomme il arriva ; car
* LMnfont de Foix porta de même au col madame Claude de France en 1506, lorsque cette princeitw fut fiancée au duc d'Angouléme, depuis roi sous le nom de François l^**
après le festin et disner des nopces , il eut son congé , et partit aussy tost. Je le tiens de mon frère aussy, qui estoit lors page à la cour, qui vit le mystère et s'en souvenoit très-bien , car il avoit la mémoire très-heureuse. Possible aurayje esté importun d'avoir faict ceste disgression ; mais pour m'estre venue en la souvenance , passe.
Pour parler encor du sçavoir de ceste reyne, il estoit tel, que les ambassadeurs qui parloient à* elle en esloient grandement ravis, et en (aisoient de grands rapports à ceux de leur nation à leur retour; dont sur ce elle en soulageoit le roy son frère; car ils Talloient trouver tousjours après avoir faict leur principale ambassade, et, bien souvent, lorsqu'il avoit de grandes affaires, les remeltoit à elle. En attendant sa diffiniiion et totalle resolution , elle les sçavoit fort bien entretenir et contenter de beaux discours, comme elle y estoit fi>rt opulante, et fort habille à tirer les vers du nez d'eux; dont le roy disoit souvent qu'elle luy assistoit très-bien, et le deschargeoit de beaucoup. Aussy faisoieutelles à Tenvy les deux sœurs , comme j'ay ouy dire, à qui serviroit mieux leurs frères; Tune, la reyne d'Hongrie , l'empereur; et l'autre, le roy François : mais, l'une par les effets de la guerre , et l'autre s'efforce par l'industrie de son gentil esprit, et par douceur.
Lorsque le roy fut si fort malade en Espaigne estant prisonnier, elle l'alla visiter comme bonne sœur et amie, sous le bon plaisir et saufconduict de l'empereur : laquelle trouva son frère en si piteux estât, que, si elle n'y fust venue, il estoit mort, d'autant qu'elle recognoissoit son naturel et sa complexion mieux que tous ses médecins; et le traicta et fit traicter selon qu'elle le cognoissoit, si bien qu'elle le rendit guery. Aussy le roy le disoit souvent , que sans elle il estoit mort, dont il lui avoit ceste obligation qu'il recognoistroft à jamais, et l'en aymeroit, comme il a fait, jusqu*à sa mort. Aussy elle lui rendoitla pareille, et de telle amour, que j'ay ouy dire qu'ayant sceu son extresme maladie, elle dit ces mesmes parolles : « Quiconque viendra à ma porte m'annoncer la aguerison du roy mon frère, tel courrier, fusta il las, barrasse, fangeux et mal propre, je Vyvr/ «baiser et accoller, comme le plus propre prince set gentilhomme de France; et quand il auroit
c tante de Uct , et n^en pourroit trouver pour se c délasser, je lui donnerois le mien , et couchecrois plustost sur la dure, pour telles bonnes «nouvelles qu'il m'apporterott.i>Mais, en ayant sceu la mort, elle en fit des lamentations si grandes, des regrets si cuysants, qu'oncques puis ne s'en peut remettre, et ne fit plus jamais son profict. A ce que j*ay oay dire aux miens, à ceste fois qu'elle fut en Espaigne, elle parla à l'empereur si bravement, et si honnestement aussy, sur le mauvais traictement qu'il fàisoil au roy son frère, qu'il en fut tout estonné, luy remonstrant son ingratitude et félonie dont il usoit, luy vassal, envers son seigneur, à cause de Flandres; puis luy reprocha la dureté de son cœur, pour estre si peu piteux à l'endroict d'un si grand roy et si bon; et qu'usant de ceste façon , ce n'estoit pour gaigner un cœur si nMe et royal que celuy du roy son firere, et $i souverain; et quand bien il mourroit pour son rigoureux traictement, la mort n'en demeuroit impunie, ayant des enfans qui , quelque jour, deviendroient grands , qui en feroient la vengeance signalée.
Ces paroUes prononcées si bravement et de si grosse colère, donnèrent à songer à Tempereur , si bien qu'il s'amodera et visita le roy, et loy promit force belles choses , qu'il ne tint pas pour ce coup pourtant.
