‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 62 sur 119 · IVÂDTRES DAMES VEFVES ANCIENNES ET MODERNES · texte numérisé non relu

IVÂDTRES DAMES VEFVES ANCIENNES ET MODERNES

Que si je les voulois toutes alléguer, je n'aurois jamais achevé : et mesmes si je voulois mesler, parmy nos dames chrestiennes , les payennes , comme ceste belle , gentille , bonne romaine de jadis, Martia , fille puis-aisnée de Gaton d'Utique, sœur de Portia, laquelle, après avoir perdu son mary , se lamentoit si incessamment , qu'on luy demandoit quand ce serait le dernier jour de son deuil, elle respondit : que ce seroit lorsque viendrait le dernier jour de sa vie. Et d'autant qu'elle estoit dame belle et très-riche, et qu'on luy demandoit quelquefois quand elle se remarierait : «Ce sera lors, «ce dit-elle, que je trauveray un homme qui « me veuille plustost espouser pour mes vertus «que pour mes biens. » Et on sçait qu'elle estoit riche et belle, et vertueuse autant ou au double ; autrement , elle n'eust esté fille de Gaton , ny sœur de Portia : mais elle donnoit de ces bayes à ses serviteurs et pourchassants , et leur faisoit accroire qu'ils la recherchoient pour ses biens , et non pour ses vertus, encor qu'elle en fust assez pourveue; et ainsy ay sèment se despeschoit de ses gallans et importuns.

Sainct-Hierosme, en une épistre qu'il a laict à une vierge nommée Principie, sonne les louanges d'une gentille dame ramaioe de son temps, qui se nommoit Marcella , de bonne et grande maison, et extraite d'une infinité de consuls, proconsuls et prêteurs. Estant demeurée veufve fort jeune , elle fut recherchée, et pour sa jeunesse et pour l'antiquité de sa maison , et pour sa belle taille, qui singulièrement ravit la volonté des hommes (ce dit sainct- Hierasme , et en use de ces mots. Notez ce qu'il note) , et pour ses bonnes façons et mœurs. Entr'autres recherchants , il y eut un grand et riche seigneur ramain, et de lignée de consuls aussy, et se nommoit Gereatis, qui la sollicita fort du second maryage; et, d'autant qu'il estoit un peu beaucoup advancé sur l'aage,

' Braniôme a composé Toraison Funèbre de cette dame et son tombeau en vers , et puis en proee.

QUATRIESM

il luy promettoit de grands biens et grands dons par preciput. Mesme sa mère qui se nommoil Albine Ten sollicitoit fort , qui trouvoit cela bon , et non point de refus. Elle respondit: «Si j'avois envie de me rejetter aux lacs, et «rempestrer dans les liens d'un second ma- «ryage, et non me vouer à une seconde cbas- «teté, je prendrois plustost un mary que non «pas une hérédité.» Et, d'autant que cest amoureux eut opinion qu'elle disoit cela pour Tamour de son vieil aage, il luy répliqua : que les vieillards pouvoient longuement vivre, et les ieunes bien-tost mourir. Mais elle luy répliqua : «Ouy, certes , le jeune peut mourir bien-tost; «mais le vieillard ne peut pas vivre longue- « ment. » Et , pour ce mot , il en prit son congé. Je trouve le dire de ceste dame très-sage , et l'en estime davantage que sa sœur Portia , laquelle après la mort de son mary , se résolut de ne plus vivre, ains de se donner la mort : et, quand on luy eut osté tous ferrements pour se tuer, elle avalla des charbons ardens, et se brusia toutes les entrailles , en disant qu'à une dame courageuse les moyens ne peuvent manquer pour se donner la mort ; ainsy que Ta bien sceu représenter Martial en un de ses epigrammes, qu'il a fait exprès, et fort beau , pour ceste dame : laquelle, selon aucuns philosophes , et mesmes selon Âristote en ses Eltiques, parlant de la fortitude ou force, ne monstra en cela grand courage ny magnanimité pour se tuer, ny comme plusieurs autres qui en ont fait de mesmes , comme son mary ; disant que , pour éviter un plus grand mal , il se précipite au moindre. De cela j'en fais un discours ailleurs. Tant y a , qu'il eust mieux valu que ceste dame eust employé ses jours à regretter son mary, et à vanger sa mort, que se la donner soy-mesme : ce qui ne servit de rien, si-non à elle quelque revanche vaine, ainsy que j'en ay ouy discourir à aucunes, la blasmant. Mais pourtant, quant à moy , je ne la puis assez louer, ny elle, ny toutes autres dames veufves , qui ayment leurs marys morts aussy bien que vivants. Et voylà pourquoy sainct Paul les a tant louées et recommandées, retenant ceste doctrine de son grand maistre. Si est-ce pourtant que des plus clairvoyans et des mieux disans j'ay appris que les belles et jeunes veufves qui demeurent eu cest estât en

la fleur de leurs beaux ans et gentils esprits, exercent par trop de grandes cruautés à l'endroict d'elles et de la nature , de coi^urer ainsy contre elles, et ne vouloir encor retaster des doux fruits d'un second maryage, que la loy divine et humaine, la nature, la jeunesse et la beauté, leur permettent ; et s'abstiennent pourtant à l'appelit de certain quelque vœu opiniastre, qu'elles se sont fantastiquées à la teste , de tenir aux ombres vagues et vaines de leurs marys , comme sentinelle perdue en Tautre monde , qui , estant là bas aux Ghamps-Elysiens , ne se soucient de rien, et possible s'en moquent. Dont de tout cela elles s'en doivent rapporter aux belles remonstrances et gentilles raisons que produit Anne à sa sœur Didon , dans le quatriesme des Eneldes, qui sont très-belles pour apprendre à une belle et jeune vefve de ne s'assujettir par trop à un vœu de viduité , plus cérémonieux certes que religieux. Ou si, au moins, après leur trespas on les couronnoit de quelques beaux chappeaux de fleursou d'herbes, comme on couronnoit le temps passé, comme Ton fait encor aujourd'huy les filles, encor ce triomphe seroit beau et plein de louange, et de quelque durée. Mais tout celuy qu'on leur en peut donner, ce sont quelques belles parolles qui s'envolent aussy tost , et se perdent dans le cercueil aussy soudain que le corps. Que les belles et jeunes vefves doncques sentent du monde puisqu'elles en sont encore, et laissent aux vieilles la religion et la règle de vefvage. Or c'est assez parlé de ces vefves. Parlons maintenant d'autres , qui sont celles qui , abhor^ rans les vœux et reformations des secondes nopces , s'en accommodent, et reclament encor le doux et plaisant dieu Hymenée. il y en a les unes qui , par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts , et projettent entre elles et leurs serviteurs comment elles s'y comporteroient. «Ah! disent -elles, si mon «mary estoit mort, nous ferions cecy; nous «ferions cela; nous vivrions de ceste façon, «nous nous accommoderions de ceste autre; «et ainsy, si accortement que l'on ne se doub- «teroit jamais de nos amours passés, nous fe- « rions une vie si plaisante ! Après nous irions à « Paris , à la cour ; nous nous entretiendrions si «bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous fe-

DES DAMES GALLANTES.

