‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 42 sur 119 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Entre les medeciot renommât à ParU En icavoir, en cspreuve, en science , en doctrine. Pour juger l'imfKirraict de la ooulpe androgyoe, Par de Bray et la femme ont esté sept cbouU.

De Bray a eu pour Iny les trois de moindre prix, Le Court, PEndormy, Piètre : et sa femme, plus fine, Les qualre plus experts en l'art de médecine. Le Grand, le Gros-Doret et Vigoureux a pris.

On peut par-U^ juger qui des deux gaignera. Et si le Grand du Court Tictorieux sera. Vigoureux d'Endormy, le Gros-Duret de Piètre.

Et de Bray n'ayant point ces denx de son oosté, Estant tant imparfaict que mary le peut estre, A faute de bon droict en sera débouté.

— J*ayouy parler d*un austre mary, lequel la première nuict, tenant embrassée sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir, que, s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de faire un petit mobile tordion de re* muement, non accoustumé de faire aux nouvelles maryées; il ne dict autre chose si-non : a Ha! j'en ay !» et continua sa route. Et voylà nos cocus en herbe , dont j'en sçay une milliasse de contes , mais je n'aurois jamais faict. Et le pis que je vois en eux , c'est quand ils espousent la vache et le veau , comme on dit, et quUls les prennent toutes grosses. Gomme un que je sçay, qui, s'estant maryé avecques une fort belle et honneste damoiselle, par la faveur et volonté de leur prince etseigneur , qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit faict espouser, au bout de huict jours elle vint à estre oognue grosse , aussy elle le publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s'estoit tousjours bien doublé de quelques amours entre elle et un autre, luy dit : «Une telle , j'ay a bien mis dans mes tablettes le jour et Theure «de vos nopces; quand on les affrontera à « eeluy et celle de vostre accouchement , vous

«aurez de la honte. » Mais elle , pour ce dire, n'en fit que rougir un peu; et n'en fut autre chose, si-non qu'elle tenoit toujours mine de dona da ben.

Or il y a d^aucunes filles qui craignent si fort leur père et mère , qu'on leur arracheroi t plustost la vie du corps que le bouoon puceau, les craignant cent fois plus que leurs marys.

— J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste damoiselle , laquelle , estant fort pourchassée du plaisir d'amour de son serviteur, elle luy respondit : a Attendez un peu que je «sois maryée, et vous verrez comme, sous ceste a courtine de maryage qui cache tout, et ventre «enflé et descouvert, nous y forons à bon «escient.»

— Une autre, estant fort recherchée d'un grand, elle lui dit '.«Sollicitez un peu nostre «prince qu'il me maryebien tost avecques celuy «qui me pourchasse, et me face vistement payer «mon maryage qu'il m'a promis : le lendemain «de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, « marché nul. »

— Je sçay une dame qui, n'ayant esté recherchée d'amours que quatre jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary , dans six après il en jouyt ; pour le moins il s'en vanta. Et estoitaysé de le croire; car, ils se monslroient telle privante qu'on eust dict que toute leur vie ils avoient esté nourris ensemble ; mesmes il en dit des signes et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussy qu'ils continuèrent leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privante qui leur donna occasion de venir là , ce fot que , pour porter une mascarade, s'entre^rhangerent leurs habillemens; car il prit celui de sa maistresse, et elle celuy de son amy , dont le mary n'en fit que rire, et aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.

Il fut faict une chanson à la cour d'un mary qui fut maryé le mardy et fut cocu le jeody : c'est bien advancer le temps.

— Que dirons-nous d'un fille ayant esté solicitée longuement d'un gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne d'elle; et par l'advis de ses parens, pressée de l'espouser, fit response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, eC

PREMIER DISCOURS

qu'il se des-portast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses parens; car, s'ils la forçoîent à Tespouser, elle le Ferait plustost cocu. Mais pourtant Fallut qu'elle passast parla , car la sentence luy Fut donnée ainsy par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle puissance, et mesmes de ses parens.

Layigiledes nopces, ainsy que son mary la voyoit triste et pensive, luy demanda ce qu'elle avoit; elle luy respondit toute en colère'.«Vous ne m'avez voulu jamais croire à «vous oster de me poursuivre; vous sçavez ce «que je vous ay toujours dict , que, si je venois «par malheur à estre vostre Femme, que je « vous Ferois cocu ; et je vous jure que je le . « Feray et vous tiendray paroUe. b

Elle n'en Faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compaignes et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-yous que despuis elle n'y a pas Failli; et luy moostra qu'elle estoit bien gentille Femme , car elle tint bien sa paroUe.

Je vous laisse à penser si elle en debvoit avoir blasme, puisqu'un averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvénient où il tomberoit. Et pourquoy ne s'en donnoit-il garde ? Mais pour cela ne s'en soucia pas beaucoup.

— Ces filles qui s'abandonnent ainsy sitost après estre maryées, Font comme dit l'Italien : Cfiô la vacca, che è stata- moUo tempo Ugata» corre più che quella che ha havuto sempre piena Ubertà ^ ; ainsy que fit la première Femme de Baudouin, roy de Hierusalem, que j'aydict ci-devant, laquelle, ayant esté mise en religion de force par son mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers Gonstantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit à tous passans, allons et veuans, tant gens -d'armes que pellerins vers Hierusalem, aans esgard de sa royalle condition ; mais le grand jeusne qu'elle en avoit Faict durant sa prison en estoit cause.

J'en nommerois bien d'autres. Or, voylà doncques de bonnes gens de cocus ceux-là, comme sont aussy ceux-là qui permettent à leurs femmes, quand elles sont belles et recherchées de leur beauté, et les ';bandonnent,

* Que la v&che qui a longtempc été atUchée court plut 4iiie celte qui a tonyourt en pleine liberté.

pour s'en ressentir et tirer de la fiiveur , du bien et des moyens

Il s'en voit fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes, lesquels s'en trouvent très-bien, car, de pauvres qu'ils auraient esté, ou pour engagemens de leurs biens , ou pour procès , ou bien pour voyages de guerre sont au tapis, les voylà remontés et aggrandis en grandes charges par le trou de leurs femmes , où ils n'y trouvent nulle diminution, mais plustost augmentation ; fors en une belle dame que j'ay ouy dire , dont elle en avoit perdu la moictié par accident , qu'on disoit que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy avoient mangée.

Certes les faveurs et bienFaicts des grands es^ branlent fort un cœur chaste, et engendrent bien des cocus.

— J*ay ouy dire et raconter d'un prince estranger ^ , lequel , ayant esté Faict gênerai de son prince souverain et maistre en une grande expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé , et ayant laissé en la cour de son maistre sa Femme, l'une des belles de la chrestienté, se mit à luy Faire si bien l'amour , qu'il Tesbraida , la terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.

Le mary, tournant au bout de treize et quatorze mois, la trouva en tel estât, bien marry et Fasché contr'elle. Ne faut pwnt demander comment ce Fut à elle , qui estoit fort habille , à faire ses excuses , et à un sien beau-Frere.

Enfin elles forent telles qu'elle luy dit : «Monsieur, l'événement de vostre voyage en «est cause, qui a esté si mal receu de vostre « maistre (car il n'y fit pas bien certes ses a^ «Faires) , et en vostre absence l'on vous a tant «preste de charités pour n'y avoir point Faict «ses besognes, que, sans que vostre seigneur «se mist à m'aymer, vous estiez perdu; et, «pour ne vous laisser perdre, je me suis per- «due. Il y va autant et plus de mon honneur « que du vostre ; pour vostre avancement je ne «me suis espargnée la plus prescieuse chose de « moy : jugez doncques si j'ay tant Fkilly comme «vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, « vostre honneur et Faveur y Fùst esté en brarisle. «Vous estes mieux que jamais : la chose n'est

« François de Lorraine , duc de Guise, tu^ par PoltroL

DES DAMES GALLANTES.

isi divulguée que la tache tous en demeure «trop apparente. Sar cela, excusez-moi et me « pardonnez. »

Le beau-frere , qui sçavoit dire des mieux , et qui possible avoit part à la groisse, y en ndjousta autres belles parolles et presgnantes; Ki bien que tout servit. Et par ainsy l'accord P>u faict ; et furent ensemble mieux que devant , vivons en toute franchise et bonne amitié, dont pourtant le prince leur maistre , qui avoit faict la desbauche et le desbat , ne l*estima jamais plus (ainsy que j'ay ouydire) comme il en avoit faict, pour en avoir tenu si peu de compte à Tendroict de sa femme et pour l'avoir beu si doux , tellement qu^il ne Testima despuis de si grand cœur comme il Tavoit tenu auparadvant, encor que, dans son ame, il estoit bien ayse que la pauvre dame ne pastist point pour luy avoir faict plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cestedame, et trouver qu'elle avoit bien faict de se perdre pour sauver son mary et le remettre en faveur.

Oh I qu'il y a de pareils exemples à celuy-cy , et encor à un d'une grande dame qui sauva la vie à son mary qui avoit esté jugé à mort tn pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles versations en son gouvernement et en sa chaîne , dont le mary l'en ayma après toute sa vie.

— J'ay ony parler d'un grand seigneur aussy, qui, ayant esté jugé d'avoir la teste tranchée , si qu'estant desjà sur l'eschafFault sa grâce survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue; et, descendant de l'esctaaffeolt , il ne dit aut^ chose si-non : «Dieu , «sauve le bon c. de ma fHle, qui m'a si bien «sauvé!»

— Saînct Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha quand , pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il estoit estroftement prisonnier , permit à sa femme de coucher avecques un gentilhomme fort riche, qui loy promit de l'acquitter de son debte.

Si sainct Augustin est de oeste opinion , que peut-il doncques permettre h plusieurs femmes , vefVes et filles , qui , pour rachepter leurs perea, parens, et marys voire mesmes , abandonnent leur gentil corps sur force inconveuiens qui leur surviennent, comme, de prison, d'es-

clavitude, de la vie, des assauts et prise de ville , bref une infinité d'autres , jusqu'à gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soustenir un long siège et reprendre une place. J'en conterois cent subjecls , pour ne craindre pour eux à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-îl arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.

