JEANNE D'AUSTRIE
FUnn DB JBAN, INFANT DB MBT1ICAL , BT MBBB DV BOY
DOM tBBASTlBN.
Geste princesse d'Espaigne a esté une trèsbelle princesse, et de très-apparente majesté: aussy ne seroit-elle pas princesse espaignoUe; car , volontiers , la belle apparence et bonne grâce accompaigoe tousjours la rnsgesté, et surtout TEspaignolle. J'ay eucest honneur de l'avoir veue, et parlé à elle assez privement, estant en Espaigne retourné de Portugal. Aiisy que j'estois allé la première fois faire la reverirnce à nostre reyne Elisabeth de France , et que je devisois avecques elle, me demandant force nouvelles et de France et de Portugal , on vint dire à la reyne que madame la princesse venoit. Soudain elle me dit : a Ne bougez , mona sieur de Bourdeille. Vous verrez une belle et ahonneste princesse. Vous vous plairez à la a voir. Elle sera bien ayse de vous veoir et de vous «demander des nouvelles du roy son fils , puis- «que vous l'avez veu.» Et, sur ce, voicy la princesse arriver, que je irouvay très-belle, à mon gré, fort bien vestue, et coifFëe d*une
> Déchaunéei.
DES DAMES GALLANTES.
toque à Tespalgnolle , de crespe blanc , qui luy baissoit fort bas en pointe sur le nez, et vestue, Don autrement en femme veufve, à Tespaignolle, car elle portoit de la soye quasy ordinairement. Je la contemplay et admiray d\'ibord , et si fixement, que, sur le poinct que j'en devenois ravy, la reyne m'appela , et me dit que madame la princesse vouloit sçavoir de moy des nouvelles du roy Mm fils; car j'avois bien ouy qu'elle luy disoit comme elle parloit et entretenoit un gentilhomme du roy son frère, qui venoit de Portugal. Sur ce, je m^approche d'elle , et luy baisant sa robe à Tespaignolle, elle me recueillit fort doucement et privement ; et puis se mit à me demander des nouvelles du roy son fils, et de ses deportemens , et ce qu'il m*en sembloit ; car alors on parloit de vouloir (raicter maryage entre luy et madame Marguerite de France, sœur du roy, maintenant rèyne de Navarre. Je liiy eu contay prou ; car alors je parlois l'espaignol aussy bien on mieux que mon françois. knire autres de ses demandes, elle me fit ceste-cy : Si son dict fils estoit beau , et à qui il ressembioit? Je luy dis que c'estoit an des .plus beaux princes de la chrestienté, comme certes il estoit, et qu'il la ressembioit du tout , et que c'estoit le vray image de sa beauté : dont elle en fit un petit souris , et la rougeur luy monta au visage, qui montra un aysede ce que je luy avois dict. Et après avoir assez long-temps parlé à elle, on vint quérir la reyne pour souper, et par ainsy les deux sœurs se séparèrent ; et la reyne me dit alors en riant : a Vousluy avez faict a un grand plaisir de luy avoir dict ce que vous a luy avez dict de la ressemblance de son fils.» Et puis me demanda ce qu'il m*ensembloit, si je ne l'avois pas trouvée une honneste femme , et telle qu'elle me Tavoit dict ; et puis me dict : «Je croy qu'elle desireroit fort d'espouser le roy a mon frère , et je le voudrois. » Ce que je sceus bien rapporter à la rejrne mère du roy, quand je fus de retour à la cour, qui estoit pour lors à Arles en Provence. Mais elle me dit qu'elle avoit tropd'aage sur luy, et qu'elle seroit sa mère. Je lui dis de plus ce que Ton m'avoit dict enEspaigne , et le tenois de bon lieu : qu'elle s'estoit très-bien résolue de ne se remaryer jamais qu'elle n'espousast le roy de France, ou du tout se retirer du monde. Et, de i^ict , elle se fantastiqua si bien ce haut parti et ceste opinion si
belle , car elle avoit le cœur très-grand , qu'elle le croyQit venir à sa fin et contentement , ou qu'elle iroit finir le reste de ses jours dans le monastère que j'ay dict , où desjâ elle commençoit à faire bastir pour s'y retirer. Et, par ainsy, s'entretint assez long-temps dans ceste espérance et créance , mesnageant tousjours très-sagement sa viduité , jusqu'à ce qu'elle sceut le maryage du roy avecques sa niepce ; et alors , toute son espérance perdue, elle dit ces parolles , ou semblables, comme j'ay ouy dire : Aunque la nieta sea por su verano mas moza, y menos cargada de aflos que la lia, la hermosura de la tia, ya en su estiOy toda hecha y formada por sus gentiles y frucii feras aflos, vale mas que todos las frutos que su edad florescida da esperanza à venir; porque la menor desdicha humcuia los harà eaer y perder , ni mas ni menos que aigunos arboles, los quales, en el verano, por sus lindos y blancos flores nos prometen linda fruta en el estio, y el menor viento que acade los llevayabaie, no quedandoquelashojas, Ealdunquepasasetodo con la voluntad de Dios, con el quai desde agora me voy, no con otro, para siempre jamas, me casar. C'est-à-dire : «Encor que la «niepce soit plus jeune en sa prime, et moins «chargée d'années que la tante, la beauté de la a tante desjà en son esté, toute faicte et formée par ases ans