«riez la cour à une telle , et moy h un tel ; nous «aurions cecy du roy , nous aurions cela. Nous «ferions pourveoir nos enfans de tuteurs et cu- «rateurs : nous n^aurions soucy de leurs biens «ny affaires, et Ferions les nostres, ou bien « nous jouirions de leurs biens attendans leur «majorité. Nous aurions les meubles et ceux de «mon mary. Pour le moins, cela ne nous sçau- «roit manquer, car je sçay où sont les litres et «escrits (et force autres parolles). Bref, qui «seroit plus heureux que nous?»

Voyià les beaux discours et desseins que font ces Femmes maryées à leurs serviteurs advant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par souhaits, par parolles, par espérance et attentes; et autres y en a quilesadvancenl tout à trac de gagner le logis mortuaire, slls tardent trop ; de quoy nos cours de parlemens en ont eu et en ont tous les jours tant de causes par devant elles qu^on ne sçauroit dire. Mais le meilleur , et le plus, est qu'elles ne Font pas comme une dame d'Espaîgne , laquelle, estant très -mal traictée de son mary , elle le tua , et puis après elle se tua , ayant Faict advant ceste epitaphe, qu'elle laissa sur la table de son cabinet , escrite de sa main :

ji^ui jaxe fui ha butcado una muger,

Vcon eUa catado, no l'hapodido hazermuger,

A tas otras, no a mi^cerca ml, daua conteniami0ntO.

Vpor estes X '« /taçuexajr atnenmiento,

Yolohe matado , Porte darpena de su pecado :

Va my tan &ien,por fatia de mxJuyxio, Y par dar fin a ta mal-^adventura gu'xo auid,

Cest-à-dire :

•Icy ^ist qui a cherché uoe femme et ne l'a pu faire «frrome : aux aotret , et non à moy, près i!e moy, donnott «eoo(eotenmt; et, pouroela et poar ta lascbelé et outre- «cuidance, je l'ay tué, pour luy donner la peine de son péché: «et à moy auiiy je me suîi donné la mort , pour ma faute «d'enieodOBKnt , et poor doMcr flo à la maladrcolore que «**avoi».»

Geste dame se nommoit dona Magdalena de Soria , laquelle , selon aucuns , 6t un beau coup de tuer son mary pour le subject qu'il luy avoit donné; mais elle fit aussy bien de la sotte de se faire mourir : aussy Tadvoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust mieux feict de se donner du bon temps par après , si ce n estoit qu'elle eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise, et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme

'■ que d'en bailler la gloire à Pauthorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu , et y en a, qui sont plus accortes que cela; car elles jouent leur jeu si finement , que voyiâ les marys trespassés et elles très-bien vivantes et fort accordantes avecques leurs gallans serviteurs, pour Faire avecques eux non pas gode ndhi , mm gode cliere.

Il y a d'autres veFves qui sont plus sages , vertueuses et plus aymantes leurs marys , et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent, tes plaignent à telle extrémité, qu'à les veoyr on ne les jugeroit pas vives une heure après, «Hà! ne suis-je pas, disentc elles, la plus malheureuse du monde, la plus « infortunée d'avoir perdu chose si pretieuse ? «Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort i «ceste heure , pour te suivre de près ! Non, je «ne veux plus vivre après luy; car et que me «peut-il jamais rester et advenir au monde qui « me puisse donner allégement ? Si ce n'estoient «ses petits enFants qu'il m'a laissés pour gages, «et qui ont besoin encor de quelque soustien, «non, je me tuerois tout à ceste heure. Que amaudicte soit l'heure que je Fus jamais née ! «Au moins, si je le pouvois veoyr en phantosme, «ou par visions, ou par songes, encor aurois- «je trop d'heur. Ah! mon cœur, ah! mon ame, «n'est-U pas possible que je te suive? Ouy, je « te suivray quand , à part de tout le monde , je «me devrais desfàire toute seule. Hé! qui seroit «la chose qui me pourroit soutenir la vie, ayant «Faict la perte inestimable de toy, que, toy vi- « vant , je n'aurois autre subject que de vivre , « et , toy mourant , que de mourir? Et quoy ! ne «vaut-il pas mieux que je meure maintenant en «ton amour, en ta grâce, en ma gloire, et en « mon contentement , que de traisner une vie «si Fascheuse et malheureuse, et nullement «louable? Ha Dieu! que j'endure de maux et « tourments pour ton absence ! et que j'en seray «délivrée, si je te vais veoyr bientost, et com- «blée de grands plaisirs! Helas! il estoit si «beau, il estoit si aymable, il estoit si parFaict «en tout , il estoit si brave, si vaillant ! Cestoit «un second Mars, un second Adonis! qui plus «est, il m'estoit si bon, il m'aymoit tant, il me «traictoit si bien! BreF, le perdant, j'ay perdu « tout mon heur. »

Ainsy vont disans nos veFves desplorées

QUATRIESME DISCOURS

telles et une infinité d'autres parolles après la |

mort de leurs marys; les unes d'une Façon , les autres de l'autre ; les unes déguisées d^une sorte, les autres d'une autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de produire; les unes despitent le ciel , les autres maugréent la terre; les unes blasphèment contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes font des evanouissemens, les autres contrefont les mortes ; les unes font des transies , les autres des folles, des forcenées et hors de leurs sens, qui ne cognoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent parler. Bref, je n'aurois jamais faictsi je voulois spécifier toutes leurs méthodes hypocrites et dissimulées et symagrées dont elles usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes , mais d'aucunes , voyre de plusieurs en plurier et en nombre.

Leurs consolans et consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine, y perdent leur escrime et ne gaignent rien. D*au« cuns et d'aucunes de ceux-là , quand ils voyent que leur patience et leur dolente ne fait pas bien son jeu ny la symagrée, les instruisent. Gomme une dame de par le monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: « Faites resvanouye, «mamie; vous ne vous contraignez pas assez. »

Or, après tous ces grands mystères joués, et ainsy qu'un grand torrent, après avoir faict son cours et violent effort , se vient à remettre et retourner à son berceau, comme une rivière qui a aussy esté deshordée , ainsy aussy voyezvous ces vefves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joye, songer au monde. Au lieu des testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et élevées; au lieu d^os de trespassés mis en croix ou en lacs mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé , ou en peinture , vous les voyez convertir en peinture , de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites gentillesses, desgufsées pourtant si gentiment, que les eontemplans pensent qu'elles les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsy qu'on voit les petits oiseaux, ouand ils sortent

du nid , ne se mettre du premier coup à la grande volée, mais volletans de branche en branche, apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsy les vefves, sortans de leur grand deuil désespéré , ne se monstrent au monde sitost qu'elles l'ont laissé , mais peu à peu s'émancipent , et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que debvant reprennent l'amour en leur teste , et ne songentà rien tant qu'à un second maryageou autre lasciveté. Et voylà comment leurs grandes violences n'ont point de durée. 11 vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.

