‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 64 sur 119 · DE L'AMOUR D'AUCUNES FEMMES VIEILLES · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR D'AUCUNES FEMMES VIEILLES

KT COMMENT AUCUNES Y SONT AUTANT ET PLUS SUBJECTES A L'AMOUR QUE LES JEUNES,

COmB GBLA PEUT PAROISTEB PAE PIUSIBURS BXElfPLBS, SANS BIEN IfOMMBA NT BSCANDAUSBB.

Puisque j'ay parlé cy-devant des vieilles dames qui ayment à roussiner, je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accommance , et dis qu'un jour moy, estant à la cour d'Ëspaigne, devisant avecques une fort honneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots : Que ningunas damas iindas, o aio menas pocas, se/iazen viejasdela cinta hasta abaxo; «que nulles dames belles, ou aaii moins peu, se font vieilles de la ceinture «jusques en bas.» Sur quoy je luy demanday comment elle fentendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de ceste ceinture en bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour Tenvie et Tappetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en esteindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; «car, quant à la picqueure de la a chair, disoit-elle, ne faut pas penser que K l'on s'en guérisse que par la mort , quoy- (c qu'il semble que Taage y vueille répugner ; «d'autant que toute femme belle s'ayme exatresmement, et en s'aymant ce n'est point «pour elle, mais pour autruy;et nullement «ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il esloit, «aymé de soy, et de soy-mesme amoureux, tiabhorroit toutes autres amours^ »

La belle femme ne tient rien de ceste humeur; ainsy que j'ay ouy raconter d'une trèsbelle dame , laquelle, s'aymant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy, dans son lit se meltoit toute nue, et en toutes postures

' Rranlôme répèle ici pluiùeurs mots déjà rapportés dans les discours précédents , ainsi qu'il l'indique dans respèce de posi-scripium qui termine le quaUrième dit-'

OOUIft

se contemploit, s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre vouée à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary nullement égal à elle. Enfin elle s'enflama tellement par telles contemplations et visions, qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son vœu marital , et fit amour et serviteur nouveau.

Voyià doncques comme la beauté allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte â ceux qu'elle veut puis après, soit aux marys ou aux serviteurs, pour les mettre en usage; aussy qu'un amour en amené un autre. De plus, estant ainsy belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de respondre, la voyiâ troussée; ainsy que Lays disoit que toute femme qui ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy , le cœur s'y ea va et s'ouvre de mesmes.

Davantage, toute belle et honneste femme ne refuse jamais louange qu'on luy donne; et si une fois elle se plaist ou permet d'estre louée en sa beauté, bonnes grâces et gentilles façons, ainsy que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avecques la continuité nous l'emportons.

Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée au jeu d*amour ne le desapprend jamais , et la continuité luy est tousjours trèsdouce et agréable; ny plus ny moins que, quand l'on a accoustumé une bonne viande, on se fasche fort de la laisser ; et tant plus on va sur Tage , tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les médecins: aussy, tant plus la femme va sur Tage, tant plus est friande d'une bonne chair qu'elle a accoas-

CINQUIESME DISCOURS

tumé; et si sa bouche d'en haut y prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussy en prend bien autant; et la friandise ne s'en oublie jamais ny ne se lasse par la charge des ans, ouy plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou autres accidens: que si Ton s*en fiische pour quelque temps, pourtant on la reprend bien.

L'on dit aussy que tous exercices décroissent et diminuent par Tage , qui oste la force aux personnes pour les faire valoir , fors celuy de Venus, qui se practique très-doucement, sans peine et sans travail, dans un mol et beau lit et très-bien à l'ayse. Je parle pour la femme et non pour l'homme , à qui pour cela tout le travail et corvée escheoit en partage. Luy doncques, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, eucor que ce soit en despil de luy; mais la femme , en quelque âge qu'elle soit , reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière; j'entends si on luy en veut donner : mais il n'y a si vieille monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve quelque chevaucheur malautru ; et quand bien une dame aagée n'en sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à poinct comme en ses jeunes ans , elle a de Targent et des moyens pour en avoir au prix du marché , et de bons, comme j'ay ouy dire. Toutes marchandises qui coustent fasclient fort à la bourse, contre l'opinion d'Heliogabale, que, tant plus il acheptoit les viandes chères , tant meilleures les trouvoit-il , fors la marchandise de Venus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist , pour le grand désir que l'on a de faire bien valloir la besoigne et denrée que Ton aura bien acheptée; et le talent que l'on a en main , on le fait valloir au triple , voyre au centuple, si l'on peut.

Ce fut ce que dit une courtisanne espaignolle à deux braves cavalliers espaignols qui prindrent querelle pour elle, et sortans de son logis mirent les espées aux mains et se commancerent à battre : elle mit la teste à la feneslre, et s'escria à eux : Seflores, mis amores se ganan con oro y plata, non con hierro; c'est-â-dire : «Messieurs , mes amours «se gaignent avecques l'or et l'argent, et non «avecques le fer.»

