DES DAMES 0ALLANTE
Françoise verve^ qui estoit à madame de Fer^ rare , qu'on appelloit madamoiselle de La Roche^; et en tira de la jouissance, s'entr'aymant si fort Tun et l'autre, que mon frère, ayant esté rappelle de son père , le voyant mal propre pour tes lettres, fallut qu'il s'en retournast.
Elle qai Taymoit, et qui craignoit qu'il ne luy mes-advinst , parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frère de remmener avecques luy en France, et en la cour de la*reyne de Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté, et Tavoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut maryée et s'en alla en Italie.
Mon frère, qui estoit jeune et sans aucune considération , estant bien ayse de ceste bonne compaignie, la conduisit jusqu'à Paris, où estoit pour lors la reyne, qui fut fort ayse de la veoyr, car c'estoit fa femme qui avoit le plus d'esprit et disoit des mieux , et estoit une vefve belle et accomplie en tout.
Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avecques ma grand*mere et ma mère, qui estoient lors en la cour, s'en retourna veoyr son père. Au bout de quelque temps , se degoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme , où il acquit beaucoup d'honneur, et les practiqua l'espace de cinq à six mois sans venir en sa maison ; au bout desquels il vint veoyr sa mère, qui estoit lors à la cour avecques la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à Pau , à laquelle il fit la reverance ainsy qu'elle toumolt de vespres* Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde , luy fit une fort bonne chère, et, le prenant par la main , le pourmena par l'église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et d'Italie , et pluéieurs autres particularités; auxquelles mon frère respondit si bien , qu'elle en fut satisfaicte ( car il disoit des mieux ) , tant de son esprit que de son corps , car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin , après ravoir entretenu assez de temps, et ainsy que la nature et la complexion de ceste honnorable princesse estoit de ne desdaigner les belles conversations et entretiens des honnestes gens, de
1 La Motb«.
propos en propos , tousjours en Se pôufmeûant , vint précisément arrester coy mon frère sur la tombe de madamoiselle de La Roche , qui estoit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et luy dit : « Mon cousin (car ainsy l'ap* « pelloit-elle , d'autant qu'une fille d'Albret avoit «esté maryée en nostre maison de Bourdeille; «mais pour cela je n'en mets pas plus grand «pot au feu , ny n'en augmente davantage mon « ambition ) , ne sentez-vous point rien mouvoir «soubs vous et soubs vos pieds? — Non, ma- « dame , respondit-il.— Mais songez-y bien , mon a cousin, luy repliqua-elle. » Mon frère luy respondit : «Madame, j'y ay bien songé, mais je «ne sens rien mouvoir ; car je marche sur une ^pierre bien ferme. — Or, je vous advise,dit «lors la reyne, sans le tenir plus en suspens, «que vous estes sur la tombe et lé corps de la «pauvre madamoiselle de La Roche, qui est icy «dessoubs vous enterrée, que vous avez tant «aymée ; et puisque les âmes ont du sentiment «après nostre mort, il ne faut pas doobter que «ceste honneste créature, morte de firais , ne se «soit esmeue aussy tost que vous avez esté sar «elle. Et si vous ne l'avez senty à cause de Tes- «paisseur de la tombe, ne fiiut doubter qu'en « soy ne se soit esmeue et ressentie* Et d'autant « que c'est un pieux tffice d'avoir souvenance « des trespassés , et mesmes de ceux que Ton a «aymés, je vous prie luy donner un Paiet « noster et un Ji^e Maria , et un De profUn* €dis, et l'arrousez d'eau bénite ; et vous acquer- «rez le nom de très-fldele amant et d'un bon «chreslien. Je vous lairray doncques pour cela, « et pars. » Et s'en va. Feu mon firere ne hillit à ce qu'elle avoit dict, et puis l'alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle estoit couc:-* tumiere en tout bon propos et y avoit bonne grâce.
Voyià l'opinion de éeste bonne princesse, laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par créance, ft mon advis.
Ces propos gentils me font sonvenh* d*nii epitaphe d'une courtisanne qui est enterrée i Nostre-Dame del Popolo^ où î! y a cea mots : Quœso, vlator, ne me diatiùs calcatam ampliùs calces:^ Passant, m'ayant tant de «fois foulée et trepée, je le prie ne me treper «ny ne me fouler plus. » Le mot latin a plus de
CINQUlfiSME
pMtè. Je dietë tont ceey plos pour ruée que pour âbtrê éhose.
Or , poat faife fiti , tie f)e fatit esbahir si ceste dame espaignolle tenôit ceste maiime des belles dames qui se sont fort aymées, et ont aymé et aymeut, et se plaisent à estre louées, bien qu'elle^ ne tiennent guieftis du passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles ayment plus, quafid tous ledr dites, que ce sont toasjoars elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny enviéillies, et suMOùt qu'elles ne devienoeot pôhit vieilles de la ceinture jusqu'au bas.
— J'ay ouy parler d'une fort belle et taonneste dame qui disoit ud jour â son serviteui^ : «Je ne «sçaisque désormais la vieillesse m'apportera tplus grande incommodité (car elle avoit cin- Kquanie-cinq ans); mais, Dieu mercy 1 je ne le «fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris «jamais tant de plaisir. Que si cecy dure et conk tinue jusqu'à mon extresme vieillesse ^ je ne tm'en soucie d'elle autrement, ny ne plains «point le passé. »
Or, touchant Tamour et la concupiscence, J*ay allégué icy et ailleurs assez d'exemples, ^ns en tirer davantage sur ce subject. Venons maintenant à l'autre maxime, touchant cèste beauté des belles femmes qui ne se diminuent par vltillesse de là ceinture jusques en bas.
Certes , éur cela , ceste dame éspaignolle allégua plusieurs belles raisons et gentilles comparaisons , accomparant ces belles dames à ces beaux , vieux et superbes édifices qui ont esté , desquels la ruyne en demeure encor belle ; ainsy que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquités , les ruynes de ces beaux palais, ces superbes cotisées et grands thermes , qui monstreut bien encor quels ont esté , donnent encor admiration et terreur d tout le monde, et là ruyne en demeure Admirable et espouvantable ; si bien que sur ces ruynes on y bastit encor de très-beaux édifices , monstrant que les fondemens en sont meilleurs et plus beaux que dut* d'autres nouveaux t ainsy que Vùn veoit souvedt aux massonnerles que nos bon^ architectes et massons entreprennent ; et s'ils trouvent quelques vieilles ruines et fondemens , ils bastls^nt aussy toit dessus, et plu»tost que sur de nouveaux.
J'ay bien veu aussy tonv^mt de belles i^lle^ res et navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et vieilles carennes , lesquelles avoient demeuré long-temps dans un port sans rien , faire , qui valloient bien autant que celles que l'on bastissoit et cbarpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest.
Davantage, disoit ceste dame éspaignolle, ne voit-on pas souvent les sommets des hautes tours par lès vents , les orages et les tonnerres estre emportée , deftraudés et gastés , et le bas en demeurer sain et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent; mesmes les venta marins minent et mangent les pierres d'en haut , et les concavent plustost que celles du bas » pour n'y estre si eiposées qlie celles d'en haut.
De mesmes , plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusienrs acdidens, ou de froid ou de chaud, 6u de soleil on de lune , et autres , et , qui pis est, de plusieurs fards qu'elles y applicqoent , pensons se rendre plus belles , et gastent tout; au lieu qu'aux parties d'ed bas n'y applicquent autre fard que le naturel spermatic, n'y sehtaût ny froid, ny phiye , ny Vent , ny sdieil , ny lune , qui n'y touchent point.
Si la chaleur les importune , elles s'en sça- Vem bien garantir et se raffraischir ; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons. Tant d'incommodités et de pemes y a-il fl garder la beauté d'en haut , et peu à garder celle d'en bas; si bien qu'encor qu'on ayt veu ïlne belle femme se perdre par le visage , ne Aut présumer qu'elle soit perdue par le bas, et qu'il n'y reste encor quelque choie de beau et de bob , et qu'il n'y ftii point mauvais bastir.
— J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à ('amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perdue de veue l'espacede quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit , duquel retournant , et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy avoit veu autresfois , par ce en devint si fort degousté et reflîroidy qu'il ne la voulut plus attaquer, nyrenouvelleravecques elle le plaisir ^ passé. Elle le recognut bien ; et fit tant qu'elle \ trouva moyen qu'il la vinst veoyr dans son lict ;
et, pour ce, m jour elle eimtrfifit de là malade,
DES DAMES GALLANTES.
et lay restant venue yeoyr sur jour, elle luy dit : c Je 8çay bien , monsieur, que vous me desdaicgnez à cause de mon visage changé par mon caage; mais tenez , voyez (et sur ce elle luy «descouvrit toute la moictiédu corps nud en «bas) s'il y a rien de changé là. Si mon visage «vous a trompé , cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant, et la trouvant par là aussy belle et nette que jamais , entra aussy tost en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoitestre pourrie et gastée. «Et voyiâ, dit la «dame, monsieur, voyià comme vous autres «estes trompés ! Une autrefois, n'adijoustez plus «de foy aux menteries de nos faux visages ; car «le reste de nos corps ne les ressembH pas « tousjours. Je vous apprends cela. »
— Une dame comme celle-là, estant ainsy devenue changée de beau visage , fut en si grand colère et despit contre luy, qu'elle ne le voulut oncqnes plus jamais mirer dans son miroir , disant qu'il en estoit indigne ; et se fesoit coiffer à ses femmes , et , pour récompense , se miroit et s'arregardoit par les parties d'en bas , y prenant autant de délectation comme elle avoit faict par le visage autresfois.
