‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 81 sur 119 · DIXIESME OPUSCULE · texte numérisé non relu

DIXIESME OPUSCULE

Oraison funèbre de feu madame de BourdeiUe f aide par mof, seigneur de Branthome^ son beau-frère , qui fui dicte et prononcée le iour de sa quarantcUne , par un scandant prescheur cordeilier de Bourdeaux

La très-haute et très -vertueuse dame Jacquette de Montbron , madame de BourdeiUe , a esté extraicte de ceste grande , illustre et antique maison de Montbron , l'une des premières baronnies d'Angonlmois. Encor la plus saine voix tient qu'elle est la première, tant pour son antiquité que pour les grandes alliances qu'il y a eu en ceste maison ; si que de ceste maison est sortie une fille, reyne de Sicille, et autres grands

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et grandes , comme il se verra en la généalogie cy-après; aussy pour les grands biens, terres et seigneuries que les seigneurs de Monlbron ont renus; car ils sont estes comtes de Perigord: encor de bon droict ladicte comté appartenoit à feu madîcte dame. Ont estes viscomtesd*Aunay, seigneurs et barons de Montbron , Mathas , Ruyan , Chef- Boutonne , Maulevrier , Sainct- Megrin , Mortague , Ârchiac , Sertonville , et plusieurs autres places. El , si bon droict fust esté gardé à ladicte dame , elle fust estée en son vivant riche de plus de cent mille livres de renie.

Et pour éviter prolixité, et ne rechercher plus avant la généalogie de ladicte maison de Montbron , comme on la pourroit monstrer de temps immémorial , je commanceray seulement à

Messire Robert de Montbron, lequel espousa madame Yoland de Mathas , duquel maryage vint

Messire Jacques de Monlbron, qui fut maryé avecques la fille et héritière de messire Regnaud de Maulevrier, et de madame Beatrixde Cran , fille de messire Guillaume de Cran , viscomte de Gbasteaudun , et madame Marguerite de Flandres , fille du comte de Flandres;

Duquel messire Jacques , et de ladicte de Maulevrier, est issu messire François de Montbron , baron dudict lieu de Montbron, de Maulevrier , et viscomte d'Aunay , qui fut maryé avecques madame Louyse de Glermont en Beauvoysin :

D'où vint Ârchambaud , comte de Perigord , nepveu de ce cardinal de Perigord, qui vint devant Poictiers traitter la paix entre le roy Jehan et le prince de Gales.

Item, dudict messire François et de ladicte madame Louyse , est descendu autre messire François de Monlbron, maryé avecques Françoise de Vandosme, fille du comte de Vandosme.

Et d'iceux est sorty messire Eustache de Montbron , qui espousa la fille puisnée du comte de La Marche, Taisnée ayant esté maryée avecques le roy Gharles V, duquel sont venus les ducs d'Orléans et les comtes d'Angoulesme, d'où sont venus le grand roy François et ses successeurs de Valois.

Dudict Eustache de Montbron et de ladicte de La Marche est venu messire Adrian de

Montbron , qui espousa Marguerite d'Archiac , dame et principalle héritière dudict lieu , fille aisnée de messire Jacques d' Archiac , et de madame Marguerite de Levy , deux des grandes maisons d'antiquité et de richesses qui fussent en Guyenne.

D'iceluy Adrian , et de ladicte d'Archiac, est issu François de Montbron, maryé avecques madame Jehanne de Montpezac, fille puisnée du viscomte de Ghastillon ; M. le marquis de Villars ayant espousé Taisnée, de laquelle est issue madame la duchesse de Mayne.

Dudict messire François, et de ladicte Jehanne, vint messire René , mort sans hoirs à la battaille de Gravelines, et madicte dame Jacquette de Monlbron, dame des viscomtés e t baronnies de Bourdeille, Archiac , Mathas , la Tour-Blanche et Sertonville, maryée avecques feu messire André de Bourdeille , en son vivant seigneur des susdictes seigneuries , viscomtés et baronnies , chevallier de Tordre du roy , capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances , seneschal , gouverneur et lieutenant de Sa Majesté en Perigord.