gentils, portans fruit, vaut plus que «tous les fruits de son aage, maintenant «flori, donne espérance d'en venir; car la « moindre mesadventure humaine les desfera, et «les fera cheoir et perdre, ny plus ny moins «qu'aucuns arbres au beau printemps, lesquels, «par leurs belles et blanches fleurs, nous pro- « mettent de beaux et bons fruits en esté : là- «dessus, il ne faut qu'un meschant petit vent «qui arrive, qui les emporte et abbat,etles «efface, et n'y reste que des feuilles. Mais, « soit faict le tout selon la volonté de Dieu, avec- «quesqui je vais me maryer pour tout jamais, et «non avecques d'autres. » Gomme elle le dit, elle le fit; et mena une si bonne et saincte vie, tellement esloignée du monde, qu'elle a laissé aux dames, et grandes et petites, un bel exemple pour l'imiter. H y pourroit avoir aucuns qui pourroient dire : «Dieu mercy qu'elle ne peut « pspouser le roy Charles ; car, si cela a'euat pu
QUATRIESME DISCOURS
c feire, elle eust bien renvoyé loin les dures coneditionsdu veuFvage, et eust repris lesdoucGcs du maryage. A Gela se pourroit présumer. Mais aussy presumeroit-on de Faustre costé que le grand désir qu'elle monstroit au monde de vouloir espouser ce grand roy , estojt une forme et manière d'ostentation et superbe i Tespaignolle, de manifester son haut courage, en ce qu'elle ne vouloit s'abaisser nullement, et que , voyant sa sœur impératrice, et ne la pouvant estre, et la voulant esgaler, elle aspiroit à estre reype du royaume de France, qui vaut bien empire, ou plus , et que pour le moins, si elle n'y pouvoit atteindre par Feffect , elle y alloit par le grand désir de son ambition, ainsy que j*ay ouy parler d'elle. Pour fin , à mon gré , c'estoit une des plus accomplies princesses estrangeres que j'aye point veues, quoyque Ton puisse reprocher sa rctraictedu monde, Faicte plnstost par despit que par grande dévotion ; mais tant y a qu'elle l'a faict : et sa bonne et saincte fin ont monstre en elle je ne sfay quoy de toute saincteté.
MAAIE D'AUSTRIE, mnn ni moys, mot m aoiiOMB.
Sa tante, la reyne Marie de Hongrie, en fit de mesmes , mais en fort aagée condition , tant pour se retirer du nronde, que pour ayder à l'empereur, son frère, à bien servir Dieu. Geste reyne fut veufve en fort bas aage, ayant perdu le roy Louys, son mary, qui, fort jeune, mourut en une batlaille qu'il donna contre les Turcs, non tant pour la raison que par la persuasion et opiniastreté d'un cardinal qui le gouvernoit fort, luy alléguant qu'il ne se falloit mesfier de la puissance de Dieu, ny de sa juste cause; que quand il n'auroitque, pour manière de dire, dix mille Hongres, estans si bons chrestiens, et combattans pour la querelle de Dieu, il desferoit cent mille Turcs : et le poussa et le précipita tellement à ce poinct, qu'il perdit la bataille; et, se voulant retirer, tomba dans un marais, où il suffoqua.
De mesmes arriva au roy dernier de Portugal, Sebastien, lequel se perdit misérablement, quand, estant par trop foible de force, il se hasarda à donner la battaille contre les Maures,
qui estoient trois fois plus forts que luy» et ce, sur la persuasion, les preschemens et les opiniastretés d'aucuns jésuites, qui luy mettoient en advant les puissances de Dieu, qui, de son seul regard, pouvoit foudroyer tout le monde, mesmes quand ilsebanderoit contre luy, comme certes c'est une maxinae très-veritable. Mais pourtant il ne le faut tenter ny abuser de sa grandeur, car il a des secrets que nous ne sça<f vons pas. Aucuns ont dict que lesdicts jésuites le faisoient et disoient en bonne intention, comme il se peut croire; autres, qu'ils avoient esté apostés et gaignés du roy d'Espaigne, pour faire ainsy perdre ce jeune et courageux roy, et tout plein de feu, afin qu'après il pust plus aysement empiéter ce qu'il a empiété despuis. Tant y a, que telles deux fautes sont arrivées par telles gens qui veulent manier les armes, et n'en sçavent le mestier.
Et c'est pourquoy ce grand duc de Guyse, après qu'il fut grandement trompé en son voyage d'Italie, disoit souvent :« J'aime bien a l'église de Dieu, mais je ne feray jamais en- «treprise de conqueste sur la paroile et la foy «d\m prestre; d voulant par là taxer le pape Garaffe, dict Paul quatriesme, qui ne luy avoit tenu ce qu'il luy avoit promis par de grandes et solemnisées parolles, ou bien M. le cardinal , son frère, qui en estoii allé prendre langue, et sonder le gué jusqu'à Rome, et puis tout légèrement avoit poussé M. son frère à cela. Il se peut entendre que mondict seigneur de Guyse i'entendoit et de l'un et de l'autre; car, comme j'ay ouy dire, qu'ainsy que mondict seigneur repetoit souvent telles parolles devant M. le cardinal, pensant que ce fust une pierre tirée dans son jardin, il eurageoit, et se faschoit fort sous bride. J'ay faict ceste disgression puisqqç le sujet en estoit venu à propos.