Qui dira doncques le contraire, qu'il ne face bon estre quelquesfois cocu , puisque l'on en tire telles commodités du salut de vies et de rembarquement de faveurs, grandeurs, et dignités et biens, que j'en cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs qui se sont bien avancés par la beauté et par le devant de leurs femmes ?

Je ne veux offenser personne, mais j'oserois bien dire que je tiens d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy , et que certes les valeurs d'aucuns ne les ont tant faict valoir qu'elles.

— Je cognois une grande et habile dame , qui fit bailler l'Ordre à son mary; et l'eut luy seul avecques les deux plus grands princes de la chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle estoit de plaisante compaîgnie, et rencontroît très-bien) :« Ha! mon «amy, que tu eusses couru long-temps fau- « vettes ^ avant que tu eusses eu ce diable que «tu portes au col!»

— J'en ay ouy parler d'un grand, du temps du roy François, lequel ayant receu TOrdre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la Ghastaigneraye mon oncle, lui dit: «Ha! que vous voudriez avoir cest ordre pendu «au col aussy bien comme moy!» Mon oncle, qui estoit prompt , haut à la main , et scalabreux^ s'il en fut oncques, luyrespondit:«J'ay- «merois mieux estre mort que de l'avoir par le «moyen du trou que vous l'avez eu.» L'autre ne luy dit rien, car il sçavoit bien à qui il avoit à faire.

— J'ay ouy conter d'un grand seigneur , à qui sa femme ayant sollicité et porté en sa

* La faurette rousse n*a point de collier, ooiBtit ta ont plusieurs autres oiseaux.

* Scabreux. Les courtisans avaient peut-être inventé ce mot' là, que H. Etienne n'a pourtant pas fait entrer dans ses DUUogius du nouvêouk kuigag^ fIrtmçoiM ilalianisé.

PREMIER t)ISCOtJfeS.

maison h pâtetrte d^une des grandes charges

du pays où il estoit , qae son prince lui avoit octroyée par la faveur de sa femme, il ne la Youlut accepter nullement , d'autant qu'il avoit sceu que sa femme avoit demeuré trois mois avecques le prince fort favorisée, et non sans soupçons. II monstra bien par là sa générosité , qu'il avoit toute sa vie manifestée : toutesfois il l'accepta, après avoir fiiict chose que je ne îeux dire.

Et voylà comme les dames ont bien Faict autant on plus de chevalliers que les battaîlles, que je nommerois, les oognolssant aussy bien qu'un autre, n'estoit que je ne veux mesdire, ny (aire scandale.

Et si elles leur ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.

J*en cognois un qui estoit pauvre hâire lorsqu'il amena sa femme à la cour, qui estoit trèsbelle; et , en moins de deux ans, ils se remirent et devindrent fcrt riches.

Encor faut-il estimer ces dames qui eslevent aînsy leurs marys en biens , et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble : ainsy que Ton dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si solte de s*cngager et de donner tout ce qu'elle pouvoit â Louys duc d'Orléans, luy qui estoit si grand et si puissant seigneur, et frère du foy, et. tirer de son mary tout ce qu'elle pouvoit, sy bien qu'il en devint pauvre, et fut con* trainct de vendre sa comté de Bloys audict M. d'Orléans ; lequel , pensez qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesme que sa sotte femme luy avoit donné. Sotte bien estoit elle , puisqu'elle donnoit à plus grand que soy. Et pensez qu'après il se moqua et de Tune et de Tautre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage et peu constant en amours.

— Je cognois une grande dame , laquelle estant venue fort amoureuse d'un gentilhomme de la cour, et luy par conséquent jouissant d'elle, ne luy pouvant donner d'argent, d'autant que son mary luy tenoit son trésor caché comme un prestre, luy donna la plus grande partie dé ses pierreries , qui montoient i plus de trente mille escus ; si bien qu'à la cour on disoit : qu'il pouvoit bien bastir, puisiiu'il avoit fbroe pierres amassées el accumulées; et puis après, estant venue et escheue à

elle nne grande sneeessloii, et aytiit M$ i? main sur quelques vingt mille esc<is , elle ne les garda guieresque son gallant n'en enst sa bonne part. Et disoit-on que si ceste succession ne luy fiist escheue, ne sçachant que tuy pouvoir plus donner, luy eust donné jusqu'à sa robbe et diemise. En quoy tels escroqueurs et escomifleurs sont grandement à Mastner, d'aller ainsy allambiquer et tirer toute ia substance de ces pauvres diablesses martelées et encapriclées; caria bourse estant si soutent revisitée, ne peut demeurer tousjours en son enfleure ni^ en son estre , comme la bourse de devant , qui est tousjours en son mesme estât, et preste à y pescher qui veut , sans y trouver à dire les prisonniers qui y sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, qne je dis si bien empierré, vînt quelque temps après à mourir ; et toutes ses bardes, à la mode de Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan , qui furent appréciées à cela et recognues pour les avoir veues à la dame, par plusieurs personnes, non sans grand honte de la dame.

— Il y eut un grand prince qui , aymant une fort bonnette dame , fit achepter une douzaine de boutons de diamans très-brillans, et propre* ment mis en œuvre, avecques leurs lettres egyi>tiennes et hieroglyfîques, qui contenoient leur sens caché, dont il en fit un présent à sadicte maistresse ^ qui , après les avoir regardés fixement, luy dit, qu'il n'en estoit meshayplua besoin à elle de lettres hieroglyfiques, puisque les escritures estolent desjà accomplies entre eux deux, ainsy qu'elles avoient esté entre oeste dame et le gentilhomme de cy-dessus.

— J V cognu une dame qui disoit souvent à son mary, qu'elle le rendrait plustost coquin que cocu ; mais ces deux mots tenans de Tequf* voque, un peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et en son mary ces deux belles qualités»

— J'ay bien cognu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n*ont pas ainsy Met; car elles ont plus tenu serré la bourse de leors escus que de leur gentil corps : car , encor qu'elles fussent très-grandes dames, elles ae Touloient donner que quelques bagues, quelques faveurs, et quelques autres petites gentlU lesses , manchons ou escharpcs , pour porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.

I — J'en ay ct^na une grande qui a esté

DES DAMES 6ALLANTES.

fort copieuse et libérale eo cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses serviteurs es(oit de cinq cens escus, de mille et de trois mille, où il y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de cblFFres, de lettres hieroglyfiques et belles inventions, que rien au monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison , afin que ces presens , après les avoir faicts, ne fussent cachés dans des coffres ny dans des bourses, comme ceux de plusieursautres dames, mais qu'ils parussent devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant sur sa belle commémoration, et que tels presens en argent sentoient plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas leurs grandes et honnestes dames. Quelquesfois aussy elle donnoit bien quelques belles bagues de riches pierreries ; car ces faveurs et escharpes ne se portent pas communément, si-non en un beau et bon affaire ; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus ordinairement compaignie à celuy qui la porte.

— Certes un gentil cavallier et den(d)le cœur doibt estre de ceste généreuse complexion, de plustosl bien servir sa dame pour les beautés qui la font reluire que pour tout Tor et l'argent qui reluisent en elle.

Quant à moy , je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnesles dames, et non des moindres ; mais si j'eusse voulu prendre d'elles ce qu'elles m'ont présenté , et en arracher ce que j'eusse pu , je serois riche ai^ourd'huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis; mais je me suis tousjours contenté de faire paroistre mes affections, plus par ma générosité que par mon avarice.

Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans la bourse du devant de la femme , que la femme de mesmes donne du sien aussy dans celle de l'homme; mais il faut en cela peser tout; car, tout ainsy que rhomme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse de la femme comme elle Toudroit, il faut aussy que l'homme soit si discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit ; et faut que la loy en soit esgale et mesurée en cela.

— J'ay bien veu aussy beaucoup de gentils-

hommes perdre l'amour de leurs maistresseï par l'importunité de leurs demandes et avarices, et que les voyans si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en desfaisoient gentiment et les plantoient-là , ainsy qu'il estoit très-bien employé.

Voyià pourquoy tout noble amoureux doibt plustost estre tenté de convoitise charnelle que pécuniaire; car auand la dame seroît par trop libérale de son bien , le mary, le trouvant se diminuer, en est plus marry cent fois que des dix raille libéralités qu'elle ferait de son corps.

Or, il y a des cocus qui se font par vengeance : cela s'entend, que plusieurs qui nayssent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres, desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux en faisant l'amour à leurs femmes, et les corrompent en lesrendans gailants cocus.

— J'ay cognu un grand prince, lequel, ayant receu quelques traicts de rébellion par un sien subject grand seigneur^ et ne se pouvant vanger de luy , d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit , de sorte qu'il ne le pouvoit aucunement attraper, sa femme estant un jour venue à sa cour pour solliciter l'accord et les afTaires de son mary , le prince luy donna une assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là auprès ; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquelles il jouit fort facilement sur l'heure, sans grande résistance, car elle estoit de fort bonne composition. Et ne se contenta de la repasser , mais à d'autres la prostitua, jusques aux valets de chambre. Et parainsy disoit le prince : qu'il se sentoit bien vangé de son subject, pour lui avoir ainsy repassé sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il vouloit faire du petit roy et du souverain ; au lieu qu'il vouloit porter couronne de fleurs de lys <, il luy en falloit bailler une belle de cornes.

Ce mesme prince en fit de mesmes par la .suasion de sa mère, qu'il jouit d'une fille et princesse : sçachant qu'elle debvoit espouser un prince qui luy avoit faict desplaisir et troublé Testât de son frère bien fort, la depucella et en jouit bravement , et puis dans deux mois fot livrée audict prince pour pucelle prétendue

> Cela pourrait bien regarder Henri de Lorraine, due deGuife»tuéà Blois.

PREMIER DISCOURS

et pour femme , doDt la vangeance en fut fort douce, en attendant une autre plus rude, qui yiot puis après >.