Entre autres belles preuves d'antiquité de ladicte maison de Montbron, je vous diray qu'il se trouve par escrit dans les vieux romans , comme lorsque le roy Artus, roy de la Grande- Bretaigne, institua les chevalliers de la table ronde, qu'on nommoit autrement les chevalliers errans,se trouva une Fredegonde de Montbron , qui , par sa richesse , beauté et vertus, fut fort recherchée desdicls chevalliers errans , pour laquelle ils firent plusieurs beaux exploicts d'armes. Aussy le principal subject de leur institution estoit pour conquérir leurs femmes , plus par leurs beaux faicts que par leurs richesses et moyens, et sur-tout de secourir les belles et honnestes dames en leurs afflictions , si aucunes leur mesadvenoient.

L'on pourra dire que ce sont fables que ces contes de ce roy Artus et des chevalliers errans. Aucuns le disent, d'autres non. Certes, plusieurs contes s'en font, qui paroissent un peu fables, mais d'autres paroissent histoires, en ce qui contient les beaux faicts d'armes desdicts chevalliers, ainsi que nous en voyons aujourd'huy faire parmy nous.

Tant y a qu*il ne faut point doubler de ceste dicte institution du roy Artus : elle est trop cer-

PIERRE DE BOURDËILLE.

tainc, el despuîs s'est fort continuée papmy les armes, et mesmesdu temps des braves palladins de Chartemafgne. Et , bien que lesdicts contes fussent fables, pour le moins ceste Aile de Montbron, se treuve en estre de ce temps là : et que si elle n'y fust estée ny au monde, on n'en eust point parlé.

Il se treuve que, du temps et règne de Charles VI, les Anglois prindrent le chasteau de Montbron , estant le seigneur en France, servant son roy très-fîdelement. Il revint en après el le reprinl , où s'estoit retirée une abbesse de lA auprès, qui apporta toutes ses reliques, richesses et thresors , parmy lesquels on trouva deux grandes pièces d*or, chascune pesant cent cscuH, où y estoient gravés deux hommes armés de toutes pièces, à cheval, l'espée à ta main, avec ces mots escrits : Vive les nobles seigneurs de Montbron! et lesdictes pièces estoient faictes et forgées il y avoit plus de trots cens ansd'aupa* ravant.

Vous trouverez au catalogue des mareschaux de France un seigneur de Montbron, mareschal de France, fait dès la première institution.

Pour éviter la trop grande prolixité sur les grandes louanges de ceste noble race, je diray que tous les seigneurs de Montbron , de pères en fils, ont esté tousjours estimés très-braves et très-vaillans chevalliers, et se sont faits signaler en toutes les guerres où ils se sont trouvés, tant aui guerres jadis de la Terre-Saincte , que de celles de delà et de deçà les monts : dont entre autres, pour parler briefvement, je ne nommeray que messire Adrian de Montbron , grand père de madicte dame, qui se trouva à la battaille de Fournoue, lequel le roy Charles VIII print pour Tun de ses neuf preux et confîdens esleus pour se tenir près de sa personne ce jour là , qui l'assista très-bien avec tous ses compaignons, et y fut fort blessé, et mesmes d'un grand coup de lance qu'il eut au cou, dont toute sa vie un peu tors le moins du monde, comme on en dit de mesmes du grand Alexandre. Et, despuis, nos roys Charles, Louys et François, Tadvancerent pour ses vaillances, et Thonnorerent de grandes charges; car il fut lieutenant de roy en Guyenne et gouverneur de La Rochelle, autant aymé et honoré des habitans que gouverneur ait esté.

