‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 79 sur 119 · HUITIESME OPUSCULE · texte numérisé non relu

HUITIESME OPUSCULE

Harangue que fil la reyne Geopatre à Jultt Cœsar, lorsqu'il vint en Egjrpte, poursuivant Pompée.

Argument pour mieux enlendre le tout , tiré du livre X de Lucain , ou piustost de son honneste Femme, qui paracheva ses livres, ainsy que j'ay dict en la traduction de Fharangue dudict Cssar et Pompée, avant la baltaille de Pbarsalle.

Après que Cssar eut gaigné la battaillede Pharsalle, ne se contentant de la victoire du champ, il la voulut poursuivre plus avant, et tirer vers l'Egypte, où Pompée avait pris sa re* traite; sur les sablons de laquelle Cssar n'eut piustost mis le pied, que sa fortune et le destin de la malheureuse Egypte entrèrent en contention, à sçavoir si la puissance royale de ces grands Ptolomées fleschirûient soubs les Romains , ou bien si les armes des Egyptiens o^- i teroient à Tunivers, avecques la teste du vaincu , | celle du victorieux. |

La mort et la calamité de Pompée servirent bien en cela d'instruction à Cssar, pour se [garder de la perfidie de l'Egyptien, et conservation pour luy et du peuple romain, à ce que désormais ces grandes plaines et longues campaignes du MI ne servissent plus à les engraisser des sépultures des Romains. Et par ce, Cssar , Pal-

* Cett-à-dire, pour aueindre tes hautes vertus et lo dignes louanges.

OPUSCULES DIVERS

sant semblant d^estre asseuré quelque peu delà fof de ces Egyptiens, sur le gage de la mort de Pompée , et les erres d'une telle meschanceté , ^ se met à suivre ses bandes et légions vers la ville : de Paretonie. Mais le peuple , le voyant entrer dans le royaume avecques main armée, et enseignes desployées , et marques d'un consul romain , commança avoir peur, à murmurer et se plaindre que la majesté royale d'Egypte estoit fort diminuée par la présence de Gssar et des Romainsses gens de guerre. Ce qui donna à pensera Gaesar que les choses ne se passeroient sans bruit, et de croyre que Pompée n'avoit point esté perdu, tant àcausedeluy ny à sa considération, que pour autre meschant subject; ce qui le fit adviser à soy. Par quoy, faisant bonne contenance, et dissimulant 1 éminence du mal, nullement toutesfois estonné ny failly de cœur , s'en va à dessein visiter les temples et les dieux de là, ensemble les superbes sépultures des roys anciens, et sur-tout du grand roy Alexandre, qu'il admira fort, non qu'il se souciast autrement de leurs dieux, de leur révérence, ny de leurs reliques, non pas mesmes de leur or et richesses. Là dessus vous voyez fort bien escrite et représentée la fortune bonne et maie dudict Alexandre, qui est chose certes belle a veoyr en ce 1 ivre. Sur ces enlrefeictes arrive ceste grande et belle reyne Gleopatre, sur une gallere de deux rames par banc seulement , et la première et plus belle chose qu'elle fit d'abord , c'est qu'elle gaigne le capitaine et la garde de la forteresse du Pbar ( il n'y a rien qu'une grande beauté ne gaigne et ne corrompe ), sans que Gssar en sçacbe rien, monstrant elle par là son gentil esprit et courage, pour s'introduire là dedans pour le veoyr et l'aymer, et le tenir, comme elle s'enasseure bien, par le remède de ses exiresmes beautés qu'elle portent sur elle; ne se promettant rien moins que de Tespouser , et avoir sa part et moictié avecques luy en l'empire romain , ou bien le gaigner autrement, et le réduire à sa totale disposition. Quel brave cœur , et grand ambitieux dessein de princesse ! La voylà doncques venir vers luy avecques une fort belle grâce et asseurance, et une mine assez triste, non pourtant qu'elle jettast jamais larme de ses beaux yeux ; et pour aomer sa tristesse feinte , elle i^'estoit accommodée de ses cheveux gentiment espars , en tant qu'il falloit selon sa grande

BAAIIIOin. u.

beauté , dit l'histoire , fust ou négligemment , selon sa jeunesse, ou par curiosité; et puis elle parla ainsy :

Gssar, si , pour estre sortie de ceste grande et noble race de Lagus et des Ptolomées , mes anciens et braves prédécesseurs , et qu'en moy vous y recoignoissiez quelque certaine marque de vertu et noblesse, je suis maintenant hcrs de mon royaume , bannie pour jamais de mon sceptre paternel. Mais si ta puissance dextre m'y veut une fois remettre et retourner à mon premier estât et félicité , lors estant reyne de foict, je vous embrasseray les pieds.