Or, pour retourner à nostre grande reyqe Marie, après tel malheur du roy son mary, elle demeura veufve fort jeune, et très-belle, ainsy que je l'ay ouy dire à plusieurs personnes qui Tont veue, et selon ses pourtraicts que j'ay veus, qui la représentent telle, ne luy donnant aucune chose de laid et à quoy reprendre, sjr non sa grande bouche et advancée, à la mode d'Austrie, qui ne vient ny ne sort pourtant pas de la maison d'Austrie , mais de Bourgoigne, ainsy que j'ay ouy raconter à une dame
DES DAMES 6ÂLLANTES.
de la coar de ce temps-là : qu'une fois la reyne Eleonore, passant par Dijon, et allant Faire ses dévotions au monastère des Chartreux de là, y visita les vénérables sepulchres de ses ayeulx, les ducs de Bourgoigne, et fut curieuse de les faire ouvrir, ainsy que plusieurs roys ont Faict des leurs. Elle y en vit aucuns si bien conservés et entiers, qu'elle y reconnut plusieurs formes, et entr^autres la bouche de leur visage. Sur quoy soudain elle s'escria : «Ha! je pensois a que nous tinssions nos bouches de ceux d'Ausc trie ; mais, à ce que je voy, nous les tenons de «Marie de Bourgoigne, nostre ayeule, et autres «ducs de Bourgoigne nos ayeulx. Si je voy ja- «mais Tempereur mon frère, je le luydiray, «encor le luy manderay-je.» Geste dame, qui estoit lors, me dit qu'elle Touyt; et dit que ladicte reyne le disoit comme y prenant plaisir, ainsy qu'elle avoit raison; car la maison de Bourgoigne valoit bien celle d'Austrie, puisqu'elle estoit venue d'un fils de France, Philippe le Hardy, et qu'ils en avoient tiré de grands biens, de grandes générosités et valeurs de courage; car jecroy qu'il n'en fut jamais quatre plus grands ducs les uns après les autres comme furent ces quatre ducs de Bourgoigne. On pourra reprocher que je m'extravague souvent; mais aussy il est aysé à me pardonner, puisque je ne sçay nul art de bien escrire.
Nostre reyne Marie de Hongrie, doncques, estoit très-belle et agréable, et fort aimable, encor qu^elle se monstrast un peu homroasse; mais, pour l'amour, elle n'en estoit pas pire, ny pour la guerre, qu^elle prit pour son principal exercice. L'empereur, son frère, la connoissant propre pour celuy-là, et très-habile, renvoya quérir et prier de venir à luy, pour luy bailler la charge qu'avoit eue sa tante Marguerite de Flandres, qui fut une très-sage princesse, et qui gouverna ses Pays-Bas avecques douceur, comme Tautre avecques rigueur. A insy. tant qu'elle vesquit , le roy François ne tourna gnieres ses guerres vers ces quartiers, quoyque le roy d'Angleterre l'y poussast, disant : qu'il ne vouloit faiire desplaisir à ceste honneste princesse, qui se monstroit si bonne à la France, etquiesfoit si sage et vertueuse, et malheureuse pourtant , plus que ses vertus ne le requeroient, eu maryages, dont le premier fut avecques le roy Charles VIII, duquel elle
fut fort jeune renvoyée à sa maison et à son père; l'autre avecques le fils du roy d'Arragon, nommé Jean, duquel elle eut un entant posthume qui mourut tost après estre né; le tiers fut avecques le beau duc Philibert de Savoye, duquel elle n'eut aucune lignée, et pour ce portoit en sa devise Fortune infortunée , fors une. Elle gist avecques son mary en ce beau couvent de Brou, et si somptueux, près la ville de Bourg en Bresse, que j*ay veu.
Geste reyne doncques de Hongrie ayda bien à l'empereur, car il estoit seul. Bien est-il vray qu'il avoil Ferdinand, roy des Romains, son frère; mais il avoit assez à faire à monstrer teste à ce grand sultan Solyman. L'empereur avoit aussy sur ses bras les affiaires de l'Italie, qui alors estoient en grande combustion ; de l'Allemagne, qui n'estoit pas mieui, à cause du Grand Turc; de la Hongrie, de l'Espaîgne, lorsqu'elle se révolta sous M. de Ghievres; des Indes, des Pays-Bas, de la Barbarie, de la France, qui estoit le plus grand fardeau de tous; bref de toute la moitié du monde quasy. Il fit ceste sœur, qu'il aymoit par dessus tout , gouvernante-générale de tous ses Pays-Bas, où, l'espace de vingt-deux à vingt-trois ans, elle l'a bien servi, que je ne sçay comment il s'en fust trouvé sans elle. Aussy se fioit-il en elle du tout de ses affaires de son gouvernement : si bien que l'empereur luy-mesme estant en Flandres, se remeltoit du tout en elle de ses affaires de ers Pays-Bas là, et le conseil se tenoit sous elle et chez elle. Il est vray qu'elle, qui estoit très-habile, luy deferoit le tout, et luy rapportoit tout ce qui s'estoit passé au conseil, quand il n'y estoit , en quoy il prenoit un grand plaisir. Elle y fit de belles guerres, ores par ses lieutenans, ores en personne, tousjours à cheval, comme une généreuse amazone.