llietfouve par escritcdinoie le roy Louys XH,

ce père du peuple , disolt qu^il avoit plusieurs Jeunes gens favoris qu*il aymoit fort, mais que s'ils luy demandoient quelque don qui foulast le peuple, il ne les aymeroit jamais, et que le seigneur de Montbron ( qui estoit lors messire Adrian, et Pun de ses favoris), le luy avait aiasy conseillé. Par là vous voyez la bonté dudict de Montbron. U laissa plusieurs enfans après luy , dont Taisné fut messire François de Montbron, père de madame, dont nous parlons, très-brave et généreux chevallier , qui fut gouverneur et lieutenant de roy dans Blaye; de laquelle charge s'en acquitta tousjours très -dignement, et mesmes en une entreprise que firent une fois les Espaignols et Anglois là-dessus, que sans la valeur, conduitte et hardiesse dudict messire François de Montbron,ladicte place estoit prinse d'amblée.

Ledict messire François après luy laissa procréés de sa chair, et de dame Jchanne de Montpezac d'A gênez, une très-sage et irès-vertueuse dame, messire René de Montbron et madicte dame Jacquette de Montbron. Ledict René commença à porter les armes fort jeune, en Vaage de seize ans , aux guerres d'Italie et Toscane, quand nous la tenions soubs nostre grand Henry 1 1. Puis, venant de là en France, il fut guydon de la compaignie de cinquante hommes d*armes de ce grand capitaine, M. deSansac, à laquelle commandant , mourut à la battaille de Gravelines en Flandres, livrée entre ces deux grands capitaines, Tun françois etFautre flamand , le mareschal de Termes et le comte d'Ayguemond. Là mourut ledict sieur René de Montbron , après avoir rendu plusieurs beaux faicts d'armes en très-grande reputationet regret de son roy et de tous les gens de guerre, pour lors estant en l'aage de dix-huict ans laissant sa sœur, madame Jacquette de Montbroo, sa seule et héritière, riche en ce temps là autant qu'héritière aucune de la France, et très -belle , très-sage et très-honneste, peu de temps avaot maryée avec messire André de Bourdeille, désirée pourchassée de plusieurs grands de la France de fort bonne et grande maison; mais il l'emporta par dessus tous eux, autant par ses mérites que pour la grandeur de son antique race, de laquelle je ne m'estendray longuenoent poui en discourir, et me contenteray direseulemeoi que ceste race est des plus antiquesde la France.

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Nos histoires Françoiaet nVn font seulement mention y mais les italiennes et espaignoiies. Aussi vous trouverei dans les françoises et vieux romans que, comme j'ay dict , ne doivent estre à rcjetter , quoy qu'on die ( ou bien il ne faut advouer un grand empereur Gharlemaigne, ses pairs, ses grands barons, paliadins et chevalliers qui ont fait tant de beaux faicts d'armes contre les Sarrazinset Infidèles); vous trouverez donc dans ces vieux livres imprimés en lettre gottique, et escrits à la main, comme ce grand empereur Gharlemaigne , se plaignant à ses barons du peu d'assistance que luy avoient fait en une entreprise tramée alors des Sarrasins contre luy , il dit que, sans le grand et bon secours que luy donna Tvon de Bourdeille, il estoit très-mal. On treuve force titres de cest Y von encore dans le tbresor du chasteau de Bourdeille.

Les histoires italiennes et espaignolles parlent d'un Ângelin de Bourdeille, qui fut commandé par Tempereur d'aller recognoistre les ennemis la vigile de la battaille de Roncevaui , où il fut tué et fort regretté de f empereur et des siens. L'histoire lemet au rang des paliadins, qui n'estoit pas peu de chose de ce temps là, et après les pairs marcboient les premiers, et tenoient grand lieu. Geste histoire se treuve dans un vieux livre italien nommé Morgani, et un roman espaignol qui s'intitule : Bl suoeso de la hataXta de Eancôsvaiies , et un antre qui s'intitule : El &sp^o de caualleria.

Pour laisser ces antiques histoires , un Helias de Bourdeille se croisa en la première saincte (];uerre, et y mourut, dont le testament se treuve encore au tbresor de la maison.