— J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour aveoques son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une fine toile d'Hollande , de peur que , la voyant au visage , le haut ne refiroidist et empeschast la batterie du bas , et ne s'en degoustast ; car il n'y avoit rien à dire au bas du beau dassé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour sou mary luy demandant : pourquoy son poil d'en bas n'estoit devenu blanc et chenu comme celuy de la teste : «Ah ! dit-elle, le meschant traistre qu'il est, « qui a fiiict la folie , ne s'en ressent point , ny ne «la boit point 11 la fait sentir et boire à autres « de mes membres et à ma teste : d'autant qu'il «demeure tousjours sans changer, et en mesme «estât et vigueur, en mesme disposition, et sur^ « tout en mesme chaud naturel , et à mesme «appétit et santé ; et non des autres membres , «qui en ont pour luy des maux et des douleurs, « et mes cheveux qui en sont devenus blancs el « chenus. »
Elle avoit raison de parler ainsy ; car ceste partie leur engendre bien des doalenrs , des
gouttes et des maux , sans que leur gallant do milan s'en sente ; et , pour trop estre chaudes à cela , ce disent les médecins , deviennent ainsy chenues. VoyIà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par là en toutes les deux feçons.
—J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont practiquées , jusques aux courtisannes , qui m'ont asseuré n* en avoir veu guieres de belles estre venues vieilles par là ; car tout le bas et mitan , et cuisses et jambes , avoient le tout beau , et la volonté et la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trou voient leurs vieilles ( ainsy les appelloient-ils) aussy belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise , en beauté, et aussy volontaires, et n'y trouvoient rien de changé que le visage, et aymoient autant coucher avecques elles qu'en leurs jeunes ans.
Au reste, combien y a-il d'hommes qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus, plustost que sur des jeunes; tout ainsy comme plusieurs qui ayment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d'une bonne aflaire , soit pour le manège et pour le plaisir , qui ont esté si bien appris en leur jeunesse , qu'en leur vieillesse vous n'y trouverez rien à dire , tant ils ont esté bien dressés , et ont continué leur gentille adresse.
J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit le Quadragani, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux ans; mais enoor tout vieux qu'il estoit, il fesoit très-bien et n'avoit rien oublié ; si bien qu'il doonoit encor à son roy, et à tous ceux qui le voyoient manier , du plaisir bien grand.
J'en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu'on appelloit le Gonzague, du haras de Mantoue , et estoit contemporain du Qoa* dragant.
J'ay veu le Moreau superbe, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur Marco Antonio , qui avoit la charge du haras du roy, me le monstra à Meun , un jour que je passay par là, aller à deux pas et un sault , et à voltes, aussy bien que lorsque M. Carnavalet l'eut dressé, car il estoit à luy ; et feu M. de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais
CINQUIBSME DISCOURS.
le roy Chartes ne le voulut pas , qui le prit pour luy, et le récompensa d*ailleurs.
Une infinité d'autres en nommerois-je. Mais je n^aurois jamais fiiict , m'en remettant aux braves escuyers , qui en ont prou veu.
Le fea roy Henry , au camp d'Amiens , avoit choisi pour son jour de battaille le Boy de la paix , un très-beau et fort coursier et vieux ; et mourut de la fièvre , par le dire de plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce qu'on trouva estrange.
Feu M. de Guyse envoya quérir en son haras d'Esclairon le Bay Sanson, qui servoit là d>stalon , pour le servir en la battaille de Dreux , où il le servit très-bien.
Aux premières guerres, féu M. le prince prit dans Meun vingt-deux chevaux qui servoient là d'estalons , pour s'en servir en ses guerres; et les despartit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoient avecques luy , s'en estant réservé sa part ; dont le brave d'Avaret eut un coursier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l'appelloit-on le Cornpère. Tout vif ux qu'il estoit , jamais n'en fut veu un meilleur; et sou maistre le fit trouver en de bons combats , qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc , sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué , que feu M. de Savoye luy avoit donné ; et l'appelloit - ^m le Malheureux; et s'appelloit ainsy quand il Alt donné au roy , ce qui fut un très-mauvais présage pour le roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa vieillesse : aussy son maistre , qui estoit un des vaillans gentilshommes de la France, le faisoit bien valloir. Bref, tous tant qu'il en eut de ces esta- Ions , jamais l'usage n'empescha qu'ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsy sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais : aussy dit-on que : jamais bon cheval ne devint rosse.
De melmes sont plusieurs dames , qui en leur vieillesse vallenl bien autant que d'autres en leur jeunesse , et donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps trèsbien apprises et dressées ; et volontiers telles leçons mal-aysement s'oublient : et ce qui est le meilleur , c'est qu'elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevalliers et cavalcadours, qui prennent plus d'ar-
gent et veulent plus grand entretien pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au contraire des escuyers , qui n'en prennent tant des chevaux dressés que des jeunes et à dresser : aussy la raison en cela le veut.
Une question sur lesubject des dames aagées ay-je veu faire , à sçavoir : quelle gloire plus grande ya-ilàdesbaucher une femme aagée et en jouir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille. Et disoient : que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse , sont de soy assez toutes desbauchées et aysées à perdre ; mais la sagesse et la froideur qui semblent estre en la vieillesse, mal-aysement se peuvent-elles corrompre ; et qui les corrompt en est en plus belle réputation.
Aussy ceste fameuse courtisane Lays se van* toit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la veoyr et apprendre à son eschole , plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesmes Flora se glorifioit de veoyr venir à sa porte de grands sénateurs romains , plustost que de jeunes fols chevalliers. Ainsy me semble-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux vieilles personnes , pour le plaisir et contentement.
ae m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté , dont aucuns ont dict : qu'une monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand ayse peut-on avoir en l'ame, quand on voit entrer dans une salle du bal , dans des chambres de la rryne , ou dans une église , ou une autre grande assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'alla guisa S comme dit Tltalien , et mes mes une dame d'honneur de la reyne ou d*une princesse, ou une gouvernante d'une fille d'un roy , reyne ou grande princesse, ou gouvernante des damoiselles ou filles de la cour, que Ton prend, et l'on met en ceste digne charge pour la tenir sage ? On la verra qui fait la mine de la prude , de la chaste , de la vertueuse , et que tout le monde la tient ainsy pour telle , à cause de son aage ; et , quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compaignon
1 De haute apparenc6b
DES DAMRS 6ALLANTE&
et confident : « La voyez-vous là en sa foçon «grave, sa mine sage et desdaigneuse et Froide, «qu'on dirait qu'elle ne ferait pas mouvoir une « seule goutte d'eau ? Helas I quand je la tiens «couchée en son lict, il n'y a gyrauetle au « monde qui se remue et se revire si souvent et « si agilement que font ses reins et ses fesses, b
Quant à moy, je croy que celuy qui a passé par là et le peut dire , qu'il est très-content en soy. Hà ! que j'en ay cognu plusieurs de ces dames en ce monde , qui conlreFaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient très - débordées et vénériennes quand venoient là , et que bien souvent on abattoit plustost qu'aucunes jeunes , qui , par trop peu rusées, craignent la lutte I Aussy diton qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à leurs petits.
Nous lisons que jadis plusieurs empereurs ramains se sont fort délectés à desbaucher et repasser ainsy ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement , comme certes il y en a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'ils s'altribuoient de les avoir desbauchées et suppeditées : ainsy que j'en ai cognu de mon temps plusieurs seigneurs , princes et gentilshommes , qui s'en sont sentis très-glorieux et trè»-contens dans leur ame, pour avoir faict de mesmes.
Jules Cssar et Octave, son successeur, sont esté fort ardens à telles conquettes , ainsy que j'ay dict ci-devant; et après eux Galligula, lequel , conviant à ses festins tes plus illustres dames romaines avecques leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement , mesmes avecques la main leur levoit la Face , si aucunes de honte la baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien d'autres qui voulussent les contrefaire , et des fort prudes et chastes, comme cer tainemen t y en pouvoii avoir peu es temps de ces empereurs dissolus, mais il folloit faire la mineeten estre quitte pour cela, autrement le jeu ne fust esté bon , comme j'en ay vu faire de mesmes à plusieurs dames, celles après qui plaisoient à ce monsieur l'empereur , les prenoit privement et publiquement près de leurs marys , et , les sortans de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles son plaisir ainsy qu'il luy plai-
soit: et puis les retournoit en leur place ae rasseoir; et devant toute l'assemblée iouoil leurs beautés et singularités qui estoient en elles cachées, les especifiant de part en part ; et celles qui avoient quelques tares , laideurs et deFfecluosités , ne les celoit nullement , ains les descrioit et les declaroiti sans rien déguiser ny cacher.
Néron fot aussy curieux , qui pis est eneor ^ de veoyr sa mère morte , la contempler fixement , et manier tous ses membres « louânl les uns et vitupérant les autres.
J'en ay ouy conter de mesmes d'ancuoa grands seigneurs chrestiens, qui ont bien eeste mesme curiosité envers leurs mères mortes.
Ce n'estoit pas tout de ce Galligula ; car il raconioit leurs mouvemens, leurs foçons lu^ briques , leurs maniemens et leurs airs qu'elles observoient en leur manège « et surtout de celles qui avoient esté sages et modeste», ou qui les conlrefaisoient ainsy à table : car, si à la couche elles en vouloient faire de mesmes , ne faut point doubter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir ; et puis après les escandalisoit ainsy qu'il luy plaisoit , aux despens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et sages , comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites , et contredire les donne da ben ^, estoient tout à trac divulguées et réputées bonnes vesseset ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé , de les descouvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dict, toutes grandes dames, comme femmes de consuls, dictateurs, prêteurs , questeurs , sénateurs , censeurs, chevalliers, et d'autres de très- grands estats et dignités; ainsy que nous pouvons dire aiyourcChuy en nostre chrestienté les reynes « qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puisqu'ils commandoient à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchessea grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevalleresses , et autres dames de grand rang et riche étoffe : sur quoy il ne
^ Feminei ds biSB, tanoMs honoétei«
CINQUIESMB
faut doobter que, tà plusieurs empereurs et roys en pou voient ftirede mesmes envers telles grandes dames, comme cesi empereur Galligula, ne le fissent; mais ils sont chresliens, qui ont la crainte de Dieu debrant les yeux , ses salncts commandemens , leur conscience , leur honneur, le diffiime des hommes, et leurs marys, car la tyrannie serolt insupportable à des cœurs généreux* Eu quoy certes les roys chrestîens sont ftnrt â estimer et louer, de gaigner Tamour des belles dames plus par douceur et amy tié que par fbrce et rigueur ; et la conqueste en est beaucoup plus belle.
