‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 80 sur 119 · FBACHBRT DE LÀ VIE DE FBANÇOIS DE BOURDEILLE · texte numérisé non relu

FBACHBRT DE LÀ VIE DE FBANÇOIS DE BOURDEILLE

PERE DE BRÀHTOME.

Préface, ou lettre de Branihome à son nepveu Henry de BourdeWe, chevallier de l'Ordre^ conseiller d' Estât, capitaine de cent hommes d'ordonnance y lieutenant gênerai, seneschal et gouverneur de Perigord,

Vous voulez doncques , mon vicomte et cher nepveu, sçavoir de moy, par la prière que

m'en avez faicte , aucuns traicts et faicts de b vie de feu M. de Bourdeille, mon père et vostre grand-pere , afin de l'en imiter et mieux ressembler; et vrayment de bon cœur j'en mets icy la main à la plume, pour en racconter aucuns que je luy ay veu faire et ouy dire aux vieux qui l'ont veu et cognu; car j'estois fort jeune, et de l'aage de sept ans quand il mourut.

Ge petit traicté doncques vous servira de sa représentation et image, que vousarregarderez quelquesfois, et y compasserez vos actions, lesquelles vous seront toutes louanges si les rendez semblables aux siennes , ainsy que j'espère que Dieu vous en fera la grâce , et aussy que je vois vostre semblance et naturel, qui s'y rapporte fort , tant à l'air et traicts du visage qu'à aucunes façons, plus que tous nous autres quatre ses enfans , qui sont mon frère le capitaine Bourdeille, mon frère d'Ardelay, et moy S je dis en aucuns lineamens de visage et aucunes actions, car, pour la valeur et la vertu, il ne nous en eust sçeu rien reprocher s'il nous eust pu veoyr en la perfection de nos aages et valeurs. Il faut que nous vous vantions jusques-là; et croys que son ame, qui repose en paradis, s'en est beaucoup et souvent resjouye.

Sur cela je brise, et m'en vais accommancer ce que desirez sçavoir , après avoir baisé les mains, mon vicomte et cher nepveu, et asseuré qu'à jamais je vous suis un humble et obeyssant oncle. Bouhdeille.

Messire François de Bourdeille, vostre grand-pere, fut fils de messire François de Bourdeille, et de Ylaire du Fou en Poiclou.

Je ne m'amuseray point à vous raccoQter l'antiquité de la maison de Bourdeille, ny des hauts faicts et beaux exploicts de guerre qu'ont accomplis nos pères, graudsr pères, ayeux, bisayeux et ancestres, aux guerres qui se sont faicies, tant à la Terre-Sainctc que delà et deçà les monts, soubs nos braves et vaillans roys qui estoient pour lors.

Je ne m'amuseray non plus à vous parler de l'antiquité de la maison du Fou , venue de Brelaigne, et fort agrandie par le roy LouysXI

> Brani6me avait un troisième frère, André de Boio^ ddUe , dont il ne parle pai icL

OPUSCULES DIVERS

el autres roys qui 8oat venus après, roesmes du roy François I, qui fit espouser Theritiere du Fou , DJepce de ma grand-mere, et la filliole et cousine de vostre grand-pere, à messire Antoine Desprez, et le fit mareschal de France, d'où sont sortis messirs de Montpezat que Ton voit aujonrd'huy.

Je ne m'amuseray doncques à discourir de toutes les antiquités de ces deux nobles mai* sons de Bourdeille ny du Fou, ny de leurs faicts et gestes, car cela seroit trop long, et n'aurois jamais faict, bien que, quand je Taurois entrepris, j'en penserois venir à bout au8sy bien que bomme de nostre race« Venons doncques au poinct.

Messire François de Bourdeille doncques, vostre grand-pere, fut fils de ces deux illustres père et mère que je viens de dire. Après qu'il vint à estre grand et en aage, son père le donna page à la reyoe de France Anne , duchesse de Bretaigne, et y fut huict ans, et avoit cest honneur d'estre son premier page (ainsy luy parloit tousjours) , et de monter sur son mulet de debvant, qui esloit un très-grand honneur et faveur de ce temps là pour les pages des reynes et grandes princesses, pour estre en cela préférés à tous les autres. Et le bonhomme feu M. d'Estrées, grand maistre de l'artillerie, grand homme digne de sa charge, que nous avons veu, alloit sur le mulet de derrière, aiasy qu'il me l'a conté souvent , et que bien souvent tous deux ils a voient esté fouettés l'un pour Tamour de l'autre ; car vostre grand-pere faisoit tousjours quelques petites natretés, ainsy que son esprit prompt, vif et gentil Ty conduisoit , et surtout quand il faisoit aller le mulet de debvant plus viste qu'il ne falloit. G'estoit lors à la reyne à cryer: «Bour- «deille, Bourdeille, vous serez fouetté, je avons en asseure, et vostre compaignon;» et tant n'y faitloient pas, car l'un se remetloit sur l'autre, et disoit que la faute venoit de son compaignon, que le debvant s'advançoit trop , et qu'il falloit faire suivre l'autre ; et l'autre disoit que le derrière advançoit et passoit trop l'autre de debvant ; et, pour ce, de compaignie, sans ouyr leurs excuses et raisons , estoient bien fouettés; mais M. d'Estrées m'a dict que toute la faute venoit de vostre grand-pere qui faisoit tout le mal.