*- J*ay oognu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame et de bon lieu , luy demandant la recompense de ses services et amours, elle lui respondit franchement : qu'elle ne luy en donneroit pas pour un double, d'autant qu'elle estoit très-asseurée qu'il ne Taymoit tant pour cela, et ne luy psrtoit point tant d'affection pour sa beauté, comme il disoit, si*non qu'en jouissant d'elle il se vouloit vanger de son mary qui luy avoit faict quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit avoir ce contentement dans son ame, et s'en prévaloir puis après ; mais le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle luy avoit tousjours refusé, l'asseurant que si, du commancement de leurs amours, elle n'eust eu opinion de quelque vangeance projettée en luy par ce moyen, elle Teust rendu aussy bien content comme elle fit à la fin ; car son naturel estoit de Taymer et favoriser. Voyez comme ceste dame se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point à faire ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour ses mérites, et non pour le seul subject de vindicte.

— Feu M. de Gua , un des parfàicts et gailans gentilshommes du monde en tout, me convia à la cour un jour d'aller disneravecques luy. Il avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la cour, entr'autres M. VEvesque de Dole , de la maison d'Espinay en Brelaigne, MM. de Ronsard, de Baif , Des Portes, d'Aubigny ( ces deux sont encor en vie, qui m'en pourroient démentir), et d'autres desquels ne me souvient; et n'y avoit homme d'espée que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de l'amour, et des commodités et incommodités , plaisirs et desplaisirs, du bien et du mal qu'il apportoit en sa jouissance, après que chascun eut dict son opinion et de l'un et de l'autre , il conclud : que le souverain bien de ceste jouissance gi-

* U s'agit Ici, tans doute, de Margnerite de Valois, da roi de Navarre, du duc d'Anjou et de la 8aint>Bar- Uiteny.

soit en ceste vangeance ; et pria un chascun de tous ces grands personnaf];es d'en l^ire un qua* train impromptu : ce qu'ils firent. Je les voudrais avoir pour les insérer icy, sur lesquels M. de Dole, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.

Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir ceste proposition contre deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour la hayne qu'ils luy portoient ; car leurs femmes estoient très-belles : mais en cela il en tiroit double plaisir, la vangeance et le contentement, J'ay cognu force gens qui se sont revangés et délectés en cela , et si ont eu ceste opinion.

— J'ai cognu aussy de belles et honnestes dames, disans et affirmans que, quand leurs marys les avoient maltraictées et rudoyées, et tansées ou censurées , ou battues ou faict autres mauvais tours et outrages, leur plus grande délectation estoit de les faire cornards , et en les faisant songer à eux , les brocarder, se mocquer et rire d'eux avecques leurs amys,jusqueslà de dire qu'elles en entroient davantage en appétit et certain ravissement de plaisir qui ne se pou voit dire.

— J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme, à laquelle estant demandé une fois si elle avoit jamais faict son mary cocu , elle respondit : cEt pourquoyl'aurois-je faict, puisqu'il «ne m'a jamais battue ny menacée Pi> Gomme voulant dire que, s'il eust faict l'un des deux, son champion de devant en eust tost faict la vangeance.

— Et quant à la mocquerie, j'ay cognu une fort belle et honneste dame, laquelle estant en ces doux altères de plaisir, et en ces doux bains de délices et d'ayse avecques sonamy, il luy advint qu'ayant un pendant d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme on les portoitalors, il vint, par forcedese remuer et entrelasser et follastrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain : « Voyez comme «nature est très-bien prévoyante; car pour une «corneque j'ay rompue, j'en fais icy une douazaine d*autres à mon pauvre comard de mary, c pour s'en parer un jour d'une bonne teste s'il c veut. 9

— Une autre, ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict, vint voir son amy avant se coucher; et ainsy qu'il luy eut demandé où

DES DAMES DALLANTES.

tttoît son mary, elle loy rcspondit : «11 garde de lict et le nid du cocu, de peur qu*un autre « tf y vienne pondre ; mais ce n'est pas à son lict, «ny à ses linceuls, ny à son nid que vous en «voulez, c'est à moy qui vous suis venue voir; «et Pay laissé là en sentinelle, encor qu'il soit «bienendormy.B

— A propos de sentinelle , j'ay ouy faire on conte d'un gentilhomme de valeur, que j'ay cognu, lequel un jour venant en question avecques une fort honneste dame que j'ay aussy cognue, il luy demanda, par manière d'injure, si elle avoit jamais faict de voyage à Sainct-Maturin ^ «Ouy, dit-elle ; mais je ne pus jamais en* ttrer dans l'église, car elle estoit si pleine et «si bien gardée de cocus, qu'ils ne m'y laisse- «reot jamais entrer : et vous, qui estiez des «principaux, vous estiez au clocher pour faire «la sentinelle et advenir les autres. »

J'en conterois mille autres risées, mais je n'aurols jamais faict : si esperé-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.

— Il y a des cocus qui sont débonnaires, qui cTeux-mesmes se convient à ceste feste de cocuage ; comme j'en ay cognu aucuns qui disoient à leurs femmes: «Un tel est amoureux devons; «je le cognois bien, il nous vient souvent visi- «ter, mais c'est pour l'amour de vous^ ma mye. «Faites-luy bonne chère; il nous peut faire «beaucoup de plaisir; son accointance nous «peut beaucoup servir. »

D'antres disent à aucuns : «Ma femme est «amoureuse de vous, elle vous ayme ; venez la «voir, vous luy ferez plaisir ; vous causerez et «deviserez ensemble, et passerez le temps.» Ainsy convient-ils les gens à leurs despens; comme fit l'empereur Adrian, lequel, estant un jour en Angleterre (ce dit sa vie) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme, l'impératrice Sabine , fiiisoit l'amour à toutes restes à Rome avecques force gallans gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant escrit une lettre de Rome en hors à un jeune gentilhomme romain qui estoit avecques l'empe-f reuren Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oubliée et qu'il ne faisoit plus compte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible qu'il n'eust quelques

* Faii folie de son corps, comme oo parle; parce qu'on Ta en pèlerinage en l'ésUie de ce saint pour être guéri de la fiolie.

amourettes par delà , et que quelque mignonne affettée ne Tenst espris dans les lacs de sa beauté , ceste lettre d'avanture tomba entre les mains d'Adrian; et comme ce gentilhomme, quelques jours après , demanda congé à l'empereur sous couleur de vouloir aller jusqu'à Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian luy .dit en se jouant : «Eh «bien! jeune homme, allez-y hardiment, car « llmperatrice ma femme vous y attend en bonne «dévotion.» Quoy voyant le Romain, et que l'empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit faire mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuict après et s'enfuyt en Trlande.

Il ne debvoit pas avoir grand peur pour cela, comme l'empereur luy-mesme disolt souvent , estant abreuvé à toute heure des amours débordés de sa femme : «Certainement, si je n'es- «tois empereur, je me serois bîentost desfaîct «de ma femme; mais je ne veux monstrer mau- «vais exemple.!) Gomme voulant dire que n'importe aux grands qu'ils soient là logés, aussy qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands! laquelle aucuns d'eux ont practiquée, mais non pour ces raisons. Voilà comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu.

— Le bon Marc Aurele, ayant sa femme F^ustine une bonne vesse, et luy estant conseillé de la chasser, il respondit : «iSi nous la «quittons, il faut aussy quitter son douaire, «qui est l'empire; et qui ne voudroit estre «cocu de mesroes pour un tel morceau, voire «moindre?»

Son fils Antonius Verus, dit Gomodus , encor qu'il devint fort cruel, en dit de mesmes.à ceux qui luy conseillotent de faire mourir ladicte Faustine sa mère , qui fut tant amoureuse et chaude après un gladiateur, qu'on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusqu'à ce qu'on s*advîsast de faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son sang.

•^ Force marys ont faict et font de mesmes que ce bon Marc Aurele, qui craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d'en perdre les grands biens qui en procèdent, et ayment mieux estre ricbea cocus à si boB marché qa'estre ooquios.

— Mon Dieu ! que j'ay cognu plusieurs oo-

PREMIER DISCOURS-

eus qui ne cessoient jamais de convier leurs parens, leurs amys, leurs compaignons, de venir voir leurs femmes, jusqu'à leur faire feslias pour mieux les attirer, et y estaas, les laisser seuls avecques elles dans leurs chambres, leurs cabinets, et puis s'en aller et leur dire u Je vous a laisse ma femme en garde.»

— J*en ay cognu un de par le monde , que vous eussiez dict que toute sa félicité et conte, itementgisoit à estre cocu; et s'estudioit d'en (rouver les occasions, et sur-tout n'oublioit ce premier mot : «Ma femme est amoureuse de a «ous; Taymez-vous autant qu'dle vousayme?» Et quand il voyoit sa femme avecques sou serviteur, bien souvent il emmenoit la compaignie hors de la chambre pour s'aller pourmeoer, les laîssans tous deux ensemble, leur donnant beau loisir de traiter leurs amours. Et si par cas il y avoit à faire à tourner prestement en la chambre, dès le bas du degré il crioit haut , il demandoit quelqu'un , il cracboit ou il toussoit, afin qu'il ne trouvast les amans sur le faict ; car volontiers, encor qu'on le sçacbe et qu'on s'en double, ces veues et surprises ne sont guieres agréa* blés ay aux uns ny aux autres.

Aussy ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis , et le maistre masson iuy ayant demandé s*il ne le vouloit pas illustrer de corniches, il respondit ; Je ne sçay que c'est que ccorniches;demaadez4eà ma femme, qui le «sçait et qui sçait l'art de géométrie ; et ce «qu'elle dira, faites-le.»

— Biea fit pis un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante cinq mille en or et argeat , et pour les cinq restans , il prit une corne de licorne. Grande risée pour ceux qui le «ceureot : «Gomme , disoient-ils, s'il n'a- « voit assez de cornes chez soy,saas y adjouster «celle-là.»

— J'ai cogQU un très-grand seigneur, brave et vaillant , lequel vint à dire à un honneste gentilbomme qu'il estoit fort son serviteur, en riant pourtant ; «Monsieur un tel, je ne sçay «ce que vous avez faict à ma femme , mais elle «est si amoureuse de vous que jour et nuict elle «De me fait que parler de vous, et sans cesse «me dit vos touaoges. Pour toute response je « Iuy dis que je vous cognois pkisfeost qu'elle , et « sçay vos valeurs et vos mérites qui sont grands »

Qui fut eslonné? Ce fut ce gentilhomme ; car il ne venoit que de mener ceste dame sous le bras à vespres, où la reyne alloit. Toutesfois le gentilhomme s'asseura tout d'un coup et Iuy dit : oMonsieur, je suis très-humble serviteur a de madame vostre femme , et fort redevable «de la bonne opinion qu'elle a demoy,et l'hon- «nore beaucoup; mais je ne Iuy fais pas Ta- «mour (disoit-il en bouffonnant); ains je Iuy «fais bien la cour par vostre bon advis que vous « me donnastes dernièrement , tfautant qu'elle «peut beaucoup à l'endroicl de ma maistresse, «que je puis espouser par son moyen, et par aainsy j'espère qu'elle m'y sera aydante.»

