‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 63 sur 119 · D^B DAMES · texte numérisé non relu

D^B DAMES

n'esioit que bien souveot ilesamours quisaccQ/nnumceni par emneawp se finissent par couteaux, ce dit un vieux proverbe, ainsy que tous les jours nous en voyons les experien* ces et exemples d'aucunes qui , pensans estre bien traictéesde leurs hommes, qu'elles a voient tirés aucuns de la justice et du gibet, de la pauvreté de la cbetiverie du bordeau,et eslevés,les battoient, rossoient , les iraictoient fort mal , et bien souvent leur ostoient la vie ; dont en cela c'estoit juste punition divine , pour avoir esté par trop ingrattes à leurs premiers marys , qui leur estoient par trop bons , et en disoient pis que pendre. Et pe ressembloient pas une que j'ay ouy raconter, laquelle la pren^ierenuict de ses nopces, ainsy que son mary la commançoit h assaillir, elle se mit à pleurer eti souspirer bien fort , si bien que tout à un coup elle fesoit deux choses fort contraires, Thiver et Testé. Son mary li)y demandoît ce qu'elle avoit à s'attrister , et 8'il ne s'acquitfoit pas bien de son debvoir. Elle Itty resppndit : «Helas prou I mais je me res»> csouvieos de mon niary , qui m'avoit tant priée «^ repriée de ne me remaryer jamais après sa • mort , et que j'eusse souvenance et pitié de «ses petits enfants, Helas I je voy bien qoe j'en «Miray encor tant de vous. Hél que feray-je ? «je cref que s'il me peut veoyr du lieu où il est «maintenant 9 il me maudit bien. s Quelle humeur, 4e o'avoyr poiat songé à telles considérations , ny avoir esté sage , si-non aprte le coup ! Mais le mary l'ayant appaisée et iàict souvent passer ceste fantaisie par le trou du milieu , le lendemain matin , ouvrant la fenestre de la diambre , envoya dehors toute la meiQoire dtt mary premier; car, ce disoit un proverbe ancien , que femme qui enterre un mary ns $e soude plus d'en enterrer un autre ; et aussy un autre qui dit : Plus de mine en une femme perdant son mary» que d^ melanoolie*

— J'ay cogna une autre vefve , grande dame , bien contraire à ceate-ey , qui ne pleura ainsy { car , la première nuict et sfioondedeses nopces, elle se eoiûoignît teltement avecques son mary second, qu'ils enfoncèrent et rompirent le chaslit, eooor qu'elle eust une espèce de cancer à un tetin; et, nonobstant son mal, ne laissa d'un seul poinct son amoureux plaisir , l'entretenant par amprès souvent de la sottise et inbabiUeté

^ALLANTES.

de son premier mary. Aussy , & ce que j'ay opy dire à aucuns et aucunes , c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes , qu'elles les entretiennent de la vertu et valleur de leurs premiers marys, comme estants jaloux des pauvres trespassés , qui y songent autant comme de revenir en ce monde : d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en a-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles, ainsi que fit Gleomènes ; mais, comme se sentans fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les interrogent de leurs forces et vigueurs en ces doucescharges; comme j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles , pour leur faire trouver meilleur, leur font à croire que les autres n'estoient qu'apprentis, dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le contraire , et que les premiers fè* soient rage , afin de fiiire efforcer les dernière à faire les asnes desbastés.

Telles femmes vefves seroient bonnes à l'isle de Scio , la plus belle isle et gentille et plaît santé du Levant, jadis possédée des Genevois S et despuis trente -cinq ans ^ usurpée par lei Turcs , dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestienté. En ceste isle doncques , comme je tiens d'aucuns marchands genevois , la coustume est que, si une femme veut demeurer en viduité , sans aucun propos de se remaryer, le seigneur la contraint de payer un certain prix d'argent, qu'ils appellent argomo^ nialico, qui vaut autant dire (sauf riionneor des dames) c. reposé et inutile. De mesœe à Sparte , ce dit Plutarque , en la vie de iisander, estoit peine establie contre ceux qui ne se maryoient point, ou qui se maryoient trop tard, on qui se maryoient mal. Je leur ay demandé à au* cuns de ceste isle de Scio sur quoy ceste oons* tume pouvoit estre fbndée : ils me respondirent; que pour tousjours mieux repeupler Fisle. Je voua asseure que nostre France ne demeurera âooc* ques indeserte ny iniertille par faute de nos vefves qui ne se remaryent point ; car je penae qu'il yen a plus quise remaryent que d'antres , et par ce ne payeront de tribut du c îmiUle et reposé. Que si ce n'est pour maryage , pour le

^ Génois.

* L'Ile de Ghio fut conquise ptr les Tares l'an 156& AîMl fitanlômt éortTsU CMi aii leoi.

QUATRIESME DISCOURS

moinft autrement qu'ils le Font (ra vaiiler et fructifier, comme jVspere de dire. Non plus ne paye- Tont aussy aucunes de nos filles de France que relies deScio, lesquelles, soit des champsou de la ville, si elles laissent perdre leur pucellage avant qu'estre maryées, et qu'elles veuillent continuer le mestier , sont tenues de bailler pour une Fois un ducat ( dont c'est un très-bon marché pour faire cela toute leur vie) au capitaine du guet de la nnict , afin de le pouvoir Faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger ; et en cela gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son estât.

Ces dames et filles de ceste isle sont bien contraires à celles de jadis de leur mesme isle , lesquelles, à ce que dit Plutarche en ses Opuscules, furent si chastes l'espace de sept cents ans, qu'il ne fut jamais mémoire qu'il y eust eu femme maryée qui eust commis adultère, ou fille qui , hors du maryage, eust esté dépucelée. Miracle incroyable! Croyez qu'aujourd'buy elles ont bien changé.