J'ay ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleils à descouvrir aiosy les beau* tés, gentillesses et singularités de leurs dames, aossy leurs difformités, tares et defFauts, ensemble leurs manèges , mouvemens et lascl- Tetés, non en public pourtant, comme Galligula , mais en privé avecques leurs grands amys particuliers. Et voyid le gentil corps de ces pauvres dames bien employé. Pensant bien faire et se jouer pour complaire à leurs amants, sotit descriés et brocardées.
Or , afin de reprendre encor nostre comparaison : tout ainsy que Ton voit de beaux édifices bastis sur meilleurs fondemens et de meilleures pierres et matières les uns plus que les autres , et pour ce durer plus longuement en leur beauté et gloire; aussy y a-il des corps de dames ai bien complexionnés et composés, et empreints en beautés, qu'on voit volontiers le temps n'y gaigner tant comme sur d'autres, ny les miner aucunement.
— Il se lit : qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut , celle qu'il ayma le plus fut Astasia , qui estoit fort aagée , et toutesfois trèsbelle, quiavoit esté putain de son fou frère Daire. Son fils en devint si fort amoureux , tant elle estoit belle nonobstant l'adge , qu'il la demanda à son père en partage, aussy bien que la part du royaume. Le père , par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avecques luy de ce bon bottcon, la fit prestressedu soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont tel estât se vouent du tout à la chasteté.
—Nous lisons dans VHistoirede lVaples,qae Ladislaus, Hongre, et roy de ISaples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie , femme de fèu Rammondelo de Baizo, et, aprto plusieora as-
sauts et fhicts d'armes, la prit par composition avecques ses enfiins, et l'espousa, bien qu'elle fost aagée, mais très-belle, et l'emmena avecques soy a Naples; et fut appellée la reyne Marie, fort aymée de luy et chérie.
— J'ay veu madame la duchesse du Valentinois, en Taage de soixante-dix ans, aussy belle de face , aussy fraische et aussy aymable comme en l'aage de trente ans : aussy fut-elle fort aymée et servie d'Un des grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement , sans faire tort â la beauté de crste dame, car toute dame aymée d'un grand roy , c'est signe que perfection habite et abonde en elle qui la foit aymer : aussy la beauté , donnée des cieui , lie doit èstre éspargnée aux demydieux.
Je vis ceste dame , sil mois âvânt qu'elle mouru t, si belle encor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fost esmeu , encor qu'au paradvant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans , allant et se tenant à cheval aussy deitrement et dlspostement comme elle avoit faict jamais ; mais le cheval tomba et glissa sottbselle. Et, pour telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura , il eust semblé que sa belle face s'en fust changée ; mais rien moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté , sa belle apparence, estoient Coiites pareilles qu'elle avoit toosjours eu. Et sur-^tout elle avolt une très-grande blancheur , et sans se farder aucunement} mais on dit bien que tous les matins elle ilsoit de quelques bouillons composés d'or potable, et autres drogues que je ne sçay pas cotnme les bons médecins et subtils apolicaires. Je croy que si ceste dame eust encor vescu cent ans, qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant 11 estoit bien composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. Cest dommage que la terre éouvre ces beaux corps!
J'ay veu madame la marquise de Rothelitl , mère à madame la douairière princesse de Ciondé et de feu M. de Longueville, nullement offonsée en sa beauté, ny du temps ny de l'aage, et s'y entretenir en aussy belle fleur qu'en la première , fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; mais pourtant ses beaux yeux , qal estoietit deé non-pardla du
DES DAMES GALLANTES.
monde, dont madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussy preats à blesser que jamais.
J'ay veu madame de La Bourdaisiere , despuis en secondes nopcesmareschalled^Aumont, aussy belle sur ses vieui jours que l'on eust dict qu'elle esloitenses plus jeunes ans; si bien que ses cinq filles , qui ont esté des belles, neTefFaçoient en rien. Et volontiers, si le choix fusl esté à faire, eust-on laissé les filles pour prendre la mère ; et si avoit eu plusieurs enfans. Aussy estoit-ce la dame qui se contre-gardoit le mieux, car elle estoit ennemye mortelle du serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard commun , practiqué de plusieurs dames, luy estoit incognu.
J*ay veu, qui est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de Mezieres, et grand-mere de la princesse Dauphin , en Taage de cent ans , auquel elle mourut, aussy disposte, fraische et belle et saine qu'en l'aage de cinquante ans : ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison.
Sa fille, madame ladicte marquise, avoit esté telle , et mourut ainsy , mais non si aagée de vingt ans, et la taille luy appetissa un peu.
Elle estoit tante de madame de Bourdeille, femme â mon frère aisné , qui luy portoit pareille vertu; car, encor qu'elle eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze enfans , on dirait , comme ceux qui la voyent sont de meilleur jugement que moy et Tasseurent , que ces quatre filles qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs : aussy voit-on souvent plusieurs fruicis d'hyver, et de la dernière saison , se parangonner à ceux d'esté , et se garder, et estre aussy beaux et savoureux , voire plus.
Madame l'admiralle de Bryon, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté aussy trèsbelles en vieillesse.
L'on me dit dernièrement que la belle Paule de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussy belle que jamais, bien qu'elle ait quatre-vingts ans; et ny trouve-on rien changé, ny en sa haute taille ny en son beau visage.
J'ay veu madame la présidente Comte , de Bourdeaux, tout de mesmes et en pareil aage,
et très-aymable et désirable : aussy avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant d'autres , mais je n'en pourrais fiiire la fin.
— Un jeune cavallier espaignol parlant d'amour à une dame aagée, mais pourtant encor belle , elle luy respondit : A mis complétas desta manera me habla V. M.? a Gomment a à mes compiles me parlez-vous ainsy?» Voulant signifier par les compiles son aage et declin de son beau jour, et l'approche de sa nuict. Le cavallier luy respondit : Sus complétas valen mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquierotra dama, <t Vos compiles vallent plus, et sont plus belles a et gracieuses que les heures de prime de quela qu'autre dame qui soit. » Geste allusion est gentille.
Un autre parlant de mesmes d'amour à une dame aagée, et l'autre luy remonstrant sa beauté flestrie , qui pourtant ne l'esioit trop , il luy respondit : J las vlsperas se conoce la fiesta; «A vespres la feste se cognoist. »
On voit encor aujourd'huy madame de Nemours, jadis en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encor qu'il eflace tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veue avecques moy, que c'a esté la plus belle femme , en ses jours verdoyans , de la chrestienté. Je la vis un jour danser, comme j'ay dict ailleurs avecques la reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans antres dames de compaignie, et ce par caprice, que tous ceux et celles qui les advisoient danser ne sceurent juger qui l'em portoit en beauté ; et eust-on dict, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblés qu'on lit dans Pline avoir apparu aulresfois pour faire esbahir le monde. Madame de Nemours , pour lors madame de Guyse, nonstroit la taille plus riche ; et s'il m'est loysible ainsy le dire sans offenser la reyne d'Escosse , elle avoit la majesté plus grave et apparente , encor qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite fille de ce grand roy père du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits de visage, comme je i'ay veu pourtraict dans le cabinet de la reyne de Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit
Je pense avoir esté le premier qui I'ay ap
CINQUIESME DISCOURS
pellé da nom de petite fille du roy père du peuple; et ce fut à Lyon quand le roy tourna de Poulongne; et bien souvent Tyappellois-je: aussy me Faiaoit-ellecest honneur de le trouver bon, et Taymer de moy. Elle estoit certes vraye petite fille de ce grand roy, et sur-tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne; et peu ou nul se trouve à qui elle ayt fiiict mal ny desplaisir, et si en a eu de grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire de celle de feu M. de Guyse son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sontdoncques deui trèsgrandes perfections qui ont esté en ceste dame, que bonté et beauté , et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et pour lesquelles elle a esponsé deux honnestes marys , et deux que peu ou point en eiist-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encor un pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussy qu'en Italie Ton tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est venu le proverbe, pota ferraresa, comme l'on dit cazzo maniuan.
Sur quoy, un grand seigneur de ce pays là pourchassant une fois une belle et grand princesse de nostre France , ainsy qu'on le louoit à la cour de ses belles vertus , valeurs et perfections pour la mériter, il y eut feu M. d'Au, capitaine des gardes escossoises, qui rencontra mieux que tous en disant : « Vous oubliez le c meilleur, cazzo maniuan. »
J'ay ouy dire un pareil mot une ibis , c'est que le duc de Mantoue, quon appelloit le Gobin 1 , parce qu'il estoit fort bossu , voulant espouser la sœur de l'empereur Maximilian, il fut dict à elle qu'il estoit fort bossu. Elle respondit , dit-on : Non importa purche la campana habbia qualc/ie diffetto , ma cliel sonagUo sia buono^; voulant entendre le cazzo maniuan. D autres disent qu'elle ne profera le mot, car elle e.stoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour elle.
Pour tourner encor à ceste princesse ferraroise, je la vis, aux nopcesde feu M. de Joyeuse, paroistrevestue d'une mante à la mode d'Italie,
* Du mot Italien gohbo , boitu.
* 11 nimporte pa» que la cloche ait i|uelque déEiuty pourvu que ion bauaatioit bon
et retroussée à demy sur le bras à la mode siennoise; mais il n'y eut point encorde dame qui TefFaçast, et n'y eut aucun qui ne dist: t Geste belle princesse ne se peut rendre encor, ttant elle est belle. Et est bien aysé à juger tque ce beau visage couvre et cache d'autres t grandes beautés et parties en elle que nous cne voyons point; tout ainsy qu'à veoyrlebeau cet superbe front d'un beau bastiment, il est taysé à juger qu'au dedans il y a de belles t chambres, antichambres, garde-robbes, beaux «recoins et cabinets.» En tant de lieux encor a-t-elle faict paroistre sa beauté despuis peu, et en son arrière-saison, et mesmes en Espaigne aux nopces de M. et madame de Savoye, que l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeura gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes et amples pour h porter dedans le ciel, je le ferois ; mais elles sont trop foibles ; si en parleray-je encor ailleurs. Tant il y a que c'a esté une très-belle femme en son printemps , son esté et son automne, et son hyver encor, quoyqu'elle ayt eu grande quantité d'ennuys et d'enfans.
