JEHANNE I, REYNE DE NAPLES
te roy «k Fmnce, Mi frères, et la bonde reyne Jdunne de SeiiUe et de Nàples , la nomiiiant aÎDSf, laquelle Tint voirie pape Oement, duquel, et détona lea cardinaux, fut bonnorahiement receue (ce dit le livre), et qu'elle cetoit tenue de aainete vie«
Et après qiiVIle eut séjourné quelque temps , die requît au Sainct Père qu*il la ooyst en confession et l'absolttst de ses péchés : ee que le pape Tolootia^ et benignement luy accoMa , comme certes elle ne debvolt estre esoondaicte d'une si douce et a^eable requeste ; car telle beauté meiitoit bien une confession secrette et auriculaire et oculaire, et une absolution et pénitence legiere et ajrsée à porter.
Après eeste confession feicte en présence de Sa Saincteté et du sainct collège des cardinaux, ladîcte reyne déclara publiquement qu'elle tenoit piosieurs terres et possessions de TEgilse, les* quelles son seigneur et père disoit avoir eues et usurpées, et que, travaillant à la mort, Tavoit priée et enjoincte que, si elle decedoltsaos enfens, qu'elle resignast touset chascuns ses biens es mains du pape qui pour lors seroit , car aîusy a voit establi le roy Robert son ayeul par ordonnance testamentaire : puis luy remonstra les mauvais tours et ingratitude que luy avoit ftîct son nepveu Charles de Durazzo, et comme par plusieurs fois il l'avoit voulue f^ire mourir pour avoir son bien ; et pourtant elle, désirant observer la dernière volonté de ses père et ayeul , en la présence de toute la noble assemblée , resigna et céda tout es mains du pape, tant les royaumes de Sezille, Naplcs, les duchés de Puîllc et Calabre, et la comté de Provence (tout cecy se rapporte aux paroUès de Froissard ); ce que le pape accepta, mais bien gasté; et par son conseil, elle adopta Louys, duc d*Anjou, pour fils. Et de tout furent faictes cartes et lettres en formes authentiques; mais pourtant le pape eut en lettre de vendition la comté d'Avignon d'elle, qui estoit son vray patrimoine , déduisant la valleur des deniers de ceux du royaume non payé despuis le jour qu'elle fut couronnée : et , despuis ce temps jusques à sf heure, Avignon a toosjours esté et est encor à l'Eglise.
Je m'en rapporte aux grands l^istes si ceste donation peut encor tenir. Gela faict , la reyne print congé du pape , et s'en retourna en son royaume y où Charles de Durazzo , au bout de
qnelqne temps la print prisonnière , et Sechcite ment la fit estouffer entré deux coyttcs , aj^ant seeu Tadoptlon qu'elle avéit fticte.
Voyià le genre de mort raconté par ceste histoire angevine , tout autre qu'elle tfest en VffisMrêdg Ifaptes, laquelle pourtant est la plus vraye que l'angevine, touchant ceste mort.
Or, voyci ce qu'en dit Boccace, en son livre des Dames illustres , d^ellesurses louanges. «Ceste reyne a si bien nettoyé son pays des volet leurs et bandoliers, que non seulement les «pauvres, mais les riches, peuvent aller paratout asseurement; car, où elle les sçavoit sau- «vés dans quelques forteresses à seureté, elle y «envoyolt une armée soudain, que jamais die «ne s'en est levée qu'elle ne les tusl pris et ftiict «punir rigoureusement.
«Au reste, elle a tellement rangé en bride les «princes et barons du pays, et par telle mo «destle corrigé leurs coustumes dissolues, que «ceux qui paravant tenoient peu de compte de «leurs roys, aujourd'huy, ayant mis bas leur «antique braveté, redoutent chascun des plus «petits signes de son courroux en la regardant. «Au surplus, elle est tant sage, advisée et pru- « dente , qu'elle pourroit pinstost estre trompée «partrayson que par subtilité d'esprit, et est «aussy tant constante et arrestée, que mal ayse- «ment la pourroit-on esbranler de sa saincte « délibération. De toutes lesquelles choses jà tong- « temps a faict apparoir clairement les assaulta «que fortune luy a livrés, et desquels a esté «plusieurs fois environnée et molestée et diver- « sèment affligée; car elle a esté tourmentée de «la querelle domestique des frères du roy, et «quelquesfois asenty les guerres estrangeres au «milieu de son royaume, essayé par la feute «d'autruy; la fuite, l'exil, les cruelles mœurs «de quelques marys , la hayne de ses nobles , le «mauvais traict non mérité, les menaces des «papes et autres infinies adversités, que neant- « moins elle a finablement surmontées avec un «ferme et invincible courage, les supportant « cependant d'une merveilleuse constance : choses «qu'on estimeroit très grandes i un fort et puis- «sant roy, non pas seulement en une reyne.