—Il ne Fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions tendantes à la paillardise ; comme le temps passé nous lisons de la coqstumc de Tisle de Cypre , qu'on dit que la bonne dame Venus, patronne de là , introduisit une loy : que les filles de là , Falloit qu'elles allassent se pourmenans le long des rivages , costes et orées de la mer , pour gaigoer leur maryage par la libéralité de leurs corps aux mariniers, passans et navigeans, qui descendoient exprès , voyre bien souvent se destournoient de leur chemin droict de la boussoUe pour prendre la terre , et là , prenans leurs petits rafraischissemens avecques elles, les payoient très-bien , et puis s'en alloient, les uns à regret pour laisser telles beautés ; et par ainsy ces belles filles gaignoient leurs maryages, qui plus qui moins , qui bas qui haut , qui grand qui petit, selon les beautés , qualités et tentations des fillaudes.

— ^Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont point se pourmener, s'exposer ainsy aux vents, aux pluyes, aux froids , au soleil , aux chaleurs , car la peine est trop laborieuse et trop dure pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures , mais elles se font venir trouver soubs de riches pavillons et dans de pompeuses courtines, et là

tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs amoureux , sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisanncs de Rome qui en payent , mais de plus grandes qu'elles. Si bien qn'à aucunes, la pluspart du temps, leurs pères, mères et Frères n'ont pas grande peine de chercher argent ny leur en donner pour les maryer ; ains, au contraire , bien souvent aucunes y a-il qui en baillent aux leurs, et les advancent en biens et charges , en grades et dignités , ainsy que j'en ay veu plusieurs. Aussy Lyrurgus ordonna: que les filles vierges fussent maryées sans douayre d'argent , à ce que les hommes les espousassent pour leurs vertus , non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce , qu'aux bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement toutes nues avecques les garçons, voyre luttoient en belle place marchande ; ce qui se faisoit pourtant avecques toute bonnesteté , dit l'histoire : c'est à sçavoir , et quelle honnesteté en tel estât estoit-ce, les belles filles veoyr publiquement ?D'honneste té n'y en a voitil point, mais ouy bien un plaisir pour la veue, et mesmes en leur mouvement de corps à danser, et encor plus à lutter : et puis quand ils venoient à tomber Tun sur l'autre , et comme dit le latin , illa sub , ille super, et ille sub , illa super, c'est-à-dire ,< elle dessoubs, luy 8 dessus , et elle dessus , luy dessoubs. » El comment me pourroit-on desguiser cela , qu'il y eust là toute honnesteté ? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast , et que , se Fesant là en public et de jgur les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats et camisades .s'en ensuyvissent. Tout cela se pouvoit Faire sans aucun double , veu que ledict Lycurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos d'emprunter les Femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse : et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa Femme belle et jeune à un gallant jeune homme qu'il choisissoit ; mais il vouloit qu'il Fust permis à la Femme de choisir pour secours le plus proche parent de son mary , tel qu'il luy playroit , pour se coupler avecques luy , à ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer Fussent au moins du sang et de la race mesme du mary. Les JuiFs avoient ceste loy de la belle-sœur au beau-Frere ; mais nostre loy chrestieone a tout babillé cela , encor que nos-

DES DAMES GALLANTES.

tre saincC Père en aye baillé plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons. En Espaigne cela s'y pratique fort , mais par dispense.

-~0r, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons , d'aucunes autres vefves, et puis nous ferons la fin. Il y a une autre espèce de vefves dont il y en a qui ne se remaryent point , mais fuyent le maryage comme peste : ainsy que me dit une, et de grande maison, et bien spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encor son vœu au dieu Hymenée, elle me respondit : « Par voslre foy , cseroit-il pas fat et malhabile le forçat ou Tesaclave, après avoir longuement tiré à la rame, «attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa a liberté, s'il s'en ailoit de son bon gré encor «s'assujettir soubs les loix d'un outrageux corusaire? Pareillement moy, après avoir assez esté «soubs l'esclavage d'unmary, en entreprendre «un autre, que meriterois-je, puisque d'ailleurs, « sans aucun hasard, je me puis donner du bon «temps? Et une autre dame grande, et ma parente ( car je ne veux prendre le Turc ) , luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler! «Nenny, me respondit-elle , mon « cousin , mais bien de conjouyr : » faisant une allusion sur ce mot de conjouyr^ comme voulant dire qu'elle vouloit bien faire à son c.jouyr d'autre chose qu'à un second mary , suivant le proverbe ancien , qui dit qu'iY vaut mieux vo- 1er en amour qu'en maryage: aussy que les femmes sont hostesses par-tout. Bon celuy-là pour un vieux mot I car elles reçoivent et sont reines partout ; je dis les belles.

— J'ai ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme qui vouloit tenter le guet pour la pourchasser, et-luy demandant si elle ne vouloit point un mary: «Hà! «dit-elle, ne me parlez point de mary , je n'en «auray jamais plus : mais avoir amy , je ne dis «pas.^Permettez doncques, madame, que je «sois cest amy, puisque mary je ne puis estre. » Elle luy répliqua : «Servez bien, et persévérez ; «possible le serez- vous.»

Une belle et honneste vefve, de l'aagede trente ans, voulant gaudir un jour avecques un honneste gentilhomme , ou , pour mieux parler , le voulant attirer à l'amour, ainsy qu'elle vouloit monter un jour à cheval, et ayant pris le devant de son manteau qui s'étoit accroché à quelque