Or , si ceste vejne parla bien à IVmpereur, elle en dit encor pis à ceux de son conseil où elle eut audience; là où elle triumpha de bien dire et bien haranguer , et avecques une bonne grâce dont elle n'estoit point despourveue. Et fit si bien par son beau dire, qu'elle s'en rendit plus agréable qu'odieuse ny fascheuse; d'autant qu'avec cela elle estoit belle, jeune, vefve de M. d'AUan^n , et en la fleur de son aage. Tout cela est fort propre à esmouvoir et plier des personnes dures et cruelles. Enfin elle fit tant que ses raisons furent trouvées bonnes et pertinentes, et demeura en grand estime de l'empereur, de son conseil et de sa cour. Si est-ce qu*il luy voulut donner une venue , d'autant que ne songeant à l'expiration de son sauf-conduict et passeport, elle ne prenoit garde que son terme s'en approchoit. Elle en sentit quelque vent que l'empereur, aussy tost le terme escheu, la vouloitarrester; mais elle, toute courageuse, monte à cheval, fait des traictes en buict jours
qu'il en falloit bien pour quinze, et s'esvertua si bien qu'elle arriva sur la frontière de France le soir bien tard du jour que le terme de son passeport expiroit ; et par ainsy fut bien trompée SaGœsarée Majestée, qui l'eust retenue sans doubte si elle eust voulu enjamber sur un autre jour hors de son sauf-conduict. Elle luy sceut aussy bien mander et bien escrire après , et luy en faire la guerre lorsqu'il passa par France. Je tiens ce conte de madame la seneschalle , ma grand'mere, qui estoit pour lors avec elle sa dame d'honneur.
Durant la prison du roy son frère , elle assista fort à madame la régente sa mère à régir le royaume, à contenter les princes, les grands, et gaigner la noblesse; car elle estoit fort acoostable, et qui gaignoit bien le coeur des personnes pour les belles parties qu'elle avoit en elle.
Bref, c'estoit une princesse digne d'un grand empire. Oultre tout cela, elle estoit très-bonne, douce, gracieuse, charitable, grande aumosniere et ne desdaignant personne. Aussy, lorsqu'elle fut morte , elle fut plaincte et regrettée de tout le monde.
Les plus savans à l'envy firent d'elle une infinité d'epitaphes, qui grec, qui latin, qui françois, qui italien, si bien qu'il y en a un livre encor en lumière , tout complet et qui est trèsbeau.
Geste reyne souloit souvent dire aux uns et aux autres qui discouroient de la mort et de la béatitude éternelle par après : a Tout cela est tt vray, mais nous demeurons si longtemps mon s asoubs terre avant que venir là!» De sorte que j'ay ouy dire à ma mère qui estoit l'une de ses dames, et ma grand'mere sa dame d'honneur, que , lorsqu'on luy annoncea en son extrémité de maladie qu'il falloit mourir, elle trouva ce mot fort amer et répéta aussy tosi ce que je viens de dire, et qu'elle n'estoit point encor tant surannée qu'elle ne peust encor bien vivre quelques années; car elle n'avoit que cinquante deux ou cinquante trois ans. Elle nasquit soubs le 10^ degré d'Aquarius , que Saturne se separoit de Venus par quateme aspect, le 10 d'avril 1492, à dix heures du soir, au chasteau d'Angoulesme , et fut conceue l'an 1491 , à dix heures avant midy et 17 minutes, le 11 de juillet. Les bons astrosites pourroient là dessus en faire quelque composition. Elle mourut en Bear n«
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au duftteau d'Aiidaas ^ , au mois de décembre 1&49. Qa pourra là dessus computer son aage. Elle estoit plus vieille que le roy son firere, qui nasquii à Cognac, le 12 de septembre, à neuf heures du soir, Tan 1494, soubs le 21® degré de Gemini , et avoit esté conoeu Tan 1493, le 10 de décembre, dix heures du matin, fut roy ie 11 de janvier 1614, et mourut en 1647.
Geste reyne prit sa maladie en regardant use comète qui paroissoit lors sur la mort du pape Paul m , et elle-mesmes le cuidoit ainsy ; mais possible pour elle paroissoit; et soudain la bouche luy vint un peu de travers : ce que voyant son médecin , M. d'Escuranis , Tosta de lik, la fit coucher et la traicta; car c'estoit un caterre, et puis mourut dans hukt jours , après s'estre résolue à la mort. Elle mourut bonne chrestienne et catholique , contre Topinion de plusieurs; mais, quant à moy , je puis affirmer, moy estant petit garçon en sa cour avecquea ma grand'mere et mère , n'en avoir veu foire aucuns actes contraires ; si bien que s'estaut retirée en un monastère de femmes en Anguulmois , après la mort du roy son frère , qu'on appelle Tusson , où elle y fit sa quarantaine et séjour tout un esté, et y bastit un beau logis, souvent on Ta veue faire Toffice de Tabbesse et chanter aveoques les religieuses en leurs messes et leurs vespres.