Tu viens à nous comme un bel astre luy* sant et propice , et comme un juste et fort équitable juge : ce que m'estant par toy octroyé , je ne seray pas la première qui a commandé en ce royaume, et en a eu la domination; car l'Egypte s'est apprise à rendre obeyssance à une reyne, sans distinction ny différence de sexe. Mesmes, par la loy testamentaire et dernière volunté de mon {)ere, il voulut le droit du royaume et du lict royal m estre commun par maryage avecques mon frère Ptolomée, et que je fosse héritière par moyclié du royaume. Quanta mon frère, je veux fort bien qu'il ayme sa sœur, et jamais je ne luy desiiieray toute obeyssance, mais que ce soit en tant qu'il sera remis en la franchise de sa première liberté, et qu'il ne soit plus subject soubs la tyrannie et gouvernement de Photinus.

Ce n'est pourtant , G».sar , que je m'en veuille prévaloir; mais, au moins, delivrenons de ceste honte et de ce meschant homme. Qu'est-il besoing quuntel petit gallant que celuy-là, serviteur de nostre maison, meschant et viscieux, soit officier de nostre couronne, et y règne, et que les vrays enfans soient repousséset oppressés? Arrache- nous doncques-Cssar, les armes et l'arrogance de ce vilain, qui sont pollues et exécrables parla mort de plusieurs, et principallement du grand Pompée.

Commande doncques que le roy mon frère règne, et aye la régence de ce royaume asseurée. Et quoy, Cœsar, penseriez-vous quece maraut , estant devenu fier et arrogant, pour avoir faict mourir Pompée, qu'il ne conçoive pas en soy et ne machine pas en son ame d'en user de mesmes encontre vous, s'il peut, comme desjà il le semble « estant en armes, qu'il y bransie ?

Geque les hauts dieux veuillent destourner. Au

reste, pour avoir foicl mourir Pompée, ce n'est pas si grande gloire pour luy qu'il s'en puisse prevalloir ny tant se vanter , ny si grand bien aussy pour toy que tu luy en doives sçavoir gré ; et je m'asseure, Caesar , que dans vostre ame généreuse vous n en jugiez Tacte beau , ^y luy en voulez pas plus de bien.

Certes, ces parolles de ceste grande reyne furent très-belles et bien dictes, et bien qu'elles fussent élégamment prononcées, et de grande majesté et belle grâce, car elle estoit trèséloquente et diserte, et de plus qu'elle parloit distinctement sept ou huict langues sans avoir truchement ; mais il Faut croyre,ditnostre Lucain, que toutes ces belles parolles estoient vaines sans son extresme beauté qui y fît plus que tout; car Oesar ne l'eut pas plustost regardée qu'il en devint tout espris. Si bien que la nuict d'amprès (non de la façon sotte que le dit Plutarche, qu'elle entra en sa chambre, mais d'autre plus gentille ) elle corrompit son juge, qui s'y laissa aller fort doucement.

Après doocques que Ptolomée eut acquis et acheté la paix par dons et presens que fit Gleopatre à Gaesar, il la fallut célébrer par beaux festins et sumptueux banquets royaux , pour Te^ouyssance desquels en fut faict un si superbe appareil, et si grande monstre de magniâ- €en€es,que les Romains, auparadvant fort grossiers , disoient tous n'en avoir jamais veu de pareilles, car le palais royal, où estoit appresté le festin, estoit en forme et semblance d'un temple de Rome, et qu'à grand peine les aages advenir, tant dissolus en délices seroient-ils , n'en sçauroient faire un semblable. Les soliveaux du plancher estoient tous couverts et lambrissés d'or, qu'on avdt mis dessus avec* ques artifice merveilleux. Etn'estoit ceste mai** son royale embellie ny ornée de marbre, comme estoit par Ty voire e^les perles précieuses mealées parmy. L'agate s'y faisoit bien reoognoistre sur-tout par son escbir brillant ( le ta* tin de Lucain l'appelle non segnis Achates). De mesmes en estoit le porphyre rougissant ; la cornaline y estoit si abondante, qu'elle ser« voit de pavé et se foulloit aux pieds d'un chascun. Le bois exquis de Tebenne égyptien ou