chose et l'avoit un peu deschiré , elle luy dit : « Voilà ce que vous m'avez faict , un tel ; vous « m'avez essarté mon devant. » — « J'en serois « bien marry , dit le gentilhomme, ny de luy « avoir faict du mal , car il est trop jolly et « trop beau. » — « Qu'en sçavez-vous, dit-elle? « vous ne l'avez pas veu. > — « Eh ! voulez- « vous nier , répliqua le gentilhomme, que je « ne l'aye veu cent fois quand vous estiez pe- « tite garce, que je vousretroussoiset le voyois « à mon ayse, comme il me plaisoit ?» — « Ah ! « dit-elle , il estoit alors un jeune adolescent « et sbarbat , qui ne sçavoit encor que c'estoit « de son monde. A st'heure qu'il a mis barbe, « il est irrecognoissable et vous le mesconnois- « triez. 9 — « Il est pourtant , répliqua encor « le gentilhomme, en mesme lieu qu'il estoit « lors, et n'a point changé place. Je crois que je « le trouverois en le mesme endroict. »— « Oui, « dit-elle, il est là mesmes,bien que mou mary « l'ait assez remué et démené , plus que ne fit c jamais Diogenesson tonneau. » — « Oui, dit « le gentilhomme, mais à st'heure et que peut- « il faire sans mouvement? » — « Tout ainsy, « dit la dame, qu'un horeloge qui n'est point « monté. » — « Donnez-vous garde doncques , « dit le gentilhomme, qu'il ne vous advienne « comme aux horeloges que vous alléguez, « que s'ils ne sont montés et continuent de ne « Testre, leurs ressorts se rouillent par cesse « de temps, et puis ne vallept plus rien, d — « Toutes comparaisons, dit la dame, ne sont « pas en tout semblables, car les ressorts de « rhoreloge que vous pensez ne sont point sub- « jects à aucune rouille, et sont tousjours bons, « ou montés ou à monter, à tel temps qu'il « pourra arriver. » — « Ah ! pleust à Dieu , re- « pliqua le gentilhomme , quand ce temps et « ceste heure de le monter arrivera, que j'en « puisse estre le monteur ou l'horelogeur I » — « Lorsque le jour et feste en viendra , dit la « dame, nous ne la chaumerons pas, et en fe- « rons un jour ouvrier. Et Dieu garde mal cel- « luy que je n'ayme pas tant que vous. > Et sur ces petits mots traversés et piquants jusques au cœur, la dame monta à cheval, après avoir baisé le gentilhomme d'un bon cœur, et dit: « Adieu, jusqu'au revoiretà la bonne bouche ! » Mais le malheur voulut que ceste honneste dame mourut dans six sepmaines, dont il cuida mou-

QUATRIESME

rir de destresse; car ces mots piquans, avecques d'autres d'au paradvant, Ta voient mis eu tel espoir qu'il s'assuroit l'avoir gaignée, comme de vray ellel'estoit. Que maudicte soit la maie destinée de sa mort, car c'estoit Tune des belles et faonoestes femmes qu'on eust sceu veoyr et qui valloit un péché véniel et mortel.

Une autre belle jeune dame vefve , Iny ayant esté demandé par un bonneste gentilhomme, si ellefesoitcaresmeet nemangeoit point de chair en Façon du monde : « Mon ! dit-elle. » — « Si c ai-je veu , dit le gentilhomme, que vous n'en « Pesiez point d'escrupule et que en mangiez en oceste saison aussy bien comme en l'autre, et • crue et cuite.» — «C'estoit du temps de mon c mari , dit-elle , cela ! mais ma viduité m'a re- < formée et réglé mon vivre. » — <t Donnezc vous garde,dit le gentilhomme, de jeusner tant, a car volontiers ceux qui se laissent aller au jeusne c et à la faim,après,quand l'appetit leur en prend, «ils ont les boyaux «i estroicts et resserrés qu'il «leur en arrive de l'inconvénient.» — a Geluy, «dit-elle, que voulez dire de moy n'est point si «estroict ny affamé que, quand l'appetit m'en «viendra , je ne le rassasie temprement. »

— J'ay cognu une grande dame qui , durant qu'elle estoit fille et maryée, on ne parloit que de son embonpoint. Elle vint à perdre son mary, et en faire un regret si extresme qu'elle en devint seiche comme bois ^ Pourtant ne délaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs , jusqu'à emprunter l'ayde d'un sien secrétaire et d'autres, voyre de son cuisinier, ce disoit-on ; mais pour cela ne recouvra son embonpoint , encor que ledict cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble , la debvoit rendre grasse. Et ainsy en prenoit et de l'un et de l'autre de ses valets, faisant avecques cela la plus prude et la plus chaste femme de la cour, n'ayant que la vertu en la bouche , et mal disante de toutes les autres femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit ceste grande dame de Dauphiné, dans les Cent nouvelles de la reyne de Navarre , qui fut trouvée couchée sur belle herbe avecques son palefirenier ou mulletier dessus elle, par un gentilhomme qui en estoit

* Ce fut â elle que Henri IV dit au bal, qu*eile avait employé le vert et le sec pour divertir la compa^jnie. li lui fit cette raillerie, dit Le Laboureur, parce que cette femme n^épargnait la réputation d'aucune dame.

amoureux à se perdre; mais par ainsy guérit aysement son mal d'amour.

J'ai ouy parler d'une fort belle femme dans Naples, qui eut ceste réputation d'avoir affaire avecques un More, le plus laid du monde, qui estoit son esclave et palefrenier. Mais son estrange avltaillement le fesoit aymer d'elle.

— J'ay leu dans un vieux roman deJefuznde ScUntré, qui est imprimé en lettres gothiques, que le feu roy Jehan le nourrit page. Par l'usance du tems passé les grands envoyoient leurs pages en message , comme on fait bien aujourd'huy; mais alors alloicnt par-tout et par pays à cheval : mesmes que j'ay ouy dire à nos pères qu'on les envoyoit bien souvent en petites embassades ; car, en depeschant un page avecques un cheval et une pièce d'argent, on en estoit quitte, et »itantespargné.Ge petit Jehan de Saintré (car ainsy l'appel loit-on long-temps) estoit fort aymé deson maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit , fut envoyé souvent porter de petits messages à sa sœur, qui estoit pour lors vefve (le livre ne dit pas de qui elle estoit vefve). Geste dameen devint amoureuse après plusieurs messages par luy faicts ; et un jour, le trouvant à propos et hors de compaignie,elle l'arraisonna, et se mit à luy demander s'il n'aymoit point aucune dame de la cour, et laquelle luy revenoit le mieux; ainsy qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première poincie ou attaque d'amour , comme j'ay veu practiquer. Ce petit Jehan de Saintré , qui n*avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour , luy dit que non encor. Elle luy en alla descouvrir plusieurs , et ce que luy en sembloit. « Encor motns , » respondit-il , après luy avoir presché des vertus et louanges de l'amour Car , aussy bien de ce temps vieux comme aujourd'huy,aucunes grandes dames y estoienl subjectes ; car le monde n'estoit pas fin comme il est ; et les plus fines tant mieux pour elles , qui en faisolent passer de belles aux roarys avecques leurs hypocrisies et naïvetés. Geste dame doncqucs , voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise , luy va dire qu'elle luy vouloit ly donner une maistresse qui Taymeroit bien ; mais qu'il la servist bien ; et luy fit promettre , avecques toutes les hontes du monde qu'il eut sur ce coup , surtout qu'il seroit secret. Enfin elle se