Voylà comme tout amour bien acheplé est

bon. Force dames et cavalliers qui ont trafiqué tels marchés en fçavent bien que dire. D'alléguer des exemples de plusieurs dames qui ont bru$lé en leur vieillesse aussy bien u'en jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux par seconds et nouveaux marys etserviteurs,ce seroità moy maintenant chose superflue, puisqu'ailleurs j'enay allégué plusieurs; si en rapporteray-je icy aucuns , car la chose le requiert et sert à ceste cause.

J'ay ouy parler d'une grande dame, qui reacontroit le mot aussy bien que dame de sop temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour les avoir telles : il respondit, en ryant et gaussant, que le plus souvent qu'il pouvoit i| les frpttoit de sperme. «Voylà, dit-elle doncques, «un malheur pour moy, car il y a plus de a soixante ans que j'en lave mon cas(le nommant « tout à trac) , il est aussy noir que le premier «jour : et si je l'en lave encor tous les jours. »

— J'ay ouy parler d'une dame d'assez bonnes années , laquelle se voulant remaryer, ep demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons sur ce quelle estoit très humide et remplie de toutes mauvaises humeurs, qui luy cstoient venues et l'avoient entretenue despuis qu'elle estoit vefve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary, d'autant que , par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces humeurs s'assechoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon compaignon , et qui luy voulut en cela complaire , luy conseilla de se remaryer, et de chasser les humeurs de son corps de ceste façon , et qu'il valloit mieux estre sèche qu'humide. La dame practiqua ce conseil, et l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit ; mais je dis avecques un mary et un amoureux nouveau, qui l'aymoit bien autant pour l'amour du bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encor qu'il y ait plusieurs dames aagées avecques lesquelles on prend bien autant de plaisir, et y fait aussy bon et meilleur qu'avecques les plus jeunes, pour en sçavoir mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants. Les courtisannesde Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent ceste maxime , que una galia

DES DAMES GALLANTES.

vecchia fà migtior brodo che unaltra ^

Horace fait mention d'une vieille , laquelle 8'agitoit et se mouvoit , quand elle venoit là , de telle façon et si rudement et inquietemcnt, qu'elle faisoit trembler non seulement le lict, mais toute la maison. Voyià une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsy et s'esmouvoir, subare à sue, qu'est à dire une porque, ou truye.

Nous lisonsde l'empereur Caligula , de toutes ses femmes qu'il eut il ayma Gesonnia , non tant pour sa beauté qu'elle eut, ny d'aage florissant , car elle y estoit desjà fort avancée, mais à cause de sa grande lasciveié et paillardise qui estoient en elle, et la grande industrie qu'elle avoit pour l'exercer, que la vieille saison et practiquc luy avoit apportée, laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et plus jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avecques luy, habillée et armée en garçon , et chevauchant de mesmecosteà coste de luy, jusqu'à la monstrer souventes fois àses amystouteniie^et leur faire veoyr ses tours de souplesse et de paillardise.

Il falloit bien dire que l'aage n'eust rien diminué en ceste femme de beau et de lascif, puisqu'il l'aymoit tant. Neantmoins, avecques tout ce grand amour qu'il luy portoit , bien souvent , quand il Tcmbrassoit et touschoit à sa belle gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant: tVoyIà une belle gorge, mais aussy il est bien a en mon pouvoir de la faire couper.« Helas ! la pauvre femme fut de mesme avecques luy occise d'un coup d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et accra vantée contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la meschanceté de son père.

— Il se lit encor de Julia , marastre de Garacalla , empereur , estant un jour quasy par négligence nue de la moictié du corps, et Garacalla la voyant, il ne dit que ces mots : a Hà ! t que j'en voudrois bien , s'il m'estoit permis ! » Elle soudain respondit: c S'il vous plaist, ne «savez- vous pas que vous estes empereur, et «que vous donnez les loix et non pas les recevez?» Sur ce bon mot et bonne volonté, il Vspousa et se coupla avecques elle.

* Que d*une vieille poule on h\t un meilleur bouillon que d'une autre.

Pareilles quasy parolles furent données à Tun de nos trois roys derniers , que je ne nommeray point. Estant espris et devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après luy avoir jette des premières pointes et parolles d'amour, luy en fie un jour entendre sa volonté plus au long , par un honneste et très-habille gentilhomme que je sçay, qui , luy portant le petit poulet , se mit en son mieux dire pour la persuader de venir là. Elle , qui n'esloit point sotte, &e deffendit le mieux qu'elle put, par furee belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux diBe, le petit point d'honneur. Somme, le gentilhomme , après force contestations , luy demanda , pour fin , ce qu'elle vouloit qu'il dist au roy. Elle , ayant un peu songé , tout à coup, comme d'une desesperade, proféra ces mots : «Que vous luy direz? dit-elle ; autre «chose si-non, que je sçay bien quun refus «ne fut jamais profitable à celuy ou à celle «qui le faisoit à son roy ou à un souverain , el «que bien souvent , usant de sa puissance , il « sçait plutost prendre et commander que re- « quérir et prier, n Le gentilhomme se contentant de ceste response , la porte aussy tost au roy , qui prit l'occasion par le poil el va trouver la dame en sa chambre, laquelle, sans trop grand effort de lutte , fut abattue. Geste response fut d'esprit, et d'envie d'avoir à faire à son roy. Encor qu'on die : qu'il ne fait pas bon se jouer ny avoir à faire avecques son roy ; il s'en faut ce point ; dont on ne s'en trouve jamais mal, si la femme s'y conduit sagement et constamment.