Il demeura doncques ainsy page espace de huict ans ; ce qui luy nuisit un peu à sa taille qui estoit très-belle, et la rendit un peu voustée quand il vint sur l'aage: et luy-mesme le coafessoit et s'en plaignoit, et que son père l'avoit voulu oster de là s'il eust pu trouver quelque honneste excuse, ou qu'il eust osé; mais il apprit aussy que la reyne Taymoit bien fort, ensemble et l'une de ses sœurs qu'elle avoit fille, mais elle mourut jeune à l'aage de quinze ans à la cour; qui fut fort regrettée et du roy et de la reyne, car elle esloit Tune des belles filles de la cour, et la teuoit ou pour un petit ange , et du plus beau esprit, et qui disoit et raccontoit des mieux. Elle fut enterrée à costé du grand autel des Gordelliers à Paris , et en ay veu le tombeau engravé de bronze : mais , lorsque l'église des Gordeliers se brusla , il y a vingt ans ^ il fondit tout, et n'en reste plus aucune vestige. Elle s'appelloit Louyse de Bourdeille, et le roy estoit son parrain, et l'aymoit si très-tant , que , à l'aage de huict ans qu'elle fot menée à la cour, le roy la trouva si belle, si jolie, et qui causoit des mieux, qu'estant petite garse ^ l'espace de (rois ans il la faisoit quasy ordinairement manger à sa table quand la reyne ny mangcoit , et la faisoit eauser, si bien qu'il l'appelloil sou petit perroquet, et luy faisoit ainsy passer le temps. Mais quand elle fut grandette, il la mit sur la sagesse et la réputation ; car, à un enfant ou fille, il est bien séant de direct faire lout; mais, quand on vient sur l'aage , et ne faut pas faire tousjours de l'enfant. Si faut- il que je fasse ce conte d'elle.

Comme j'ay dict, elle estoit des plus belles qu'on eust sçeu veoyr, et des plus aymables de la cour. Par cas , un père cordellier qui preschoit ordinairement debvant la reyne, en devint tellement amoureux , qu'il en estoit perdu en toute contenance ; et quelquesfois en ses sermons se perdoit quand il se mettoit sur les beautés des sainctes vierges du temps passé, jettant tousjours quelque mot couvert sur la beauté de ma dicte tante, sans oublier ses doux regards qu'il fischoit sur elle : et quelquesfois en la chambre de la reyne prenoit un grand plaisir de Tarrai-

> En 1580.

« Petite fille.

sonner , non de mots d'amour pourtant , car il y fodt allé du fouet , mais d'autres mots umbragéë tendans à cela. Ma tante n'approuvoit nulle^ ment ses discours ^ et en tint quelques propos à la gouvernante d'elle et de ses compaignes. La reyne le sceut ^ qui ne le put croire à cause de rbalHt et saincteié de Thomme; et pour ce coup dissimula jusqu'à un vendredy sainct qu'il presoha la Passion à l'accoustumée debvant la reyne; et d'autant que les dames et filles estoient placées et assises debvant le beau père, comme est Tordioaire, et qu'elles se representoient à plein debvant luy, et par conséquent ma tante ) le beau père, pour Tintroït et thème de son sermon , il commança à dire : s Pour vous , a belle nature humaine, et c'est pour vous pour qui « aujonrd'huy j'endure , dit A un tel jour Nostre^ «Seigneur Jesus^Ghrist ;» et, enfiUant son sermon, il fait rapporter toutes les douleurs, maui et passions que Jesus-Ghrist endura à sa mort pour nature humaine et ft la croix, à ceux et celles qu'il enduroit pour celle de ma tante; mais c'cstoit avecques des mots si couverts et parolles si umbragées, que les plus sublimes y eussent perdu leurs sens. Quelle méditation pourtant 1 La reyne Anne , qui estoit très-habille , et d'esprit et de jugement, mordit là-dessus:et ayant consulté les vrayes parolles de ce sermon , tant avecques aucuns seigneurs et dames que le sermon estoit très-escandalleux , et le père oordelller très-punissable, ainsy qu'il fust en secret très-bien chastié et fouetté, et puis chassé sans fiiire escandalle. Voyiâ la recompense des amours de ce monsieur le cordellier, et ma tante bien vangée de luy; car, de ce temps il ne falloit pas , sur peine , desdire ny refuser la partie à telles gens , que Ton croyoit qu'ils ne paHoient que de Dieu et du sallut de l'ame.

Après madicte tante Louyse, vint en sa place sa soeur et ma tante, Anne de Bourdeille, laquelle estoit filiiole de la reyne Anne : et de ce temps, les grands seigneurs, et mesmes mon grand*pere , estoient fort curieux que les grands roys ou princes, ou reynes et princesses, tinssent leurs enfans sur les fonds ; ce qu'ils n'offroient à toutes maisons, si-non aux grandes. Geste Anne de Bourdeille fot maryée après h la cour avecques M. le Baron de Maumont, Tune des grandes maisons de Limosin. Elle ne fut si belle que sa sœur, qui Testoit en perfection, mais elle

l'en approchoit fort si-non en taille, car elle estoit fort petite, et Louyse l'avoit grande et belle , comme son frère M. de Bourdeille.