DES DAMES

déclara ) luy^et qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse ; car de ce temps ce mot de mcUstresse ne s'usoit. Ce jeune pa(;e fut fort estonné , pensant qu'elle se moquast ou le voulusl faire atlrapper ou le faire fouelter. Toutes fois elle luy monslra aussy tost tant de signes de feu et d embrase^lent d'amour , qu'il cognut que ce n'estoit pas moquerie; luy disant tousjours qu'elle le vpuloit dresser de sa main et te faire grand. Tant y a que leurs amours et jouyssances dgrere^t longuement , et estant page et hors de page, jusqu'à c^ qu'il luy fallut aller à un lointain voyage, qu'elle l'eqchargea à un gros et gras abbé. Et c'est le conte que vous voyez en les IVo^yell^ du monde adi^antareiuQ , d'mn valet de chambre de la reyne de Navarre^; Id oïl vous voyez Fabbé faire un affrpnt audict Jehan de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussy bientost après le rendit-il à ^. Tabbé par bop e^change, et au triple.Ce<:pate est triks-beau, et est pris de là où je vous dis.

Voyià comme ce n'est d'aujourd'buy que les daqaes ayqoent les pages, et mesmes quand ils sont maillés comme perdreaux. Quelles bumeMrs de femmes, qui veulent avoir des aipys prou , n^ais des marys point ! Elles font cela pour Tanioiir de la liberté , qui est uqe si douce chose; et leur senible que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis; car elles ont leur douaire irèsbeau , et le mesnagent ; ont les affaires de la maison en maniement ; plies touchent les deniers ; tout p^sse par leurs mains : au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont maistres* ses; font Tesleciion de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait.

Aucunes il y a, à qui leur fasche certes de ne rentre! en second maryage, pour ne perdre leurs grandeurs, dignités, biens, richesses, grades , bons et doux traitements , et par ce se contiennent : ainsy que j'ay eogau et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, lesquelles, de pepr de ne rencontrer à leur «ouhaitla grandeur première, et de perdre leurs nngs, n'ont jamais voulu sa maryer; mais ne

^ Le titre de ce li?re est |es Comptes (ou Contes ) du monde aduantureuXj par A. p. S. D. Il a été imprimé à Pans, chez Etienne Groulleau , en \655, iD*a^,etdivfrsei autres fbis depuis, tant i Paris qu'à Lyop.

GALUNTES-

laissent pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convenir en jouyssance ; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangn^ py leurs ta-^ bourets , ny leurs sièges et séances en la chambre des reyoes et ailleurs. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là P jouy r de la grandeur, de monter haut , et s'abaisser bas tout ensemble ? De leur en dire mot » ou leur en faire la remonstrance, n'en falloit point parler; autrement il y avoit plus de despits , plus de desmentis, 4c négatives , de contradictions et de vangeances,

— J'ay ouy raconter d'une dame vefve , et i'ay cognue , qui s'estoit faict longuement sei vir à un bonneste gentilhomme , sous preiej^te de maryage ; mais il pe se me^oit quUement en évidence, Une grande priocesse , sa maistresse, luy en voulut faire la rtprimapde. Elle, rusée et corrompue, luy respoqdit : «Gt quoy, maa dame 9 seroit-il deffendu de n'ayiper d'amour « honneste ? ce seroit par trop grande cruauté. » Et on scait que cest amour honneste s'appelloit un amour si bien lascif, et qomposé de confitures spermatiques ; comme certes sont toutes amours, qui naissent (outes pures, chastes et honnestes ; mais après se despucellent, et, par quelque certain attouchemeqt d'une pierre philosophale , se convertissent et se rendent des* honpestes et lubriques.

— Feu M. de Bussy , qui estoit Thomme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussy plaisamment, un jour à la cour, voyant une dame vefve, grande, qui continuoit tousjours le mestier d'amour ; «Et quoy, dit-il , a ceste jument va-elle encor à l'estallon P» Cala fut rapporté à la dame, qui luy en voulut mal mortel ; ce que M. de Bussy sceut : «Et bien , «dit-il , je sçay comme je fèray mon accord et «rabilleray cela. Diles-luy, je vous prie, que «je n'ay pas parlé ainsy; mais bien j'ay dict : «Geste poulire ^ va-elle encor an cheval ? Car a je sçay bien qu'elle n'est pas marrie de quoy a je la tiens pour dame de joye, mais pour a vieille; et lorsqu'elle s^ura que je I'ay nom* fiïn6epoultrei, qui est une jeune cavalle , elle « pensera que je l'aye çncor en estime d'une a jeune dame, d Par ainsy , la dame , ayant sceu

1 Sairant Rabelais, on appsllef(»iil^iv une jamentiM» encore saillie.

QUATRIESME

eeste ntisfaetion et t habUlcœent de parolles , I s'appaUa , et se regiic ea amytié avecques M. de Bussy ; doat bous en rismes bien. Toutesfois elle avoit beau faire, car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et reparée, qui, toute suragée qu'elle estoit, hamiissoit encor aui chevaux.

Geste dame ne ressemUoit pas.une autre dont j*ay ouy parler, laquelle , ayant esté bonne oompaigne en son premier temps , et se jettent fort sur Taage , se mi^ à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à feglise, et tant de jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair. aHelasI dit-elle, ils me sont tous passés ; » proferant ces' mots aussy piteusement que jamais fit Milo Cretoniates, ce fort et puissant lutteur, lequel un jour estant descendu dansTarene, ou le champ des lutteurs, pour y veoyr Tesbat seulement , car il estoit devenu fort vieux , il y en eut un de la trouppe qui luy vient dire sll ne vouloit point foire encor un coup du vieux temps. Luy , se rebrtssant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfli et muscles , il dit seulement : cHelasI ils sont morts.» Si ceste fomme en eust foict de mesmes et se fost retroussée , le traict estoit pareil k celuy de Milo ; mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast.

