‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 74 sur 119 · TROISIESME OPUSCULE · texte numérisé non relu

TROISIESME OPUSCULE

Epislre dedicatoire à Marguerite de Valois, rejrne de Frant:e et de ISavarre, sur les harangues suivantes.

Madame ,

Dernièrement que je vous estois allé faire la révérence à Usson , j'eus cest honneur d'entrer dans vostre salle , et vous veoyr manger tous les jours, où je notay une chose trës-louable, que je ne vous ay jamais veu faire repas, que, devant vostre table , vous n'eussiez de fort honnestes gens et sçavans , lesquels nous mettiez tousjours sur quelques beaux discours, disputes et propos non communs; si que je n'ay jamais veu les tables des roys vos frères mieux remplies et garnies de ces beaux mets que la vostre; et, ce qui estoit le plus beau et plus à priser, c'est que vous présidiez par dessus, et en disiez vostre advis , et donniez vosire sentence , par de si beaux et briefs mots , que j'entray en admiration de vous , de vostre sçavoir et beau dire, plus que je ne fis jamais.

Or un jour, entre autres discours, que Ton se mit à parler de Jules Gssar, de ses louanges et de ses beaux faicts, vous en prinstes la parolle, et l'allastes exalter par de si gentils et briefs mots, qu'ils pesoient, et portoient plus de coup que cent longs discours que d'autres en eussent sçeu faire. Entre autres, en desapprouvant et taxant fort les meurtriers qui Tavoient mis à mort, fut cestuy-cy et le dernier: «Car, cdistes-vous, la plus belle gloire qu'eurent ja- «mais les Romains, Cssarla leur avoit acquise, et «Cssar estoit digne plus que de Rome.» Voyià ▼os propres mots, et très-beaux certes. Sur lesquelles louanges je me mis à traduire en prose françoise la harangue que ce grand capitaine fit le jour avant la battaille de Pharsalle, ensemble celle de Pompée, que ce grand poète latin , et gentil chevallier romain de son temps, Lucain, a fàicte dans le septiesme de son livre.

Je ne sçay, madame , si vous les avez jamais veues ; mais à tout hasard , je vous les desdie ,

et croy que vous en admirerez les parolles et rasseurance de laquelle Caesar les profera, qui sentoit bien certainement son homme brave et courageux, et nullement saisy de peur; si qu'elle donne lustre à celle de Pompée, qu'on diroit qu'elle sent son homme timide , qui s'adyance à sa ruyne, et la présage; mais poortant il feit de l'asseuré, et monstre bonne mine, ainsy que l'on a veu et voit-on plusieurs capitaines, et grands et petits , et autres, avant aller aux combats, en telles altères, contrefaire des braves , et tenir belle contenance.

Voylà pour ce coup, en cecy, la différence de Cassar et Pompée. Aussy Tun demeura victorieux et l'autre vaincu , ainsy que la fortune ayde aux braves et courageux; sans que je veuille pourtant toudier l'honneur de Pompée* ny à ses beaux exploicts qu'Ua feîcts en sa vie; mais aussy ilfimt penser et considérer lesennemys avecques lesquels il avoit eu affaire d'autres fois,etC»sar et ses vaillans soldats, à ceste heure là et sa dernière.

Or, madame, en lisant ce Lucain et mesmes ces harangues, qui me semblent très-belles , je me suis estonné cent fois que tant de nos sçavans poètes françois, qui ont tant iaict des gallans ne se sont mesiés de le traduire et tourner en françois, aussy bien qu'ils ont faict Virgile et autres autheurs. Je n'en puis excogiter ooe seule raison , si-iion qu'ils l'ont trouvé un peu difficile, ou bien qu'ils l'ont tenté, et, trouvant le fardeau trop pesant, l'ont aussy tost laissé et jette en terre : dont c'est dommage , car les livres en sont très-beaux , et les ay veus estimer à de sçavans personnages plus que ceox-lâ de Virgile.

Mais ce n*est pas tout; voicy le meilleur: car, ainsy qu'il se trouve par escrit , ledict Lucain n*en put faire et parfaire que quatre ou dnq livres , d'autant que la mort le prévint , et luy empescha l'achèvement: mais sa femme, gentille dame romaine , belle , honneste , vertueuse, fort sçavante, le survivant, suivit ses erres el ses beaux desseins ; après en avoir veu ses mémoires , et sceu ses conceptions , mit la main à h plume, et en paracheva l'enivre tout entier. Grande gloire certes , et digne mémoire (Tune si honneste dame, el ces livres paradievés d*elle fort à priser, ensemble ces deux harangues! Si que, généreuse qu'elle estoit , el'c

OPUSCULES DIVERS

monstroit bien qu'elle aymoit son semblable , Gssar généreux.

Sur ce, madame, j'ay souvent faict un souhait de pouvoir traduire ces livres deLucain en langue Françoise; j'entends en prose, ainsy qu'a faict VigenaÀre sdiDelit^rance de Hierusalem; car autrement je ne sçaurois, ny ne seroient aussy si beaux ; et comme j'ay faict ces deux harangues, et en penserois venir à bout et à mon grand honneur, si je pouvois emprumpler de vous, pour quelque temps, vostre divin esprit et vostre beau parler, avecqucs Tayde de quelqu'un qui fust meilleur latin que DQoy, car il y a des passages très-difficiles, je ne les desdierois à un autre qu'à vous, madame, afin qu'il fust dict : Un gentil cavallier romain, et une belle et honneste gentille dame romaine, sa femme, les ont faicts en latin, et un gentilhomme François les a traduicts en sa langue pour les desdier à une reyne , la merveille du

monde.

Or, toutes mes forces n'estans assez bastan-

tes pour attenter si haute entreprise , je me

contenteray de Tavoir désirée, ainsy que je

desipe , madame, vous faire paroistre par mon

très-humble service que je suis à perpétuité

vostre Irès-humble et très-obeyssant subject,

et très-affectionné serviteur, Bourdeiixe.

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