J'ay ouy conter d'elle: qu'une de ses filles de chambre qu'elle aymoit fort, estant près de la mort, la voulut voir mourir; et tant qu'elle fut aux abois et au rommeau de la mort, elle ne bougea d'auprès d'elle, la regardant si fixement au visage que jamais elle n'en osta le regard jusques après sa mort. Aucunes de ses dames plus privées luy demandereqt k quoy elle amusoit tant sa veue sur ceste créature trèspassante. Elle respondlt qu'ayant ouy tant dis* courir à tant de sçavans docteurs que l'ame et l'esprit sorloient du corps aussy tost ainsy qu'il trespassoit, elle vouloit voir s'il en sentirait quelque vent ou bruict, ou le moindre re« sonnement du mond^, au desloger et sortir, mais qu'elle n'y avoit rien apperceu. Et disoit une raison qu'elle tenoit des mesmes docteurs : que leur ayant demandé pourquoy le cigne chaqtoit ainsy avant sa mort, ils luy avoient
' Eo Bigorre, au cbAteiu 4*Audof.
respoodo : que c'estoit pour l'amour des eqirits qui travaillenlà sortir par son long col : pareillement, ce disoit-elle, vouloit voir sortir ou sentir résonner et ouy r ceste ame ou celuy esprit , ce qu'il feroit à son desloger, mais rien moins. Et acyouta que si elle n'estoit bien ferme enlafoy, qu'elle ne sçauroit que penser de ce deslogement et département du corps et de l'ame ; mais qu'elle vouloit croire en ce que son Dieu et son Eglise commandoient , sans entrer plus avant en autre curiosité : comme de vray c'estoit une des dames aussy devotieuses que Ton eust sceu voir, et qui avoit Dieu aussy souvent en la bouche et le craignoit autant.
Elle fit en ses gayetés un livre qui s'intitule : Les Nouvelles de ia r^ae de Navarre ^ où Ton y voit un style si doux et si fluant , et plain de si beaux discours et belles sentences que j'ay ouy dire que , la reyne mère et madame de Savoye estant jeunes , se voulurent mesler d'eo escrire des nouvelles à part, à Timitattonde ladicte reyne de Navarre, sachant bien qu'elle en faisoit; mais, quand elles eurent veu les siennes, elles eurent si grand despit des leurs qui n'approchoieot nullement des autres, qu'elles les jetterent dans le feu et ne les voulurent mettre en lumière : grand dommage pourtant, car, esti|nt si spirituelles, il n'y pouvoit avoir rien que très-bon et très-plaisant, venant de telles grandes qui sçavoienl de bons contes.
Elle composa toutes ces Nouvelles , la pluspart dans sa litière en allaut par pays ; car elle avoit de plus grandes occupations estant retirée. Je l'ay ouy ainsy conter à ma grand'mere, qui alloit toujours avecques elle dans sa litière comme sa dame d'honneur , et luy fenoit l'escritoire dont elle escrivoit, et les meltoit par
* Son vrai litre est VBeptameron , ou Vifistoirt des amans fortunés des Nouvelles de trés-iUustre et très ' excellente princesse Marguerite de Falois, rexne de Navarre; et il fui imprimé % Paris, cbez Gilles RobiDot, en 1559, 1560, 1561 , in-4'* et in-16. i^ Croix du Maine et Du Verdier en parlent tous deux opmine d*une édition remise en ordre et retouçbée en divers endroiu pour le langage, par Claude Gruget, Parisien. On a encore changé le langage de Gruger,^ Amsterdam, chez Galet, en 1608, en 2 toI. in-8% et par conséquent Ton a acberé de gâter le lirre, et de nous faire perdre absolument le langage de ceue princesse; à moins quMl n'y en ait une édition anlérieure à la révision de Gruget, comme semblent le supposer La Croix du Maine et Du Verdier.
MADAME MARGUERITE DE FRANCE
escrlt aussy tost et habillement , ou plus que si cm luy eusl dicté. G'estoit aussy la personne du monde qui faisoit mieux les devises en François et latin et autres langues, qui fut point, comme il y en a une infinité en nostre maison, en des liis et tapisseries, qu'elle a composées. J'en ay assez parlé pouràst*heure; ailleurs j'en parleray cncor.