Un autre pareil traict et mot au précèdent de M. de Bussy fit un gentilhomme que je sçay. Venant à la cour , d*oà il avoit esté absent six mois, il vit une dame qui alloit à Tacaderaie , qui estoit lors introduite à la cour par le feu roy : • Gomment , dit-il , l'académie dure encor P con m'a voit dict qu'elle estoit abolie. — En c doubtez-vous , luy respondit un , si elle y va P f Son magister luy apprend la philosophie, qui f parle et traicte du mouvement perpétuel.» Et de vray, quelque rongement de teste se donnent les philosophes pour trouver le mouvement perpétuel, il n'y en a point de plus certain que eeluy que Venus apprend en son escole.

— Une. dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre, à laquelle on louoil fort ses beautés, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, qu'elle ne remuoit nullement. «Penseï, (

DISGODRS.

ir«

f dit-elle , que toute sa euMsité est I mettre son « mouvement au reste de son corps , et nMsmee «à celuy du mitaii, sans le renvoyer à ses «yeux.»

Or , si je voulois mettre par escrit et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce subject , je n'aurois jamais foict. Et d'autant que j'ay d'autres pas à faire, je m'en désiste , et concluray avecques Bocace, cy-dessus allégué: que, et 01tes,et maryées, et vefves, au moins la plus grand part, tendent toutes 1 l'amour. Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs , ny de villes , car telle n'a point esté mon intention d'en escrire , mais des grandes, pour lesquelles ma plume vole. Toutesfois , si au vray on me demandoit mon opinion , je dirois volontiers : qu'il n'y a que les maryées, tout hasard et danger des marys A part , pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence ; car les marys les eschauflent tant y que, comme une fournaise qui est souvent bien embrasée et atisée, elles ne demandent que de la matière, de Teau et du bois et charbon pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussy qui se veut bien servir de la lampe, il y Faut mettre souvent de Thuile; mais aussy garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux où les babilles bien souvent y sont attrappés !

Toutesfois il y faut aller plus- sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme ce grand roy Henry, lequel, comme il estoit fort subject à l'amour et fort aussy respectueux aux dames, et discret, et par conséquent bien-aymé et receu d'elles, quand quelquesfois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy d'une autre dame qui Taltendoit, ainsy que je tiens de bon lieu, jamais il n'y alloit, etfust-ce en ses geler ries cachées de Sainct-Germain , Blois et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et galletas de ses chasteaux , qu'il n'eust son valet de chambre fovory, dict Griffon, qui portoit son espien devant luy avecques le flam • beau , et luy après , son grand manteau devant les yeux ou sa robbe de nuict , et son espée soubs les bras; et estant couché aveeques U dame, se fiiisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquesfois faisoit le guet et quelquesfois dormoii. Je vous laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y en aeu

DES DAMES GÂLLàNTES.

d'attrapés , et des roys et des grands pridces , tesmoing le duc de Flearance Alexandre de nostre temps ) , ce que les petits compaignons auprès de ce graud doibvent Faire. Mais il y a de certains présomptueux qui desdaignent tout; aussy sont-ils bien attrappés souvent.

— J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame qui luy a long-temps duré, allant un jour inopiné à ladicle dame , et à heure inopinée coucher avecques elle, vint à frapper i la porte rudement , ainsy qu'il debvoit et avoit pouvoir , car il estoit maistre. Elle , qui estoit pour lors accompaignée du sieur de Boonivet, n'osa pasdirele mot des courtisanes de Rome : Nonsipùo, a signora è accompagnata ^ Ce fut à s'adviser là où son gallant se cacherait pour plus grande seureté. Par cas, c'estoit en esté, où Ton avoit mis des branches et feuilles en la cheminée , ainsy qu'est la coustume de France. Par quoy elle luy conseilla et Tadvisa aussy tost de se jetter dans la cheminée , et se cacher dans ces feuillards tout en chemise, que bien le servit de quoy ce n'estoit en hyver. Après que le roy eut foict sa besogne a vecques la dame, voulut faire de l'eau ; et se levant , la vint faire dans la cheminée , par faute d'autre commodité ; dont il en eut si grande envye , qu'il en arrousa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jette unsilleaud'eau, caril l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de tous costés, voyreet sur le visage, parles yeux, par le nez, la bouche, et par-tout; possible en eschappa-il quelque goutte dans la gueule; Je

ous laisse à penser en quelle peine estoit ce {^ tililhomme, car il n'osoit se remuer, et qt lie patience et constance tout ensemble! Le ly, ayant faict, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière , et appella son serviteur dans son lict , l'eschaufTa de son feu , luy fit prendre chemise blanche. Ce ne fut pas sans rire, après la grande appréhension; car, s'il eust esté descouvert , et luy et elle estoient en trèsgrand danger. Geste dame est celle-là mesme laquelle , estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, et en voulant monstrer au roy le contraire , qui en concevoit quelque petite jalousie ,

'Cela De le peut, madame est eo compagnie.

elle luy disoit:cMais il est bon, sire, de «Bonnivet, qui pense estre beau; et tant plus cje luy dis qu'il l'est, tant plus il le croit ; et je a me moque de luy; et par aiasy j'en passe mon «temps, car il est fort plaisant et dit de trèsa bons mots; si bien qu'on ne sçauroit s>n «garder de rire quand on est près de luy, tant oil rencontre bien.» Elle vouloit par là monstrer au roy que sa conversation ordinaire qu'elle avoit avecques luy n'estoit point pour l'aymeret en jouir, ny pour fausser compaignie au roy. Ha ! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avecques quelques-uns ; elles en disent du mal , s'en moquent devant le monde , et derrière n'eu font pas ce beau semblant ; et cela s'appelle ruses et astuces d'amour.

— J'ay cognu une très-grande dame , laquelle , ayant veu un jour sa fille , qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de l'amour d'un gentilhomme dont son frère estoit estomaqué , entr'autres discours que la mère luy dit :aHé! ma fille, n'aymez plus acest homme là; il a si mauvaise grâce et faaçon ! il est si laid ! il ressemble à un vray pa- « tissier de village. » La fille s'en mit à rire et moquer , et applaudir au dire de sa mère , et l'advouer pour semblance de pâtissier de village ; mais qu'il eust un bonnet rouge , toutesfois elle l'aymoit. Mais , quelque temps après , qui fut environ six mois , elle le quitta pour en avoir un autre.