« Au demeurant , elle est de fort belle présence «et de face agréable et Joyeuse, avecques un «parler gracieux et bening; et tout ainsy qu'elle «se monstre au besoing pleine d'une grmdeur
cet mqesté toate royale, ainsy par meanie «moyen se fait cogooistre toute humaine, familière, piteuse, débonnaire et douce, tellement «qu'on ne Testimeroit point qu'elle fust reyne, «mais oompaigoe à ses subjects. De vouloir ex- « primer plus à plain Tintegrité de son ame , cela «seroit trop longaussy.
tf Enfin, je Festime non seulement dame fort « excellente , mais encor la repute pour le singu* «lier enrichissememt de toute rilalie, et tel que «nulle autre nation n'a point jamais veu la sem- «blable.»
Voyià certes de belles paroUes , et qui sont fort à poiser toutes , que Boccace a dict de ceste grand reyne : mais, pour en parler franchement, il n'en a pas assez dict, car volontiers un grand et digne subject comme celuy là , ne requiert point un abrégé de courts mots, mais une bien grande et longue histoire. Enquoy ledict Boccaceest grandement à blasmer d'ingratitude : car, s'il est vray ce qui est escrit de luy , qu'il aymoit Marie sa sœur, comtesse d'Artois ', et qu'il en ait faict ces deux livres de la Flammette et P/dloccope, pour l'amour d'elle, il avoit obligation d'escrire plus hautement et amplement de toutes les deux sœurs qu'il, n'a faict; car il l'eust sceu mieux faire qu'homme du monde , pour le grand sçavoir qui estoit en luy. Mais je croy, et comme je tiens de grands discoureurs, il n'a jamais eu tant de faveurs de ceste grande dame comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en sa cervelle et fantasie ce beau subject , pour enescrire mieux, ainsy que volontiers font les poètes et autres composeurs, qui se plaisent & supposer de grands objects et les faire accroire au monde, afin qu'ils en cscrivent mieux, et que le peuple lise leurs œuvres en plus grande admiration et plaisir, et en croye leur fortune telle.
D'avantage, il est bien mal aisé à croire que ceste belle et grande princesse se fust allée enflammer de telles flammes qu'il les escrit dans la Flammetle ; car vous diriez que ceste princesse est ravie de luy, qu'elle meurt pour luy, et qu'elle le court à force. Vrayment ouy ! car il estoit bien un si bel oiseau , selon son pourtraict que j'ay veu à Fleurance , à Naples et en une ^«finité d'endroicts, qui le monstre nullement iymable ny agréable; et aussy que son mary le
* tenr bâtarde.
comte estoit bien plus désirable œnt foit,et qall estoit plus vraysemblable qu'elle ne Teust vooltt aymer cent fois plus que l'autre.
Il est bien vray qu'elle pou voit bien non aymer son corps, mais sa belle ame, ainsy que j*ay vea beaucoup de grandes dames aymer plusieurs sçavans personnages; comme nous lisons ^ de ceste reyne de France , extraicte de la maison d'Escosse, aucuns la disent madame la Dauphine, et puis reyne; laquelle, passant un joar par sa salle, et voyant maisire Alain Gharctier tout endormy sur un banc, elle le vint baiser et d'afrection : surquoy sa dame d'honneur luy remonstrant celuy qu'elle baisoit estre le plus laid homme de son royaume, et comme voullant dire: s'il estoitbeau, passe ! et plusavant encor. (Quelle correction et quelle instruction de dame d'honneur! ha! que de ceste dragée il s'en trouve de bonnes vesses et macquerelles ! ) Elle luy respondit iJe ne le baise pas autrement; mais je baise la bouche, d'où sortent si beaummots et sentences dorées, desquelles je me vou drois ressentir s'il sepouvoit.
Quasi de mesmes en dit ceste dame romaine à Sylla, laquelle, ainsy qu'ils estoieot en des jeux publics , possible amoureuse de luy , fit semblant de choper de pied, en passant près de luy, et soudain s'appuya sur son espaule de peur de tumber. Sylla luy demande ce qu'elle luy vouloit. Non pas autre cliose, respondit-elle, sinon que je me veux un peu ressentir de vostre bonne fortune envous touchant. Quelle finesse de rusée, pour attraper cautement Tamour du grand ! Il est possible ainsy que ceste princesse Marie aymast de mesmes Boccace, pour son beau dire et sa bonne plume, pour la rendre excellente et immortelle par son rapport à tout le monde de ses belles vertus; mais le gallant n'en fit rien, et la trompa, et s'en alla escrire ces deux livres manteurs, qui l'ont plus escaodalisée qu*édifiée, combien qu'A n'en jouist oncques: maisescrivains, poètes et courtisans, volontiers publient leurs valleurs et leurs jouissances, soient fauces ou vrayes, encor que j'aye cognu aucuns poètes qui aieni eu de bonnes faveurs , dont j'cspere d'en parler quelquesfois.
Pour retourner à nostre reyne Jehanne, Boe-
1 Dans les Aniudes d'JquUaine, de Jean Boucbet, * ei dans la 13* de les épiires familières.