Ce prince u'enfit plus autre semblant , si-non que de rire et admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais ; ce qu'il fit, estant bien ayse, sous ce prétexte, de servir une si belle dame et princesse , laquelle Iuy faisoit bien oublier son autre maistresse qu'il vouloit espouser, et ne s'en soucier guieres, si-non que ce masque bouchoit et deguisoit tout»

Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast un jour en jalousie , que voyant ce gentilhomme dans la chambre de la reyne porter au bras un ruban incarnadin d'Espaigne , qu'on avoit apporté par belle nouveauté à la cour, et l'ayant tasté et manié en causant avecques Iuy, alla trouver sa femme qui estoit près du lict de la reyne, qui en avoit un tout pareil, lequel il mania et tou* cha tout de mesmes , et trouva qu'il estoit tout semblable et de la mesme pièce que l'autre : si n'en sonna-il pourtant jamais mot et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis qu'elles ne se puissent descouvrir; car bien souvent l'eseandale ainsy descouvert despite plus les marys contre leurs femmes, que quand le tout se fait à cachettes , pratiquant en cela le proverbe : Si non caste ^ (amen cautè K

— Que j'ay veu en mon temps de grands es^ candales et de grands inconveniens pour les indiscrétions et des dames et de leurs serviteurs ! Que leurs marys s'en soudoient aussy peu que rien, mais qu'ils fissent bien leurs faicts, sotto coperte ^, comme on dit , et ne fiissent point divulgués.

* fliiiOD obâstemeat, du moins a&emcnt

* Sous les cou? ertet, ou en cachette.

DES DAMES GÀLLÀNTES

— J'en ay cognu une qui tout à trac faisoit paroistre ses amours et ses faveurs, qu'elle departoît comme si elle n'eust eu de mary et ne fust esté sous aucune puissance, n'en voulant rien croire Tadvis de ses serviteurs et amys qui luy en remonstroient les inconveniens : aussy bien mal luy en a-il pris.

Geste dame n'a jamais faict ce que plusieurs autres dames ont faict; car elles ont gentiment traicté Famour, et se sont donné du bon temps sans en avoir donné grand cognoissance au monde, si-non par quelques soupçons légers, qui n'eussent jamais pu monstrer la vérité aux plus claîrvoyans; car elles accostoient leurs serviteurs devant le monde si dextremcnt , et les entretenoient si accortement, que ny leurs roarys ny les espions de leur vie n'y eussent sceii que mordre. Et quand ils alloient en quelque voyage , ou qu'ils vinssent à mourir, elles couvroient et cachoient leurs douleurs si sagement qu'on ny cognoissoit rien.

— J'ay cognu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu'un grand seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la reyne avecques un visage aussy guay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en estrmoient de ceste discrétion, et qu'elle le faisoit de peur de desplaire et irriter le roy, qui n'aymoit pas le trespassé. D'aucuns la blasmoient, attribuans ce geste plustost à manquement d'amour, comme l'on disoit qu'elle n'en estoit guieres bien garnie , ainsy que sont toutes celles qui se meslent de ceste vie.

— J'ai cognu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayans perdu leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et lamentations, et monstrerent leur deuil par leurs habita bruns, plus d'eau -benisliers, d'aspergés d'or engravés , plus de testes de morts , et de toutes sortes de tro|rt)ées de la mort en leurs affiquets, joyaux et bracelets qu'elles por* toient; qui les escandaliserent fort , et cela leur nuit grandement ; mais leurs marys ne s'en soucioient autrement.

Voyià en quoy ces dames se transportent en la publication de leurs amours , lesquelles pourtant on doibt louer et priser en leurs constances, mais non en leur discrétion: car pour cela il leur en fait trés-mal. Et si telles dames sont blasmables en cela » il y a beaucoup de leurs

^ serviteurs qui en méritent bien la réprimande aussy bien qu'elles; car ils contre-fontdes transis comme une chèvre qui est en gesine, et des langoureux ; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en ambassade; ils font des gestes passionnés, des soupirs devant le monde ; ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment; bref, ils se laissent aller à tant de sottes indiscrétions , que les aveugles s'en apperccvroient ; les uns aussy bien pour le faux que pour le vray, afin de donner à entendre à toute une cour qu'ils sont amoureux en bon lieu , et qu'ils ont bonne fortune. Et Dieu sçait î possible, on ne leur en donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand bien on en debvroit perdre les œuvres de charité.

— Je cognois un gentilhomme et seigneur , lequel , voulant abreuver le monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je sçay, fit un jour tenir son petit mulet avecques deux de ses pages et laquais au devant sa porte. Par cas, M. de Strozze et moy passasmes par là et vismes ce mystère de ce mulet , ces pages et laquais. Il leur demanda soudain où estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit dans le logis de ceste dame : à quoy M. de Strozze se mit à rire, et me dire que, sur sa vie, il gaigeroit qu'il n'y estoit point. Et soudain posa son page en sentinelle pour voir si ce Faux amant sortiroit; et de là nous en allasmes soudain en la chambre de la reyne, où nous le trouvasmes , et non sans rire luy et moy. Et sur le soir nous le vînsmes accoster, et , en feignant de luy faire la guerre , nous luy demandasmes où il estoit à telle heure après midy, et qu'il ne s'en sçauroit laver, car nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de ceste dame. Luy, faisant la mine d'estre fàsché que nous avions veu cela , et de quoy nous luy en faisions la guerre de faire l'amour en ce bon lieu , il nous confessa vrayment qu'il y estoit; mais il nous pria de n'en sonner mot, autrement que nous le mettrions en peine, et ceste pauvre dame qui en seroit escandallsée et mal venue de son mary, ce que nous luy promismes, rians tousjours à pleine gorge et nous mocquans de luy, encor qu'il fust assez grand seigneur et qualifié , de n'en parler jamais et que cela ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours qu'il conlinuoil

PREMIER DISCOURS

ses coups faux avecques son mulet trop souvent , nous luy descouvrisines la fourbe et iuy en fismes la {guerre à bon escient et en bonne compaîgnie. Dont de honte s'en désista, car la dame le sceut par nostre moyen , qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant chasser de devant sa porte comme gueux de Tbostiere. Et si fismes bien mieux , car nous le dlsmes à son mary, et luy en fismes le conte si plaisamment, qu'il le trouva si bon qu'il en rit luymesme à son ayse; et dit qu'il n'avoit pas peur que cesl homme le fist jamais cocu ; et que s'il ne trouvoit ledict mulet et ses pages bien logés à la porte , qu'il la leur feroit ouvrir et entrer dedans , pour les mettre mieux à couvert et à leur ayse, et se garder du chaud, ou du iroid, ou de la pluye. D'autres pourtant le faisolent bien cocu. Et voylà comme ce bon seigneur, aux despens de ceste honneste dame , de laquelle en estant devenu amoureux, se vouloit prévaloir sans avoir respect d'aucun escandale. — J'ai cognu un gentilhomme qui escanda- Usa par ses façons de faire une fort belle et honneste dame , de laquelle en estant devenu amoureux quelque temps , et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gardé pour la bouche du mary, elle luy refusa tout à plat ; et après plusieurs refus , il iuy dit comme désespéré : a Hé bien ! vous ne le voulez pas , et je cvous jure que je vous ruineray d'honneur.» Et pour ce faire, s'advisa de faire tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant non si secreites qu'il ne se monstrast à plusieurs yeux exprès , et donnast moyen de s'en appercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenuit; braver et se vanter sous main de ses bonnes t-'ausses fortunes, et devant le monde recherclier la dame avecques plus de privautés qu'il u a voit occasion de le faire, et parmy ses compaignons faire dugallant plus pour le faux que pour le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la chambre de ceste dame tout bouscbé de sou manteau , et se cachant de ceux de la maison, après avoir joué plusieurs de ces tours , fut soupçonné par le maistre d'hostel de la maison, qui fit faire le guet : et, ne l'ayant pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques soufflets ; mais poussé après du maistre d'hostel , qui luy dit que ce nestoit assez, la tua et la dagua, et en eut du

roy fort aysement sa grâce- Ce fut grand dommage de ceste dame, car elle estoit très-belle. Despuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guieres loin , et fut tué en une rencontre de guerre, par permission de Dieu , pour avoir si injustement osté l'honneur et la vie à ceste honneste dame.

Pour dire là vérité sur cest exemple et sur une infinité d'autres que j^ay veus, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et qui sont les vrayes causes de leurs escandales et déshonneur; car elles-mesmes vont attaquer les escarmouches, et attirent les gallans à elles; et du commancement leur font les plus belles caresses du monde, des privautés, des familiarités , leur donnent par leurs doux attraits et belles parolles des espérances ; mais quand il faut venir à ce point, elles le desnient tout à plat. De sorte que les honnestes hommes qui s'estoient proposé force choses plaisantes de leur corps, se désespèrent et se despitent en prenant un congé rude d'elles, les vont deshonnorant et les publiant pour les plus grandes vesses du monde ; et en content cent fois plus qu'il n'y en a.

Doncques voylà pourquoy il ne faut jamais qu'une honneste dame se mesie d'attirer à soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy, si elle ne le contente à la fin selon ses mesrites et ses services.