J'ay cognu plusieurs dames qui on dict pis que pendre des femmes qui aymoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de chambre et autres personnes basses , et detestoient devant le monde cest amour plus que poison ; et toutesfois elles s'y abandonnoient autant , ou plus, qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusques-là que, devant le monde, elles se courroucent contre eux , les menacent, les injurient ; mais derrière elles s'en accommodent gallamment. Ces femmes ont tant de ruses ! car, comme dit l'Espaignol, mucho sabe la zorra; pero sabe mas la dama enamorada; c'est-à-dire: «Le renard sçait beaucoup, « mais une dame amoureuse sçait bien davan- « tage.

Quoy que fist ceste dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle

OUATRIESME DISCOURS.

lant faire qu'il ne luy en restast quelque grain en trsle^ comme j'ay sceu; et sur quoy il me souvient , qu'une fois m'estant allé pourmenerà Ghambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du roy François, m'y reçut fort honnestement; car il nvoit dès ce temps là cognu les miens à la cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout ;etm'ayant mené à la chambre du roy, il memonstra un mot d'escrit au costé de la fenestre:<iTenez, dit-il, lisez cela, monsieur; «si vous n'avez veu de l'escriluredu rov mon a maistre , en voylà. » Et , l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot : « Toute femme varie. » J'avois avecques moy un fort honneste et habile gentilhomme de Perigord, mon amy, qui s'appelloitM. de Roche, qui médit soudain '.«Pensez «que quelques-unes de ces dames qu'il aymoit le « plus, et de la fidélité desquelles il s'asseuroit le «plus, il les avoit trouvées varier et luy faire « faux bons, et en elles avoit descouvert quelque «changement dont il n'estoit guieres content , «et, de despit, en avort escrit ce mof.« Le concierge qui nous ouyt dit :« C'est mon ! vrayment, « ne vous en pensez pas mocquer : car , de tou- «tes celles que je luy ay jamais veues et cog- « nues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au «change plus que ses chiens de la meule à la «chasse du cerf; mais c'estoit avecques une «voix fort basse, car, s'il s'en fust apperçu , il « les eust bien relevées. » Voyez , s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs ; mais il faut qu'elles aillent au change, et que ce grand roy les avoit bien cognues et expérimentées pour telles , et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères, et de leurs libertés et viduités.

— ^J'ay cognu et ouy parler d'une dame, aymée si très- fort de son prince que, par grand amour qu'il luy porta, il là plongea jusqu'à la gorge dans toutes les sortes de faveurs , bienfaicts et grandeurs, si que son heur estoit incomparable à tout antre; et toutesfois elle estoit si fort amoureuse d'un seigneur, qu'elle ne le voulut jamais quitter. Et ainsy qu'il lui remonstroit que son prince les ruineroit tous deux : « C'est tout «un, dit-elle; si vous me quittez, je me ruî- «neray |M)ur vous ruiner ; et j'ayme mieux eslre

cappellée vostre concubine que maistressedece « prince. » Voyez quel caprice de Femme et quelle lascivelé aussy!

—J'en ay cognu une autre bien grande dame, vcf ve, qui en a faict de mesmes ; car, encor qu'elle fust quasy adorée d'un très-grand , si falloit-il avoir quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les heures du temps et demeurer en oisiveté ; car un seul ne peut pas en ces choses y vaquer ny fournir tousjours : au8sy que telle est la règle de Tamour: que la dame d'amour n'est pas pour un temps prefix, ny aussy pour une personne prefix ny seule arrestée. Je m'en rapporte à ceste dame des Cent nouvelles de la reyne de Navarre , qui avoit trois serviteurs au coup , et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort accortement entretenir.

La belle Agnès, aymée et adorée de Charles VII , fut soupçonnée de luy avoir faict une fille qu'il ne pensa estre sienne , et ne la voulut pas advouer. Aussy : telle la mère , telle fut la fille , ce disent nos chroniqueurs. Comme de mesmes fit Anne de Bouien , femme du roy Henry d'Angleterre , qu'il fit descapiter pour se contenter de luy et donner sur l'adultère; et Tavoit prise pour sa beauté , et Tadoroit.

J'ay cognu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps , se vinrent à raconter de leurs amours passés. Le gentilhomme, qui voulut faire du gallant, luy dit: «Et quoy! penseriez-vous «que vous seule fussiez de ce temps ma mais- « tresse? Vous seriez bien estonnée si, avecques «vous, j'en avois eu deux autres? «Elle luy respondit aussy tost:«Vous seriez bien plus «estonné si vous eussiez pensé estre le seul «mon serviteur, car j'en avois bien trois autres «pour reserve.» Voylà comment un bon navire veut avoir toujours deux ou trois ancres pour bien s'affermir.

Pour faire fin , vive l'amour pour les femmes ! et, comme j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très -belle et honneste dame qui habloit ^ un peu l'espaignol et l'entendoit très - bien , ce petit refrain escrit de sa propre main , car je la cognoissois très-

* Parlait , de l'ei^paGiiol hablar.

DES DAMteS GALLANTÉS.

bien: Hembra o dama sfn campagnero, esperanza sin trabajo, x navio sin timon, nunca pueden hazer cosa que sea buena; c'est-â-dire : « Jamais femme ou dame sans «compaignoQ) ny espérance sans travail, ny «navire sans gouvernail , ne pourroît faire ((Chose qui vaille.» Ce refrain peut estrebon et pour la femme et pour la vefve, et pour la fille; car Tune et f autre ne peuvent rien faire de bon sans la compaignie de rhomme;ny l'espérance que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attraper aysement, comme avecques un peu de peine et de travail , rudesse et rigueur. Toutesfois la femme et la vefve n'en donnent pas tant que ta fille , d'autant que Ton dit qu'il est plus aysé et focite de vaincre et abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle qui ne le fut jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celny qui n'a jamais esté faict ny tracé : et de ces deux comparaisons je m*en rapporte aux voyageurs et guerriers. Ainsy est-il des filles; car mesmes il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se maryer, ainsi vivre tousjours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «c'est ainsy, et telle est imon huiAeur, » disent-elles. Aussy que Gybellc, Junon, Venus, Thctis, Cerès et autres déesses du ciel, ont toutes mesprisé ce nom de vierge, fors Pallas,qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, faisant veoyrpar là que la virginité n*est qu'une opinion conceue en la cervelle. Aussy demandez à nos filles qui ne se maryent jamais, ou, si elles se maryent, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy elles ne se maryent. « Parce, disent-elles, que je ne le veux, cet telle est mon humeur et mon opinion, n

Nous en avons veu aux cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame fa régente avoit une fille belle et honneste, qui s'appelloitPoupincoort,qui ne se marya jamais, et mourut vierge de l'aage de soixante ai)s, conCime elle nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et pucelle en ragé de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de madame d'Angoulesme estant fille.