— J'ay cognu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à eslre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroit la peau du visage et de la gorge, rallongeant tant qu'elle pou voit; et, quand on luy remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau visage : «Ah Dieu! que me ditesavous? disoit-elle; que voulez -vous que je «fasse de ce visage?» Au bout de huict mois après, ce fut elle qui s'accommoda de blanc et de rouge d'Espaigne , les cheveux bien poudrés: qui fut un grand changement.

— J'allegueray là dessus un bel exempte , qui pourra servir à semblable , d'une belle et honneste dame d'Ephese , laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation; si bien que , accompaignant son mary à ses funérailles, avecques une infinité de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il fut mis et colloque dans le charnier où il debvoil reposer, elle , en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et prolestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloil laisser aller à la faim, et là finir ses jours auprès du corps de son mary; et de faict fit ceste vie Tespace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un homme de là , et pendu, pour quelque forfaict , dans la ville, et après fut porté hors de la ville au gibet accoustumé,où falloit que tels corps pendus et exécutés fussent gardés quelques jours soigneusement par quelques soldats ou sergens , pour servir d'exemple , afin qu'ils ne fussent de là enlevés. Ainsy doucques qu'un soldat estoit à la garde de ce corps , et estoit en scn-

DES DAMES GALLANTES.

tinelle et escoute , il ouyt là près une voix desplorante, et s'en approchant vit que c'estoit dans le charnier, où, estant descendu, il y apperceut ceste dame belle comme le jour, toute esplorce et lamentante : et , s'advançant à elle, se mit à finterroger de la cause de sa désolation , qu'elle luy déclara benignemenl ; et se mettant à la consoler là-dessus, n y pouvant rien gaigner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et iroisiesme; et fit si bien qu'il la gaigna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes; et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en jouyt par deux fois, latenani couchée sur le cercueil mesmedu mary qui servit de couche ; et puis après se jurèrent maryage : ce qu'ayant accomply très-heureuse^ ment, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu ; car il y alloit de la vie. Mais tout ainsy qu'il avoit esté bienheureux en ceste belle entreprise et exécution y le malheur fot tel pour luy, que, cependant qu*il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps au vent , pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé de garde; et, n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussy tost, et remportèrent de vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privés d'un tel deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant nyne trouvant plus le corps , s'en vint courant désespéré à sa dame , ; luy annoncer son infortune, et comment il es- | toit perdu, d'autant que la loy de là portoit | que, quiconque soldat s'endormoit en garde, et > qui laissoit emporter le corps, debvoit estre ' mis en sa place et eslre pendu , et que pour ce . il couroit ceste fortune. La dame , qui aupa- j radvant avoit esté consolée de luy, et avoit ; besoin de consolation pour elle, s'en trouva garnie à propos pour luy, et pour ce luy dit : «Ostez-vous de peine, et venez moy seulement «ayder pour oster mon mary de son tumbeau, cet nous le mettrons et pendrons au lieu de «Tautre, et par ainsy le prendra -on pour « l'autre. » Tout ainsy qu'il Fut dict, tout ainsy fut-il faict : encor dit-on que le pendu de debvant avoit eu une oreille coupée , elle en fit de roesmes pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain , qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsy sauva son gallant par un acte et opprobre fort vilain à son mary, elle , dis-je,

qui l'avoit tant pleuré et regretté, qu'on n'eus' jamais espéré si ignominieuse issue.

La première fois que j'ouys ceste histoire, ce fut de M. d'Aurat , qui la conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avecques luy; laquelle M. du Gua sceut trèsbien relever et remarquer, car c'esloit l'homme du monde qui aymoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce poinct, estant allé à la chambre de la reync mère , il vit une belle jeune vefve qui ne venoit que d'estre faicte, et de frais esmoulue , et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de paroUes à un chascun. Soudain monsieur du Gua me dit : « La « voy-tu là P avant qu'il soit un an , elle fera un «jour de la dame d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais elle espousa un homme de peu , comme M. du Gua l'avoit prophétisé. M'en dit de mesmes M. de Beau-Joyeuxi,valetdechambrede la reyne mère, et le meilleur violon de la chrestienté. Il n'estoit pas parfaict seulement en son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup, et sur -tout de fort belles histoires et beaux contes , et point communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privés amys; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit veu et eu de bonnes advantures d'amour; car, avecques son art excellent et son esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit faire beaucoup. M. le mareschal de Brissac l'avoit donné à la reyne mère, estant reyne régente, et luy avoit envoyé de Piedmont avecques sa bande de violons très-exquise , toute complette : et luy s'appelloit Baltazarin; despuis il changea de nom. C'a esté luy qui composoit ces beaux balets qui ont esté tousjours dansés à la cour. H estoit fort amy de M. du Gua et de moy ; et souvent causions ensemble; et tousjours nous faisoit quelque beau conte, mesmes de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit celuy-là de ceste dame ephesienne, que nous avions desjà sceu

* Balthasar de Beau-Joîeux, surnommé Balihaxarin, chargé de rexécuiion de la plupart de» baHcis de la cour sous HeDfi III. Ui Croix du Maine lui attribue la composition de celui des noces du duc de Joyeuse , imprimé à Paris, chez U Roy et Ballard, en 1582, in-l».

QUATRIESME DISCOURS

par M. d'Aurat, Gomme j'ay dict, qui disoit le tenir de Lampridius; et despuis je Tay leu dans le livre des Funérailles , très-beau certes , dédié à Feu M. de Savoye.

Je me fusse passé, ce dira quelqu^un, d'avoir foict ceste disgression : ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelquesunes de nos vefves esplorées, «Voylâ, disoit- «il, qui jouera un jour le rolle de nostre dame «d'Ephese, ou bien elle Ta desjà joué.» Et certes, ce fut une eslrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si cruellement son mary.

Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort , elle luy coupa ses parties du debvant ou du mitan, jadis d'elle tant aymées, et les embauma, aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et très-odoriferantes, et puis les enchâssa dans une boite d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose trèsprecieuse. Pensez qu'elle les visitoit quelquesfois, en commémoration éternelle du bon temps passé. Je ne sçay s'il est vray ; mais le conte en fut faict au roy, qui le refit à plusieurs autres de ses plus privés. Et j'ay ouy dire à luy qu'au mas.sacrede laSainct-Barthelemyfut tué le seigneur de Pleuviau , qui en son temps avoit esté brave soldat , et en la guerre de Toscane soubs M. deSoubi6e,et en la guerre civille, comme il le fit bien paroistrc en la battaîile de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siège de Niort. Quelque temps après , le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne Tespousoit, qu'il la tueroit , et luy feroit passer le pas de son mary; car, en ceste fcste, tout estoit de guerre et de Cousteau. La pauvre femme , qui estoit encor belle et jeune, pour se sauver la vie , fut contraincte de faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encor estoit -elle excusable; car qu eust peu faire moins une pauvre femme fragile et foible , si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa belle poiclrine à Tespée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folies et soiies de jadis ; aussy que nostre sainct christianisme nous le deffend; ce qui

sert beaucoup aujourd'huy à nos vefves dVxcuse, qui disent, sans qu'il est deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsy couvrent leur moumon.

