‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 75 sur 119 · QUATRIESME OPUSCULE · texte numérisé non relu

QUATRIESME OPUSCULE

IJarangue militcUre et soldatesque de Cœsar , qii'itfit à ses gens le jour avant la battaiUe de Pharsalle.

AVBBTISSBMEIIT.

J*ay traduict les deux harangues suivantes tellement queilemenc, et au plus près, selon mon humeur, du livre VU de Lucain, ce grand poëte latin, ou, pour mieux dire, représentées et descriles par la femme du- 4iict !.ucain; car il se trouve qu*il mourut après avoir faict et parfoict seulement cinq ou six livres de tout son oeuvre , et que son honneste femme le survivant , et suivant les erres et les beaux desseins de son mary , qu'elle en a voit compris et veu ses mémoires, paracheva tout rœuvre entier. Grande eloire certes, et digne mémoire de cesie honneste dame, et d'autant lesdictes harangues plus à priser!

fORMB D'ARUlHBirr.

Après que Caesar eut seniy quelques rencontres dernières entre luy et Pompée, et rccognu qu'une ruyne

panchoit, et estoit preste i tomber sur un des deux , il y songea, et quasy ceste rage animée à la bai taille s'attiédit un peu en luy; et son courage, hardy à se promettre des heurpux événements, s'arresta quelque peu aussy en doute , bien que ses destinées ne luy promissent d'appréhender rien de mal pour luy, ny espérer rien de bon pour Pompée. Ayant enfin plongé sa crainte, il se résout au combat, et, d'une belle disposition et asseurance, harangue ainsy ses gens.

Soldats, qui jusques icy estes soubs moy dompteurs du monde, de la fortune et de mes affaires, voicy venue Theure que nos souhaits sont parfaicts, et venue l'occasion de donner la battaille que nous avons tant désirée et demandée. Il n'est meshuy besoing de rien plus souhaiter ; il ne faut qu'advancer la mort à nos ennemys avecques vos armes, sans rien temporiser. Vous sçavez qui est Gssar , et quelle est sa prouesse. Cest aujourd'huy lejourmesme, dont bien m'en souviens, que vous me promistes sur le rivage du Rubicon que ne permettriez qu'à vous, ny à moy, on nous oslast les triumphes qui nous esloient par nos valeurs , peines et travaux justement deubs. C'est le mesme jour aujourd'huy qui nous rendra nos dieux , nos femmes, nos enfans , nos familles , nos biens et les âmes de nos amys, et vous rendra manans, babitans et concitoyens de nostre ville, et désormais francs de toute guerre et de tout mal. C'est le mesme jour encor qui, avec le destin , sera temoing , et prouvera lequel aura pris plus justement les armes. Geluy qui sera vaincu en ceste journée aura le tort, et faira cognoistre si vous avez couru sus à votre patrie à feu et à sang par juste cause.

Soyez, je vous prie, furieux et terribles au combat, et délivrez vos armes et espées de toute coulpe et reproche. Il ne va rien en cecy du mien ny de mon interest. Je suis prest de vivre sans aucune charge ni authorité, ny magistrature désormais, et vivre en privé et plebeyen ; mais que vous autres demeuriez libres et francs, et qu'ayez pouvoir sur toutes nations de l'empire, et que tout vous soit permis et licite, comme vous lavez bien mérité.

Je m'asseure que vous n'achèterez pas à grands frais de sang Tesperance du monde. Il se rencontrera devant vous une certaine jeunesse de Grèce, qui ne sçait que c'est de guerre, ny porter armes, ni aucun ordre de battaiUe •

avecques une confusion de lang^ages d'un divers amas d*estrangtTS que c*est pitié, et auxquels leur semble que leurs crys et hurlemeos soient dangers. Tant s'en fout, que, lorsque les trompeUes sonnent, et les trouppes s'esbranlent pour aller au combat, tremblent de peur, et songrnt à fuitte. Peu de gens combattront contre vous autres, et demeslerontceste guerre civille.