indien ne couvroit ces grands seuils des por tes, mais servoit seulement pour soustenir la maison royale, non pour l'embellir nullement, tenant lieu là d'un bois vil et vulgaire. L'yvoire indien couvroit entièrement le devant de la salle. Les escailles de la tortue indienne, incisées en lames, servoient fort d'ornement avecques les perles entremeslées par un merveilleux artifice, et plusieurs esmeraudes colorées, acoompaiguées ensemble. Les grosses perles fines, et très-exquises , paroissoient de toutes parts sur les licts où Ton festinoit, lesquels estoient tendus d'un fin pourpre tyrien. Bref, tout y reluysoit. D'une autre part, les pavi lions tyssus en forme de plumes reluysoient extresmement, à cause de l'or sursemé par dessus, et des filets variés et diversifiés de diverses couleurs , que les Egyptiens ont accoustumé de mettre en œuvre parmy leurs toilles quand ils les tissent ; si que c'estoit chose fort belle à veoyr.

Or après, pour le service des tables, Ton y voyoit un grand nombre d'esclaves et de aerviieurs de bonne façon, distingués les uns dV vecques les autres, et différents en eouleura, en beauté et en aage. Les uns portoient cheveux aucunement noirs, autres blonds , si que Cssar mesme advoua n'avoir veu dételles ni si belles perrucques en la Germanie, où il avoit fûct la guerre. Les autres avoient les cheveux crespéa, frisés, entortillés , regrillés et fort renversés en haut. Là aussi estoit la malheureuae jeu nesse des eunuques efféminés, privés de toute force humaine, à Topposite d^uels estoient ceux d'aage plus robuste, sans qu'aucun poil leur couvrist le visage ; après lesquels se representoit une belle bande de jeunesgens auxquels à grand peine conamançoit enoor à pousser la fleur de leur première barbe.

En tel équipage et superbe appareil oommancerent à s'asseoyr le jeune roy Ptolomée, les consuls, prêteurs, el autres grands capi> tainea , et Gœsar au pjfis haut lieu, et Gleopatre près de luy, qui , ne se eententant, ponr se faire encor plus parois tre, de la grandeur de son sceptre égyptien, ni de son liet royal , a^oit fardé un peu son visage, et paré de richesses infinies de la mer Rouge , qu^elle avoit tiré en grande despense et curiosité, son col, sa belle et délicate gorge , sa bdie teste et beaux cheveux . qui estoient teltenent char*

OPUSCrLBS DIVERS.

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gés , qo*â grand peine les pouvoit-ellc supporter. Sur-lout on voyolt ce beau sein royal , couvert seulement d'un ouvrage de soye deSydon, faict à Faiguille dans TEgypte mesme, mais si industrleusement eslabouré, qu'on voyoit à plein, et à travers les entrelassures, Vallebastre de son excellente blancheur; ce qui tentoit fort le monde.

Les tables estoient rondes, faictes de bois de citronnier, si beau et si poly que Gssar disoit luy-mesme qu*il n'en avoit point veu de plus beau en la région oà il desfit le roy Juba. Les pieds des tables estoient lous d'yvoire. Tout cela fut cause qu'on reputa lors à grand blasme, ou d*une humeur fort estrange , ou fureur qaasy aveuglée à Gleopatre , laquelle, par une certaine ostentation ambitieuse, et vanité de gloire , alla atnsy monstrer el estendre toutes ses richesses et grands trésors à Gesarson hoste, et armé, et l'exposer à son avarice. Elle estoit plut advisée que ceuiqui en parloient , car sa beauté la garantissoit de tout ; aussy que Gssar avoit Tame trop noble et glorieuse pour tendre à si vile entreprise d'avarice, et en faire son magasin.

H estoit ponrtant à craindre que, bien quMI fust si noble et généreux, qu'il ne fist (disoient aucuns du festin ) de mesmes que firent les anciens Pabrices, les Curies et Gincinates, qui faisotent tant d'estat de la pauvreté ; si deairoient-ils pourtant tousjoara en leurs charges d'accumuler de grands deniers, trésors et richesses pour les emporter à Rome, et en triumpher mieux. Gssar, à leur exemple, en pouvoit faire autant. Mais de là il en sortit les mains vuidesetnettes. Non, non, il ne vouloit rien de ceste belle princesse , si-non ce qu'elle portoit sur elle , qui valoit bien tout un trésor d'or massif.

Nonobstant tout , elle fait servir tous ses mets en vaisselle d'or , où estoient (ouïes sortes de viandes que la terre , l'air , la mer et les rivières pouvoientfoùrnir, qu'elle avoit faict rechercher et apporter de toutes parts très -curieusement, pour mieux embellir la feste et le festin, sa grande sumptuosité et généreuse ambition d'honneur ; mesmes qu'elle ne pardonna pas aux dieux d'Egypte, qui n'y fussent mangé^, comme furent aucuns oyseauxet animaux, lesquels sont tenus là pour dteuxt et pour tas

révérés en grande vénération, et adorés dans leurs temples.