J'ay faict ceste disgression , mon nepveo ; car il faut que vous sçachiea des nouvelles auasy bien des uns que des autres, qui vous sont si proches.

Pour retourner à vostre grand-pere, estant sorty hors de page il demeura quelque temps à la cour; et puis ses père el mère qui estoient vieux , envoyèrent le quérir pour le veoyr et les resjouyr , car ils en avoient ouy dire beaucoup de bien (aInsy qu'est la plus grande joye aux pères et mères quand ils voyent leurs enfans vertueux). Et, de faict, vostre grand-pere fot trouvé tel et si fort, qu'ils ne le voyoient pas à demy, et estoit leur enfant bien chery : de sorte que le père le tenoit si fort subject près de luy , qu'il ne le vouloit eschapper ny donner congé pour tournera la éour, ny aller à aucun voyage de guerre, craygnant de le perdre par son courage trop hasardeux.

Enfin, ceste subjection et ceste délicatesse fascha fort vostre grand-pere : et , entendant que les François faisoient tant de belles choses au royaume de Naples , où la guerre pour lors estoit, ayant emprunté, qui deçà, qui de là, de ses amys , quelques deux cens escus , feygnant un bon matin aller à la chasse, et ayant pris deux des meilleurs et bons travailleurs courtauts qu'il eust, sans faire bruict partit avecques son vallet de chambre seulement et un lacquais, et avecques tous ses chiens et lévriers s'en alla Jusqu'à une demy lieue dans sa terre, tousjours chassant : et, estant venu à un village, il fait entrer tous ses chiens dans une grange, et les bien renfermer leans, et donner bien à manger, et commande au maistre de la maison et de la grange que , sur la vie , il ne leur ouvre en façon du monde, jusqu'à ce qu'il soit de retour, qui pourroit estre sur le soir ; ou , si de cas il ne revenoit, qu'il ne falllist de leur ouvrir sur le soir, et qu'il les laissât aller seulement , car ils s'en retourneroient à Bourdeille; ce que le paysan ne faillit. Gependant mon père gaîgne chemin, et fait douze grandes lieues d'une traicte, tirant vers Lyon

Son père le soir , voyant son fils n estre tourné, s'en estonne , croyant qu'il se fust trop amusé 1 à la chasse. Mais , le lendemain au matm , quand

OPUSCULES DIVERS

on lay W&t n|ipôr(er que tout tes chiens et Ie-> vriers estoient à la porte du chasteau, il fut eu peine et allarme, et depescha auasy tost gêna par-tout pour sçavoir ce qu'il e«ttoit devenu , qui luy rapportèrent au vray rhistoire qu*ils avoient appriae du paysan qu'ils luy amenèrent, qui confirma le tout. Soudain il songea qu'il a*en estoit allé à Tadvaature veoyr le monde, et aussy toat il envoya vers Lyon et vers la cour pour en sçavôtr nouvelles, se doublant qu'il prenoit Tun de ces deux chemina.

Cependant son fils gaigne pays, et ne demeura que six jours despuis Bourdeille jusqu'à Lyon, où Thomme de son père le trouva, qui luy dit la peine en laquelle le père et la roere estoient pour luy; et luy voulant persuader qu'il loumast, il luy dit seulement :«Recoincmandez'^moy i mon père et à ma mère, et dt« ctes«-luy que je fiiis ce qu'il a faict d'autresfois, <et que je m'en vais veoyr le monde, et chercher «guerre au royaume de Naples. Il ne me verra •jamais que je ne soye plus honneste homme « que ne suis , ny ne serais , si je voulois le croire , cet me fiiire tenir cher dans une boëte pleine de ccotton comme un relique. » Il envoya aussy ses recommandations à sa mère et ses frères et sœurs, et ainsy s'en alla vers Naples : où estant venu , il Fut très-bien receu de tous les grands seigneurs et capitaines irançois qui y estoient, et prlncipallement deLouys comte d'Armaignac, son parent, de messieurs de La Palisse, de Louys d'Ans, de M. de Bayard et plusieurs autres.

Il n'eut pas faict long séjour en ces pays et guerres, qu'il s'y fit fort recognoistre pour estre très-brave et vaillant, et sur-tout pour emporter la réputation d'estrc le meilleur et le plus rude homme d'armes de tous les François; car il estoit un très-bon homme de cheval, et n'y avoit cheval, tant rude fusMl, et allast tant haut et incommodement qu'il pust, qui luy fist jamais perdre l'estrieu ; et , de ce temps là , les cheyaux n'estoient dressés, ny alloient â tenaps, comine despuis. Et ay ouy dire à un vjeux gentilhomme de nostre maison que sur tel cheval rude qu'il fust ne refusa jamais à monter dessus, ny que luy fit perdre les estrieux , sur lesquels il mettoit ordinairement des doubles du« cats, et gageoit, qu'en cas qu'il desemparast l'estrieu, et qu'ils tombassent en terre, il les perdoit par gageure falote , et s'ils n^lomboienl

ils estoient pour luy; et disoit ce gentilhomme qu'en sa vie il luy avoit veu faire plus de deux cens gageures toutes pareilles, et jamais ne les perdoit. Outre qu'il estoit ainsy fort adroict et bon homme de dieval , il estoit grand ^ de belle haute taille , fort puissant et nerveux; ce qui le rendoit encor plus furieux et rude homme de cheval.