11 faut qu'elle se propose cela , si elle ne veut estre perdue, mesmes si elle a affaire à un honneste et gallant homme : autrement, dès le I commancement, s'il la vient accoster, et qu'elle ' voye que ce soit pour ce point tant désiré à qui il adresse ses vœux , et qu'elle n'aye point d'envye de luy en donner, il faut qu'elle luy donne son congé dès l'entrée du logis; car, pour en parler franchement, toutes dames qui se laissent aymer et servir s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent desdire du combat ; il faut qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il tarde. Mais U y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, si-non pour leurs beaux yeux; et disent qu'elles désirent estre servies, que c'est leur félicité, mais non de venir là; et disent qu'elles prennent plaisU» à désirer et non à exécuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont dict : toulesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là, car si une fois elles se mettent i

DES DAMES 6ÂLLANTES.

désirer, sans point de doute il faut qu'elles viennent à Inexécution ; car ainsy la loy d*amonr le vent, et que toute dame qui désire, ou souhaite, ou songe de vouloir désirer à soy un homme, cela est iaict : si Thomme le cognoit et qu'il poursuive fermement celle qu'il ^attaque, il en aura ou pied ou aisie, ou plume ou poil , comme on dit.

— Voyià doncques comme les pauvres marys' se font cocus par telles opinions de dames qui veulent désirer et non pas ei^ecuter ; mais, sans y penser, elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu^elles ont basti d'ellesmesmes, ainsy que Ibnt ces pauvres simplettes, bergères, lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou inconvénient ; mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s'en vient quelquesfois à allumer un si grand , qu'il brusle tout un pays de landes et de taillis.

Il faudroit que telles dames prissent Texem* pie, pour les faire sages , de la comtesse d'Escaldasor, demeurant à Pavye, è laquelle M. de Lescun, qui despuis fut appelle le mareschal de Fotx , estudiant à Pavye (et pour lors le nommort-on le protenotaire de Fois , d^autant qu'il e^ toit dediéà riîglise; maisdespuis il quitta la robbe longue pour prendre les armes), faisant Famour à ceste belle dame , d'autant que pour lors elle emportott le prix de la beauté sur les belles de Lombardte , et s'en voyant pressée , et ne le voulant rudement mescontenier,ny donner son congé , car il estort proche parent de ce grand Gaston de Foii, M. de Nemours , sons le grand renom duquel alors toute ritalie trembloit, et un jour d'une grande magnificence et de feste qui se fiihoit à Pavye, où toutes les grandes dames, et mcsmes les plus belles de la ville et d'aleotour, se trouvèrent ensemble, et les bonnestes geiililshommes ne manquèrent pas aiissy de s'y trouver, ceste comtesse parut belle entre toutes les autres , pompeusement habillée d^une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et semée, autant pleine que vuide,de flambeaux et papillons volletans à Teniour et s'y bruslans, le tout en broderie d'or et d'argent, ainsy que de tout temps les bons brodeurs de Milan ont scen bien faire par-dessus les autres; si bien qu'elle emporta

l'estime d'estre le mien en point de tonte la trouppe et compaignie.

M. le protenotaire de Foix la menant dancer, fbt curieux de luy demander la signification des devises de sa robbe , se doublant bien qo'il y avoit là dessous quelqœ sens caelié qui ne luy plaîsoit pas. Elle loy respondit : « Monsieur, « j'ay faict feire ma robbe de la façon que les « gens-d'armes et cavalliers font à leurs chevaux «rioteux et vicieux, qui ruent et qui tirent du «pied; ils leur mettent sur leur crouppe une «grosse sonnette d'argent, afin que, par ce si- «gnal, leurs compaignons, quand ils sont en acompaignie et en foule, soient advertîs de se adonner garde de ce meschant cheval qui rue, «de peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par des papillons volletans et se bruslans dans cea «flambeaux, j'advertis les honnestea hommea a qui me 'font ce bien de m'aymer et admirer «ma beauté, de n'en approcher trop près, ny c en désirer d'avantage autre chose que la rené ; «car iIsnY gaigneront rien, non plus que les «papillons, si-non desrrer et bmsler, et n'en «avoir rien plus.» Ceste histoire est escrite dans les De\fises de Paolo Jovio. Par aînsj, ceste dame ad vert issoit son servrtenr de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne srjy s'il s'en approcha de plus près, ou comme il en fit ; mais pourtant, luy, ayant esté blessé à mort à la battailte de Pavye, et pris prisonnier, il pria d'estre porté chez ceste comtesse, à aon logis dans Pavye, où il fut très-bien recen et traitté d'elle. Au bout de trois jours il y mourut , avecques le regret de la dame , ainsy que j*ay ouy conter à M. de Montloc, une fois que nous estions dans la tranchée à la Rochelle, de nuict , qu'il estoit en ses causeries , et que je Iny fis le conte de ceste devise , qui m'asseura avoir veu ceste comtesse très-bdie, et qui aymoit fort ledict mareschal, et ftit bien honnorablement traitté d'elle : do reste , il n'en sçavoit rien si d'autres fois ils avoient passé plus outre. Gest exemple devroît suffire pour plusieurs et aucunes dames que j'ay alléguées.

— Or, y a des cocus qui sont si bons qu% font prescher et admonester leurs femmes, par gens de bien et religieui , sur leur conversîoa et corrections; lesquelles, par larmes feintes et parolles dissimulées , font de grands vœux, promettans monts et merveilles de repentance^

PREMIER DiSCOUR&

'et de n'y retourner jamais plus; mais leur ser- | ment ne dure guîeres, car les \œu\ et larmes de telles dames valent aulaut que juremens et reniemens d'amoureux, comme j*en ay veu et cognu une dame à laquelle un grand prince, son souverain , fil ceste escorne, d'inlroduire et apposter un cordelier d'aller trouver son mary qui estoit en une province pour son service , comme de soy-mesme et venant de la cour, Tadvertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruict qui couroit du tort qu'elle luy faisoit ; et que , pour son debvoir de son estât et vacation, il Fen advertissoit de bonne heure, afin qu'il mist ordre à ceste ame pécheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et doux office de charité : il n'en fit autre semblant pourtant, si-non de l'en remercier et luy donner espérance d'y pourvoir ; mais il n'en traitta point sa femme plus mal â son retour : car qu'y eust-il gaigné ! quand une femme une Uns s'est mise à ce train, elle ne s'en détraque, non plus qu'un cheval de poste qui a acooustumé si fort le gallop , qu'il ne le sçauroit changer en un autre train d'aller.

Hé ! combien s'est-il veu d'honnesles dames qui , ayant esté surprises sur ce faict, tancées , battues, persuadées et remonsirées, tant par force que par douceur, de n'y tourner jamays plus, elles promettent , jurent et protestent de se faire chastes, qui puis après pratiquent ce proverbe, passato il pericolo, gabbcUo il sanio ^, et retournent encor plus que jamays en l'amoureuse guerre. Yoire qu'il s'en est veu plusieurs d'elles, se sentans dans l'ame quelque ver rongeant , qui d'elles- mesmes faisoieot des vœux bieasaincts et fort solemnels, mais ne les gardoient guieres , et se repentoient d'estre repenties, ainsy que dit M. du Bellay des cour* tisannes repenties ^. Et telles femmes affirment qu'il est bien mal-aysé de se desfaire pour tout jamais d'une si douce habitude et coustume, puisqu'elles sont si peu en leur courte demeure qu'elles font en ce monde.

Je m'en rapporterois volontiers i aucunes

* Le péril pmé, Ton te moque do taiot «Joacbim du BeUay, dans sa Contre * Repentie, t 444, A. de ses œuvres, 1576.

Mère d'amoar, luiTant met premien Tœaz, DeMoas tel lois reniettrc je me veux , Doot je youdrois n'ettre jamais sortie ; Kt me repena de m'estre repentis.

belles filles , jeunes , repenties , qui se sont voilées et recluses, si on leur demandoit et en foy et en conscience ce qu'elles en respondroient, et comme elles desireroient bien souvent leurs hautes murailles abattues pour s'en sortir aussy tost, Voyià pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement réduire leurs femmes, après qu'elles ont faict la première fausse pointe de leur honneur, si-non de leur lascber la bride, et leur recommander seulement la discrétion et tout guariment d'escandale ; car on a beau porter tous les remèdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une infinité qui se sont encor inventés sublins, ny mesmes les authentiques de maistre François Rabelais, qu'il apprit au vénérable Panurge, n'y serviront jamais rien; ou bien, pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une vieille chanson qui fut fuicie du temps de François I , qui dit :

Qui voudroit garder qu^une femme N'aille du tout à rabandoii, Doit l'rnfermer dans une ptppf*, £t ea Jouir par le lioadoo.

— Du temps du roy Henry, il y eut un certain quinquailleur qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le cas des femmes ^, qui estoient faicts de fer et ceinturoient comme une ceinture, et veuoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faicts, qu'il n'esloitpas possible que la femme, en estant bridée une fois, s'en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, n'ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.

On dit qu'il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux, qui en acheptereut et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire : a Adieu bon temps.» Si en y eut-il une qui s'advisa de s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant monstre ledict engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, il y applicqua si bien son esprit qu'il y forgea une fausse clef, que la dame le fermoit et ouvroit à tonte heure et quand elle vouloit. Le mary n'y trouva jamais rien à dire. Et se donna son saoul de ce bon plaisir, en despit du fat jaloux, cocu de mary, pensant vivre tousjours en franchise decocuage.

* Ces aortes de cadenaa étaienl, di^nm» eu ma^e à . La F ontaioe en parle dans aei ConUs.

DES DAMES GALLANTES-

Mais ce meschant serrurier qui fit la fausse clef, gasia tout; et si fit mieux, à ce qu^on dit, car ce fut le premier qui en tasta et le fit cornard : aussy n'y avoit-il danger, car Venus , qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcain, serrurier et forgeron, pourmary, lequel estoit un fort vilain , salle, boiteux et très-laid.

On dit bien plus : qu'il y eut beaucoup de gallans honnestes gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quinquailler , que, s'il se mesloit jamais de porter de telles ravauderies, qu'on le tueroit, et qu'il n'y retournast plus et jettast tous les autres qui estoient restés dans le retraict ; ce qu'il fit ; et despuis oncques n'en fut parlé. Dont il fut bien sage, car c'estoit assez pour faire perdre la moictié du monde, à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemys de la multiplication humaine.