J'ai cognu une fille de trts-grand et haut lieu, de l'aage de soixante et dix ans, qui jamais ne s'est voulu maryer; mais pour cela ne laissoit faire l'amour. Et ceux qui Pont voulu exciîser pourquoy elle ne se maryoit pas , ils la disoîent impropre pour femme ny mary^d'aitantquelle n'avoit point de cas, sinon un petit trou par où elle pissoit. Dieu sçait ! elle en avoit bien trouvé un pour s'esbobir ailleurs. Quelle bonne ex use !

Madamôiselle de Gharansonnet de Savoye mourut à Tours dernièrement fille , et fut enterrée avecques son chappeau et son habit blanc virginal, trës-solemnellement, en grande pompe, solemnité et compaignie, en l'aage de quarante cinq ans ou plus : et ne faut point mettre en double si c'estoit à faute de party, car, estant l'une des belles et honnestes filles et sages de la cour, je luy en ay veu refuser de très-bons et très-grands.

Ma sœur de Bourdeille, qui est à la cour fille de la reyne, a refusé de mesmes de fort bons parfys, et jamais n'a voulu se maryer ny ne le fera, tant elle est résolue et opiniastre de vivre et mourir fille et bien aagée ; et s'est jusques icy laissée vaincre à ceste opinion, et à un bon aage.

Madamôiselle de Sertran, fille aussy de la reyne, et madamôiselle Surgie, restèrent aussy à la cour; aussy appelloit-ou ceste dernière la Minerve; et tant d'autres.

J'ay veu l'infante de Portugal , fille de la feue reyne Eleonor, en mesme resolution; et est morte fille et vierge en Taage de soixante ans ou plus. Ge n'estoit pas faute de grandeur, car elle estoit grande en tout; ny par faute de biens, car elle en avoit force, et mesmes en France, où M. le gênerai Gourgues a bien faict ses affaires; ny pour faute de dons de nature , car je l'ay veue à Lisbonne, en l'aage de quarante - cinq ans, une très -belle et agréable fille, de bonne grâce, de belle apparence, douce, agréable, et qui meritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesmes à nous autres François. Je le peux dire, pour avoir eu cest honneuf d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galleres du levant en ponant pour aller en Escosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lis*

OtJATltfË^ME DISCOURS.

oaimé quefqcies Joufs , la visita { et Tid tous les jours : elle le récent fort courtoisement et se pleut fort en sa compaigoie, et lui fit tout plein de beauî présents. Entre auti'es, elle luy bailla une chaisoe pour pptidre sa croii, toute de diamaiis et rubis, et perles grosses!, proprement et richement elabourée; et pouvoii valoif de quatre à cinq mille escus , et lui faisoit trois tours. Je croy qu'elle pou- ▼oit bien valoir cela , car il Tengageoit tousjours pour mille escus , ainsy qu'il fit une fois à jjondres, lorsque nous tournions d' Escosse; mais aussy tost en France il l'envoya desengager, car il Paymoit pour Tamonr de la dame de laquelle il estoit encapricié et fort pris. E( croy qu'elle ne Paymoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud virginal pour luy; cela s'appelle par maryage, car c'estoit une très sage et vertueuse princesse. Et si diray-je bien plus, que, sans les troubles qui commancerent en France, messieurs ses frères l'attiroient et l'y teùoîent. Il vouloit loy-mesme retourner avecques ses galleres et reprendre mesme route, et revoyr ceste princesse, et luy parler de nopces:et croy qu'il n'en fiist point esté escondnict , car il estoit d'aussy bonne maison qu'elle, et extraict de grands roys comme elle, et sur-tout l'un des beaux y des agréables, des honnestes et des meilleurs princes de la chrestienlé. Messieurs ses frères, principallement les deuiaisnés, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la barque , je vis un jour qu'il Teur en parlott, leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs : ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournastencor; et luy conseilloient de donner M , car Id pape en eust aussy tost donné la dispense de la croix : et, sans ces maudicts troubles, 11 y alloit et en fust sorly, à mon advis, à son honneur et contentement. Ladîc(e princesse l'aymoît fort , et m'en parla ' en très-bofme part , et le regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme es* prise, ainsy qu'il est ay se , en telles choses, à un homme un peu clairvoyant de le cognoistre.

— J'ay ouy dire une antre raison encor à une personne fort habille , je ne dis fille ou feinme, et possible l'avoit-elle experhnenté : pourquoy

aucunes filles sont si (arclivesdésemafyer. Elles disent que c'est propter mollitiem. Et ce mot moUities s'interprète : qu'elles sont si molles , c'est-à-dire tant amatrices d^elles-mesmfs et tant soucieuses de sedelicater et se plaire seules en elles-mesmes , ou bien avecques d'autres de leurs compaignes , à la mode lesbienne , et y prennent tel plaisir à part elles , qu'elles pensent et croyent fermement qu^avecques les hommes elles n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir : et , pour ce , se contentent-elles en leurs joyes et savoureux plaisirs, sans se soucier des hommes , lïy de leurs accointances , ny du maryage.