Et, pour descendre aux plus recens, un Archambaud et Arnaud de Bourdeilleservirent fort bien leurs roys de France, encontre les Anglois, et mesmes Arnaud et Jehan de Bourdeille, son tiers frcre (qui s'en alla après aux guerres de Naples d'abord sous Charles, duc d'Anjou, et s*y acaia \ aoeompaignerent tousjours ce grand foudre de guerre, le bastard d'Orléans, à chasser les Anglois de Guyenne, et furent faits chevaliers devant Fronssacaveeques plusieurs autres; et puis Arnaud fut créé par le roy son seneschal et lieutenant gênerai en Perigord. Il s'en acquitta irës-dignement, et avoit pour lors son frcre le oardiaal de Bourdeille, qui Ait un pré-

lat de très^bonne et saincte vie, qui pourtant, saisi partrop de superstitions vaines et resverlet du temps passé, ne tit jamais de bien à la maison , estant de ceux qui disent qu'il valoit mieux faire du bien aux pauvres qu^â ses parens. Aussy ledict Arnaud ne s*en soucia guieres, car il estoit un très- riche et très-puissant seigneur tant d'antiquité et de ses biens que par ses se^ vices, devoirs et beaux faicts d'armes.

Et pour faire fin , sans tant rechercher de si loing, messire André de Bourdeille, qui, en ses jeunes ans , se fit tant signaler au royaume de Naples, à la journée du Garillsn, sous ce grand M. de Bayard, où il fût fbrt blessé, les histoires le prouvent, et à la battaille de Pavie. Et, pour ce, ledict messire André de Bourdeille ne voulant en rien dégénérer de son brave père et de ses prédécesseurs, estant fort jeune, se mit à If guerre de fort bonne heure. U fut du temps d ^ roy François, aux guerres de Landrecy, de Ma- I rolles, du camp de Jallon et de Boulogne; du règne du roy Henry, à la guerre d'Escosse, au voyage d'Alîemaigne et siège de Metz , et puis a estéprisonnierdansHesdin, et demeura six ans prisonaieren Flandres, d'où n'en sortit qu'après la trefve faicte entre Pempereur et le roy; et, la guerre espaignollese recommençant, il continua tousjours les estrangeres , et aux civilles servit très- fidèlement tous ses roys,et mesmes aux battailles de Jarnac et Monicontour, ayant charge de cinquante hommes d'armes, et est mort chevallier de rOrdre,lieutenant de roy en Perigord, son seneschal et gouverneur, avec beaucoup de réputation d'estre mort fort pauvre au service du roy. Il estoit, du costé de sa mère, madame Anne de Vivonne, allié fort estroictement de la maison de Br^aigne , Savoye et de Nemours. Gela peut se moastrer au doigt sans grande prolixité. A tant , c'est assez parlé de luy et de sa race ; car nostre thème et principal subject tend plus à madame de Bourdeille, pour laquelle ceste noble et saincte cerimonie se célèbre anjourd'hui en sa commémoration.

Pour parler doncques de madame de Bourdeille, elle fut en son vivant une dame très-accomplie et de corps et d'ame. Du corps , ce fht une des belles dames de France, ainsi jugée par les grands et grandes à la cour et en tous les Ueux où elle a comparu, son visage très-beau, remply de tous les beaux traicts de la ftice et

PIERRE DE BODRDEILLE.

des yeux que peut loger une beauté , sa grâce , sa Façon, son apparence, sa riche et haute taille, et surtout sa belle majesté, si que partout on Feust prinse pour une reyne ou grande princesse. Aussy estoit-elle extraicte de si haut lieu qu'elle en pouvoit bien tenir , laquelle, à cause de la fîlle de la Marche , maryée en sa maison, comme j'ay dict, avoit cest honneur d^appartenir à ceux d'Orléans, d'Angoulesme, de Bourbon. Aussy feu Anthoine de Bourbon , roy de Navarre, secontentoit bien de Tappeller sa cousine : le roy d'aujourd'huy, et Madame, sa sœur, en ont fait de mesmes. Elle est morte tante ( à la mode de Bretaigne ; à cause de la maison de Mareuil) de M. de Montpensier, qui est aujourd'huy. Bref, la grâce et majesté paroissoient en ceste dame de toutes façons.