Ge fut elle qui, la première, commança les grands feux à nostre France: et en fit de grands sur de belles maisons et chasteaux, comme sur cehiy de Follembray, belle et agréable maison que nos roys avaient fàict bastir pour le desduit et plaisir de la chasse. Dont le roy en prit si grand despit et desplaisir, qu'au bout de quel- ^ que temps il luy rendit bien son change, et t s'en revengea sur la belle maison de Bains, qu'on tenoit pour un miracle du monde, fai-
ODATRIESME DISCOURS.
sant honte (s*il faut dire ainsy, à ce que j'ay ooy dire à ceux qui Font veue en sa perfection) aux sept miracles du monde, tant renommés de Tantiquité. Elle y festoya Tempereur Charles et loute sa cour, lorsque son fils, le roy Philippe, passa d'Espaigne en Flandres pour la venir veoir, où les magnificences furent veues et fdictes en telles excellences et perfections, qu'on n'a jamais parlé de ce temps-là que de las fiestas de Bains ^, ainsy disoient les Espaignols. Aussy me souvient-il qa*au voyage de Bayonne, quelque grande magnificence qui se soit présentée, quelques courses de ba^ue, combats, mascarades, despenses qu*on y a veues, n'estoient rien au prix de las fiestas de Bains; ce disoient aucuns vieils gentilshommes espaîgnols qui les avoicnt veues, ainsy que je les ay peu veoir dans un livre faict en espaignol exprès. Et puis bien dire que jamais n'a rien esté faict ny veu de plus beau, et n'en desplaise aux magnificences romaines, representans leurs jeux de jadis, osté le combat des gladiateurs et bestes sauvages; mais, hors cela, les festes de Bains estoient plus belles et plus plaisantes, plus meslées et plus générales.
Je les descrirois volontiers icy, selon que je les ay empruntées de ce livre en espaignol, et apprises d'aucuns qui y estoient lors, et mesmes de madame de Fontaine, diteTorcy, estant fille pour lors de la reyne Eleonore; mais on me pourroit reprocher que je serois un trop grand disgresscur. Ce sera à une autre fois que je le garde à bonne bouche, car la chose le vaut bien. Dont entre les plus belles magnificences je trouve ceste-cy : qu'elle fit faire une grande forteresse de brique, qui fut assaillie, deffendue et secourue par six mille hommes de pied des vieilles bandes, canonnée de trente pièces, tant en batterie que pour les deffenses, avec toutes les mesmes cérémonies et façons de bonne guerre : et dura le siège trois jours et demy, qu'on ne vit jamais rien de si beau ; à quoy Tempereur prit un singulier plaisir.
Asseurez-vous que si ceste reyne fit la somptueuse, elle vouloit bien monstrer à son frère que ce qu'elle a voit eu de luy ou de ses Estais, pensions, biens i^icts , ou de ses conquestes, le tout estoit voué à sa gloire et son plaisir. Aussy ledict empereur s'y pleut fort, et l'en loua ; et
■ Des fêles de Baios.
en estima grandement la despence, et sur-tout aussy celle qui estoit dans sa chambre; car c'estoit une tapisserie de haute lice, toute d'or, d'argent et soye, où estoient figurées et représentées au naturel toutes ces belles conquestes, hautes entreprises, expéditions de guerre et battailles qu'il avoit faictes, données et gaignées, n'oubliant sur- tout la fuite de Solyman devant Vienne, et la prise du roy François. Bref, il n'y avoit rien là dedans qui ne fust très-exquis.
Mais la pauvre maison perdit bien le lustre puis après, car elle fut totalement pillée, ruinée et rasée. J'ay ouy dire que sa maistresse, quand elle en sceut la ruine, tomba en telle destresse, despit et rage, qu'elle ne s'en put de longtemps rapaiser; et, en passant un jour auprès, en voulut voir la ruine; et, la regardant fort piteusement, la larme à l'œil, jura que toute la France s'en repentiroit, et qu'elle se ressentircit de ses feux, et qu'elle ne seroit jamais à son ayse que ce beau Fontainebleau, dont on faisoit tant de cas, ne fust mis par terre, et n'y demeureroit pierre sur pierre. Et, de faict, elle en vomit fort bien sa rage sur la pauvre Picardie, qui la sentit bien, et ses flammes. Et croy que, si la trefve ne fust entrevenue, que sa vengeance eus testé grande; car elle avoit le cœur grand et dur, et qui malaysement s'amolissoit ; et la tenoit-on, tant de son costé que du nostre, un peu trop cruelle ; mais tel est le naturel des femmes, et mesmes des grandes, qui sont très-promptes à la vengeance quand elles sont offensées. L'empereur, à ce qu'on dit, l'en aymoit davantage.