Qui pis est, les Italiens, meprisans une femme qui a eu plusieurs enfans , l'appellent scrofa, qui est à dire une iruye; mais celles qui en produisent de beaux , braves et généreux, comme ceste princesse a faict, sont à louer, et sont indignes de ce nom, mais de celuy de benistes de Dieu.
Je puis faire ceste exclamation : Quelle mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose qui est la plus légère et inconstante, fait la résistance au temps, qu^est la belle femme!
Ge n'est pas moy qui le dis ; j'en serois bien marry, car j'estime fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes : c'est d'un autre de qui je tiens ceste exclamation.
J'alleguerois encor volontiers des dames estrangeres, aussy bien que de nos frauçoises, belles en leur automne et hyver; mais pour ce coup je ne mettray en ce rang que deux.
L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui règne aujourd'huy, qu'on m'a dict estre encor aussy belle que jamais. Que si elle est telle, je la tiens pour une belle princesse ; car je l'ay veue en son esté et en son automne. Quant i
DES DAMES OALLANTES.
son hy ver, clic y approche fort , si elle n'y est ; car il y a long-temps que je ne Fay vcue. La première fois que je la vis, je sçay Taage quW iujr donnoit alors. Je crois que ce qui l*a maintenue si long-lemps en sa beauté, c^esl qu'elle n'a jamais esté maryée , ny a supporté le hli de maryage, qui est Fort onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs eufans. Geste reyne est à louer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de ceste brave , belle et rare reyne d'Escosse , qui a fort souillé ses vertus.
L'autre princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne Marie d'Ârragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa dernière saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus que je pourray.
Lorsque le roy Flenry mourut , un mois après mourut le pape Paul quatriesme, Garaffe, et pour l'eslection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux s'assemblassent.
Ëotr'autres partit de France le cardinal de Guysejet' alla à Rome par mer avecques les galleres du roy, desquelles estoit général, M. le grand prieur de France , frère dudict cardinal, lequel , comme bon frère, le conduisit avecques seize galleres. Et firent si bonne diligence et avecques si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux nuictsà Civita- Vecchia, et de là à Rome; où estant, M. le grand prieur voyant qu*on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle eslection (comme de vray elle demeura trois mois à faire) , et que ses galleres ne faisoient rien , au port, il s^advisa d'aller jusqu'à ^aples veoyr la ville et y passer son temps.
A son arrivée doncques. le visce-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le receut comme si ce fust esté un roy. Mais avant que d'y arriver salua la ville d'une fort belle salve qui dura longtemps; et la mesme luy fut rendue de la ville et descbasteaux, qu'on eust dict que le ciel tonnoit estrangement durant ceste salve. Et lenant ses galleres enbattaille et en lo-ly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de Languedoc, fort babille et honneste gentilhomme , qui parloit fort bien, vers le visce-roy, pour ne luy donner l'allarme , et luy demander permission (encor que nous fussions en bonne paix^ mais pourtant nous ne ve-
nions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port, pour veoyr la ville et visiter les sepulchres de ses prédécesseurs qui estoient là enter* rés, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux.
Le visce-roy l'accorda très-librement M. le grand prieur doncques s'advanca et recommança la salve aussy belle et furieuse que devant, tant des canons de course des sebse galleres , que des autres pièces et d'harquebusades , tellement que tout estoit en feu ; et puis entra dans le mole fort superbement, avecques plus d'estendarts, de banderolles, de flambans de taffetas cramoisi , et la sienne de damas , et tous les forçats vestus de velours cramoisi , et les soldats de sa garde de mesmes, avecques mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit capitaine le capitaine Geoffroy, Provançal , brave et vaillant capitaine, bien que l'on trouvast nos galleres firançoises très-belles, lestes et bien espalverades, et sur-tout la Realie, à laquelle n'y avoit rien à redire ; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral.
Estant doncques entré dans le mole en un si bel arroy, il prit terre et tous nous autres avecques luy, où le visce-roy avoit commandé de tenir prests des chevaux et des coches pour nous recueillir et conduire en la ville; comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genests, chevaux d'Espaigne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avecques des housses de velours toutes en broderie , les unes d'or, les autres d'argent. Qui vouloit monter à cheval montoit, qui en coche montoit, car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eustsceu à veoyr. Là se trouvèrent aussy force grands princes et seigneurs , tant du Règne qu'Espaignols, qui receurent M. le grand prieur, de la part du visce-roy, très-honnorablement.II monta sur un cheval d'Espaigne, le plus beau que j'aye veu il y a long- temps, que despuis le visce-roy luy donna. Et semanioit très-bien, et fiiisoit de très-belles courbettes , ainsy qu'on parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et aussy bon que de mer, le fit très-beau veoyr là-dessus : et il le faisoit trèsbien valloir et aller, et de fort bonne graoe, car il estoit l'un des beaux princes qui fiist de ce
GINQUIESME
temps Ift et des plus agréables , des plas accomplis, et de fort haute et belle taille et bien des* nouée ; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Aipsy il fut oonduict par tous ces sei* gneurs et tant d*autres gentilshommes ches le yisce-roy, lequel l'attendoit , et luy fit tous les honneurs du monde , et logea en son palais , et le festoya fort somptueusement, et luy et sa trouppe : il le pouvoit bien faire , car il luy gaigna vingt mille escus à ce voyage.
Nous pouvions bien estre avecques luy deux cens gentilshommes, que capitaines des galle* res et autres; nous fumes logés chez la pluspart des grands seigneurs de la ville, et trèsimagnifiquement.
Dès le matin , sortans de nos chambres, nous rencontrions des estafïlers si bien creés'qui se venoient présenter aussy tost et demander ce que nous voulfons faire et où voulions aller et pourmener. Et si nous voulions chevaux ou coches, soudain , aussy tost nostre volonté dicte aussy tost accomplie. Et alloient quérir les montures que voulions, si belles , si riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis accommaneions et accomplissions nostre journée ainsy qu'il plaisoit à chascun. Enfin nous n'estions guieres gastés d'avoir faute de plaisirs et délices en ceste ville : ne faut dire qu'il y en eust, car je n'ay jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque que la familière, libre et franche conversation d'avecques les dames d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez. A quoy pour ce coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast , pour l'amour de laquelle ce discours se fiiict, car, toute courtoise et pleine de toute honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le grand prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer par la ville à cheval et recognu , comme de grand à grand cela est deu communément , elle , qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et luy manda que, si son sexe et la coustume du pays luy eussent permis de le visiter, volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa puissance, comme avoient faict tous les grands seigneurs du royaume; mais le pria de prendre ses excuses en gré , en luy
DISCOURS, 3ft»
offrant et ses maisons , et ses<liast6sux , et sp puissance.
M. le grand prieur, qui estoit la ihesme courtoisie, la remercia fort, comme ildebvoit; et luy manda qu'il luy iroit baiser les mains incontinent après disner; à quoy il ne fallit, avecques sa suite de tous nous autres qui estions avecques luy. Nous trouvasmes la marquise dans sa salle avecques ses deux filles, donne Antonine, et Pautre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne sçaurois bien dire, car il ne m'en souvient plus) , avecques force belles dames et damoiselles , tant bien en point et de si belle et bonne grâce , que , hormis nos oours de France et d'Espaigne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle trouppe de dames.
Madame la marquise salua à la fîrançoise et receut M. le grand prieur avecques un trèsgrand honneur; et luy en fit de mesmes, encor plus humble, con mas gmn soeiego ^ comme dit TEspaignol. Leurs devis furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres , qui sçavions parler italien et espaignol , accostasmes les autres dames, que nous trouvasmea fort hoqnestes et gallantea, et de fort boo entrelien.
Au départir, madame la marquise ayant steu de M. le grand prieur le séjour d'un quinzaine jours qu'il vouloit faire là, luy dit : « Monsieur, c quand vous ne sçaurez que faire et qu'aurez « f^ute de passe-temps, lorsqu'il vous plaii a venir c céans vous me ferez beaucoup d'honneur, et a y serez le très-bien veni| comme en la maison a de madame vostre mère; vous priant de dispo- «ser de ceste-cy de mesmes et ainsy que la a sienne, et y faire ny plus ny moins. J'ay c ^ « bonheur d'estre ayméeet visitée d'honnesics et «belles dames de ce royaume et de ceste ville , a autant que dame qui soit; et d'autant que « vostre jeunesse et vertu porte que vous ay- «mez la conversation des honnestes dames, je tles prieray de se rendre icy plus souvent que «de coustume , pour vous tenir oompaignie et à c toute ceste belle noblesse qui est avecques cvoos. Voyià mes deux filles, auxquelles je «demanderay, encor qu'elles ne soient si accom- < plies qu'on diroit bien, de vous tenir com- «paignie à la françoise, comme de rire, danser.
* Avec le plus grand calme, la uitiHciiie
DES DAMES GALLANTES.
c jouer, causer librement , comme vous faites à «la cour de France, à quoy je m^offrirois voclontiers; mais il fiischeroit fort à un prince «jeune , beau et honnesle comme vous estes , «d*entretenir une vieille surannée, fiascheuse et «peu aymable comme moy; car volontiers « vieillesse et jeunesse ne s'accordent gnieres «bien ensemble. 9
M. le grand prieur luy releva aussy tost ces mois, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que mal aysement il ne passerait pas celuy là, et que son automne surpassoit tous les printemps et estes qui estoient en ceste salle. Gomme de vray, die se monstroit encor une très-belle dame et fort aymable, voire plus que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient ; si avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années.
Ces deux petits mois que M. le grand prieur donna à madame la marquise luy pleurent fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parolle et à sa façon.
Nous partîsmes de là extresmement bien édifiés de ceste belle dame, et sur-tout M. le grandprieur, qui en fut aussy tost espris, qu'il nous le dit.