En ce mesme massacre fut faicte une vefve de fort bonne part, et irès-belle et agréable. Elle fut, toute chaude ainsi vefve, forcée par un gentilhomme que je sçay bien; dont elle devint si esperdue et esgarée, qu'on la cuida quelque temps hors de ses sens. Bientôt après se véant sur le beau bord de viduité et se rendant peu à peu mondaineet reprenant ses esprits vitaux et naturels, oublia son injure et se remarya galamment et hautement , en quoy elle fit très-bien.

Je diray encore cestuy-ci.

Audict massacre de la Sainct-Barthelemy fut fiiicte une vefve par la mort de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extresme regret, que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encor qu'il n*eust esté de la feste, die se pasmoit quelquesfois, ou le regardoiten horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voyre de le voir deux lieues à le ronde il n'enfalloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pou voient souffrir; que dis-je de le veoyr? non pas d'en ouyr parler. Au bout de deux ans elle s'y resoud, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmener et visiter le palais dans son coche ; mais de passer par la rue de Huchette où son mary avoit esté tué, plus tost la mort ou le fèu, dans lequel elle se fust plus to^t jettée et précipitée que dans ceste rue : comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, qu'il ayme mieux se hasarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, que dans ceste ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu roy y estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa perte et en sa douleur que celle-là, et que à la fin il la faudroit abattre pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais, au bout de quelque temps, il dit que d^elle-mesme elle s'estoit assez gentiment apprivoisée, de sorte que d'elle-mesmeelle se laissa fort bien et privement chapperonner, sans l'abattrequede soy-mesme. Que fit-elle dans peu de temps après? Ce fut-elle qui voit Paria de très-bon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourmeine, qui l'arpente et deçà et delà, et de longueur et de largeur, et de droict et de travers

DES DAMES GALLÂNTR8

sdns respect d'aucun serment : et puis flez-vous en elle! Uu jour, moy, tournant d'un voyage, absent de la cour de huict mois, ayant faict la révérence au roy, je vis entrer dans la salle du Louvre ceste vefve tant parée, tant attifée, accompaignée de ses parentes et amyes, corn* paroistre devant le roy, les reynes et toute la cour, et là recevoir les premiers ordres de maryage, qui sont les fiançailles, des mains d'un evesque de Digne, grand aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fut e$bahy?Ge fut moy; mais, à ce qu'elle médit après, elle fîit esbahye davantage quand, sans y penser, elle me vid en ceste noble assistance des fiançailles, la regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesmes me regarda fort, car je luy avois esté serviteur, et pour maryage, pensant, ce luy sembloit, que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la condamner en cestecause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir baillé dix mille escus de son bien et que je ne fusse comparu là, qui luy aidois à juger sa conscience.

— J'ay cognu une grande dame, comtesse et vefve, de très-haut lieu, laquelle en fit de mesmes ; car ,cstant huguenotte fort et ferme, accorda maryage avecques un fort Konneste gentilhomme catholique ; mais le malheur fut qu'avant l'accomplissement une fièvre pestilente la saisit à Paris si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses artères, se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire : «Helas! faut-il qu'en une si grande ville, où • toute science abonde, ne se puisse trouver un «médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne «point à argent, car je luy en donneray prou. «Au moins si ma mort se fust ensuivie après «mon maryage accomply, et que mon mary «en eust cognue avant combien je l'aymois et chonnorois!»(Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poison.) Et ainsy disant ceste comtesse, el plusieurs autres semblables parolles, se tourna de l'antre costé du lit et mourut. Que c'est de la ferveur d*amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et des niicts amoureux dont elle en eust bien voulu

taster encor avant que de sortir du jardin !

Or si ces dames huguenot les ont fuict tels traicts, j'ay bien cognu des dames catholiques qui en ont faict de pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dict pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place je u'aurois jamais faict. Voylà pourquoy les vefves doivent estre sages, et ne braire tant au commancement de leur vefvage, de crier, de tourmenter, de feire tant d'éclairs, de tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de bouclier, et s'en faire mocquer : il vaut mieux en dire moins et en faire plus. IMais elles disent là dessus : « Et bien, pour le commancement il «faut faire de la résolue comme un meurtrier, «de l'effrontée, de l'asseurée à boire toute «honte. Gela dure quelque peu, mais cela passe; «après qu'on m'a mis sur le bureau, on me «laisse et en prend-on une autre.»

J'ay leu dans un petit livre espaignol, de Victoria Colonne, fille de ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary. Dieu sçait qu'elle entra en tel desespoir de douleur, qu'il fut impossible de luy donner ny innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit : «Et sur quoy me voulez -vous con- «soler? sur mon mary mort ? vous vous trom- « pez : il n'est pas mort, car il est encor tout «vivant et tout grouillant dans mon ame. Je Vy «sens tous les jours el toutes les nuicis revivre, «remuer et renaistre.» Ces parolles certes eussent esté belles, si, au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé pourmener par delà PAcheron, elle ne fust rcmaryée avecques l'abbé de Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescayre. Je ne veux point dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins , laquelle vaut bien autant, et est autant ancienne ou plus que celle d'Ava* los. IMais les effets de l'un à lautre n'alloient i la balance, car ceux de Pescayre esioient in* comparables, et sa valeur inestimable : encoi que ledict abbé fist de grandes preuves de si personne en s'employant fort fidellement et vaillamment pour le service du roy François, mais c'esloit en forme de peîilcs, couvertes cl

QUATRIESME

légères desFaicles^ et contraires à celles de Tautre, puisqu'il les avoit faictes grandes, descouverles, avecques des victoires très-signalées : aussy la profession des armes de Taulre, accommancée et accoustuinée dès le jeune âge, et continuée ordinairement, debvoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard s'estoit mis au mestier : non que je veuille pour cela mal dire d'aucuns voués à Dieu et à son église, qui en ont rompu le vœu et quitté la profession pour empoigner les armes, car je Ferois tort à tant de braves capitaines qui l'ont esté et ont passé par là.