Or , il demeura au royaume de Naples en tout environ quatorze à quinze mots , jusqu'à ce que les François en furent chassés par le grand capitan, qui obtint sur eux plusieurs belles vic^ toires, et mesmeà la rencontre du Garillan, là où mon père fit très-bien, et y fut blessé, sans que l'histoire de Belle-Forest en cest endroict le racconte. Je l'ay ainsy aussy ouy dire aux vieux , et en portoit aussy la marque et la playe. En ce combat il secourut et seconda si bien M. de Bayard, qu'il dit souvent despuis qu'il penserait tousjours avecques M. de Bourdeille son second de combattre six Espaignols et les desfaire, estans à cheval. Toutesfois, M. de Bayard estoit petit , et non si fort ny advantageux que mon père. Voylà doncques les François chassés et renvoyés de Naples.

La guerre s'esmeut en la Romanie , où le ray envoya secours au pape Jules, pour le recouvrement de Boulongne contre les Bentivogles ; ce que très-mal despuis et fort ingratement il recognut , comme il se trauve parmy les histoires. M. de Bourdeille faisoit tousjours parler de luy en quelque belle faction , et se rendoit fort aymable et agréable à un chascun ; car il estoit avecques sa valeur un très-beau jeune homme , et sur-tout de fort bonne conversation , et qui disoit fort bien le mot.

Le pape le prit doncques en amytié, et prenoit plaisir de causer et déjouer avecques luy, car il estoit bon compaignon et familier. Un jour ils jouèrent ensemble, qu'il gaigna à mon père quelques trais cens escus, et ses chevaux, qui en avoit de beaux, et tout son équipage. Après qu'il eut tout perdu contre luy, et qu'il luy en faisoit la guerre , et luy dit : «Ghadieu bénit a ( car c'estoit son jurement quand il estoit hS'^ ché , et quand il estoit en ses bonnes il jurait , chardon bénit), «pape, joue moy cinq cens «escus sur une de mes oreilles, rachetable dans «liuict jours. Que si je ne la racheté, je te la «baille à couper, et en fasses un pâté si tu veux.

cet le manges.» Le pape le prit au mot, et confessa après que s'il ne Teust rachetée il ne luy eust pas faict couper, mais il Teust obligé tellement à luy, qu'il Teust contrainct de ne bouger d'avecques luy de six mois , pour luy tenir oompaignie, qu'il trouvoit très-aymable , comme vous oyrez cy après. Mais mon père s'asseuroit si bien de son Faict , et du recouvrement de son oreille, qu'il ne s'en soucyoit point quand il Teust perdue, comme il luy dit despuis ; car il avoit tant d*amys àTarmée qu'il eust trouvé (ousjours plus de deux mille escus à empreunter. Ils se remirent doncques à jouer, et la fortune voulut que mon père se racquittast de tout, fors d'un fort beau coursier et d'un fort beau petit cheval d'Espaigne, et une fort belle mule, que le pape coupa queue au jeu, et garde ces trois, et ne voulut plus jouer. Mon père, luy dit : «Eh, chadieu, pape, laisse moy «doncques mon cheval d'Espaigne pour de Par* «gent ( car il l'aymoit fort ), et garde le coursier «pour te faire tomber et rompre le cou , si tu y c monte dessus , car il est trop rude pour (oy. a£t pour la mule, garde-la, et F... la , $i lu veux ; «mais garde qu'elle rue et qu'elle ne te rompe «une jambe.» Le pape ryoit si fort, qu'il ne s'en put arrester, tant il prenoit plaisir à ses naiveiés et parolles. Le pape après luy dit : a Je feray mieux ; je vous rendray vos deux che- « vaux, mais non la mule , et vous en donneray adeux autres beaux, si vous me voulez tenir acompaignie jusqu'à Rome et y demeurer deux 8 mois avecques moy. Et passerons bien le temps , «sans qu'il vous couste rien. » Mon père luy respondit : a Chadieu, pape, quand lu me donne- «rois ta mitre et ta calotte, je n'en ferois rien; a et pour ton bien je ne quitterois pas mon geaneral ny mes compaignons. Adieu vous , garcniment. » Et le pape à rire, et les grands capitaines François et italiens, qui s'estonnoient et ryoient aussy de la Franchise de parler de mon père, lesquels si reveremment parloient tousjours à Sa Saincteté. Enfin, le pape voulant partir luy fit un adieu le plus honnesle du monde, et luy dict : «Que voulez- vous de moy ? vous l'aurez;» le pape pensant qu'il voulust demander ses chevaux ; il ne luy demanda autre chose si-non une licence et dispense de manger en caresme du beurre , d'autant qu'il ne pouvoit manger l'huile d'olive ny de noix; ce que le

pape luy octroya aysement , et luy en fit depescher une bulle, pour luy et les siens, qo^on a veu au trésor de nostre maison long-temps; je ne sçay si elle y est encor.

La guerre de Lombardie se continua , où mon père s'y trouva tousjours , et en la battaille de Ravenne, où il Fut encor blessé. Et, ayant demeuré l'espace de trois ans en ces pays et guerres, il s'en retourna avecques ses compaignons en France et à la cour, où il trouva à dire la reyne Anne sa bonne maistresse morte , qui l'attrista grandement ; car elle estoit toute son espérance et son support. Elle l'aymoit et Tappelloit sa nourriture , et estoit fort ayse quand elle en oyoit dire tant de bien de luy. Le roy en fit grand cas, et luy fit très-bonne chère.