Aussy la reyne roere dernière, pour mieux embellir sa cour , la print à son service pour Tune de ses dames, et la chérit bien fort. Elle vesquit en sa cour avecques une belle et illustre réputation ; non qu'elle s'y voulust par tropassiduer ny assubjectir, désirant plus eslever sa belle et noble famille, que séjourner à la cour tant comme d'autres font.

Elle fut très-belle en son printemps, trèsbelle en son esté, et très-belle en son automne; et si de son temps les chevalliers errans eussent eu vogue, elle eust bien faict reluire plus leurs armes que n'avoit faict jamais sa predecesseresse Fredegonde de Montbron, pour l'avoir à femme.

Advant quVIle tombast en sa maladie, qui iuy a duré et tenu sept mois jusqu'à son décès, elle paroissoit aussy jeune et belle comme en son esté, bien qu'elle soit morte en Taage de cinquante-six ans. Et ne faut point doubter que, si elle eust vescu encor dix ans , sa beauté ne s'en fust nullement effacée, tant elle estoit de bonne et belle habitude, et prédestinée à toute beauté , qu'elle a laissé à messieurs ses enfans, et sur4out à mesdames et damoiselles ses filles, comme à madame la comtesse de Dhurtal, à feu madame la vicomtesse d'Aubeterre, à madame d'Ambleville et mademoiselle de Mathas, trèsbelles, très-sages dames et filles.

Pour messieurs ses enfans, leurs belles armes, qu^ils ont faict valoir jusqu'icy en leur jeune aage, font bien paroistre ce qu'ils sont et seront un jour, la vraye sembiance et imitation

de leurs pères, grands - pères , ayeulx, bi* sayeulx et leurs antiques prédécesseurs, tant du costé du père que de la mère, si qu^ls se peuvent dire et vanter extraicts, de Tun et de l'autre costé, de deux aussy grandes maisons qu'il yen ayt en France. Aussy en ceste bonneste dame est finie le vray chef et la vraye branche de Montbron ; car tous ceux qui en portent au« jourd'huy le nom en sont d'une autre branche, long-temps séparée de la première et de la grande.

Pour parler de Tame de ceste illustre dame, qui Ta cognue jugera avoir esté une des accomplies de la France. Elle estoit sage et fort vertueuse, et sur tout très-bonne, aymant fort son peuple, et jamais ne le foula, ains soulagea tousjours. 11 le peut bien tesmoigner. Elle avoit l'esprit fort bon et subtil, et le jugement sur tout ferme et solide, qui ne se rencontrent pas toujours en un mesme subject. Elle parloit fort bien, et avecques de très-beaux termes et de toutes choses , soit de théologie et d'histoires. Elle escrivoit très-bien et fort eloquemment. Plusieurs lettres qui se treuvent d'elle, escrites aux plus grands et grandes, aux moyens et moyennes , communs et communes personnes, en font foy , quelque subject qu'elles traictent , soient guerres, affaires, et de toutes sciences, bref, de toutes choses, car elle n'ignoroit rien ; et son entretien estoit très-beau , et tousjours plein de beaux discours et parolles.

Elle a faict et composé de très-belles poésies et d'autres belles choses en prose, qui se voyent et se treuvent en son cabinet parmy ses livres, de la lecture desquels elle estoit très-curieuse, et s'y addonnoit ordinairement et jour et nuict. Elle parloit et entendoit bien la langue espaignolle et italienne, et quelque peu le latin.

Sur tous les arts elle ayma fort la géométrie et architecture, y estant très-experte et ingénieuse, comme elle a bien ftiict paroistre en ce superbe édifice et belle maison de Bourdeille, qu'elle fit bastir de son invention et seule fia* on , qui est très-admirable. Aussy Salomon dit que la sage et honneste femme, faut qu'elle bastisse sa maison. Tousjours elle a faict bastir et remuer pierres en toutes ses maisons, estant tousjours assidue en quelque bonne action, comme à ses ouvrages , auxquels elle fut fort industrieuse et labourieuse, et surtout en cevx

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de soye, d'or et d argent, qu'elle aymoit plus que tous autres. Aussy de grandeur à grandeur il n'y a que la main.