Cssar Borgia, duc de Valentinois, n'a-il pas esté auparavant cardinal, qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à tous les autres pareils, de Pensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le mareschal de Foix, qui a esté d'église, et se nommoit avant le Protonolaire de Poix, qui a esté un très-grand capitaine. M. le mareschal Strozzy estoit voué à l'église ; et, pour un chappeau rouge qui luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison, dont j'ay parlé (qui fa suivy de près, voyre en titre de grand capitaine eust marché avecques luy s'il eust esté d'aussy grande maison, et parent de la reyne) , Fut, en sa première profession, traisnant la robbe longue ; et pourtant quel capitaine a-il esté ? Ce fust esté l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-il pas porté le bonnet quarré , qu'un longtemps on appelloit le Prévost d'Ours? Feu M. d'Anguien, qui mourut en la battaille de Sainct-Quentin, avoit esté evesque; M. le chevallier de Bonnivet de mesmes. Et ce gallaut M. de Mariigues avoit esté aussy d'église; breF, une infinité d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si Faut-il que je loue les miens, et non sans un très-grand subject. Le capitaine Bourdeille, mon frère, le Rodomont jadis du Piedmont, ejï tout Fut dédié à l'église aussy; mais n'y cognoissant son naturel propre, changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un des bons capitaines et des vaillants du Pied mont; et s en alloit trèsgrand et en une très-belle vogue, sans qu'il mourut, helasl en l'âge de vingt-cinq ans. De Mitre lempa, en nostre cour, nous en avons

tant veus , et mesmes le petit monsieur de Glermont-Tallard, lequel j*ay veu abbé de Bon- Port, et despuis, ayant quitté l'abbaye, a esté veu parmy nos armées et en noslre cour , un des braves, vaillants et honuestes hommes que nous eussions ; ainsy qu'il le monstra très-bien à sa mort , qu'il acquit si glorieusement à La Rochelle, la première fois que nous eutrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse ; mais je n'âurois jamais Faict. M. de Souilielab ^ , dict le Jeune Oraison , avoit esté evesque de Riays, et despuis eut un régiment, servant le roy fort (idellement et vaillamment en Guyenne, soubs le mareschal de Matignon.

BreF,je n'aurois jamais faict si je vouIms nombrer tous ces gens : par quoy je me tais pour la brief veté , et de peur aussy qu'on ne m'impute que je suis trop grand faiseur de disgressions. Pourtant j'ay Faict ceUe-cy à propos, en parlant de ceste Victoria Golonna, qui espousa cest abbé. Si elle ne se fiist remaryée avecques luy, elle eual mieux porté le titre et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme ; et que, puisqu'elle ne pouvoit rescontrer un second pareil au premier,se debvoit contenir.

— J'ay cognu force dames qui ont imité oeale précédente. J'en ay veu une qui avoit espoosé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant , le plus parfeict qui ftist de son temps. Après qu'il fut mort, elle en espousa un autre qui le ressembloit autant quuu aane à un cheval d'Espaigne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espaigne. Une autre dame ay-je cognue , qui avoit espousé un mareschal de France, beau , hoonesie gentilhomme et vaillant : eu secondes nopces, elle en alla prendre un tout contraire à celuy-là, et avoit esté ausay d'église; et ce que plus ou trouva à dire en elle » c'est qu'allant à la cour, où elle n'avoit esté de vingt ans, dès son second maryage, elle reprit le nom et titre de son premier mari. A quoi nos cours de parlement debvroient aviser ety dmioer loy ; car j'en ay veu une infinité qui en fosoient

1 jéndré de SoltilUu, évéque de Riez en Provoiet,

en 1576, qui se maria vers le mois de juillet \5S5. Il avoit une mattresse qui contrefainail la bigote. Henri iV disait d'elle : qu'elle ne se plaisait qu'au jeàneet à Voraisonj en faisant allusion au nom de Tévéque, surnommé le /mm# Oraison

DES DAMES GALLANTES.

de mesmes , ce qui est par trop mespriser leurs derniers marys, n*en voulant porter leur nom après leur mort ; car puisqu'elles ont faict la faute, il faut qu'elles la boivent et s'y attachent. Une veFve ay-je cognue, venant à mourir son mary, elle fit, l'espace d'un an, des lamentations si désespérées, qu'on la pensoitveoyr morte à toute heure et bout de champ. Au bout de l'an, qu'il Falloit laisser son (p*and deuil, et prendre le {xtit, elle dit à une de ses Femmes : «Serrezii moy bien ce crespe; car possible en aurayje «affaire un autre coup; «et puis tout à coup s(» reprit : « Mais qu*ay-je ? dit-elle. Je resve. «Plustost mourir que d'en avoir jamais affaire. » Après ce deuil , elle se remarya à un second , fort inesgal au premier. • Mais (disent- « elles ces femmes) il estoit d'aussy bonne a maison que le premier. » Ouy , je le confesse; maisaussy , où est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas plus à priser que tout ? Et le meilleur que je trouve en cela , c'est que le coup faict , elles ne l'emportent guieres loin ; car Dieu permet qu'elles sont tant maltraictées et rossées comme il faut : après, les voyià aux repentailles; mais il n'est plus temps.

Ces dames ainsy convolantes ont quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne sçavons pas bien : comme j'ay ouy parler d'une dame espaignolle , qui, se voulant remaryer , et qu'on luy remonstroit que deviendroit Tamytié grande que son mary luy avoit porté, elle respondit : La muerie del marido y nuevo casamienio no han de ramper el cunor d'una Costa muger; c'est-à*dire : «La mort du mary «et un nouveau maryage ne doivent point romcpre l'amour d'une femme chaste.» Oraccordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une autre dame espaignolle dit bien mieux , qu'on vouloit remaryer : Si hallo un marido bueno , no quiero tener el iemor de perder io; y si malo, que necessidad lie del; c^està -dire : o Si je trouve un bon mary , je ne veux « point estre en la crainte de le perdre ; si un «mauvais, quelle nécessité ay-je de l'avoir?»

— Valeria , dame romaine , ayant perdu son mary, et ainsy que la reconfortoient aucunes de ses compaignes sur sa perte et sa mort, elle leur dit : « Il est mort certes pour vous autres, mais il «vit en moy éternellement. > Geste marquise, que je viens de dire, avoit emprunté d'elle pa-

reil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires à un que dit un mesdisant espaignol : que la Jornada de la biudez d'una muger es dun dia; c'est-à-dire : «que lajour- «née du vefvage d'une femme se fait tout en un «jour.» Aucunes sont là logées, d'autres non.

Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur maryage , et ne veulent qu'il soit publié? J'en ay cognu une ^ qui tint le sien sous la presse plus de sept ou huict ans, sans le vouloir jamais faire imprimer , ny le publier : et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit de son jeune fils, qui estoit un des vaillants et honnestes hommes du monde, et qu'il ne fist du diable , et sur elle et sur l'homme , encor qu'il fust bien grand. Mais, aussy tost qu'il vint à mourir à une rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussy tost elle le fit imprimer et mettre en lumière.

J'ay ouy parler d'une grande dame vefve, qui est maryéc à un très-grand prince et seigneur, il y a plus de quinze ans ; mais le monde n'en sçait ny n'en cognoist rien, tant cela est secret et discret : et disoit-on que le seigneur craignoit sa belle-mere, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se remaryast à cause de ses petits enfans.

J'ay cognu une autre très-grande dame qui , n'y a pas longtemps , maryée avecques un simple gentilhomme, est morte ayant continué son maryage plus de vingt ans , sans qu'on s'en soit aperceu que par opinion et ouyr dire.