Il ne faut doncques doubter si ceste belle dame et honneste, et sa belle (rouppe de dames convia M. le grand prieur tous les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit Taprès-disnée on y alloit le soir.
M. le grand prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encor qu'il aymast mieux la mère; mais ce fut per adambrar la cosa ^ •
Il se fit force couremens de bague, où M. le grand prieur emporta le prix , force ballets et danses. Bref, ceste belle oompaignie fut cause que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fosmes pour nos six sepmaines , sans nous y fascher nullement , car nous y avions nous autres aussy bien faict des maistresses comme nostre gênerai. Encor y eussions-nous demeuré davantage, sans qu*un courrier vint du roy son maistre, qui luy porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant , qui pourtant ne passèrent de huict mois après.
* Ftur voiler la cbow.
Ce fut à se despartir de ces plaisirs delideux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples. Et ne fut à M. nosire gênerai et à tous nouf autres sans grandes tristesses et regrets , mais nous faschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien.
Au bout de six ans , ou plus, nous allasmee au secours de Malthe. Moy estant à Naples , je m'enquis si madicle dame la marquise estoii encor vivante; on me ditqu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne faillis de l'allei veoyr. Et fus aussy tost recognu par un vieu> maistre d'hostel de céans, qui Talla dire à ma dicte dame que je luy voulois baiser les mains Elle , qui se ressouvint de mon nom de Bour deille,mefit monter en sa chambre et la veoyr Je la trouvay qui gardoit le lict, à cause d'ut petit feu voilage qu'elle avoit d'un oosté de joue. Elle me fit, je vous jure, une très-bonne chère. Je ne la trouvay que fort peu changée , et encor si belle, qu'elle eust bien faict commettre un péché mortel , fust ou de faict ou de volonté.
Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de feu M. le grand prieur, et d'affection, et comme il estoit mort , et qu*on luy avoit dict qu'il avoit esté empoisonné, maudissant cent fois le malheureux qui avoit faict le coup. Je luy dis que non, et qu*elle ostast cela de sa fantaisie , et qu'il estoit mort d'un purisyt faux et sourd qu'il avoit gaigné à la battaille de Dreux, où il avoit combattu comme un Gssar tout le jour; et le soir à la dernière charge, s'estant fort eschauffe au combat, et suant, se retirant le soir qu'il geloit à pierre fendre , se morfondit ; et se couva sa maladie , dont il mourut un mois ou six sepmaines après.
Elle monstroit , par sa parolle et sa façon, de le regretter fort. Et notez que, deux ou trois ans auparadvant, il avoit envoyé deux galleres en cours soubs la charge du capitaine Beaulieu , l'un de ses lieutenans de galleres. Il avoit pris la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'a voit jamais veue vers les mers de levant, ny cognue, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre celle de France,n'en falloit point parler,pourrallîance entre le Turc. M. le grand prieur âvoit donné charge au dict capitaine Beaulieu de prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame
' Une pleurésie.
CINQUIESME DISCOURS
la marquise et ses filles, auxquelles trois il envoyoit force presensde touteslessingularitésquî estoient lors à la cour et au palais, à Paris et en France ; car ledîct sieur grand prieur estoit la libéralité et magnificence mesme : à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout, qui fut très - bien receu, et pour ce fut recompensé d'un beau présent.
Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de ce présent, et de la souvenance qu'il avoilencor d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois , dont elle Ten ayma encor plus. Pour Tamour de luy, elle fit encor une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit lors aux galleres de M. le grand prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne pour luy, que, s'addressant à ladicte dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa; et le prit en sa maison, et $>n servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche.
Aucuns de nous autres ne sceumes qu^estoît devenu le gentilhomme, et le pensions mort , si-non,lorsquenous fismes ce voyage de Malthe, il se trouva un gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principalle occasion de son voyage, qui estoit pour chercher nouvelles d'un sien Arere qui avoit esté à M. le grand prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six ans, et que despuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir; et despuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune : soudain je le rapportay à son cadet , qui m'en remercia fort; et vint avecques moy chez madicte dame qui en prit encor plus de langue, etl'alla veoyr où il estoit.
Voylà une belle obligation, pour une souvenance d^amytié qu'elle avoit encor, comme j'ay dict; car elle m'en fit encor meilleure chère; et . m^entretint fort du bon temps passé, et de i fèrce autres choses qui faisoient trouver sa compaignie très-belle et très-aymable; car elle estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante.
Elle me pria cent fois ne prendre un autre logis ny repas que le sien , mais je ne le voulus
BmANTOHB. 11.
jamais, n'ayant esté mon naturtl d'estre importun ny coquin. Je l'allois veoyr tous les jours, pour sept ou huict jours que nous y demeurasmes, et y estoit très-bien venu , et sa chambre m'estoit toujours ouverte sans difficulté.
Quand je luy dis adieu » elle me donna des lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescayre , gênerai pour lors en l'armée espaignolle : outre ce , elle me fit promettre qu'au retour je passeroîs pour la reveoyr, et de ne prendre autre logis que le sien.
Le malheur fut tant pour moy, que les gai leres qui nous tournèrent ne nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus tourner en arrière; et aussy que je m*en voulois aller à la guerre d'Hongrie ; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand sultan Soliman. Ge fut là où je maudis cent fois mon malheur que ne fusse retourné aussy bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps. Et possible, par le moyen de madicte dame la marquise j'y eusse rencontré une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce bien de m'aymer.
Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me voulut encor ramener en France pour y estre à jamais malheureux , et où jamais la bonne fortune ne m'a monstre bon visage, si-non par apparence et beau semblant; d'estre estimé gallant homme de bien et d*honneur prou, mais de moyens et de grades point comme aucuns de mes compaignons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent estimés heureux que j'eusse parlé à eux dans une cour, dans une chambre de roy ou dereyne, ou une salle, encor à costé ou sur l'espaule, qu'aujourd'huy je les vois advancés Comme potirons et fort aggrandis, bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy ny que je leur voulusse défier en rien de la longueur d'un ongle.
Or bien, pour moy je peux en cela practiquer le proverbe que notre rédempteur Jesus-Ghrist a profferéde sa propre bouche : «que nul ne « peut estre prophète en son pays. 9 Possible , si j'eusse suivi des princes estrangers aussy bien que les miens, et cherché l'advanture parmy eux comme j'ay faict pour les autres^ je serois maintenant plus chargé de biens et de dignités que ne suis de douleurs et d'années. Patience
DES DÂMËS OALLANTES.
si ma parque iA*a ainsy fité, je la maudis; s'il tient à mes princes , je les donne à tous les diables, s'ils n'y sont.
Jof\k mon conte achevé decestehonnorable dame ; elle est morte en une très-grande repu- Mioù tfa/oir esté une trto-belle et bonneste
dame, et d'avoir laissé après elle une belle et ge« nereuse lignée, comme M. le marquis son aisné fils, don Juan, don Carlos, don Cœsar d'Avalas que j'ay tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs; les filles de mesmes ont ensuyvi leurs frères. Or, je fois an à mon principal discours^
8IXIESME DISCOURS.
QU'IL N'EST BIEN SÉANT DE PARLeR MAL DES HONNESTES DAMES,
BIEN QU'ELLES FASSENT L'AtlOÙR ,
Et $u'a eif fiST Arrivé de GRAnbs iRCONVENtEBrs pour en mësd^ri:
Un poirict y a-ii i noter eh ces belles et honnestes dames qui fbot Tamour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent , ne veulent estre offensées ny escandalisées des parolles de personne; et qui les offense, s*ensçavent bien revancher, ou tost ou tard. Bref, elles le veulent bien faire , mais non pas qu'on en parle. Âussy certes n'est-il pas beau d'escandaliser une bonneste dame ny la divulguer; car qu'ont à faire plusieurs personnes , si elles se contentent et leurs amoureux aussy?
Nos cours de France, aucunes, et mesmes les dernières, ont esté fort subjectes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre ces dames, ou bien qui n'en rapporlast quelque vray. A quoy il y a un très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames , et sur-tout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des jouissances , comme de ceux qui ne peuvent laster de la venaison et les descrient.
Nos cours dernières dé nos roys , comme j'ay dict, ont estéfort subjectes à ces mesdisances et pasquins, bieii différentes à celles de nos autres roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louys XI, ce bon rompu , duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoiten commun, à pleine sale, avecques force gentilshommes de ses plus privés, et autres et tout; et celuy qui lûy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de joye, il éstoit le mieux venu et festoyé; et luy-mesme ne s'espargnoit à en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir,et puis en faisoit part aux autres, et publiquement K Cestoit bien un scandale grand que
> Louis XI passe généralement , non»keulemeot pour avoir raconté beaucoup de coûtes , avec tout ce "/.rit y
celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion dés femmes , et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Anglerre de venir à Péris iàire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en repentit aussy tost, et trouva un alibi pour rompre lè coup, a Ah! pasqué-Dieu ! ce dit-il, je «neveux pas qu'il y vienne; il y trouveroit «quelque petite affettée et saFtrette de laquelle «il s'amouracheroîtjet elle luy feroît venir le «goust d*y demeurer plus long-temps et d'y «venir plus souvent que je ne voudrois. »
Il eut pourtant très-bonne opinion de ia femme , qui estoit sage et vertueuse : aussy la luy falloit-il telle, car, estant ombrageux et soupçonneux prince s'il en fut oncques, il luy eust bientost i^ict passer le pas des autres. Et quand il mourut , il commanda à son fils d'aymer et honnorer fort sa mère, mais non de se gouverner par elle: «non qu'elle ne fust fort sage et «chaste, dit-il, mais qu'elle estoit plus Ëouf- «guignone que Françoise. » Aussy ne Fayma-il jamais que pour en avoir lignée; et, quand il en eul , il n'en faisoit guieres de cas, II la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant fort petit estât et aussy mal habillée que simple dam'oiselle; et la iaissoit là
avait de jeunes seigneurs à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, oii il s'était réfugié étant dauphin, mais même pour avoir pris soin d^ faire recueiUir ei de publier ensuite , dans le m^roe ordre où nous l'avons , le recueil intitulé : Cent Nouvelles nouvelles^ lequel en soy contient cent chapitres ou ïùstoires, composées ou récitées pamouuelles gens depuis naguère: et cela se trouve confirmé par ces moU de Tancienne préface ou avertissement , qui paratt avoir été fait de son temps : « Et notez que par toutes les Nouvelles où il est .AM par monseigneur, W est entendu mênssigneur le . Dauphin , lequel depuis a succédé à la couroBne et «t . le roy Louys XI ; car il estoit lors èi pays du duc de ■ Bonrfîo/ync. •
DES DAMES GALLANTES.
avecques petitecour à faire ses prières, et luy s^alloit pourmener et donner du bon temps. D'ai Heurs je vous laisse à penser, puisque le roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches delà cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux , comme j'ay veu aucuns ; mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces pauvres femmes , pressées de tel bast de médisances , ne pouvoient bien souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et toutesfois le putanisme régna Fort de son temps , car le roy luy-mesme aydoit fort à le Faire et le maintenir avecques les gentilshommes de sa cour; et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit en public ou en cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivetés et de leurs tordions (ainsy parloit-il) et de leur gaillardise. Il est \ray que Ton couvroit le nom des grandes, que Ton ne jugeoit que par apparences et conjectures; je croy quelles avoient meilleur temps que plusieurs que j*ay ▼eu du règne du feu roy, qui les tançoit et ceosuroir, et reprimoit estrangement. Voylà ce que j'ay ouy dire de ce bon roy à d'aucuns anciens.