— Il y en a qui baillent leurs femmes à garder à des eunuques, que Tempereur Alexandre Severus rcjetta fort, avecques rude commande* ment de ne pratiquer jamais les dames romaines ; mais ils y sont esté attrapés ; non qulls engendrassent et les femmes conceussent d'eux, mais en recevoient quelques septimens et superficies de plaisirs légers, quasy approchansdu grand parfaict : dont aucuns ne s'en soucient poiut, disans que leur principal marrisson de l'adultère de leurs femmes ne procedoit pas de ce qu elles s'en faisoient donner , mais qu'il leur faschoit grandement de nourrir et eslever et tenir pour enfans ceux qu'ils n*avoient pas faicts. Car sans cela ce fust esté le moindre de leurs soucis , ainsy que j'en ay cognu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ils trouvoient bons et faciles, ceux qui les avoient faicts à leurs femmes , à donner un bon revenu , à les entretenir, ne s'en donnoient aucunement soucy, ainsy qu'ils conseillent à leurs femmes de leur demander, et les prier de donner quelque pension pour nourrir et entretenir Je petit qu elles ont eu d'eux. Gomme j'ay ouy conter d'une grande dame, laquelle eut Villecouvin , enfant du roy François 1. Elle le pria de luy donner ou assigner quelque peu de bien , avant qu'il mourust, pour l'enfant qu'il luy avoit faîct; ce qu'il fit. Et luy assigna deux cens mille eacus en banque, qui luy profitèrent et couru

rent tousjours d'interests, et de change en change; en sorte qu'estant venu grand, il des* pensoit si magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à la cour, qu'un cbascun s'en estonnoit ; et presumoit-on qu'il jouissoit de quelque dame qu'on n'eusse point pensé; et ne croyoit-on sa mère nullement* mais d'autant qu'il ne bougeoit d'avecques elle, un cbascun jugeoit que la grande despense qu'il faisoit procedoit de la jouyssance d'elle; et pourtant c'estoit le contraire , car elle estoit sa mère; et peu de gens le sçavoient, encor qu'on ne sceust bien sa lignée ni procréation , si ce n'est qu'il vint à mourir à Gonstautinople, et son aubene, comme bastard, fut donnée au mareschal de Retz, qui estoit fin et sublin à descouvrir tel pot aux roses , mesmes pour son proffict, qu'il eust pris sur la glace, et vérifia la bastardise qui avoit esté si longtemps cachée; et emporta le don d'aubene pardessus M. de Teligny , qui avoit esté constitué héritier dudict Villecouvin.

D'autres disoient pourtant : que ceste dame avoit eu cest enfant d'autres que du roy , et qu'elle l'avoit ainsy enrichy du sien propre ; mais M. de Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu'il y trouva l'argent et les obligations du roy François. Les uns disoient pourtant d'un autre prince non si grand que le roy, ou d'un autre moindre; mais, pour couvrir et cacher tout , et nourrir l'enfant, il n'estoit pas mauvais de supposer tout à la Majesté , comme cela se void en d'autres.

Jecroy qu'il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France, que si elles pensoient produire des enfans à tel prix , que les roys et les grands monteraient aysement sur leurs ventres. Mais bien souvent ils y montent et n'en ont de grandes lippées; dont en ce elle.5 sont bien trompées, car à tels grands volontiers ne s'addonnent-elles, si-non pour avoir le galardon S comme dit l'Espaignol.

il y a une fort belle question sur ces enfans putatif^ et incertains : à sçavoir s'ils doibvent succéder aux biens paternels et maternels , et que c'est un grand péché aux femmes de les y faire succéder; dont aucuns docteurs ontdict que la femme le doibt révéler au mary, et ea

t 1 ^uenton, réoompeme.

PREMIER DISCOURS

dire la vérité. Aiosy le refere le docteur subtil. Mais ceste opinion n'est pas bonne , disent aures, parce que la femme se diffomeroit soynesme en le révélant, et pour autant elle n'y est tenue; car la bonne renommée est un plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.

Il vaut doncques mieux que les biens soient occupés par Tenfant, que la bonne renommée se perde; car, commedit un ancien proverbe : mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée.

De là les théologiens tirent une maxime qui dit : que quand deux préceptes et commandemens nous obligent, le moindre doibt céder au plus grand. Or est-il que le commandement de garder sa bonne renommée est plus grand que celuy qui concède de rendre le bien d'autruy; il fiiut doncques qu'il soit préféré à celuy-là.

De plus, si la femme révèle cela à son mary, elle se met en danger d'estre tuée du mary mesme, ce qui est fort deffendu, de se pourchasser la mort ; non pas mesmes est permis à une femiAe de se tuer de peur d'estre violée ou après ravoir esté; autrement elle pecheroit mortellement Si bien qu'il vaut mieux permettre d'estre violée , si on n'y peut , en criant ou fuyant, remédier, que se luer soy-mesme, car le violement du corps n'est point un péché, si-non du consentement de l'esprit. C'est la response que fit saincle Luce au tyran qui la menaçoit de la faire mener au bourdeau. a Si «vous me faites, dit-elle, forcer , ma chasteté «recevra double couronne. »

Pour ceste raison , Lucrèce est taxée d'aucuns, il est vray que saincte Sabine et saincte Sophronie, avecques d'autres pucelles chrestiennes , lesquelles se sont privées de vie afin de ne tomber entre les mains des barbares, sont excusées de nos pères et docteurs, disans qu'elles ont faict cela par certain mouvement du Sttincl-Esprit.

Par lequel Sainct-Esprit, après la prise de Gypre, une damoiselle cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avecques plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mil le feu secrètement dans les poudres de la gallere , si bien qu'en un moment tout fot embrasé et consumé avecques elle, disant : «A Dieu ne plaise que nos corps soient

«poilus et cognus par ces yillains Turcs et saANtom. 11.

«Sarrasins! » Et Dieu scait, poasiUe , qu*il avoit esté desjà poilu, et en voulut ainsy foire la pénitence ; si ce n^est que son maistre ne Tavoit voulu toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant vierge , comme l'on est friand de taster en ces pays, voire en tous autres, un morceau intacte.

Or, pour retourner encor à la garde noble de ces pauvres femmes, comme j'aydict, les eunuques ne laissent à commettre adultère avecques elles , et faire leur marys cocus , réservé la procréation à part.

— J'ay cognu deux femmes en France qui se mirent à aymer deux cbastrésgentilshommet afin de n'engroisser point ; et pourtant en a voient plaisir, et si ne se scandalisoient. Mais il y a eu des marys si jaloux en Turquie et en Barbarie , lesquels s'estans apperceus de ceste fraude , ils se sont advLsés de faire chastrer tout à trac leurs pauvres esclaves, et le leur couper tout net. Dont, à ce que disent et escrivent ceux qui ont pratiqué la Turquie, il n^en reschappe deux de douze auxquels ils exercent ceste cruauté, qu'ils ne meurent; et ceux qui en eschappent, ils les aymentet adorentoomme vrays, seurs et chastes gardiens de la chasteté de leurs femmes , et g?ranlisseurs de leur honneur.

Mous autres chrestiens n'usons point de at% vilaines rigueurs et par trop horribles; mais aii^ieu de ces chastrés, nous leur donnons des vieillards sexagénaires, comme l'on foict enEspaigne, et mesmes à la cour des reynes de là , lesquels j'ai veu gardiens des filles de leur cour et de leur suite. El Dieu sçait I il y a des vieillards cent fois plus dangereux à perdre filles et femmes que les jeunes , et cent fbis plus inventifs, plus chaleureux et industrieux aies gai<* gner et corrompre.

Je croy que telles garde^^ pour estre chenues et à la teste et au menton , ne sont pas plus seures que les jeunes, et les vieilles femmes non plus ; ainsy comme une vieille gouvernante espaignolle conduisant ses filles , et passant par une grande salle et voyant des membres naturels peints à Tadvantage, et fort gros et desmesnrés, contre la muraille, se prit à dire : Mira ! que tan bravos no los ptnian esios hombres » como quien no los conoctese. Et ses filles se tournèrent vers elle, et y prindrent avis, fors une que j*ay cognu, qui con

DES MMÈS CALLANTËS.

tfefaisant dé h simple, demâQda à nht At ses cûnrpalgncs quels dis^eaux estoleot ceut-lâ ; caf ilyen avôltaucunSpeiûtsavec^ues desailes. Elle luy respondit que c'estoient oiseaut de Barbarie, plus beaut en leur naturel qu eu peinture. Et Dieu sçaic si elle d'en àvoit point Veu jamais; mais ilfâlloit quelle en fist la mine.

Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes ; car il leur semble que , pourveu que leurs femmes soient entre les mains des vieilles, que les unes et les autres appellent leurs mères pour titre d'honneur, qu'elles sont très-bien gardées sur le devant : et de celles il n'y en a point de plus aysées à suborner et gaiguer qu'elles; car, de teur nature , estans avaricîeuses comme elles sont, en prennent de toutes mains pour Vendre leurs prisonnières.

D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes , qui sont tousjoûrs en bonne cer* velle, et mesmes quand elles sont en amours, que la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée, qu'en leUr présence les cocus se forgent, sans qu'elles y prennent garde ny n en sçachent rien.

— j'ay cogna une dame qui le fit une toh devant sa gouvernante, si subtillement qu'elle ne s'en apperceut jamais.

Une autre en fit de mesmes devant son mary, qiiasy visiblement , ainsy qu'il jouoit à la pri^ie.

D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suyvre au grand trot leurs dames, qu'avant qu'elles arrivent au boiit d'une allée, ou d'un bois, ou d'un cabinet, leurs dames ont derobbé leur coup en robbe , sans qu'elles s'en soient apperceues , n'y ayans rien veu, débiles de jambes et basses delà veue.

D'autres vieilles et gouvernantes y a-il qui, ayans pracUqué le mestier , ont pitié de voir jeusner les jeunes, et leur sont si débonnaires, que d^elles - mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et (es en persuadent de l'ensayvre, et leur assistent de leur pouvoir.

Aussy l'Arétin disoit que le plus grand plaisir dWe dame qui a passé par 12, et tout son plus grand contentement , est d'y faire passer une autre de mesmes.

Voylà pourquoy, quand on se veut bien ayder d^un bon ministre pour Tamour, on prend et s^addresse-on plustost à une vieille macqueretle qu'à une jeune fénmie. Aussy tiens-je d'un

fort gallant homme : qtf 11 ne pferioit ticrt plaMi*, et le defFendoit A sa Femme eipressement , de ne hanter jamais eompaigfiles de vieilles , pour estre trop dangereuses , mais avecquesdes jeunes tant qu'elle v6udroit ; et en tflleguoit beaucotîp de bonnes ralsolis que Je laisse aux mieux dis^ courans discourir.