— J'ay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M. le cardinal du Bellay avoit espousé, estant evesque et cardinal , madame de Ghastillon , et est mort maryé : et le disoit sur un propos qu'elle tenoit à M. de Manne , Provançal de la maison de Senjal ^ et evesque de Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans eu la cour de Rome ledict cardinal, et avoit esté de ses privés protonotaires ; et, venant à parler dudict cardinal, elle luy demanda s'il ne luy avoit jamais dict et confessé qu'il eust esté maryé. Qui fut estonné ? Ce fui

* Ce pourrait bien élre ici Jeanne Chabot ^\wi^\\t étant veuve de M. d^Anglurei, épousa M. de La Châtre, maréchal de France. Elle était mère do brave Givri tué au siège de Laon en 1694.

* Le nom de ce M. de Manne éuit François de BoullUrs. Il ftit faitéTéque en 1680.

QUATRIRSME DISCOURS.

M. de Manne de telle demande. Il est encor vivant , qui pourra dire si je ments ; car j'y estois. 11 respondit que jamais il n*en avoit ouy parler, ny à luy ny à d'autres, a Or, je vous « rapprends doncques, dit-elle ; car, il n'y a rien « de si vray qu'il a esté maryé ; et est mort maryé réellement avecques ladicte dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien , contemplant la contenance estonnée dudict M. de Manne, qui estoit fort consciensieux et religieux , qui pensoit savoir tous les secrets de son feu ministre; mais il estoit de Gallice pour celuylà : aussy estoit-il scandaleux , pour le rang sainct qu'il tenoit.

Geste madame de Chastillon estoit la vefve de feu M. de Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le i^etit roy Charles huitiesme avecques Bourdilton, Galiol et Bonneval qui, gouver- Doient le sang royal. Il mourut à Ferrure , ayant esté blesse au siège de Ravenne, et là fut porté pour se faire panser. Geste dame demeura vefve fort jeune et belle , sagl^ et vertueuse , et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-là qui bailla ce beau conseil à ceste dame et grande princesse, qui est escrit dans les cent Nouvelles de ladicte reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict dans son lict par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit jouir; mais il n'y gaigna que de belles esgratignures dans son beau visage et elle s'en voulant plaindre à son frère, elle luy fit ceste belle remonslrance qu'on verra dans ceste Nouvelle, et luy donna ce beau conseil , qui est un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale, qu'on eust sceu donner, et fust-ce esté un premier président de Paris qui l'eust faict, et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et fine en tels mystères, que sage et advisée:et pour ce, ne faut doubter si elle tint son cas secret avecques son cardinal. Ma grande-mere, madame la seneschalle dePoictou , eut sa place après sa mort , par Teslection du roy François , qui la nomma et l'esleut , et renvoya quérir jusques en sa maison; et la donna de sa main à la reyne sa sœur, pour la cognoistre très-sage et très-vertueuse dame , aussi l'appeloit-il nostre chevallier sans reproclie : mais non si fine, ny rusée , ny accorte en telle chose que sa précédente , ny convolée en secondes

BIANTOUB. II.

nopces. Et si voulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend, c'estoit de la reyne mesme de Navarre, et de l'admirai de Bonnivet , ainsy que je tiens de ma feue grande mère : dont pourtant me semble que ladicte reyne n'en debvoit celer son nom, puisque l'autre ne peut rien gaigner sur sa chasteté, et s'en alla en confusion, et qui vouloit divulguer le faict , sans la belle et sage remonstrance que luy fit ceste dicte dame d'honneur, madame de Chastillon ; et quiconque l'a leue la trouvera telle. Et je crois que M. le cardinal, son dict mary, qui estoit l'un des mieux disans, sçavans, eloqueos, sages et advisés de son temps , luy avoit mis ceste science dans le corps, pour dire et remonstrer si bien. Ce conte pourroit estre un peu scandaleux , à cause de la saincte et religieuse profession de l'autre; mais, qui le voudra faire, il faut qu'il desguise le nom.

Et si ce traict a esté tenu secret touchant ce maryage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a pas esté de mesmes ; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans emprunter de trompette ; et est mort maryé , sans laisser sa grande robbe et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la religion reformée, qu'il tenoit fermement ; et de l'autre , sur ce qu'il vouloit tenir son rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eusl faict autrement), et entrer au conseil, là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa religion et à son party , ainsy que certes il estoit très-capable, très-su Ffisant et très-grand personnage.

Je pense que mondict sieur cardinal du Bellay en a peu faire de mesmes ; car, de ce temps là , il penchoit fort à la religion et doctrine de Luther ainsy que la cour de France en estoit un peu abreuvée : car toutes choses nouvelles plaisent, et aussy que ladicte dame doctrine licencioit assez gentiment les personnes, et mesmes les ecclésiastiques , au maryage.

Or, ne parlons plus de ces gens d'honneur, pour la reverance grande que nous debvons à leur ordre et à leurs saincts grades. Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles vefves qui n'ont pas six dents en gueule , et qui se remaryent. Il n'y a pas long temps qu'une dame, vefve de trois marys, esponsa en Guyenne, pour le quatriesme, un gentilhomme qui tient assez quelque grade

DES DAMES GALLANTES,

elle estant de Paage de qaatre-ringts ans. Je ne sçay pas pourqaoy elle le faisoit ( car elle estoit trèa^ricbe et avoit force escus ) ; dont pour ce le gentilhomme la pourchassa , si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encor rendre, et vouloit encor fringiier sur les lauriers ^ , comme disoit inadamoiselle Sevin;, la folle de la reyne de Navarre.

— J'ay cognn aussy une grande dame qui , en Taage de soixante-seize ans, se remarya et espoiisa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de son premier , et vesquit cent ans ; et pourtant s'y entretint belle; car elle avoit esté de» belles femmes en son temps, et avoit faict valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à niaryer, et roaryée , et vefve , ce disoit-oo.

Voyiàdeux terribles humeurs de femmes! il falloîtbien qu'elles eussent de la chaleur. Aussy ay-je ouy dire aux bons et experts foorniers : qu'un vieux four est plus ayséà s'esehauffer beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschaufrê, il en garde mieux sa chaleur et faict meilleur pain.

Je ne sçay quels appétits savoureux y peuvent prendre leurs chalans et amoureui; mais j'ay veu beaucoup de gallans et braves gentilshommes aussy affectionnés à ramour des vieilles, voyre plus que des jeunes; et si me disoit -on que c'estoit pour en tirer des commodités. Aucuns en ay-je veu aussy qui les aymoient d'une très-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, si*non de leur corps; ainsy que nous avons veu autresfbis un très - grand prince souverain ^ qui aymoit si ardemment une grande dame veufve aagée, qu'il quittoit sa femme et tontes autres, tant belles hissent -elles et jeunes, pour coucher avecques elle. Mais en cela il avoit raison, car cVstoit une des belles et aymables dames que l'on enst sceu veoyr; et son hyver valoit plus certes que les printemps, estes et automnes des autres. Ceux qui ont practiqué les courtisanes d'Italie, aucuns a-on veu et voiton choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil ,

■ FarVatio venereo.