Meslez-vous hardymenl parmy ces peuples et royaumes si lasches, et d'abord abattez tout le monde ; et qu'on sçaclie que Pompée, qui a mené ces nations par Rome avecques tant d'attelage, n'en a dignement mérité un seul petit triumphe. Et cuydez-vous bien qu'un Arménien ou un autre barbare se soucyequî soit capitaine ou général de l'armée romaine, et quMI voulust, d'une seule goutte de son sang, racheter Pompée ni TEstat romain? Ils tiayssent trop les Romains et tous ceux qui les veulent dominer.

La fortune m'a mieux favorisé , car elle m'a mis entre les mains des miens et de mes amys certains et asseurés, la valeur desquels j'ai cognue et expérimentée en mille hasards et autant de rencontres en la Gaule. Il n'y a soldat parmy vous duquel je ne cognoisse l'espée ny le dard quand il le met au vent : et si ne faudray deguieres à cognoistre de quelle main et de quel bras le coup aura esté porté.

Je prends pied aux signes qui jamais n'ont failly ni faillent àvosire gênerai. Si je regarde seulement vos visages et vos yeux tous pleins de menaces, les ennemys sont à vous , et me semble d'en veoyr des rivières de sang, et ensemble plusieurs roys, et le corps du sénat , foulés aux pieds, et estendus par terre, et les autres nageans et flottans à grands monceaux dans leur sang espandu de toutes parts.

Mais je retarde trop mon heure et mes destinées, et fais mal , soubs mes discours et entretiens ,de vous arrester et retenir tous courans au combat.

Pardonnez-moy pourtant , soldats , si je ne vous y mené, bien que jamais je ne senty les Dieux qui me promissent plus grande chose. Nous ne sommes plus guieres esloignés d'un grand intervalle de chemin ny de campaigne pour en venir là. Je me sens celuy qui , à la fin de mars , espère aroir liberté et pouvoir de

donner ce que les peuples et les roys ont en leurs mains et puissance.

0 dieux ! par quelle influence et mouvez ment du ciel et des astres permettez-vous tant aux terres thessalicques ? Nous acquerrons aajoord'huy le loyer de la guerre ou fat peine. Jeitez un peu les yeux sur les gesnes de Gssar, regardez ses chaisnes et ceste teste attachée sur le plus haut des rostres , et ses membres desmembrés. S*il nous baste mal , nous avons la guerre civile avecques un capitaine cruel, partisan deSylla, cruel aussi bien que luy. Je m'afflige fort pour vous autres ; car , pour moy, mon sort acquis par ma main m'est tout asseuré et mourray avant que demander la vie.

Dieux ! qui, pour tout cest univers et pour la grande cité de Rome, par gi*ande compassion avez quitté le ciel, celuy qui ne cuyde qull ne soit très-nécessaire de tirer son espée contre ses adversaires, qu'il soit vaincu et demeure tel au champ de battaille.

Lorsque Pompée a tenu vos bandes à destroit, desquelles la vertu estoil empeschée à se remuer, de combien de sang souilla et saoulat-il son espée et ses armes ?

Toutesfois , je vous prie, soldats nouveaux, de cecy : que nul de vous veuille frapper le derrière de Tcnnemy. Celuy qui prendra la fuite devant vous, je veux qu'il soi! tenu bourgeois et citoyen de nostre ville ; mais, tant que les armes seront au vent , et qu'on vous fera leste, nulle image de pitié vous soit représentée; non pas vos pères rencontrés face à face vous esmeuvent. Defigurez-moi le visage que plus vous respecterez, n'espargnez frères ny parens; tuez tout. Je prends tout le blasme sur moy.

Or sus, abattez-moy ces tranchées et emplissez-en les fossés des ruines , afin que les trouppes en sortent en plus belle ordonnance : n'espargnez pas mesmes les tentes. Vous camperez bientost en celles, et dans les tranchées d'où sortent ces bandes qui viennent à vous pour se perdre.

OPUSCULES BlIYÇnS

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