Pour reprendre ceste Julia, marastre de cest empereur : il falloit bien qu'elle fust putain , d'aymer et prendre à mary celuy sur le sein de laquelle , quelque temps avant , il luy avoit tué son propre fils ; elle estoit bien putain celle-là et de bascœur.Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel honneur tout s'oublie. Geste Julia fut fort aymée de son mary , encor qu'elle fost bien fort en l'aage, n'ayant pourtant encor rien abattu de sa beauté ; car elle estoit très-belle et très-accorte, tesmoing ses parolles qui luy bausseren/ bien le chevet de sa grandeur.

Philippe-Maria , duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces Beatricine • vefve

CINQUIESME DISCOURS

de fea Facin Cane , estant fort vieille ; mais elle luy porta pour maryage quatre cent mille escQs , sans les autres meubles , bagues et joyaux , q«i montoient à un haut prix , et qui efèaiçoient sa vieillesse ; nonobstant laquelle fut soupçonnée de son mary d'aller ribauder ailleurs, et pour tel soupçon la fit mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour. Pensez que le grand usage qu'elle en avoit luy en donnoit encor Tenvie.

-— Constance , reyne de Sicille, qui , dès sa jeunesse et toute sa vie , n avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté , venant à s'émanciper au monde en Taage de cinquante ans , qui n'estoit pas belle pourtant et toute descrepite , voulut taster de la douceur de la chair et se maryer; et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante-deux ans, duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme , y ayant faict dresser une tente et un pavillon exprès , afin que le monde n'entrast en doubte que son fruict fust apposté : qui fut un des grands miracles que jamais on ait vu despuis saincte Elisabeth. L'Histoire de Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si Âit-il pourtant un grand personnage; mais si sont-ils ceux-là, la pluspart, des braves, que les bastards, ainsy que me dit un jour un grand.

— J'ay cognu une abbesse de Tarascon, soeur de madame d Usez, de la maison de Tallard , qui se deffroqua et sortit de religion en Taage de plus de cinquante ans , et se marya avecques le grand Chanay , qu'on a veu grand joueur à la cour.

Force antres religieuses ont faict de tels tours, soit en maryage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage très-meur. Si telles font cela, que doivent doncques faire nos da* mes, qui y sont accoustumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquesfois de bons morceaux, dont elles en ont practiqué l'usance si long-temps ? Et que deviendroient tant de bons potages restaurans , bouillons composés, tant d'ambre-gris , et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et conforter leur estomach vieil et froid i Dont ne faut doubler que telles compositions, en remettant et entretenant leur débile estomach , ne fassent encor autre seconde opération soubs

bourre , qui les eschaufPent dans le corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes , qu'il faut par après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus souverain , remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeller autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour elles, est : qu'estans aagées et venues sur les cinquante ans , n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere et toute ample liberté de se jouer et recueillir les arrérages des plaisirs , que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enfleure de leur traistre ventre : de sorte que plusieurs y en a-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours despuis cinquante ans en bas , que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en ay-je ouy parler de telles complexions , jusque-là que plusieurs en ay-je cognu et ouy parler, qui ont souhaité plusieurs fois les cinquante ans chargés sur elles, pour les empescher de la groisse, et pour le faire mieux, sans aucune crainte ny escandale.

Mais pourquoy s'en engarderoient-elles sur Taage? Vous diriez qu'après la mort aucunes' ont quelque mouvement et sentiment de chair.' Si faut-il que je fosse un conte, que je vais foire.

—J'ay eu d'autres fois un frère puisné qu'on appelloit le capitaine Bourdeille , l'un des braves et vaillans capitaines de son temps. 11 fouc que je die cela de luy , encor qu'il fust mon frère , sans ofFenser la louange que je luy donne : les combats qu'il a faict aux guerres et aux estaqnades en font foy ; car c'estoit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main : anssy l'appelloit-on en Piedmont l'un des Rodomonts de là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin , à la dernière reprise.

H fut dédié par ses père et mère aux lettres; et pour ce il fot envoyé à Tage de dix-huict ans en Italie pour estudier. Et s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aymoit fort ma mère; et pour ce le retint là pour vaquer à ses études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre , il n'y vaquoit gu ieres , ains plustost s'amusa à faire la cour et l'amour : si bien qu'il s^amouracha fort d une damoiselle

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