* Henri 11 , qui préférait à la reine sa femnie, qui é(ail jeune, la duchesse de Valentinois déjà vieille, et qui avait été la maîtresse du roi son père.

I tant au corps qu'en l'esprit. Voyià pourquoy ceste gentille Cleopalre, ayant esté mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement, s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Gsesar et Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encor jeunette fillette, et ne scavoit encore bien que c'estoit de son monde ny de son meslier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la vigueur de son entendement et de son aage , comme elle fit. Aussy, pour en parler au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour à aucuns, à d'autres la maturité d'un âge, d'un bon esprit et longue expérience et d'un beau parler, de longue main practiqués, servent beaucoup pour les suborner.

Un double y a-il, que j'ay demandé antresfois à des médecins, d'un qui disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puisqu'en sa vieil n'avoitcognu ny touché vieille, sur cest aphorisme des médecins qui disent :fetulam non cognoçi ^ avecques d'autres quolibets. Certes, ces médecins m'ont dicC un proverbe ancien qui disoit « qu'en vieille «grange Ton bat bien, mais de vieux fléaux on «n'eu fait rien de bon.» Aussy d'autres di.sent : ail n'en chaut quel aage la beste ait, mais «qu'elle porte.» Et aussy que par expérience ils ont cognu des vieilles si ardentes et chaudasses, que, venant à habiter avecques un jeune homme, elles en tirent ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent et sucent tant qu'il a de substance ou de suc dans le corps, afin de se humecter mieux : je dis celles qui, pour l'amour de l'aage , sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesdicts médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse à leur demjinder.

— J'ay veu une vieille vefve, dame grande, qui mit sur les dents, en moins de quatre ans , son troisiesme mary et un jeune gentilhomme qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par assassinat ny poison, mais par atténuation et alambi quement de leur substance. El, â veoyr ceste dame , on n'eust jamais pensé qu'elle eust faict le coup; car elle faisoit devant les gens plus

' Je n*ai point connu de vieille.

QUATRIËSME

de la dévote, de la marmiteuse et de Tliypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre sa chemise devant ses femmes, de peur de la veoy r nue, ny pisser devant elles : mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, elle faisoit ces difficultés à ses femmes et point aux hommes et à ses gallans.

Mais quoy, est-il plus deffensible et aussy plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il y en a eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou deux , ou trois ? Gomme certes j'en ay c(^nu aucunes continentes et loyales jusques-là?Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le monde : qu'elle ne metloit aucune différence entre une dame qui avoit eu plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avecques son mary, si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant à la sensualité et «sciveté, il n'y a pas de différence d'un double ; et en cela practiquent le refrain espaignol, qui dit que algunas mugeres son de natura de angttilas en reiener, y de lobas en eœcoger; e'est-à-dire, a de nature des anguilles c à retenir, et Jdes louves à choisir ; » car l'anguille est fort glissante et mal tenable, et la louve choisit lousjours le loup le plus laid.

— Il m'advint une fois à la cour, comme j ay dict ailleurs, qu'unedame assezgrande, qui avoit esté maryée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avecques son beau -frère , et que je devinasse avecques qui ; et me le disoit naifvement sans y songer malice; et rooy, un peo maKeiensement , et riant pourtant , je luy respondis : « Et qui diable serait le devin «qui le pourrait deviner? Vous avez esté «maryée quatre fois : je laisse à penser au « monde la qualité des beaux-freres que vous «pouvez avoir.» Alors elle me respondil,et répliqua : «Yons y songez en mal, » et me nomma lé beau-frere; « C'est bien parlé, luy re- «pliqoay-je, cela; mais non comme vous «parliez.»

— H y eut jadis à Rome ^ une dame qui

1 Environ l'an 400 de Tère chrétienne. Saint Jérôme vit les funérailles de la femme , et c*est lui qui rapporte ' le fait en question. EpisLXCI ad Ageruchiam, de Monogamid,

DISCOtJRS.

avoit eu vingt-deux marys l'un après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingtune femmes. Dont ils s'adviserent tous deux, pour faire un bon concert , de se ^emaryer ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme : en quoy le mary fut tellement estimé et honnoré dans Rome de tout le peuple, d'une si belle victoire, que, comme victorieux, il fut mené et pourmené en un char triomphant , couronné de lauriers, et la palme en main. Quelle victoire, et quel triomphe !

— Du temps du roy Henry, en sa cour fut le seigneur de Barbazan , dict Sainct-AmanU qui se marya par trois fois Tune après l'autre. Sa troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame de Lorraine, qui, plus brave que les deux premières, eut raison d'elles , car il mourut soubs elle; et, ainsy qu'on le plaignoil à la cour, et qu'elle de mesmes se desconfortoil outrageusement de sa perte, M. de Montpesat, qui disoit très-bien le mot, alla rencontrer : qu'au lieu de la plaindre, on la debvoit exalter et louer beaucoup de sa victoire qu'elle avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si fort et envitaillé, qu'il avoit faict mourir ses deux premières femmes de force de le leur faire; et ceste-cy, qui ne s'estoit rendue au combat, mais demeurée victorieuse, debvoit eslre louée et admirée par la cour, pour si belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce elle-mesme s'en debvoit tenir très-glorieuse. Quelle gloire !

— J'ay ouy tenir cesle mesme maxime decydevant d'un seigneur de France: qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui avoit eu (|uatre ou cinq marys, et une pulain qui a eu trois ou quatre serviteurs l'un après l'autre; si-non que l'une se colore par le maryage, et l'autre point. Aussy un gallant homme que je sçay , ayant espousé une femme qui avoit esté maryée trois fois, il y eut quelqu'un que Je sçay, qui disoit bien : « il a espousé, «dit-il, enfin une putain sortant du bordeaude «réputation. » Ma foy, telles femmes qui .se remaryent ressemblent les chirui^iens avares, lesquels ne veulent tout à coup resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guerison et en gaigner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussy , ce disoit une : « U

DES DAMES GALLANTES.

X n'est beau de s'arres(er au beau mitan de la «carrière; mais il la Faut acheva, et aller jus- «ques au bout. »

Je m'estonne que ces Femmes , qui sont si chaudes et promptes à se maryer , et mesmes si surannées, n'usent pour leur honneur de quelques remèdes reFrigeratifis et potions tempérées, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aydent du tout de leur contraire. J'ay veu et leu an petit livret d'autresfois, en italien, sot pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la luxure , et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne conseille point aux ftmmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop Fascheuse subjection. Voyià pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestales; et les dames d'Athènes s'en servoient aussy durant les Festes de la déesse Gerès, dites Themophoria ^ , pour se refroidir et oster tout appétit chaud de l'amour; et par ce vouloient célébrer ceste Feste en plus grande chasteté, qu'estoit des paillasses de feuilles d'arbre dict agnus castus. Mais pensez que durant la Feste elles se cbastroient de ceste façon , et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent.