J'ay ouy raconter que, lorsqu'à Bruxelles il se desfit et se despouilla, dans une grande salle où il avoit faict une assemblée générale, de ses estats , après qu'il eut harangué et dict (out ce qu'il vouloit à l'assemblée et à son fils, qu'il eut humblement remercié la reyne Marie sa sœur, qui estoit assise près l'empereur son frère , elle se leva de son siège, et avec une grande révérence, faicte à son frère d'une grande et grave mqesté, d'une asseurée grâce, adressant sa paroUe au peuple, dit ainsy: «Messieurs, depuis vingt-trois ans qu'il a pieu a à l'empereur mon frère me donner la charge «et le gouvernement de tous ses Pays-Bas, j'y cayemployé et rapporté tout ce que Dieu, la
350 DES DAMES
c nature et la fortune m'avoient donné de c moyens et de grâce pour m'en acquitter au « mieui quil m'a esté possible. Toutesfois, si « en aucune chose j'ay faict faute, j'en suis ex- « ensable, pensant n'y avoir rien oublié du mien, any espargné qui Fust propre. Neantmoins, si « j'ajr manqué en quelque chose, je vous prie a nie pardonner. Que si pourtant aucun de «vous autres ne le veut faire, et se mescon- « tente de moy, c'est le moindre de mes soucis, « puisque Tempereur mon Frère s'en contente, à «qui seul plaire a esté tousjours le plus grand «de mes désirs et soucis. » Ayant ainsy parlé et faict derechef sa grande révérence à I empereur, elle se remit en son siège. J'ay ouy dire que ceste parolle fut trouvée un peu trop altiere et brave, et mesme estant sur son département de sa charge, et pour dire adieu à un peuple qu'elle debvoit laisser en bonne bouche, et en toute douleur pour sa partance. Mais que s'en soucioit-elle? puisqu'elle n'avoit d'autre but que de plaire et contenter son frère, et, dès ce moment, quitter le monde, et tenir compaignie à son frère dans sa retraite et ses prières? J'ay ouy faire ce conte à un gentilhomme de mon frère, qui estoit lors à Bruxelles, où il estoit allé capituler de la rançon de mondict frère, qui avoit esté pris dans Hesdin, et avoit de* meure prisonnier cinq ans à Lisie en Flandres. Et ledict gentilhomme vid toute ceste assemblée et tous ces tristes mystères de l'empereur; et me dit que plusieurs furent un peu scandaliaés sourdement de ceste parolle si brave de la reyne, mais non pourtant qu'ils en osassent rien dire ny le faire paroislre, car ils voyoient bien qu'ito avoient à faire à une maistresse dame, qui, avant que partir, si on Teust irritéei eust fait nn coup pour sa dernière main. La voyU donc deschargée de tout, et qui accompagne son frère en Espagne, qu'elle n'abandonna jamais, elle et la reyne Éleonore, sa sceur, jusqu'à son tombeau : tous trois se survesquirent d'un an l'un après Tautre. L'empereur alltf devant, la reyne de France après, comme la plus aagée, et la reyne d'Hongrie après, les deux soeurs ayant très-sagement gouverné leur viduité. Il est vray que la reyne d'Hongrie fut plus longuement veuf ve que sa sœur, sans jamais ae remaryer; et sa sœur se remarya deux Fois , autant pour estre reyne de France, au! ^ioii
GALLANTBS.
un bon morceau, que par la prière et persuasion de l'empereur, afin qu'elle servist d'un sceau très-ferme pour assenrer une paix et un repos public, encor que la matière du sceau ne tinst longuement, car la guerre s'en ensuivit par après, aussy cruelle que jamais ; mais la pauvre princesse n*en pouvoit mais, car elle y apportoit tout ce qu'elle pouvoit; et si, pour cela, le roy, son mary, ne l'en traictoit pas mieux, car 11 en maudissoit fort l'alliance, ainsy que j*ay ouy dire.
CURISTINS DE DANEMARC,
IfIBCB DB Cfl4BLBS-QUDrT, DCCnsSB DB LftaRÂtNI.
Après le despart de la reyne d'Hongrie , ne resta aucune princesse grande près du roy Phi* lippe (jà seigneur investy de ses pays), si-non madame la duchesse de Lorraine, Christine de Danemarc, sa cousine germaine, despuis nommée Son Altesse y qui luy tint tousjours bonne compaignie tant qu'il demeura là , et fit tousjours beaucoup valoir sa cour; cdr toute cour de roy, prince , empereur, ou monarque , tant grande soit-elle, est peu de chose si elle n'est accompaignée et recommandée , ou d'une cour de reyne, ou d'impératrice, ou grande princesse, et de grand nombre de dames et da* moiselles, ainsy que je m'en suis bien apperceu et i'ay veu discourir et ouy dire aux plus grands.
Geste princesse , à mon gré , a esté une des belles princesses et autant accomplie que j'aye point veu. Elle estoit de visage très-agreable , et eut la taille haute et le discours très-beau , surtout s'habillant très-bien; si bien que, de son temps , elle en donna à nos dames de France, et aux siennes , le patron et modellede s'habiller, qu'on appelloit à la Loiraine, pour la teste, et pour la coiFfure et le voile, dont il en faisoit fort beau voir nos dames de cour; et volontiers ne s'en accommodoient que les bon* nés testes ou grandes magnificences, pour mieux se parer et se monstrer , et tout à la Lorraine et imitation de Son Altesse. Elle avoit sur-tout une des belles mains que l'on eust sceu voir; aussy l'ai-je veu fort louer à la reyne mère, et comparer à la sienne. Elle se tenoil fort bien à cheval et de fort bonne grâce , et
QUATRIESMB DISCODRS.
Sfll
alloit tottsjours à Testriea sur Tarçoo, dont elle avoit appris la façon de la reyne Marie, sa tante. Et j'ay ouy dire que la reyne mère Tavoit appris d'elle; car auparadvant elle alloit à la planchette , qui certes ne monstroit la grâce ny le beau geste comme Testrieu. Elle vouloit fort en cela imiter la reyne sa tante « et ne montoit jamais que sur des chevaui d'Espaigne, turcs, barbes et fort beaux genêts, qui allassent bien Tamble , ainsy que je luy en ay veu avoir pour un coup une douzaine de très beaux, qu'on n'eust sceu dire les uns plus beaux que les autres. Geste tante Faymoit fort, et la trouvoit selon son humeur, tant pour les exercices qu'elle aymoit, et des chasses et autres, que pour ses vertus qu'elle cognoissoit en elle. Aussy, estant maryée, ralloit-elle voir souvent en Flandres , ainsy que que j'ay ouy dire à madame de Fontaines; et, après qu'elle fut veufve, et surtout après qu'on luy eut osté son fils, elle quitta la Lorraine de despit ; car elle avoit un cœur très-grand. Elle s'en alla faire sa demeure avecques l'empereur son oncle et les reynes ses tantes, qui la receurent à trèsgrande ayse.