Or, le roy Charles buictiesme son fils, qui luy succéda, ne fut de ceste complexion; car on dit de luy que c'a esté le plus sobre et bonneste roy en parolles que Ton vid jamais, et n'a jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parolle du monde. Je vous laisse doncques à penser si les belles daines de son règne, et qui se rejouissoient, n^avoient pas bon temps. Aussyles ayma -il fort et les servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naplcs très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser, et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois qu'il fit pour Tamour d'elles, que, ne se souvenant point des siens qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et royaume et chasteaux qui ienoient encor et luy tendoient les brss pour avoir secours. On dit aussy que les dames furent cause de sa mort, auxquelles, pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort débile complexion, sy énerva et débilita tant que cela luy ayda à mourir.
Le roy Louys douziesme fut fort respec-
tueux aux dames; car, comme j'ay dict ailleurs il pardonnolt à tous les comediaus de son royaume, comme escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoisclles, encor qu'il fust bon compaipoo en son temps et qu'il aymast bien les dames autant que les autres , tenant en cela , mais non de la mauvaise langue, ny de la grande présomption, ny vanterie, du duc Louys d'Orléans , son ayeul : aussy cela luy cousta-il la vie , car s'estant une fois vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgoogoe son cousin , qu'il avoit en son cabinet le pourtraict des plus belles dames dont il avoit jouy, par cas fortuit, un jour le duc Jean entra dans ce cabinet; la première dame qu'il voit pourtraicte et se présente du premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse , qu'on tenoit de ce temps là très-belle : elle s'appelloit Marguerite, fille d'Albert de Bavière, comte de Haynault et de Zelande. Qui futesbahyPce fut le bon espoux : pensez que tout bas il dit ce mot : « Ah 1 j*en ay. » Et ne faisant cas de la puce qui le piquoit autrement , dissimula toat, et, en couvant vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et colorant son mal sur ce subject et non sur sa fea«me, le fit assassiner à la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison: et api^ la vache morte, espousa en secondes nopcesia fille de Louys, troisiesmeduc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché; car à tels gens subjects aux cornes ils ont beau changer de chambre et de repaires , ils y en trouvent tousjours.
Ce duc en cela fit très-sagement de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny luy ny sa femme ; qui fut à luy une très-sage dissimulation. Aussy ay-je ouy dire à un très-grand capitaine : qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le subject, et plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la vangeance, si ce n*est que la chose fust si évidente et claire devant plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire.
L'uneest, quand on reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand on t le taxe de bougrerie et sodomie : la troisiesm^
SIXIESME DISCOURS
quand on luy met à sus quil est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d*un combat ou d'une battaîlle. Ces trois choses , disoit ce grand ca* pitaine, sont fort escandaleuses quand on en publie le subject de laquelle on combat, et penseon quelquesfois s'en bien nettoyer que Ton s'en sallit villainement; et le subject en estant publié escandalise fort, et tant plasil est remué, tant plus mal il sent , ny plus ny moins qu'une grande puanteur quand plus on la remucVoylà pourquoy, qui peutavecques son honneur caler, c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau subject pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que Ton peut, ne se doivent jamais mettre en cause , contestation ny combat. Force exemples aileguerois-jepour ce Eaict ; mais il m*inoommoderoit et allongeroit par trop mon discours.
Voyià ppurquoy ce duc Jean fut très-sage de dissimuler et cacher ses cornes , et se revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit honny; encor s'en mocquoit-il, et le faisoit entendre : dont il ne f^u t point doubt er que telle desrision et escandale ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fistiaîre ce coup en fort habille et très-sage mondain.
Or , pour retourner de-là où j'estois demeuré : le roy François , qui a bien aymé les dames, encor qu'il eust opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables , comme j'ay dict ailleurs, ne voulut point qu'on en medist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant , qui s'appelloit Busambourg, deXaintonge, lequel servant le roy de la viande, dont il avoit dispense, le roy loy commanda de porter le reste, comme l'on voit quelquesfois à la cour, aux dames de la petite bande , que je ne veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy ces compaignons et autres de la cour: que ces dames ne se contentoient pas de manger de la chair crue en caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur benoist saoul Les dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussy tost au roy, qui entra en si grande collere, qu'à Tinstant il commanda aux archers de garde de son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pau-
vre gentilhomme en sceut le vent par quelqu'un de ses amys, qui évada et se sauva bravement. Ques'il eust esté pris, pour le seur il estoit pendu, encor qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vit le roy ceste fois en collere , ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne d'honneur qui y estoit ; et lors le roy dit tout haut, que quiconque toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.
Un peu auparadvant, le pape Paul 111 , de la maison de Farnese, estant venu à Nice, le roy le visitant et toute sa cour, et de seigneurs et dames, il y en eut quelques-unes, qui n'estoieot pas des plus laides, qui luy allèrent baiser la pantoufle. Sur quoy un gentilhomme se mit à dire : qu'elles estoient allées demander à Sa Saincteté dispense de taster de la chair crue sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le roy le sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fost esté pendu , tant pour la révérence du pape que du respect des dames.
Ces gentilshommes ne forent si heureux en leurs rencontres et causeries comme feu M. d'Albanie. Lorsque le pape Clément vint à Marseille Faire les nopces de sa niepce avecques M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles et honnestes vefves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passés de leur marys , vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, qu'elles prièrent M. d'Albanie, son parent, qui avoit nonne part aux grâces du pape, de luy demander dispense pour elles trois de manger de la chair les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda , et les fit venir un jour fort familièrement au logis du pape; et pour ce en advertit le roy , luy en ayant descouvert la baye. Estant toutes trois à genoux debvant Sa Saincteté, M. d'Albanie commança le premier, et dit assez bas en italien, que les dames ne l'entendoient point :« Père sainct, voylà trois dames vefves, «belles et bien honnestes, comme vous voyez, «lesquelles, pour la révérence qu'elles portent à «leurs marys trespassés, et à l'amjrtié des enfans «qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du «monde aller aux secondes nopces, pour faire «tort à leurs marys et enfans; et, parce que «qulquesfois elles sont tentées des aiguillons de «la chair, elles supplient très-humblement Vos-
DES DAMES GALLANTES.
t f re Saioctet^ de pouvoir avoir approche des a hommes hors isaryage, si et quantes fois «qu'elles seroient eu ceste tentation. — Gom- «ment, dit le pape, mon cousin! ce seroit «contre les commandemens de Dieu, dont je ne « puis dispenser. — Les voyU, peresainct, disoit «le duc, s'il vous plaist les ouyr parler. j> Alors Tune des trois, prenant la parolle, dit : « Père «sainct, nous avons prié M. d'Albanie de vous «faire une requeste très-humble pour nous ^u- « très trois, et nous remonstrer nos fragilités et «debilles complétions. — Mes filles, dit le «ipape, U requeste p'est nullement raisonnable, «car ce seroit contre les commandemens de «Dieu. 9 licsdictes veufves, ignorantes de ce que |uy avoit dict M. d'Albanie, luy répliquèrent : q Père sajpct, au moins plaise nous en «donner congé trois fois delà sepmaine, et «sans escand^le* — Gomment! dit le pape, de «vous permettre // peçcato di lussuria ^ ? je «me damneroia; aussy que je pe le puis faire.» Lesdictes dames, cognoissant alors qu'il y avoit de la foorbe et raillerie, et que M. d'Albanie leur en avoit donpé d'une , dirent ; « Nous ne «parlons pas de cela, père sainct, mais nous «demandons permission dç manger de la chair f les jonn; prohibés, d lA dessus, le duc d'Alba* pié l^r dit : % Je penspis, mes dames, «que cç fust de la chair vive, p Le pape aussy tQst entendit la raillerie, et se prit & sourire, diaapt : « Mon cousin , voos avez faict rougir aces honnestes dames; la reyne s'en faschera « quand elle le sçaura : » laquelle le sceut et n>n it autre semblant , mais trouva le conte bon; et le rpy puis apris en rit bien fort avecques le pape, lequel, après leur avoir donné sa bénédiction , leur octroya le congé qu'elles demandoient, et s!en allèrent tris-contentes.
. L on m'a nommé les trois dames : madame de Ghasteau-Briant ou madame de Ganaples, madame de Ghastillon, et madame Ta baillive de Gaen, très-honnestes dames. Je tiens ce QQnte des anciens de la cour >.
Madame d'Uzez fit bien mieux, dn temps que le pape Paul troisîesme vint à If ice veoyr
* le péclif de luxure.