J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande, honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers qui la vcnoient veoyr, par grande speciauté; et leur en disoit la propriété; mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que Femme ou dame en ait encor osé cueillir une seule branche, ny Faict pas seulement un petit recoin de paillasse , non pas mesmes la dame propriétaire de l'arbre et du lieu, qui en eust pu disposer comme il luy eust pieu. Ce Fust esté aussy dommage, car son mary ne s'en Fust pas mieux trouvé : aussy qu'elle valoit bien qu'on la laissast se régler au cours de la nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussy qu'elle a Faict une très-belle lignée, 9

Et, pour dire vray, il Faut laisser et ordonner telles receptes austères et Froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encor qu'elles jeusnent

^ Brantôme a en Tue un passafje de Pline, 1. 24, cb. 9.

I et macèrent leurs corps, si sont-elles souvent assaillies , les pauvrettes , des tentations de la chair; et si elles avoient liberté, au moins aucunes, elles se voudroient raffraischir comme les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent , ainsy qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allegueray un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller au monastère un sien sn^y 9 gentilhomme François , la vint veoyr pour luy dire adieu puisqu'elle s'en alloit eslre recluse; et avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit : ÎFate dungue presto; ch'adesso mi verranno cercar per far mi monaca, e menare al monasteno ^ Pensez qu'elle voulut Faire ce coup pour prendre sa dernière main , et dire : Tandem hoec olim meminissejuipabit; c'est-à-dire : a encor «me fait-il grand bien de m'en ressouvenir «pour la dernière fois. » Quelle repentance et quelle ^rade de religion! et quand une fois elles y^t esté proFesses, au moins les belles, je dis aucunes , je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçaveot y remédier, ou par dispenses et par pleines libertés qu'elles prennent d'elles-mesmes ; car on ne les traicle icy comme les Romains le temps passé traictoient cruellement leurs vestales quand elles avoient ForFaict; ce qui estoit une chose horrible et abominable : aussy estoient-ils payens, et pleins d'horreurs et de cruautés. Nous autres chrestiens, qui ensuivons la douceur de nostre Christ, debvons estre bénins comme luy; et comme il nous pardonne, il Faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit la Façon de laquelle ils les traictoient ; mais je la laisse au bout de la plume.

Or laissons ces pauvres recluses, que, ma foy, quand elles sont là une fois renFermées, elles endurent assez de mal; ainsy que dit une fois une dame d'Espaigne, voyant mettre en religion une fort belle et honneste damoiselle : O tristeziUa, y en que pecasteis , que tan presto vienesà pemtencia,y seys metidaensepultura vivat c'est-à-dire : « O pauvre misérable, en qnoy «avez- vous tant péché, que si prestement vous

* « Dépéchez-Yous donc , car on Ta me venir chercher pour me faire religieuse , et m'emmener ao couvent. »

QUATRIESME DISCOURS

«Tenez à pénitence , et estes mise toute vive en «sépulture! » Et voyant que les religieuses luy faisoient toutes les bonnes chères , recueils et honneurs du monde, elle dit : que todo le Itedia y hasta el encienso de la yglesia; c'està-dire , « que tout luy puoit Jusqu' à Tencens « de Teglise. »

Sur ces vœux virginaux Heliogabale en fit une loy : qu'aucune vierge romaine , voire vestalle, ne fust obligée à virginité, disant que les femmes estoient trop imbéciles de sexe pour s'obliger à ce qu'elles ne pourroient garantir. Et, par ce , ceux qui ont introduict des bospitaux pour y nourrir , eslever et maryer des pauvres filles , ont faict une œuvre fort charitable, tant pour leur faire sentir le doux fruit du maryage , que pour les destourner de paillardise. Ainsy Panurge, dans Rabelais , despendit force argent du sien pour faire de ces maryages , et mesmes des vieilles laydes, car il y falloit bien enforcer plus d'ai^ent que pour des belles.

— Une question y a-il que je voudrois qui me fbst dissolue en toute vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont faict le voyage; à sçavoir , quand elles sont remaryées , comment elles se comportent à Tendroict de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime : que les dernières amytiés et inimytiés font oublier les premières; aussy les secondes nopces ensevelissent les premières. Sur quoy j'allegueray un exemple plaisant, mais non de grand lieu ny notable. Non pourtant qu'il doibve estre fort authorisable , si est-ce qu'on dit que , soubs un lieu obscur et vil , encor la sapieoce et science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eu , et comment elle s'en estoit trouvée; elle, faisant sa petite révérence à la pitaade, luy respondit de sang-froid : ce Je «vous diray, madame, j'ay eu deux marys, «grâce à Dieu. L'un s'appelloit Guillaume, qui « estoit le premier; et le second s'appelloit Golas. « Guillaume estoit bon homme , ay^ de moyens , «el me traictoit fort bien; mais Dieu pardonne «à Golas, car Golas me le faisoit byen. d Mais elle disoit tout à trac ce qui se commance par f., sans le desguiser ou farder comme je le desguise. Voyez , s'il vous plaist , comme ceste ma-

raude prioit Dieu pour Tame du trespassé bon compaignon et fort ribaud, et, s'il vous plaist, sur quel subject : qu'il la repassoit si bien ; et du premier, mente ^ Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes et revolantes; car , puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand poinct; et, pour ce, qui le joue le mieux est le plus aymé. Et volontiers croyent que le second doibve faire rage; mais bien souvent aucunes sont trompées, car ils ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment qu'elles y pensoient trouver; ou bien à d'aucunes , s'il y en a , il est si chetif , usé et gasté, flasque , foulé , lasche et fripé , qu'on se repent d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne veux alléguer. Nous lisons dans Plutarche, que Gleomènes ayant espouséla belle Agiatis , femme d'Agis, après qu'il fut mort, d'autant qu'elle estoit extresme en beauté, en devint fort amoureux. Il cognoissoit en elle la grande tristesse qu'elle demenoit pour son mary premier. U en eut si grande compassion qu'il luy sceut fort gré de l'amour qu'elle portoit à son premier mary , et de l'aymable souvenance qu'elle avoit de luy. De manière que bien souvent il l'en metloit luy-mesme en propos, luy demandant plusieurs choses et particularités et plaisirs qui s'estoient passés entre eux. Il ne la garda pas long-temps, car elle mourut, dont il en porta un regret extresme. Plusieurs tels marys en font de mesmes en telles femmes remaryées.

Il est temps, ce me semble, de feire fin ou jamais non.

— D'autres dames y a-il qui disent qu'elles aymentmieux leurs derniers marys de beaucoup que les premiers: «D'autant, m'ont-elles dict « aucunes , que les premiers que nous espousons, «le plus souvent nous les prenons par le com- « mandement de nos roys et reynes maistresses, « par la contraincte de nos pères et mères , pa- «rents, tuteurs, non par la volonté pure de « nous autres : au lieu qu'en nos viduités , comme «très-bien émancipées, nous en faisons telle «eslection qu'il nous plaist, et ne les prenons «que pour nos beaux et bons plaisirs , et par « amourettes , et à nostre gentil contentement. » Gertainement il peut y avoir de la raison , si ce

1 Hien.

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