Ces fillesainsy vierges et pucelles fossent esié jadis à Rome Fort honnorées elfort privilégiées, josques-tâ que la justice n'avoit pouvoir sur elles â les sentencicr à la mort : si bien que nous lisons que , du temps du triumvirat , il y eut un sénateur romain parmy les proscrits , qui fut condamné à mourir, non luy seulement , mais toute sa lignée de luy procréée ; et estant sur l'eschafFaut représentée une sienne fille fort belle et gentille, d'aage pourtant non meure et encor trouvée pucelle , il fallut que le bourreau la despucelast et la desvirginast luy-mesme sur l'eschai^aut ; et puis ainsy pollue ïa repassa par le Cousteau. L'empereur Tibère se delectoit à faire ainsi desvirginer publiquement les belles filles et vierges, et puis les faire mourir : cruauté certes fort vilaine.

Les vestales de mesmes estoient très-honnorées et respectées , autant pour leur virginité que pour leur religion : car , si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs corps , elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré ; car on les enterroit toutes vives avecques des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus , romain , qui , ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient â pied en quelque part , il commanda à sa femme de descendre avecques ses enfants de son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient aussy telle authorité , que bien souveul ont-elles esté crues et entremetteuses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les chevalliers, quand quelquesfois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur Theodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens , envers le*

DES DAMES GALLANTES.

quel empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les remettre avecques leurs biens , rentes et facultés qu'elles avoient grandes , et telles , que tous les jours elles donnoient si grande quantité d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger, passant ou venant, de demander Taumosne , tant leur pie charité s'estendoit sur Us pauvres : et toutesfois Theodose ne les y voulut jamais remettre. Elles s'appelloient vestales, de ce mot de vesta, qui signifie Feu , It'quel a beau tourner, virer, mouvoir ^ flamber, jamais ne jette semence ny n'en reçoit : (le mesmes la vierge. Elles duroient trente ans ainsy vierges, au bout desquels se pouvoient maryer; desquelles peu sortans de là se trouvoient heureuses, ny plus ny moins que nos religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poète Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses d'aujourd'huy de Mons en Hainault , et de Remiremont en Lor« raine, qui se maryent. Aussy ce poéie Prudence les blasme Fort qu'elles alloient parmy la ville dans des coches Fort superbes , et ainsy si bien veslues aui amphitheastres veoyr les jeux des gladiateurs et combattans à outrance entre eux, et des bestes sauvages, comme prenans grand plaisir à veoyr ainsy les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie l'empereur d'abollir ces sanguinaires combats et si pitoyables spectacles. Ces vestales , certes , ne debvoient veoyr tels jeux : mais pouvoient-elles dire aussy : «Par Faute d'autres jeux plus plai- « sans , que les autres dames voyent et practi- «({uent, nous pouvons nous contenter en «ccuX'Cy.»

— Quant à la condition de plusieurs veFves , il y en a aussy plusieurs qui Font l'amour de niismcs que ces filles, ainsy que j'en ay cognu nncunes,et autres qui ayment mieux s'esbattre nvccques les hommes en cachette , et en toute leur pleiniere volonté, que leur estans subjectes par maryage. Pour ce, quand on en voit aucunes garder longuement leurs viduilés , il ne les en Faut pas tant louer, comme l'on diroit, jusqu'à ce que Ton sçache leur vie ; et amprès, selon que Ton la descouvre, les en Faut louer ou mespriser ; car une femme , quand

elle veut desplier ses esprits , comme on dit « est terriblement fine , et mené l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde ; et , estant ainsy fine , elle sçait si bien ensorceller et esbiouir les yeux et les pensées des hommes , qu'ils ne peuvent jamais guieres bien cognoistre leur vie ; car telle prendra-on pour une prude femme et confite en sapience , qui sera une bonne putain, et jouera son jeu si bien à poinct et si à couvert, qu'on n'y cognoistra rien.

J'ai cognu une grande dame qui a demeuré vefve plus de quarante ans, se Fesant estimer la plus Femme de bien du pays et de la cour, mais sotto coverto ^ c'estoit une bonne putain, et en avoit entretenu gentiment le mestier l'espace de cinquantcrcinq ans, et fille , et maryée, et vefve, et si excortement et finement , qu'on ne s'en est guieres aperceu encor en l'aage de soixante-dix ans qu'elle mourut. Elle fesoit valoir sa pièce comme estant femme, laquelle une fois, estant jeune vefve, vint à estre amoureuse d'un jeune gentilhomme, et ne le pouvant attraper , au jour des Innocents vint en sa chambre pour les luy donner ; mais le gentilhomme les luy donna fort aysement, qui se servit d*autre chose que de verges. Elle en fesoit bien d'autres.

J'ai cognu une autre dame vefve qui garda sa viduité cinquante ans , tousjours en paillardant gallantement, avecques modestie (rès-sage, et avecques plusieurs à diverses fois. Enfin , venante mourir, un qu'elle avoit aymé douze ans, et eu un fils de luy en cachette, elle n'en fit grand cas, jusqu'à le desavouer. N'est-ce pas pour en venir à mon dire touchant aucunes vefves, et qu'on en sçache l'envie et les moyens.

Je sçaybien que plusieurs mepourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons motset contes qui eussent mieux encor embelly et anuoblycesubject. Je le crois ; mais,d'içy au bout du monde, je n'en eusse veu la fin ; et , qui en voudra prendre la peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or , mes dames , je fais fin ; et m'excusez si j'ay dict quelque chose qui vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ny

1 Soui couvert.

OUATRIRSME DISCOURS.

dejtplaire. Si je parle d\iiiriincs , je ne parle pas de touies ; et de ces aucunes , je dVo parle que par noms couverts et point divulgués. Je les cache si bien , qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut tomber sur elles que par doubtes et soupçons , et non par vraye apparence.

Je pense et crains d'avoir icy redit plusieurs mots et contes que j'ay dit par cy-devant en

mes autres discours. En quoy je prie ceux qui me feront le bien de les lire tous, de m'excuser, car je ne me Fais estât d'un fj^and discoureur ny d^avoir la retentive bonne pour me ressouvenir du tout. Ce grand personnage, Plutarche, reitère bien parmy ses œuvres plusieurs choses deux fois. Si, ceux qui voudroienl Faire imprimer mes livres, n'auroient besoin que d'un bon correcteur pour rétablir le tout.

lUHTMO.

tt

CINQUIESME DISCOURS

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