Et c'est pourquoy un selgûetff de paf le monde, que je sçay, confia sa femme, dont il estoit jaloux, ft une sienne cousine, fille pour^ tant , pour luy servir de surveillante; ce qu'elle fit très-bien , encor que de son costé elle r ctinst moictié du naturel du chien de l'ortolan S d'autant qu'il ne mange jamais des choux dn jardin de son maistre , et si n'en veut laisser manger aux autres; mais celle*cy en mangeoit, et n'en vouloit point Faire manger à sa cousine : si est-ce que l'autre pourtant luy desroboit tousjours quelque coup en cotte , dont elle ne s'en appercevoit , quelque fine qu'elle fust , ou feignoit ne s'en appercevoir.

— J'alleguerois mie infinité de remèdes dont usent les pauvres jaloux cocos pour brader, serrer, gesner, et tenir de conrt leurs femmes qu'elles ne fassent le saut; mais ils ont beau practfquer tous ces vieux moyens qu'ils ont ouy dire, et d'en excogiter de nouveaux, ib y perdent leur escrime : car quand une fois les femmes ont mis ce vert-coquin amoureux dans leurs testes, les envoyentâ tonte heure chez Guillot te Songeur ^, ainsy que j'espère d'en discourir eu un chapitre , que j'ay à demy faict, des ruses et astuces des femmes sur ce point , qoe je confère aVecques les stratagesmes et astuces militaires des hommes de guerre ^. Et le plus beau remède, seure et douce garde, que le mary jaloux peut donner à sa femme , c'est de la laisser aller en son plein pouvoir, ainsy que j'ay ouy dire â un gallant homme maryé, estant le naturel de la femme que , tant plus on luy deffend une chose , tant plus elle désire le faire , et sur-tout en amours , où Tappetit s^eschauffe plus en le deffendant qu'au ïaisser courre.

— Voicy une autre sorte de cocus , dont pourtant il y â question : à sçavoir mon, si Ton

> Du jardinier. De ritalien hortolano, qui vient du latin horlulanus, de horlus.

■ On a appelé Guilkn le Sorvgear tout bdnmie md« geard, du cbevalier GmlU» le PcMif, Tud det pei ges de VJmatUs.

* Oo n*a point ce discourt où chapitre.

PRRftlIEA

a jSûf ffûûë hitihé i pleiti plaiteilr dafant Id vlé de 8ofl mâf y coco , et qae le mary vienne à décéder, et qae ce sefvitéur vienne aprèa à espouser ceste femme vefve , si , Tayant espousée en secondes nopces, il doibt porter le nom et titre de coca , ainsy que j*ay Cogna et ouy parier dé plusieurs , et de grands.

U y en a qui dfeent qu*il ne peut estre cocu, puisque c'est luy-mesme qui en a faict la faction, et qu'il n*y aye aucun qui l'aye faict cocu que luy-mesme, et que ses cornes sont faictes de soy-mesme. Toutesfois, il y a bien des armuriers qui font des espées desquelles ils sont tués ou s^enire-tuent eox-mesmes.

li y en a d*autres qui disent Testre réellement cocu etdefeict, en herbe pourtant. Ils en allèguent force raisons; mais, d*autant que le procès en est Indécis, je le laisse à vuider â la première audience qu'on voudra donner pour ceste cause.

Sldiray-je encofcestuy-cyd^une bien grande, maryée encor, laquelle s*est compromise en maryage àceluyqui l'entrelient encor, il y a quatorze ans, et despuis ce temps a tousjours attendu et souhaitté que son mary mourust. Au diable s'il a jamais pu mourir encor à son souhait; si bien qu'elle pouvoit bien dire: «Maudit «soit le mary et le cumpaiguon, qui a plus «vesco que je ne voulois!» De maladies et indispositions de son corps il en a eu prou , mais de mort point.

Si bien que le roy Henry troisiesme, ayant donné la survivance de Testât beau et grand qu'avoit ledict mary cocu , à un fort honneste et brave gentilhomme, disoit souvent : ail y a «deux personnes ed ma cour auxquelles moult a larde qu^Ud tel ne meure bientost ; à Tune pour «avoir son estât, et à Tautre pour espouser son a amoureux; mais Tun et l'autre ont esté trompés «jusques icy.»

Voyià comme bieu est sage et provident, de n^nvoyer point ce que Ton souhaitté de mauvais : toutesfois Ton m'a dict que despuis peu sont en mauvais mesnage, et ont bruslé leur promesse de maryage de futur, et rompu le contract , par grand despit de la femme et joye du maryé prétendu, d'autant qu'il se vouloit pourveoir ailleurs et ne vouloit plus tant attendre la mort de Tautre mary, qui, se mocquant des geiis% donnoit assez souvent des allarmcs qu'il

fl*én alloit Motif Ir ; mais enfin il a StifVescu k mary prétendu.

PuUitlon de Dieu, certes; car II ne s'onyt jamais guieres parler d'un maryage ainsy faict ; qui est un grand cas, et esnorme, dêi faire et accojrdernn second maryage, estant le premier encor en son entier.

J'aymerois autant d'une , qui est grande , mais non tant que l'autre que je viens de diie, laquelle, estant pourchassée d'un gentilhomme par maryage, elle Tespousa, non pour Tamouf* qu'elle luy portoit, mais parce qu'elle le voyoit maladif, atténué et allanguy, et mal disposé ordinairement , et que les médecins luy disoient qu'il ne vivroit pas un an , et mesmes après avoir cognu ceste belle femme par plusieurs fois dans son llct : et , pour ce , elle en esperoit bientost la mort, et s'accommoderoit tost après sa mort de ses biens et moyens , beaux meubles et grands advantages qu'il luy donnoit par maryage; car il estoit très-riche et bienaysé gentilhomme.Elle fut bien trompée, car il vit encor, gaillard, et mieux disposé cent fols qu'avant qu'il l'espousast; despuis elle est morte. Ou dit que ledict gentilhomme contrefaisoit ainsy du maladif et marmiteux, afin que, cogtioissanl ceste femme très-avare, elle fùst esmue à l'espouser sous espérance d'avoir tels grands biens; mais Dieu là dessus disposa tout au contraire, et fit brouster la chèvre là où elle estoit attachée, eti despit d*elle.

Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui ont esté très fameuses, comme l'on faict assez coustumlerement en France, mais sur-tout en Espaigne et en Italie, lesquels se persuadent de gaigner les œuvres de miséricorde, porlibraruna anima dristiana del infierno <, comme ils disent en la saîncte voye.

Certainement, j'ay veu aucuns tenir ceste opinion et maxime , que : s'ils les espousoient pour ce sainct et bon subject, ils ne doibvent tenir rang de cocus ; car ce qui se fait pour Thonneur de Dieu ne doibt pas estre converiy en opprobre : moyennant aussy que leurs femmes, estans remises en la bonne voye, ne s'en oslent et retournent à l'autre; comme j'en ay veu aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pécheresses après estre maryées,

^ Pour délivrer une âme cbréUenae de Tei^fer.

DES DAMES GALLANTES.

d'autres qui ne 8*en pouvoient corriger, mais retournoieut broncher dans la première fosse.

— La première fois que je fos en Italie, je devins amoureux d'une fort belle courtisanne à Rome, qui s*appelloit Faustine. Et d'autant que jen'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix, de dix ou douze escus pour nuict, Fallut que je me contentasse de la parolie et du regard. Au bout de quelque temps, JY retourne pour la seconde fois, et mieux garny d'argent : je Fallay voira son logis par le moyen d'une seconde, et la trouvay maryée avecques un homme de justice , en son mesme logis, qui me recueillit de bon amour ; et me contant la bonne fortune de son maryage, et me rejettant bien loin ses follies du temps passé, auxquelles elle avoit dict adieu pour jamais. Je luy monstray de beaux escus françois, mourant pour l'amour d'elle plus que jamais. Elle en fut tentée et m'accorda ce que voulus, me disant : qu'en maryage faisant elle avoit arresté et concerté avecques son mary sa liberté entière, mais sans escandale pourtant ny déguisement, moyennant une grande somme , a6n que tous deux se pussent entretenir en grandeur ; et qu'elle estoit pour les grandes sommes, et s'y laissoit aller volontiers, mais non point pour les petites. Geluy-là estoit bien cocu en herbe et gerbe.

— J'ay ouy parler d'une dame de parmy le monde, qui, en maryage faisant, voulut et arresta que son mary la laissast à la cour pour faire l'amour, se reservant l'usage de sa forest de Mort-Bois ou Bois-Mort , comme luy plairoit ; aussy, en recompense, elle luy dounoit tous les mois mille francs pour ses menus plaisirs, et ne se soucioit d'autre chose qu'à se donner du bon temps.

Parainsy, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se peuvent garder qu^elles ne rompent les serrures estroictes de leurs portes, quelque contraincte qu'il y ait , mesmes où Tor sonne et reluit : tesmoin ceste belle fille du roy Acrise, qui, toute resserrée et renfermée dans sa grosse tour, se laissa un jour aller à ces belles gouttes d^or de Jupiter.

— Ha ! que mal-aysement se peut garder, disoit un gallant homme, une femme qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien habillée, bien diaprée, et bien en point, qu'elle ne donne non du nez , mais du

cul en terre, quoyqu'elle porte son cas armé, comme Ton dit, et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le deffendre.