Elle supporta fort impatiemment la perte et l'absence de monsieur son fils , encor que le roy Henry luy en fist toutes les excuses du monde, et luy alleguast qu'il le vouloit adopter pour son fils. Mais, ne se pouvant appaiser, et, voyant qu'on luy bailloit le bon homme M. de 1^1 Brousse pour gouverneur, et luy ostoit-on celuy qui l'estoit (qui fut M. de Mont bardon, fort sage et honneste gentilhomme que l'empereur luy avoit donné, leconnoissant pour tel de longue main , car il l'avoit veu serviteur de M. de Bourbon, et estoit François réfugié), ceste princesse, nonobstant, voyant toutes choses désespérées pour cela , vint trouver un jour de jeudy sainct le roy Henry dans la grande gallerie de Nancy, où estoit toute sa cour, et d'une grâce très-asseurée, avecques ceste grande beauté qui la rendoit encor plus admirable, vint sans s'estonner, ny s'abaisser aucunement de sa grandeur, en luy faisant pourtant une grande révérence; et, le suppliant, luy remonstra, les larmes aux yeux, qui la rendoient plus belle et plus agréable, le tort qu'il luy faisoit de luy oster son fils, cbose si chère , qu'elle n'en avoit au monde
une telle , et qu'elle ne meritoil point ee rude traitement , veu le grand lieu d'où elle estoit sortie , et aussy qu'elle ne pensoit avoir rien faict contre son service. Et ces propos tenoitelle si bien dicts et de si bonne grâce, et par de si belles raisons, avecques de si douces com plaintes , que le roy , qui estoit de soy courtois aux dames,en eutune très-grande compassion, non-seulement luy, mais tous les princes et grands et petits quy se trouvèrent à telle veue. Le roy, qui estoit le plus respectueux aux dames qu'il en fut oncques en France, luy respondit fort honnestement , non point par un grand fatras de paroUes, ny en forme de harangue, comme la représente Paradin en son Histoire de France; car, de soy et de son naturel, il n'estoit point tant prolixe, ny copieux en propos, ny si grand harangueur. Aussy n'est-il besoin, ny mesmes bien séant , qu'un roy contrefasse eu son dire le philosophe ou grand orateur; et les plus courtes parolles et briefves demandes et responses luy sont les meilleures et plus séantes , ainsy que j'ay ouy dire à M. de Pibrac, de qui l'instruction en estoit très-bonne pour la grande suffisance qui estoit en luy. Aussy, quiconque lira ceste harangue de Paradin, faicteen tel endroict, ou présumée d'estre faîcte par le roy Henry, n'en croira rien; et aussy que i'ay ouy dire à plusieurs grands , qui estoient presens ^ qu'il n'estendit sa response, ny son discours, comme il dit. Bien est-il vray qu'il la consola fort honnestement et modestement sur sa désolation prétendue; et qu'elle u'avoit nul subject de s'en donner de la peine puisque, pour asseurer son estât, et non par inimytié particulière , il vouloit avoir son fils auprès de luy, et le mettre avecques son fils aisné, pour prendre nourriture avecques luy , et mesme façon de vivre, et mesme fortune ; et, puisqu'il estoit des François extraict, et luy François, il ne pouvoit estre mieux qu'estre nourry en la cour de France et parmy les François, où il avoit tant de parens et amys. Et, sur-tout, il n'oublia de dire que la maison de Lorraine estoit à celle de France obligée plus qu'à maison de la cbrestienneté , luy alléguant l'obligation du duc de Lorraine contre le duc Charles de Bourgogne, qui fut tué devant Nancy. Dont c'estoit une maxime infaillible de croire que, siins la France y il eust ruiné et le duc de ix)rraine
DES DAMES GALLANTES.
et sa duché y et Teust rendu le plus misérable prince du monde. Dont par là paroissoit à qui plus la maison de Lorraine estoit tenue, ou à celle de France ou à celle de Bourgoi(i;ne, en ce luy donnant une petite attaque , parce qu'il se desfioit d'elle, qui en estoit, qui panchoit de ce costé, et pourroit faire pancher son fils, et l'y nourrir; et pour ce s'en vouloit asseurer. Il luy alleopua anssy l'obligation que ceux de ladicte maison de Lorraine avoient aux François, pour avoir esté si bien assistés d'eux aux conquestes de la Terre-Saincte, de Hierusalem,du royaume de Naples et deSicille. Il rapporta aussy comme son naturel ny son ambition ne tendoient point à ruyner ny à desFaire des princes , mais à les secourir du tout , estans en affliction, ainsy qu'il avoit faict à la petite reyne d'Escosse, au duc de Parme, et à TAIIemaigne, si oppressée qu'elle alloit tomber à bas sans son secours; et, par mesmes bonté et générosité, vouloit-il avoir en sa protection ce petit jeune prince lorrain, pour Tesleyer plus haut qu'il n'estoit, et le faire son fils en luy donnant une de ses filles ; et , par ce, ne se debvoit-elle si attrister.
Mais tous ces beaux mots et belles raisons ne la peurent aucunement consoler, ny luy faire porter son ennuy plus patiemment. Par quoy, après avoir faict sa révérence, tousjours jettant force larmes précieuses, se retira en sa chambre , où le roy l'alla conduire jusqu*à la porte; et, le lendemain, avant partir, Talla revoir en sa chambre, et prendre congé d'elle , sans obtenir de luy autre chose sur sa requeste. Ains, ayant veu partir à sa veue son cher fils, et mener en France, elle résolut, de son costé, de quitter la Lorraine, et de se retirer en Flandres, vers son oncle l'empereur, (quel beau mot !) et vers son cousin le roy Philippe, et les reynes ses tantes*, (quelle alliance et titres!) ce qu'elle fit; et n'en bougea jusqu'après la paix faicte entre les deux roys , que celuy d'Espaigne passa la mer, et s'y en alla.