Il s'en vint en sa maison veojr son père et sa mère , qui le receurent ne Faut point demander avecques qu'elle joye ; et n'y vint point gueux nullement, nyen l'équipage qu'il alla; cartes grands chevaux et tout son équipage valoit plus de deux mille escus, qui estoit beaucoup de ce temps là, avecques de fort honnestes gens. Entr'autres, il mena un bonneste maistre pallefrenier qui s'entendoit bien en chevaux , qui estoit de ce temps comme un Créât d'aujourd'huy. Il a vescu cent ans. Je lay vea, mais fort vieux ; encor montoit-il quelquesfbis à cheval , tout vieux qu'il estoit. Il s'entendoit trèsbien à la maladie des chevaux , et nous Tappeilions le bon homme; et qui nous racontoit bien des jeunesses et vaillances de mon père. Il devint aveugle de vieillesse, et laissa des enfans assez honnestesgens, mais non pareils à luy.

Le roy Louys XII mort, que ce beau voyage du roy François se présenta de là les monts pour la journée de Marignan , mon père y va ; car ny père ny mère , ny tout le monde, ne l'eust pas sceu retenir, car il estoit du tout à luy, et ne vouloit estre subject à personne du monde, et ne voulut jamais avoir charge , ny de capitaine, ny de lieutenant , ny d'enseigne , ny de guydon ; rien de tout cela , tant il s'aymoit , et luy, et sa douce liberté : ainsy que tous nous antres, et sur-tout moy , avons esté de cest humeur , dont mal m'en a pris pour mon advancement Il se trouve doncques à ceste guerre et battaille de Marignan, combattant soubs l'estendart de M. de Bourbon , qui l'aymoit extresmement pour des raisons que diray ey après, et en fit au rof

OPUSCULES DIVERS

4fS

de très-bons et hauts rapports, aiosy qatl se fit ce jour là paroistre à clair; et le roy foy voulut dès -lors donner charge, et le fiiire lieutenant des cent hommes d'armes de son oncle René , bastard de Savoy e; mais point. Après la battaille gaignée, il demeura à Milan quelque temps avecques M. de Bourbon, lieutenant gênerai du roy , et puis s'en retourna en France avecques luy.

Estant en France , sa mère s'advisa de le maryer, car son père estoit mort , pour le retenir, afin qu'il fust arresté, et n'allast plus traverser ny vagabonder le monde , et trotter tant qu'il avoit fiîct, et que le seul maryage, disoient ses parens, le pourroit arrester. Sur ce, il espousa Anne de Yivonne, ma mère , une fort honneste et sage damoiselle , et pour lors fille d'une des bonnes et riches maisons de Guyenne, veoyre de France, et fille de messire André de Vivonne, senescbal de Poictou, chambellan du roy, et gouverneur de M. le Dauphin, et fille aussy de madame Louyse de Daillon , sa mère, de ceste grande maison du Lude , dame d'honneur de la reyne de Navarre, Marguerite, sœur du roy François. Geste fille Anne de Vivonne fut fort aymée et chérie de son père et sa mère : et falloit bien qu'ils eussent en grand estime M. de Bourdeille, et que M. le seneschal, qui estoit un des babilles hommes de son temps et qui avoit beaucoup veu , mesmes avoit faict le voyage du royaume de Naples avecques le roy Charles VUl, l'avoit cognu et remarqué pour un fort honneste homme et de grande valeur. Et , bien qu'il fust recherché de fort grands partis, et plus riches que M. de Bourdeille, si est qu'il eut la préférence sur tous autres de sa fille ; car il disoil qu'il estoit d'une très-grande et des plus anciennes maisons de Guyenne , et très-brave et vaillant , et sur-tout très-homme de bien et d'honneur. Pour toutes ces raisons il luy bailla sa fille , qui n'avoit que treize ans quand il l'espousa, qu'on craignoit qu'il la gastast, et ne pust jamais avoir enfans ; car il avoit un advitaillement si grand et advantageux , qu'il eust faict peur et appréhension à une femme d'un plus grand aage.

Lorsqu'il l'espousa , il n'eut pas de maryage que vingt mille francs, qui estoient beaucoup pour lors , et comme aujourd'huy quarante mille : mais son père la rappella puis après , ainsy

qu'en est la coustume de Poicton : et despuis en hérita de plus de soixante mille escus, tant en terres que les beaux meubles d'Amville, qui estoient lors des plus l>eaux qui fussent en maison de Guyenne.

Elle fut superbement habillée pour ses nopces , car la reyne Anne , qui estoit sa maraine , et qui aymoit singulièrement M. le seneschal , veoyre d'amour, luy légua par testament deux robbes de drap d'or , deux de toile d'argent et deux de damas rayés d'or et d'argent , ainsy que ceste façon en couroit pour lors. Elle luy ordonna aussy deux paires de brodures , belles et riches , ainsy que la façon en couroit pour lors.