J'en ay tant cognu de ces braves et vaillans, qui ont passé par là ; dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillans hommes en venir-là , et qu^après tant de belles victoires gaignées par eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemys , et beaux combats demeslés par leur valeur, qu^il faille que, parmy les belles feuilles et fleurs de leurs chapeaux triomphans qu'ils portent sur la teste, Ton y trouve des cornes entremeslées , qui les deshonnorent du tout : lesquels neantmoins s'amusent plus à leurs belles ambitions par leurs beaux combats , honnorables cliarges , vaillances et exploicts, qu'à surveiller leurs femmes, et esclairer leur antre obscur. Et , par ainsy, arrivent, sans y penser, à la ciié et conquestede Gornuaille; dont c'est grand dommage pourtant; comme j'en ay bien cognu un brave et vaillant , qui portoit le titre d'un fort grand , lequel un jour se plaisant à raconter ses vaillances et conquestes , il y eut un fort honneste gentilhomme et grand, son.allié et femillier, qui dit à un autre: ail nous raconte icy «ses conquestes, don t je m'en estonne; car le «cas de sa femme est plus grand que toutes «celles qu'il â jamais faict, ny ne fera oncques. »

— J'en ay bien cognu plusieurs autres , lesquels, quelque belle grâce, msjesté et apparence qu'ils pussent monstrer, si avoient-ils pourtant ceste encolure de cocu qui les effeçott du tout ; car, telle encolure et encloueure ne se peut cacher et feindre; quelque bonne mine et bon geste qu'on veuille faire, elle se cognoist et s'apperçoit à clair. Et , quant à moy^ je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n'en eust ses marques, gestes, postures et encolures et encloueures, fors seulement un que j'ay cognu, que le plus clair- voyant n'y eust sceu rien voir ny mordre, sans cognoistre sa femme, tant il avoit bonne grâce , belle feçon et apparence honnorable et grave.

Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaicts, qu'elles ne leur fissent de tels tours et affronts : mais elles me pourront dire aussy: a Et où sont-ils ces parfaicts , «comme vous dites qu'estoit celuy-là que vous «venez d'alléguer?»

PREMIER DISCOURS

Certes , mesdames , vous avez raison , car tous ne peuvent estre derScipions et des Césars, et ne s*en trouve plus. Je suys d'advis doncques que vous ensuiviez en cela vos fantaisies; car, puisque nous parlons des Césars, les plus gallansy ont bien passé, et les plus vertueux et parfaicts, comme j'ay dict, et comme nous lisons de cest accomply empereur Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine qu'elle ne s'abandonnast du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur après; de laquelle il tira de grandes commodités, profits et grandeurs, tellement qu'elle fut cause de sou advancement; aussy n'en fut-il ingrat estant parvenu à sa grandeur, car il Tayma et honnora tousjours si bien, qu'elle estant morte, il en démena si grand deuil et en conceut une telle tristesse, qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le manger, et fut contrainct de séjourner en la Gaule Narbonnoise où il sceut ces tristes nouvelles, trois ou quatre mois après , pendant lesquels il escrivit au sénat de colloquer Plotine au nombre des déesses, et commanda qu'en ses obsèques on luy offrist des sacrifices très-riches et très- somptueux ; et cependant il employa le temps à faire bastir et édifier, à son honneur et mémoire, un (rès-beau temple près Nemuse , dicte maintenant Nisme, orné de très-beaux el riches marbres et porfires , avecques autres joyaux.

— Voyià doncques comment, en matière d amours et de ses contentemens , il ne faut aviser à rien : aussy Cupidon leur dieu est aveugle : comme il paroist en aucunes , lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus honnestes et des plus accomplys qu'on sçauroit voir, et neantmoins se mettent à en aymer d'autres si laids et si salles, qu'il n'est possible de plus.

J'en ay veu force desquelles on faisoit une question : Qui est la dame la plus putain , ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fiiit un amy laid, maussade et fort dissemblable à son mary; ou celle qui a un laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse pourtant à bien aymer et caresser son amy , comme si c'estoit la beauté des hommes, ainsy que j'ay veu faire à beaucoup de femmes?

Certainement, la commune voix veut, que celle qui a un beau mary et le laisse pour aymer un

mary laid , est bien une grande putain , ny plus ny moins qu'une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande pour en manger une meschante. Aussy ceste femme quittant une beauté pour aymer une laideur, il y a bien de Tapparence qu'elle le fait pour la seule paillardise, d'autant qu'il n'y a rien plus paillard ny plus propre pour satisfaire à la paillardise, qu'un homme laid , sentant mieux son bouc puant, ord et lascif que son homme. Et volontiers les beaux et honnestes hommes sont un peu plus délicats et moins habiles à rassasier une luxure excessive et effrénée , qu'un grand et gros ribaut barbu , ruraud et satyre.

D*autres disent : que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les caresse tous deux , est bien autant putain , pour ce qu*elle ne veut rien perdre de son ordinaire et pension.

Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par pays, et mesmes en France, qui, estans ar* rivés le soir à la souppée du logis, n'oublient jamais de demander à l'hoste la mesure du mallier; et faut qu'il l'aye , quand il seroit saoul à plein jusqu'à la gorge.

Ces femmes de mèsmes veulent tousjours avoir à leur coucher, quoy qu'il soit, la mesure de leur mallier; comme j'en ay cognu une qui avoit un mary très-bon embourreur de bas; encor la veulent-elles croistre et redoubler en quelque fiiçon que ce soit, voulant que l'amy soit pour le jour qui esclaire sa beauté, et d'autant plus en fait venir Tenvye à la dame, et s'en donne plus de plaisir et contentement parl'ayde de la belle lueur du jour; et monsieur le mary laid est pour la nuict; car, comme on dit que tous chats sont gris de nuict, pourveu que ceste dame rassasie ses appétits , elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau.

Car, comme je tiens de plusieurs , quand on est en ces extases de plaisirs, l'homme ny la femme ne songent point à autre subject ny imagination, si-non à celuy qu'ils traittent pour l'heure présente : encor que je tienne de bon lieu queplusieurs dames ont Eaict accroire à leurs amysque, quand elles estoient là avecques leurs marys, elles addonnoient leurs pensées à leurs amys , et ne songeoient à leurs marys afin d'y prendre plus de plaisir; et à des marys ay-je ouy dire ainsy, qu'estans avecques leurs femmes songeoient à leurs maistresscs , pour

DKS DAMES GALLANTES.

cestc rnesm^ occasion : mais ce sont abus. Les philosophes naturels m'ont dict qu'il n'y a que le seul otyect présent qui les domine alors, Ht nullement Tabsent ; et en aiieguoient force raisons ; mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant pour les desduire, et aussy qu'il f en a d'aucunes salles. Je veux observer la verecon- •liOi comme on dit. Mais pour parler de ces t i actions d'amours laides, j'en ay veu force en ;ua vie , dont je m^en suis estonné cent fois.

— netournant une fois d'un voyage de quelque province estrangere, que ne nommeray point, de [leur qu'on cognoisse le subject duquel je veux parler, et discourant avecques une grand dame de par le monde, parlant d'une autre grand dame et princesse que j'avois veue là , ^lle me demanda comment elle faisoit l'amour. )e luy nommay le personnage lequel elle tenoit pour $on favory, qui n'estoit ny beau ny de bonne grâce, et de fort basse qualité. Elle me fit response : «Vrayement elle se fait fort il grand tort , et à l'amour un très-mauvais tour, f puisqu'elle est si belle et si honneste comme «on la tient.»

Geste dame avoit raison de me tenir ces propos, puisqu'elle n'y contrarîoit point, et ne les dissimuloit par efFect; car elle avoit un honneste 0my et bien fovory d'elle. Et quand tout est bien dict , une dame ne se fora jamais de reproche quand elle voudra aynier et faire élection d'un bel object , ny de tort au mary non plus , quand ce ne seroit autre raison que pour Tamour de leur lignée ; d'autant qu'il y a des marys qui sont si laids , $i fots, si sots , si badauts, de si mauvaise grâce, si poUrons, si ooyons et de peu de valeur, que leurs femmes venans à avoir des enfans d'eux , et les ressemblans, autant vaudroit n'en avoir point du tout ; ainsy que j'ay cognu plusieurs dames , lesquelles ayans eu des enfens de tels marys , ils 80]|t esté tous tels que leurs pères; mais en ayans emprunté auctms de leurs amys, ont surpassé leurs pères, frères et sœurs en toutes choses.

— Aucuns aussy des philosophes qui ont traitté de ce subject, ont tenu tousjours : que les enfans ainsy empruntés ou derobbés, ou faicts à cachette et à l'improviste , sont bien plus gallans et tiennent bien plus de la façon gentille dont on use à les foire prestement et ha* bilement, que non x>a8 ceux qui se font dans

un lict lourdement, foderaent, pesamment, & loisir, et quasy à dony endormis, ne songeans qu'à ce plaisir en forme brutalle.

Aussy ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des haras des roys et grands seigneurs , qu'ils ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbés par leurs mères, que d'autres foicts par la curiosité des maistres du haras et estallons donnés et appostés : ainsy est-il des personnes.

Combien en ay-je veu de dames avoir produici des plus beaux et bonnestes et braves enfans ! Que si leurs pères putatifs les eussent faicts « ils fussent esté vrays veaux et vrayes bestes.

Voyià pourquoy les femmes sont bien advisées de s'ayder et accommoder de beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussy en ay-je bien veu qui avoient de beaux marys, qui s'aydoîent de quelques amys laids et vilains estallons, qui procreoyent de hideuses et mauvaises lignées.

Yoyià une des signalées commodités et incom* modités de cocuage.

— J*ay cognu une dame de par le monde , qui avoit un mary fort laid et fort impertinent ; mais, de quatre filles et deux garçons qu'elle eut, il n'y eut que deux qui valussent, estans venus et faicts de son amy ; et les autres, venus de son non-chalant de mary (je dirois volontiers chat-buant, car il en avoit lamine), furent fort maussades.

Les dames en cela y doibvent estre bien advisées et habilles, car coustumierement les enfans ressemblent à leurs pères; et touchent fort à leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsy que j'ay veu par expérience beaucoup de dames avoir ceste curiosité, de faire dire et accroire à tout le monde que leurs enfans ressemblent du tout à leur père et non à elles, encor qu'ils n'en tiennent rien ; car c'est le plus grand plaisir qu'on leur sçauroit faire, d'autant qu'il y a apparence qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy , encor qu'il soit le contraire.

— Je me suis trouvé une fois en une grande compaignie de cour pu Ton advisoitlepourtraîct de deux filles d'une très-grande reyne ^ Chacun se mit à dire son advis à qui elles ressembloienr ,

I Isabelle de France, troiMèiiie femme 4e Philippe II , avait deux filles et deux sœurs, dont Tune, Marguerite, reine de Navarre, était fort aimée de Brantôme ; ei Brantôme avait vu en Espagne cette reine, son mari et leurs enfants.

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