A ceste paix elle y servit de beaucoup, voire du tout: car les députés, tant d'une part que d'autre, à ce que j'ay ouy dire, après s'y estre beaucoup peines et consommés à Gercan plusieurs jours, sans y rien faire ny arrester, estans tous en desfant et hors de queste, à la mode des veneurs, elle, ou qu'elle fust instincte d'un esprit divin , ou poussée de quelque bon zèle
chrestien et de son bon esprit naturel , entreprit ceste grande négociation , et b conduisit si bien, que la fin s'ensuivit si heureuse alors par toute la chrestienté. Aussy ne se pouvoit-il trouver personne, ce disoit-on, plus propre pour remuer et asseurer ceste grande pierre; car elle estoit une dame très-habile et trèsadvisée s'il y en fut oncques, et de belle et grande authorité; comme certes les petites et basses personnes ne sont propres à cela comme les (grandes. D'autre part, le roy son cousin la croyoit, et se fioit fort en elle, l'estimant telle; et Taymoit fort , et luy portoit une très-grande affection et amour : aussy luy faisoit-elle fort valoir et briller sa cour, qui, sans elle, eust esté fort obscure; et pourtant despuis, comme j'ay ouy dire, ne l'a pas trop bien recognue ny bien traictée en ses terres qui luy estoient escheues pour douaire au duché de Milan, où elle avoit esté maryée avecques le duc Sforce ; car, ainsy qu'on m'a dict, il luy en avoit osté et escorné aucunes.
J*ay ouy dve qu'après la perte de son fils, elle demeura fort mal contente de M. de Guyse et de M. le cardinal son frère, les accusant d'avoir persuadé le roy à cela , à cause de leur ambition, tant pour veoir leur cousin si proche adopté fils et maryé à la maison de France, que pour avoir refosé quelque temps auparadvant M. de Guyse en maryage, qui luy en avoit faict porter parolle. Elle, qui estoit hautaine en toute extrémité, dit qu'elle nespousen)it jamais le cadet de la maison dont elle avoit espousé Taisné : et, pour tel refus, M. de Guysir la luy garda bonne, jusques-là encor qu'il r.v perdit rien au change de madame sa femnx qu'il espousa puis après; car elle estoit de ivhillustre maison, et petite-fille du roy L^uys douziesme, l'un des bons et braves roys qui ayent porté la couronne de France; et, qui plii> est , elle estoit la plus belle femme de la chr&stientë.
En quoy j'ay ouy dire que , la première fois que ces deux belles princesses se virent, toutes deux furent si contemplatives l'une de l'autre , conduisans leurs regards fixement sur elles, ores de travers ores de costé , que l'une et l'autre ne se pouvoient assez regarder, tant elles furent fixes et attentives à s'entreveoir. Je vous laisse à penser les pensemens qu'elles pouvoient là des-
OUATRIESME DISCOURS.
sus pourmener dans leurs belles âmes ; ny plus ny moios qu'on lit , qu'un peu advant que ceste grande battaille se baillast en Afrique entre Scipion et Hannibal, qui fut la totale définition de la guerre de Rome et de Garthage , les deux grands cheft s'abouchèrent ensemble par une petite surseance d'armes d'environ quelques deux heures : et , ainsy qu'ils se furent approchés l'un de l'autre, il demeurèrent quelque petite espace de temps, transis en contemplation de l'un et de l'autre, ravy chascun de la valeur de son compaignon, tant renommée par leurs beaux faicts, et si bien représentée en leurs visages , en leur corps et en leur belles et guerrières laçons et gestes. Et par ainsy, estans demeurés quelque temps ravys en si belles méditations de l'un et de l'autre, se mirent à parlementer de la façon que Tite-Live le descrit très-bien. Ge que c'est que la vertu, qui se Fait admirer parmy les haines et inimitiés, comme de mesmes la beauté parmy les jalousies, ainsy que fit celle de ces deux dames et princesses que je viens de dire!
Certes , leurs beautés et bonnes grâces se pouvoient dire égales , si madame de Guyse ne Teust un peu emporté ; aussy se contenta-elle de la passer en cela , et non point en gloire et superbité; car c'estoit la plus douce, la meilleure, humble et afbble princesse que l'on eust sceu veojrr. Encor qu'en sa façon elle se monstrast altiere et brave, la nature l'avoit faict telle, tant en sa beauté et belle taille, qu*en son grave port et belle majesté, si bien qu'à laveoyroneust toujours appréhendé de l'aborder, mais Tayant abordée et parlé, on n'y trouvoit que toutes douceurs , toutes candeurs et debonnairetés , tenant cela de son grand-pere , le bon père du peuple ; et du doux air François. Bien est-il vray qu'elle sçavoit bien garder et tenir sa grandeur et gloire quand il falloit. J'espère parler d'elle ailleurs, et à part.