M. le seneschal son père , et madame la seneschalle sa mère , qui en avoit eu de belles de madame de Bourbon , avecques qui elle avoit esté nourrie fille , et l'aymoit fort, luy firent aussy de beaux presens , tant de robbes que brodures. Les nopces furent fort somptueuses et magnifiques , et bien fort aussy les amenan* ces qui se firent à la Tour Blanche et à Bourdeille. Car, ainsy que j'ay ouy dire à ma tante de Grezignat , allèrent au devant de la maryée jusqu*aux portes d'Angoulesme trois cens gentilshommes en deux bandes , Tune menée par M. de Bourdeille , et Tautre par M. de Grezignat son frère. Ceux de M. de Bourdeille estoient vestusde grandes casaques de velours cramoisy à l'albanoisc, et les chevaux bardés de mesmes. Ceux de M. de Grezignat de velours jaune, parce que c'estoient les couleurs de la maryée jaune et rouge ; le tout pourtant aux despens de mon père. La maryée estoit montée sur une hacquenée blanche , harnachée de velours cramoisy et argent , fort superbement : et la faisoit très-beau veoyr à cheval , car elle s'y tenoit fort bien , et paraissoii très-belle comme de vray elle Tesloit, et fort agréable , ainsy que tesmoigne son portraict représenté dans le sepulchre d'Amville , et ceux de Catherine et Jehanne , l'une religieuse à Fontevaux, et Jehanne, qui fut madame de Dampierre, toutes trois représentant les trois Maries.

Ladicie dame de Bourdeille avoit six damoiselles après elle, toutes montées sur hacquenéos que mon père avoit donné, avecques harnois de velours noir. Entre autres estoient à elle les deuxMarignys,raisnée maryée à LVfé, et l'autre

PIERRE DB BODRDRILLE.

à Ghemerant, d*où sont sortis MM. de Ghemerant qui sont tnnuU/une fille de Saveille , riche héritière, et monrut à la Tour Blanche et enterra à Cercles, paroisse de ladicte Tour Blanche.

Elle avoit aussy trois pages , dont un de la maison de Lammary , parent de la maison de Bourdeîiie , qui estoient vestus de velours rouge pourpre , doublé de blanc , avecques des bandes de velours noir bordé d'argent , parce qne c'estoient les couleurs de la maison de Bourdeille : blanc , noir et rouge.

Bref, le convoi de ces nopces fut des plus pompeux et superbes qu'on avoit veu il y avoit longtemps en maison de Guyenne.

Or, chascun pensant que ceste belle femme arrestast mon père de ne plus trotter , et que ce lien de maryage le Hast tellement qu'il ne bougeast plus sans aller tant voyager, il les trompa bien tous. Car , ayant touché argent frais (bien que son père durant son vivant ne uy espargnast jamais rien , quand il le vit si honneste homme , pour paroistre sur tous ; car mon grand-pere est oit trèsrriche de grands biens et moyens , et luy donnoit un entretien très^grandet digne d*un petit prince), il tourne encor de là les monts trouver M. de Lautreq, qui Taymoit extresmement , et qui estoit lors lieutenant de roy , et y va avecques un fort beau et riche équipage de guerre, et avecques luy six ou sept gentilshommes de ses terres , dtmt le sieur du Plessac en est oit un , à qui j'en ay ouy discourir.

Ne faut point demander si M. de Lautreq luy fit bonne chère , se voyant renforcé d'un si honneste et brave gentilhomme , lequel il voulut plusieurs fois hoanorer de charges ; mais rien moins , il n'y voulut entendre , et demeura par de là un an et deniy sans en bouger, faisant tounjours quelque beau coup di^jne de sa main. Mesmes un jour , ainsy que m'a dict une fois M. de Brouillac, qui estoitaussy avecques luy près de Gremone , il y eut un capitaine espaignol ou italien , qu'on tenoit pour très-bon gendarme , qui demanda à donner un coup de lance, ayant un ruisseau entre deux , et assez gros , si qu'on ne pouvoit aller à luy si-non sur un petit pont de bois, que tes tables trembloient toutes , et à demy usées. Feu mon père prend un cheval d'Espaigne sans dire garre, et passe sur ce pont si viste et légèrement , avecques la plus grande