On bailloit Teau à laver dans des bassins de cristal, et les couppes estoient de pierres précieuses, toutes d'unepiece, si grandes, qu'elles recepvoient du vin pour boire en assez sufBsanoe : et ce vin n'estolt celoy qui s'amasse en la vigne de Mareotide d'Egypte, qui se servoit à la table, mais c'estoit de celuy que produit Pisle de Meroé, ayant goust de vin vieux, pour estre de mesmes purifié en sa boette et sa parbicte bonté; si qu'on eust dict que c'estoit vray vin de Falerne, ia force duquel estoit telle qu'elle ne se pouvoft matter.

Ce ne fut pas tout; car lesfestinés receurent des chappaux et guirlandes tisseues de fleurs de narde florissante, et rendant une odeur fort suave y enlremeslées avecques des roses qui ne flestrissent jamais en Egypte, et gardent tousjours leur beauté et leur senteur. Si fût aussy respandu sur leurs cheveux force cynamone d'Ethiopie, Todeuretla sincérité duquel n'avoit point eslée altérée ny gastée par Tattouchement des hommes qui l'avoient apportée d'où elle estoit née et sortie.

Ge for, de vray, où Gssar apprit premièrement à consommer et despendre par veine snperfluité les richesses qu'il avoit de longue main , qui çà qui là, amassées des despouilles de tant de provinces gaignées par luy. Si qu'il eut grand honte en soy d'avoir jamais, faict la guerre au pauvre Pompée , qui, par manière de dire , n'avoit pas que son espée et son cheval de guerre ; qui, ne s'estani jamais soucié d'amasser trésors , n'estoit pas digne , pour sa pauvreté, que Gssar prist tant peine et travaux à luy faire la guerre , au prix des biens, richesses, magnificences et sumptuosités des Egyptiens, après lesquels il pense désormais à trouver quelque juste occasion pour les tour menter par les armes, et s'enrichir de leurs despouilles. A quoy ne tarda pas long-temps parcelle que luy donna Photinus, qui luy dressa de grandes menées sur sa vie, luy donnant bien de l'affaire , et le mit à tel poinct de guerre, et h si extresme danger qu'il fot contrainct se jetter dans la mer, et se sauver à nage par grande merveille , comme le descrit très-bien Lucain, où s'aydant de soy, de sa force et de son bon courage tant qu'il put, et

de Tassistance que luy fit ce brave Ssva, l'un de ses plus renommés et favoris soldats qu'il eust point j qui le secourut et le sauva là au besoin , comme il Tavoit sauvé aussy en Epidaure, dont il Ten debvoit bien aymer : ce qu'il fit, et n'en fut jamais ingrat. Quel malheur pourtant pour ce grand capitaine , qui naguieres avoit faict trembler tout Tunivers, d'avoir esté reduict à telle destresse par ce Pliotinus, homme de peu , qui possible n*avoit pas tiré deux fois son e.spée en toute sa vie I

Ces grands capitaines ont ainsy de tels malheurs, et font de ces fautes pour n'y pourvoir: ainsy que très-bien luy avoit pronostiqué Gieopatre, que l'autre luy macbinoit sa mort; mais Gssar après la luy rendit bien bonne et chaude, comme le descrit Pluiarche, et comme il laissa Gleopatre reyne paisible d'Egypte, ayant eu de luy un beau fils portant le nom de Gesarion, qu'Octave puis amprès traicla fort mal; dont il eut tort, pour Tobligation qull avoit à son brave oncle.

Lucain ne louche pas à cela, car il en demeure court à la fin de son livre X. Il dit bien une chose fort belle, où il traicte qu'après ce beau festin achevé , Gaesar, pour mieux passer et allonger la uuict , il prie Achorée , le grand maistre de la loi d*Efçypte, de luy discourir de l'ancienneté de sa région, de leurs dieux et de leurs cerimonies de leurs lois , des mœurs du pays , et façon de vivre du peuple , et sur-iout de la source du Nil, de son regorgement et ressarement, puis après dans son lict. Ge qui est une très-belle chose à lire, que j'espère un jour possible faire veoyr en la version que j'en fairay, $i j*en suis en humeur, et en bon enthousiasme qui m'ayt bien saisy.

NEUVIESME OPUSGULE.

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