Son altesse de Lorraine estoit au contraire fort glorieuse , et un peu trop présomptueuse. Jel'ay cognu quelquesfois à l'endroict de la reyne d'Escotte, laquelle, estant vefve, alla faire un voyage en Lorraine, où j'estois; mais vous eussiez dict que bien souvent sadictc altesse vouloit aller d'égal avecques la majesté de ladicte reyne. Mais elle, qui estoit très-habilie et de grand cœur, ne luy en laissott pas passer une, ny au-
■KAHTOMI. II.
cunement s'advancer, encor qu^elle fust la mesme douceur, aussy que M. le cardinal son oncle l'en avoit bien advertie et instruite de l'humeur de ladicte princesse; laquelle ne se pouvant desfaire de sadicte gloire, s'en voulut un peu accommoder envers la reyne mère lorsqu'elles se virent; mais ce fut à glorieuse glorieuse et demy; car la reyne mère estoit la plus glorieuse femme du monde quand il falloit, et comme je l'ay veu et ouy la nommer telle à plusieurs grands, et mesmes quand il falloit reprimer la gloire de quelque personne qui Teust voulu faire valoir , car elle l'abaissoit jusqu'au centre de la terre : toutcsfuis, elle se porta modestement à l'endroit de son altesse, luy déférant de beaucoup et l'honnorant, mais tenant pourtant tousjours la bride en la main , tantost haute, puis basse, de peur qu'elle ne s'esgarast ou se desbauchast; car je luy ay ouy dire deux ou trois fois : « Voyià la plus glorieuse femme «que je vis jamais!»
C'estoit lorsqu'elle vint au sacre du feu roy Charles neuviesme à Reims, où elle fut conviée : lorsqu'elle y entra elle ne voulut estre à cheval, craignant ne pas montrer assez sa grandeur et altesse, mais se mit dans un carosse fort superbe, et tout couvert de velours noir , à cause de sa viduité, qui estoit traisné de quatre chevaux turcs, des beaux qu'on eust sceu choisir, et attelles tous quatre à front, en manière de chariot triomphant. Elle estoit à la portière fort bien habillée , toute de noir pourtant, en robbe de velours; mais à la teste, toute de blanc et très-bien et gentiment et superbement coiffée et habillée ; à Tautre portière estoit une de ses filles , qui a esté despuis madame la duchesse de Bavière; et an-dedans sa dame d'honneur, qui estoit la princesse de Macédoine. La reyne la voulut veoyr entrer dans la basse cour en ce triomphe , et se mit à la fenestre , et dit assez bas : « Voylà une glorieuse femme ! » Et puis estant descendue, et montée en haut, ladicte rejfne Talla recevoir au milieu de la salle seulement, au moins un peu plus avant, et plus près de la porte que loing. Et fut très-bien receue d'elle; car elle gouvernoit lors tout, pour le bas âge du roy son fils; et le dressoit et luy faisoit faire ce qu'elle vouloit, qui fit grand honneur à sadicte altesse. Toute la cour, tant grands que petits, l'estimèrent et admirèrent fort, et la
DES DAMES GALLANTËS.
trouvèrent (rè.s-belle, encor qu'elle declinast sur Tage , qui pouvoil estre un peu plus de quarante ans : mais rien ne se trouvoit encor en elle chan||;é ny effacé, car son automne passoit bien Testé d'aucunes. Il faut estimer grandement ceste princesse d'avoir esté si belle, et gardé sa viduité jusqu*à son tombeau, et révéré si inviofablement et impollument la fby aux mânes de son mary.
Elle mourut un an après avoir sceu les nouvelles qu'elle estoit reyne de Danemark, d'où elle estoit sortie, et que le royaume luy estoit escbeu; de sorte qu'avant mourir elle vit changer le nom d'Altesse, qu'elle avoit porté si longtemps, en celuy de Majesté, qui peu Taccompaigna, à sçavoîr environ six mois. Encor ce luy a esté un honneur et bonheur avant la mort de porter ce nom : et pourtant , à ce que j'ay ouy dire, elle estoit résolue de n'aller point en son royaume , mais de finir le reste de ses jours en son douaire d'Italie, à Tortonne; et ceux du pays ne Tappelloient que madame de Tortonne , où elle s*estoit retirée fort long-temps avant que mourir, tant pour Tamour de quelques vœux qu^elle avoit faict aux saincts lieux et par de-là, que pour estre plus près des bains de ce pays là , car elle devint maladive et fort goutteuse.
Ses exercices estoient très-beaux, saincts et honnestes : à sçavoir, prier Dieu, et faire de grandes aumosneset charités envers les pauvres, et sur-tout envers les vefves, entre lesquelles elle se souvint de la pauvre madame Gastellane de Milan,que nous avons veue à la cour misérablement traisner ses jours, sans les secours de la reyne mère , qui luy faisoit tousjours quelque petit bien. Elle estoit fille de la princesse de Macédoine, et sortie de ceste grande maison. Je fay veue une fort honnorable femme, et fort aagée; elle avoit esté gouvernante de son altesse; laquelle, sçachant la misère où vivoit ceste pauvre Gastellane, Tenvoya quérir, et la fit venir auprès d*elle, et la traicta si bien qu'elle ne sentit plus la disette qu'elle sentoit en France.
Voylâ ce que j'ay pu dire sommairement de ceste grande princesse , et comment, vefve et très-belle, elle s'est très-sagement conduite. Il est vray qu'on pourra dire qu'elle avoit esté roaryée deux fois; la première avecques leducSforce; mais n mourut aussy tost , et ne demeurèrent pas un an maryés ensemble , et elle fut vefve
à Tage de quinze à seize ans; et puis l'empereur, son oncle, la remarya avecques le duc de Lorraine, pour s affermir déplus en plus d'alliance; mais elle fut vefve aussy en la fleur de son a);e, n'ayant pas jouy de son beau maryage longues années; et celles qui luy restèrent, qui furent les plus belles et les plus à priser et à mettre en besoygne , elle les fit et consomma en un retiré et chaste vefvage.