côorse de son cheval qu'il luy put donner de res|)eron , qu'il passe de là , va à son homme , luy donne un si grand coup de lance , qu'il le porte d'un costé par terre à demy mort, la selle de son cheval va d'un autre costé , et le cheval de l'autre : et , ayant faict cela , s'en retourne sur le mesme pont , avecques mesme vitesse et prestesse qu'il avoit faict en allant , avecques un grand estonnement de tous les regardans , et crainte que luy et son cheval ne fondissent el pont et tout dans l'eau , et tourne sain et gaiN lard : et dit despois que , s'il ne fost advisé de prendre ce cheval léger et viste , et en eust pris un plus fort , ou coursier , ou roussin , et ne fost allé ainsy viste , et d'aller le pas , il se fast rompu le cou ou noyé , et tombé et le cheval et tout. Il fut fort estimé de ce coup, et des François et des Espaignols et Italiens : et parla-on fort de la bonne et rude lance du seigneur de Bourdeille , ensemble de son espée et son bras ; car il Tavoit fort robuste et nerveux , sans trop garniture de chair ; ayant de mesmes de là les monts esté en très-bonne réputation et fort aymé des François ; car il tenoit très-bonne table , despensoit tout , donnoit fort , estoit fort libéral. Quand il voyoit un honneste homme qui avoit faute d'un bon cheval , ou autre qui luy en demandoit un,aussy tost il luy donnoit. Viiy ouy conter à M. de Brouillac que le premier cheval de guerre et d'ordonnances qu'eut jamais M. de Burie, mon père le luy bailla. Aussy ne le celoit-il pas , et le disoit souvent , et bonnoroitfort mondict père, et le venoit veoyr souvent en sa maison quand il y fut retiré, et luy portoit grand honneur et respect, et parloit tousjours du bon temps avecques toutes les louanges de mondict père, bien qu'il eust eu dans le Piedmont et au royaume de Naples de belles charges. J'ay veu cela estant fort petit garçon , une fois à La Feuillade. Aussy mon père luy pourchassa son maryage avecques sa femme , qui estoit sa cousine germaine , de la maison de Belleville : et jamais mondict père ne Tappelloit que cousin ou castron , parce qu'il estoit de Sainctonge ; car il avoit ceste humeur et coustume , que guieres il n'appelloit les per sonnnes par leur nom ou surnom , ou de leurs seigneuries , mais leur en imposoit quelqu'un , comme souvent il se verra en ce discours. Pour retourner encor à sa libéralité, feu

Ûl>USCDLES DIVERS.

M. d*Es9e , te grand cdpiraine despuis , eut au9sy de hiy son premier cheval de guerre quil eut jamais , et luy donna avecques une très^ belle et bonne espée dorée. Il le disoit partout , comme Je Pay ouy conter ft madame de Dam* pierre et à ma sœur de La Chapelle, qui luy ont ouy dire souvenl. Aussy ne fut-il jamais ingrat , car , tant qu'il a vescu , il a tousjours fort honnoré nostre maison, d'autant qu'il avolt esté nourry page de feu M. le seneschat mon grand père , et disoit avoir bercé cent fois ma mère , et ne voulut jamais laver avecques madame la seneschalle ma grand^mere, bien quMI Fust esté lieutenant de roy en Escosse , et ne lavoit jamais qu'avecques ses deux filles, ma mère et ma tante de Dampierre. Mon père ne Pappelloit jamais que Landrecy , parce qu*il avoit leans tenu le siège avecques le capitaine La Lande si bravement contre Fempereur Charles.

Mon père aussy donna son premier cheval de guerre, pour aller aux ordonnances soubs M. de Montpezat à Foussan , à M. deSainct-Martin de Lisie de Perigord, d'où sont sortis ceux de Lisle Dieu ; et me soubviens de l'avoir veu une fois à La Feuillade , qui vint veoyr mon père ^ et ne se voulut jamais laver avecques luy, tant il luy portoit honneur et respect , et le disoit estre cause de son advancement quand il l'envoya aux ordonnances , et le bailla â M. de Montpezat, son cousin, qu'il luy recommanda fort. Aussy luy bailla-il la commission d*aller le premier parlementer à Foussan avecques Antoine de Levé. Et puis, quand la Savoye fut conquise, il fut faict gouverneur et capitaine du chasteau de Montmelian. Voyià son advancement par le moyen de mon père, lequel ne Pappelloit jamais que grand vilain pendard , non qu'il ne fust de très -bonne maison, mais parce qu'il estoit grand , gros, puissant et fort comme un vilain. C'est assez pour le coup parlé de ses libéralités , jusqu'à une autre fois.

Quand Tentrevue du roy François et roy Henry d'Angleterre se fit à Ardres, mon pcre s'y trouva , où II y eut de grandes magnificences, et sur-tout de joustes et tournois. Madame la régente luy fit commandement exprès de n'entrer en tournois, el luy deffendit la jouste, soubs peine de grande desubeyssaiivc, et principallement contre le roy son fils , bien qu^il fust un des bons hommes d'armes de son royaume; mais

mon pcre Testoit bien plus, et souven^t en avoient ftict la preuve, et s'estoient essayés et tastés; et madame la régente crafgnoît qu'il ne lefist chancelier, et quitter Pestrieu, et par ainsy qu^il en eust receu une honte devant une si belle assemblée.

Ceste deffense fascha fort à mon père, car il se vouloit fort foire paroistre pour tel qu'il estoit. Au pis aller, ne pouvant mieux , et les mains luy démangeant, il se mit un jour sur les rangs , et comparoist sur un de ses mulets de coffre , et avecques ses sonnettes il fait trois ou quatre courses sur ledict mulet qui couroit bien , et rompt trois ou quatre lances d'une grande et belle force et roideur , et pm's se retira. J'ay ouy conter cela à ma mère , qui lors y estoit , et sur PeschafFaut des dames , qui arregardoient , que quand l'on vit entrer ce gendarme, et en tel équipage , et qu^on eut dict que c^estoit le seigneur de Bourdeille , elle en demeura si fort estonnée , qu'elle se mit à rougir et demeurer un peu muette, et dire après qu'elle eust voulu avoir donné beaucoup qu'il n'eust ainsy comparu , de peur qu'il ne fist quelque faute. Mais quand elle vit qu'il eut si bien faict, elle se rasseura , et se resjouyt bien fort , mais bien encor plus quand il y eut un grand Anglois , fort et puissant gendarme , qui esbran loit tous nos François ; et luy fut commandé par le roy et madame la régente d'aller parler un peu à luy. II monta soudain sur un grand cour* sier fort , et alla à luy. De la première course il le fit chancelier et luy fait toucher la lice ; de la seconde , il le porta par terre tout à trac , dont tout le monde s'en esbahit fort ; car il estoit l'une des rudes lances de l'Angleterre , et à mon père resta une grande gloire.