' Ce conte , que Brantôme dit tenir des anciens de la cour, est pris presque mot pour mot dé J. Bouchet, au nom des trois dames près, qui est apparemment ce qu*il ruai dire qu'il tenait ile Iwn lieu.
le roy François. Elle estant madame da Bellay , et qui dès sa jeunesse a tousjours eu de plaisans traicts et dict de fort bons mots, un jonr , se prosternant devant Sa Saincteté, le supplia de trois choses : Tune, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses ciseaux en faisant son ouvrage, et elle fit VŒU à sainct Alivergot de le luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit, mais elle ne 1 accomplit, ne sçachant où gisoit son corps sainct. L'autre requeste fot, qu'il luy donnast pardon de quoy , quand le pape Glement vint à Marseille, elle estant fille Tallard epcor , elle prit un de ses oreillers en sa ruelle de lict , et s'en torcha le devant et le derrière, dont après Sa Saincteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche, qui le baisa. La troisiesme , qu'il excommuniast le sieur de Tays, parce qu'elle l'aymoit et luy ne l'aymoit point , et qu'il est maudit , et est excommunié celuy qui il'ayme point s'il est aymé.
Le pape, estonné de ses demandes , ^t s^es* tant enquis au roy qui elle estoit, sceut ses causeries et en rit son saoul avecques le roy.
Je ne m'estonne pas si despuis elle a esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes , puisque de si bonne heure elle cpmmança : et de ce temps, toutesfois, tout a esté trouvé bon d'elle, tant elle avoit bonne grâce en ses traicts et bons mots.
Or ne pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si reformé au respect des dames , qu'il n'en aymast de bons contes qu'on luy en feisoit , sans aucun escandale pourtant ny descriement , et qu'il n'en fist aussy ; mais, comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un chascun , ny le commun , usast de pareil privilège que luy
J'ay ouy conter à aucuns, qu'il vouloit fort que les honnestes gentilshommes de sa cour ne fossent jamais sans maistresses; et s'ils n'en faisoient il les estimoit des fatset des sots : et bien souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms , et promettoit les y servir et leur en dire du bien ; tant il estoit bon et familier! Et souvent aussy, quand il les voyoit en grand arraisonnement avecques leurs mais* tresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos ils avment avecqaes elles,
SIXIESMB DISCOURS.
et s'il ne les troumt bons, il les corrigeoit et leur en apprenoit d^autres. A ses plus familiers, il n'estoit point avare ny chiche de leur en dire ny départir de ses contes ; dont j'en ay ouy foire un plaisant qui luy advint, et puisaprts le recit^ , d'une belle jeune dame venue i la cour, laquelle, pour n'y estre bien us<e, se laissa aller fort doucement aux persuadons des grands, et sur-tout de ce grand roy ; lequel un jour, aiosy qull voulut planter son e^tendart bien arboré dans son fort, elle, qui avoit ouy dire, et qui commançoit desji à le veoyr, que quand on ddnnoit quelque chose au roy, ou que quand on le prenoit de luy et qu^op le toucboît, le ftdiolt preu^ierement baiser, ou bien la main pour le prendre et toucher, ellemesme, sans autr^ceremome, n'y ^iUit pa# , et, baisant très-humblement la maip, prit V^tendart du roy et le planta dsps le fort avecques une tifè»-grande humilité ; puis luy demanda de sang froid, comment il voulait qu'elle le servist , ou en femme de bien et chaste f ou en desbauchée. Il ne faut poipt doubter qu'il luy en d^mandast la desbauphée, puisqu'eo cela elle y cstoit phis agréable que la modeste : en quoy il trouva qu'elle n'y avoit perdu sop Cempk, et après le coup, et avant, et tout ; puis luy Caisoit une grande révérence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy avoit faict, dont elle n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent quelque avancement pour aon mary. J'ay ouy nommer la dame , laquelle despuis n'a esté si sotte comme alors, mais bien habille et bien rusée. Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles.
11 estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et surtout des combats amoureux , et mesmes de quels beaux airs se manioient les dames quand elles estoient en leur manège, et quelle contenance et posture elles y tenoient, et de quelles parolles elles usoient : et puis en rioit i pleine gorge; et après en deffendoit la publication et l'escapdale, et recommandoit le secret et l'honneur.
Il ivoit pour son bon second ce très-grand , tr^-magnlBque et très-Iitieral cardinal de Lorraine; très-liberal le pnis^je appeller, puisqu'il n'eut son pareil de son temps ; ses despenses t •es dons et gracieusetés , en ont fiiict foy , et w-tout |a charité eqver^ \fs pauvres. Il portoit
I ordinairement une grande gibcdert , qne son valet de chambre qui luy manioit son argent des menus plaisirs ne failloit d'emplir , loua les matins , de trois ou quatre cens escns ; et tant de pauvres qu'il trou vojt, il mettoit |a main i la gibecière, et ce qu'il en tiroij , sans cousideration,il le donnoit, et sans rien trier. Pelut de luy que dit un pauvre aveugle, ainsy qu'il passoit dans Rome et que Taumosne luy fut demandée de luy, et qp'illuyjetta à sqo aecoufffumée une grande poignée d'pr , et eu s'eecriant tout haut en italien : 0 tu sei ÇM^to , 0 vera^ente el cardinal di Iprrena; c'est* ^ire:«Ou tu es Christ, ou le cardinal de cM>)rraine. » S'il estpit aumosnier et charitable en cela , il estoit bien autant libéra) I» mt^^ persopuea , et princjpallemeut ^ l'endraîa dl» d9iQe«7 lesquelles il atirappoitayseipentp^r cetf appast; c^r Targçnt n'estoit en sj grande aboRr dance d^ ce temp^ comme il est aujour^'huy ; et pour ce en e^toient-elles plus friandes i et des bouibancey et des parures.
JTay ouy cpnter que, qu^nd il arrivpif ^ la cour quelque bellfi HMp qp i%mf nouvelle qui fust belle 9 il I4 venqi^ j|ussy tost accoste>' , et , l'arraispouant , il disoi( qu'il la vpulo|t ^r^s^ef de s^ main. Quel dresseur! Je croy que (a peine n'estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain ^auvagfi. Âussy poup lors disoit-op qu'il n'y avpit guieres de ()ames ou de filles fesidentes ^ la cour pu fraischemept venp^, qqi ne fussent desbaucbées ou attrapées par son avarice et par la largesse dudict M* le cardina); et peu ou nulles sont-elles sorties de ceste couf femmes et filles de bien. Aussy yoyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et d argent et de soye , que ne sont celles de nos reyne^ et grandes princesses d'aujourd'buy. J'en ay faict l'expérience pour l'avoir veu en deux Qu trois, qui avoient gaigoé fout cela par leur devant ; car leurs pères, mères pt piarys ne leur eussent pu donner en ^t grande qqantit^
Je me fusse bien passé , cp dira quelqu'up , de dirececy de ce grand cardiua), veu sqp bonnorable habit et reverendissime es(at. Mais son roy le voulqit ^n^y et y prenoit plaisir; et pour cpmplairp à spn roy l'op est di^pepsé de tput , et pour faire Tamour et d'autres pbose^ , y iliai3Vj^'e.ll(snespiep(pqWtm«açiiaut^cqfn^
DES DAMES GALLANTES.
alors d^aller à la guerre , à la chasse , aux danses , aux mascarades et autres exercices ; aossy qu'il estoit ua homme de chair comme un autre , et qull avoit plusieurs (srrandes vertus et perfections qui offiisquoient ceste petite imperfection, si imperfection se doit appeller Aire l*amour.
J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames. Il leur en portoit de son naturel beaucoup : mais il Toublia , et non sans subject, à Tendroict de madame la duchesse de Savoye, donne Beatrix de Portugal. Luy . passant une fois par le Piedmont , allant â Rome pour le service du roy son maistre , visita le duc et la duchesse. Après avoir assez entretenu M. le duc , il s'en alla trouver madame la duchesse en sa chambre pour la saluer ; et «'approchant d'elle , elle , qui estoit la mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient de cest affront , s'approcha pour la baiser à la bouche, et elle de se reculer. Luy , perdant patience et a'approchant de plus près encor d^erfe, la prend par la teste , et en despit d'elle la baisa deux ou trois fois. Et quoyqu'elle en fist ses cris et exclamations , à la portugaise et espaignolle , si fallut-il qu'elle passast par là. a Gomment ! a dit-il , est-ce à moy à qui il faut user de ceste c mine et façon ? Je baise bien la reyne ma cmaistresse, qui est la plus grande reyne du t monde , et vous je ne vous baiserois pas, qui «n'estes qu'une petite duchesse crottée I Et si «veux que vous sçachiez que j'ay couché avecaques des dames aussy belles et d'aussy bonne «ou plus grande maison que vous.» Possible pouvoit-il dire vray. Geste princesse eut tort de tenir ceste grandeur à l'endroict d'un tel prince de si grande maison , e^ mesmes cardinal , car il n'y a cardinal , veu ce grand rang d'église qu'ils tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté. M. le cardi-* nal aussy eut tort d'user de revanche si dure ; mais il est bien fascneux à un noble et généreux cœur , de quelque profession qu'il soit , d*endurer un affront.
Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont , et d'autres que je laisse au bout de ma plume , car je brouillerois par trop mes discours , auxquels je retourne ; et le reprens au feu roy Henry U , qui a esté
fort respectueux aux dames , et qu'il servoit avecques de grands respects, qui detestoit fon les calomniateurs de l'honneur des dames. Et lorsqu'un roy sert telles dames , de tel poids , et de telle complexion , mal-aysement la suite de la cour ose ouvrir la bouche pour en parler nal. De plus la reyne mère y tenoit fort la main pour soustenir ses dames et filles , et le bien faire sentir à ces détracteurs et pasqnineurs , quand ils estoient une fois descouverts, encor qu'eile-mesme n'y ait esté espargnée non I rJus que ses dames; mais ne s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle, qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette , qui parloit assez pour soy : et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces mesdisans escrivains et pasquineurs. « Laissez-les tourmenter , disoit-elle , et « prendre de la peine pour rien ; » mais quand elle les descouvroit elle leur faisoitbien sentir. Il escheut à l'aisnée Limeuil , à son commancement qu'elle vint à la cour, de faire un pasquin (car elle disoit et escrivoit bien) de toute la cour , mais non point escandaleux pourtant, si-non plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la repassa par le fouet à bon escient , avecques deux de ses compaignes qui en estoient de consente ; et sans qu'elle avoit cest honneur de luy appartenir, â cause de la maison de Turenne, alliée à celle de Boulongne , elle l'eust chastiée ignominieusement, par le commandement exprès du roy , qui detestoit estrangement tels escrits.
Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que le roy aymoit, et estoit parent de madame de Valentinois, et avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre les dames et les filles, tant il estoit fol ! un jour , s'estant attaqué à une de la reyne, il y en avoit une , qu'on nommoit la grande Meray , qui s'en voulut prendre pour sa compaigne ; luy ne fit que simplement respondre : « Ah ! je ne m'attaque pas à vous , Me- « ray , car vous estes une grande coursiere ba^ 0 dable. >Gomme de vray c'estoit la plus grande fille et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la reyne,que l'autre l'avcntappelléejument et coursiere bardable. La reyne Ait en telle coli 1ère , qu'il fallut que Martha vuidast de la cour 1 pour aucuns jours, quelque faveur qu'il eust de
SIXIESME DISCOURS
madame de Valent'mois sa parente; et d'un mois après son retour n'entra en la chambre de la reyne et des filles.
Le sieur de Gersay fit bien pis à Tendroict d'une des filles de la reyne à qui il vouloit mal, pour s*en yanger , encor que la parolle ne luy manquast nullement ; car il disoit et rencontroit des mieux , mais sur-tout quand il mes« disoit, dont il enestoit le maistre; mais la mesdisance estoit lors Fort defFendue. Un jour qu'elle estoit à Taprès-disnée en la chambre de la reyne avecques ses compaignes, et gentilshommes , comme alors la couslume estoit qu'on ne s'assioi t autrement qu'en terre quand la reyne y estoit, ledict sieur, ayant pris entre les mains des pages et laquais nne c... de bélier dont ils s'en jouoîent à la basse-court (elle estoit fort grosse et enflée tout bellement) , estant couché près d'elle , la coula entre la robbe et la jnppe de ceste fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais,si-non que,lorsquela reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller en son cabinet, ceste fille, que je ne nommeray point , se vint lever aussy tost,et en se levant tout devant la reyne, pousse si fort ceste balle beltiniere , pelue ^ velue , qu'elle fit six ou sept bonds joyeux , que vous eussiez dict qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe- temps à la compaignie sans qu'il luy coustast rien. Qui Fut estonnée? ce Fut la fille, et la reyne aussy, car c'estoit en belle place visible sans aucun obstacle. aNostre-Dame! s'escria la reyne, et qu'est a cela, m'amie, et que voulez- vous Faire de (c cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy esplorée , se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit , et que c'estoit quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit Faict ce meschant traict, et qu*elle pensoit que ce ne Fust autre que Gersay. Luy , qui en avoit veu le commancement du jeu et des bonds , avoit passé la pwte. On l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la reyne si collere, et niant pourtant le tout fort ferme. Si Fallut-il que pour quelques jours il Fuyt sa collere et du roy aussy : et sans qu'il estoit un des plus grands fevorys du roy dauphin, avecques Fontaine-Guérin , il eust esté en peine , encor que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture , nonobstant que le roy et ses courtisans et plusieurs dames ne s'en peussent engarder d'en rire , ne
l'osant pourtant manifester , voyans la collere de la reyne : car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux rabrouer et estonner les personnes.
Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la cour vindrent une fois , de bonne amytié qu'ils avoient ensemble , à tomber en haine et querelle, si bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de la reyne estant sur ce difFerend: «Laissez-moi, autre* « nient je diray ce que vous m'avez dict. » Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque chose en fidélité d'une très-^nde dame , et craignant que mal ne luy en advinst, que pour le moins il ne Fust banny de la cour, sans s'estonner il respondit (car il disoit trèsbien le mot) : a Si vous dites ce que je vous ay «dict, je diray ce que je vousay Faict. » Qui fot estonnée ? ce Fut la fille; toutesfois elle respondit : «Que m'avez-vous Faict ? » L'autre respondit : Que vous ay-je dict ?» La fille par après réplique : « Je sçay bien ce que vous m'avez «dict ;» l'autre: «Je sçay bien ce que je vous « ay Faict. » La fille duplique :« Je prouveray fort «bien ce que vous m'avez dict ;» l'autre respon^ dit : « Je prouveray encor mieux ce que je «vous ay Faict.» Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles contestations par dialogues et répliques et dupliques , et pareils et semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent là , encor qu'ils en tirassent du plaisir.
Tel débat parvint aux oreilles de la reyne, qui en Fut fort en collere , et en voulut aussy tost sçavoir les parolles de l'un et les Faicts de l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre voyant que cela tirerait à conséquence , adviserent à s'accorder aussy tost ensemble, et, comparoissant devant la reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils se contestoient ainsy, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dict, ny luy rien Faict à elle. Ainsy ils payèrent la reyne, laquelle pourtant tança et biasma fort le gentilhomme, d'autant que ses parolles estoient trop escandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se fossent râpa triés et concertés ensemble , et que la damoi-
i selle eust descouvert les parolles qu'il luy avoit dictes, qui.luy tournoient à grande conséquence,
i que résolument il eust maintenu son dire an il
^IP DES DiMES
luy avolt faiçf, â peyne qu'on la vkitast, et qu'oo ne la trouveroit point pucelle^ et que c^estoit luy qui Tsivoit depucellée. « Qpy, luy a respondis-je ; mais si on Teust visitée et qu'on «l'eust trouvé^ RMPdle, car elle ^toU fille, « vous fussiez ^té p^<)u , çt vouç y fust allé de « |a vie. — Hà ! n^pft-pieu 1 pie rpappndit-il , «c'est ce que j'eusse voulu le plus, qu'on l'eqst a visitée : je n'avois point peur qqe la vie y eust «couru; j'estois bien asseuré de mon baston; «car je sçavofs bien qui Favoit dépucelle^, et «qu'un ^utrey avoi^ bien passé , mais Qop pas cmoy, dont j'en suis trte-bien mar^y; et la «trouvant entamée et Itracée, elle estoi^ perdup «et moy vangé, et elle esçandalisée. Je ^usse «esté quitte pour Tespousep, et puis m'en des* «faire comme j'eusse peu.» VpyU con^me 1^ pauvres filles et femmes courent fortune, apasy bien à droict comme à tort.
j'en ^y Qognu une de très-grapde p^irt , laquelle vint à estre grosse du faict dV° ^^^' brave et gallant prince ^ : Qp disoi t pourtant que c^estoit en nom de maryage, mais par aprè^ on sceut le contraire. ]je roy ^enry le sceut le premier, qui en fut eitresmement fasch^, car el|e luy appartenoit un pçu : toutesfois, faire plus grand brucit ny escandale, le spir sans au bal la voulut mener danser le bf ansie de la Torche ? ; et puis la fî^ meiier danser à un autre la gaiMarde et les autres bransles, là où elle roonstra sa disposition et sa dexterjté mieux que jamais, avecques sa taille qui estoit très-
^ belle et qp'elle açcommodoit si bien ce jour là, qu'il n'y avoit aucune apparence de grossesse : de sorte que le roy, qui avoit ses yeux tousjours fort fixement sur elle , ne s'en apperceut non plus que si elle ne fust esté grosse; et vint à dire à un très-grand de ses plus familiers ; «Ceux-là sont bien mescbans et malheureux «dVstre allé inventer que ceste pauvre fille es- «toit grosse ; jamais je ne luy ay veu meilleure «grâce. Ces mescbans détracteurs qui en ont «parlé ont mentv et ont très-grand tort. » Et ainsy ce bon prince excusa ceste belle bonneste damoiselle , et en dit de mesmes à la reyne es-
* Françoise de Rohin, dame de La Garnache , saîTant fiayle, />ic^ crît
* Cette danse s*est conservée longtemps en AUepiagne; et on la dansa à Berlin en mai 1729, aux noces de la seconde fille du roi de Prusse arec le margrave d'Antpacb. Us Allemands appeUent ^hnaWF^inhelMiiM.
6ALLANTES.
tant couché le soir avecques elle. Mais la reyne, ne se fiant à cela , la fit visiter le lendemain au matin , elle estant présente , et se trouva grosse de six mois; laquelle luy ad voua et confessa le tout soubs la courtine de maryage. Pourtant le roy, qui estoit tout bon ,' fit tenir le mystère le plus secret qu'il put , sans es* candaliser la fille , encor que la reyne en fust fort en collere. Toutesfois ils renvoyèrent tout coy chex ses plus proches parens , oti elle accoucha d'un beau fils, qui pourtant itit si malheureux qu'il ne put jamais estre advoué du père putatif; et la cause en traisna longuement, mais la nkere n'y put jamais rien gaigher.
Or, le roy Henry aymolt aussy bien les bons contes comme les roys ses prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fusant escandaiisées ny divulguées : si bien que luy, qui estoit d'assez amoureuse complexion , quand il alloitveoyr les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu'il pouvoit , afin qu'elles fussent hors de soupçon et diffame. Et s'il en avoit aucunes qui fussent descôuvertes , ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la dame : comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison , nomme madame Flamin , d'Escosse, laquelle, ayant esté enceinte du roy, elle n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son escocement francisé: «J'ay faict tant que «j'ay pu , que, à la bonne heure Je suis enceinte «du roy, dont je m'en sens très-honnorée et «très-heureuse; et si je veux dire que le sang « royal a je ne sçay quoy déplus suave et friande «liqueur que l'autre, tant je m'en trouve bien, «sans compter les bons brins de presens que «Ton en tire.»
Son fils, qu'elle en eut alors, Ait le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-honneste , brave et vaillant seigneur : il le monstra bien à sa mort. Et si es* toit homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny despuis : et la Provance en sçauroit bien que dite , ' et encor que ce fut un seigneur fort splendide et de grande despense ; mais il estoit homme de bien et se eontentoit de raison.
Geste dame, avecques d'autres que j'ay ouy dire , estoit en ceste dpinion : que, pourcou-