Et, pour ce, le roy Henry le prit en si grande amytié, qu'il ne le voyoit pas à demy, et le mena avecques luy en Angleterre pour un mois, passer le temps; là où il le menoit souvent à la chasse des oyseaux et des chiens; et parce qu'il vit que les siens n'estoieni pas des Ihios , ny pour la perdrix, ny pour le lièvre, il luy dit qu'il luy en vouloit bayller une demy-douzaine des siens , qui estoient bien autres en beauté et bonté, et tous noirs comme taupes. De quoy lo roy fut fort ayse, et l'en pria de les luy envoyer quand il seroit de retour chez luy; à quoy moa père ne faillit. Et , après avoir pris congé du

roy, il luyfit présent de deux belles boites d'Angleterre , et voulut qu'il fist metlre ses armoiries dans Teglise de Sainct-Paul à Londres, sur le grand vitrail; ce qu'il fit, et les y ay veues paroistre bien avecques ces deux grandes pattes de griffon , qu'il faisoit beau veoyr, lesquelles mon frère d'Ardelay et moy vismes et reinarquasmes quand nous estions en Angleterre.

Mon père doncques estant de retour à la cour, leroy François luy fit bonne chère, et luy demanda force nouvelles de celles que le roy Henry luy avoit faictes, et puis luy dit : a Vous gouverneriez paisiblement le roy mon c frère. II n y a que pour vous. » Mon père luy dit: a Ah ! chadieu , il est vray , sire roy , je le gou- «verne mieux que je ne vous gouverne, et «l'eusse encor mieux gouverné si j'eusse voulu «demeurer avecques luy; car il m'a présenté de «meilleurs partis que vous ne me ferez jamais. «Mais, ny moy ny les miens, ne fusmes jamais «Anglois ny traistres. Pour tous les biens du « monde je ne le feray jamais , ny à vous ny à «mon pays, bien que ne me donnez pas grande «occasion de me contenter de vous. » Le roy se mit à rire , et luy dit qu'il ne tiendroit qu'à luy qu'il ne fust content de luy , et qu'il luy demandast. « Ah ! chadieu bénit , dit-il , vous «autres roys vous promettez prou , quand vous «avez affaire des gens de bien, et puis rien ; «mais que vous ayez vos petits mignons près ode vous, vous ne vous souciez de personne.»

Or, mon père estant retourné en sa maison , il ne faillit pas d'envoyer audict roy Henry le présent de ces chiens noirs, qui furent à la demy-douzaine, des plus grands et forts espaigneuilsque l'oneust sceu veoyr, et des plus beaux et des meilleurs. Il y avoit quatre chiens et deux chiennes, tous couplés bien gentiment. La Souche , qui avoit esté son laquais de là les monts , et estoit père de Pechonpe , les mena. Ne faut point demander comme le roy les trouva beaux et bons après les avoir essayés ; et en loua cent fois mon père. Il baylla à La Souche cinquante escus pour s'en retourner, et une chaisne de cinquante escus qu'il portoit au cou. Quand il arriva il se présenta à mon père avecques son habillement de velours noir , que mon père l'avoit ainsy habillé avant que partir, si bien qu'on l'eust pris pour un gentilhomme, car il estoit d'une fort belle et haute

^ taille , et avoit eacw amené une fort belle guilledyne à mon père, que le roy luy envoyoit. J'ay ouy faire ce discours au bon homme , feu lieutenant de La Tour-Blanche, qui avoit vescu quatre-vingts ans, qui estoit présent à l'arrivée dudict La Souche, qui faisoit si bien sa myne, et se targuoitetse rognoit (il m'usoit de ce mot), qu'il ne faisoit cas de personne avecques sa belle cadene , et la portoit ordinairement , et disoit qu'il avoit gouverné le roy Henry à la chasse et par-tout , et qu'il ne luy faisoit que souvent demander des nouvelles de son maistre, et qu'il le desiroit cent fois près de luy; et di.soit que c'estoit un bon roy, et qu'il avoit vescu tousjours en sa maison royalle , et avoit commandé de luy faire boire de bon vin; « car ces «Gascons, dit-il l'ayment autant que les An- «glois , leurs anciens frères et compaignons.»

Gedict lieutenant me fit ce conte à propos qu un jour , parlant et devisant avecques luy, je luy dis que j'avois veu parmy les espaigneuils de la chasse de la reyne d'Angleterre deux douzaines de chiens noirs, les plus beaux que je vis jamais et que j'avois opinion que mon père en eust tiré de là la race des siens. Ce bon homme lieutenant me replicqua : « Ah ! monsieur, c*est « tout au rebours; car feu M. vostre perey envoya «ceste race , puisqu'elle y dure encor, » et puis me fit tout ce conte cy-dessus.

Et quand la battaille de Pavie se donna , mon père s'y trouva sans aucune charge, car il n'en vouloit pas , mais pour son plaisir. Il y fit trèsbien , comme il

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