Elle fut une grande et sage œconome, comme elle a faict paroistre; car son mary la laissa endebtée de deux cens mille francs , à cause des debtes qu'il avoit faict pour le service du roy. Elle est morte desendebtée quasy du tout, ayant laissé à ses enfans de quoy à se desendebcer du reste, qui est peu.

Et , bien qu'elle fust si bonne oeconome et roesnagere, elle estoit très-liberale; car elle n*esloit jamais à sonayse, si-non quand elle donnoit, disoit-elle, et comme on Ta veu trèssplendide ; aussy ne voulant se retrancher de sa grandeur, tenant une grande maison, tousjours sans superfluité pourtant.

Son mary la laissa vefve à Taage de trentesix ans venant au trente-sept, très-belle et trèsriche de son costé, et garnie de quatre belles maisons, très-fort honneste et désirée, autant pour ses vertus et beauté, que pour ses richesses, et recherchée de six ou sept grands de la France, auxquels ne voulut jamais entendre, non pas seulement d^ouyr parler de ce seul mot de second maryage, tant elle porta de révérence aux cendres de son feu mary, et à ses petits enrans mineurs, lesquels luy doivent une obligation immortelle, et sont tenus à jamais la de regretter et prier Dieu pour elle et pour son an» ; autrement ne faut doubter qu'il ne les en punisse; car il faut croire que, si elle se fust remaryée, ils n'auroient les biens qu'ils ont.

Aussy où se treuve-il de telles dames vefves, si vertueuses et si généreuses que celle-là, que, pour solemniser la perte du mary, et ne perdre la grandeur de sa maison, mena ceste vie retirée de secondes nopces? Monslrant en cela un grand et généreux cœur, comme certes elle Tavoit tel en son vivant , le monstrant grand et haut parmy les grands, et humble envers les petits.

Un de ces ans, durant ces guerres dernières, il y eut un grand qui est mort , qui la menaça de Palier assiéger en Tune de ses maisons, et y mener le canon. Elle fit response qu'elle estoit extraicte en partie de ceste grande et généreuse comtesse de Montfort, qui endura si vertueusement le siège dans Annebon; et, tenant d'elle et de son cœur, qu'elle Taltendroit en sa maison, de mesme vertu et courage.

SRAMTOm. II.

Tant qu'elle a estée malade, l'espace de sept mois, de la maladie dont elle est morte, son bon courage Ta tousjours entretenue et supportée jusqu'à la fin, bien qu^elle endurast beaucoup de douleur, ne faisant jamais prière à Dieu quUl luy donnast santé, mais seulement de la patience; et n'en pouvant plus, et ses forces venant à faillir, elle rendit Tame à Dieu de la plus douce mort qu'on vit jamais mourir personne; car on la tenoit esvanouye, comme le jour advant elle estoit tombée en trois sincoppes; et, tournant les yeux en la teste, aussy beaux et doux que jamais, (respassa si doucement, qu^on ne la vit jamais faire aucune mine affreuse, ny geste effroyable, mais si doux et immobile, qu'on ne luy vit jamais remuer, ny bras ny pieds, ny jambes, ny teste; si qu'on ne la pensoit pas morte. Mort douce, certes, digne de sa douce vie. En quoy Dieu l'exauça en ses prières; car bien souvent, en sa plus grande santé et ses beaux discours, dont elle n'estoit jamais depourveue, elle souhaitoit et prioit tousjours Dieu de luy envoyer une mort très-douce, et nullement hydeuse, horrible et affreuse, comme elle en avoit veu mourir plusieurs. Ce qui a esté une grande bénédiction de Dieu, et signe assez évident que Dieu l'a receue en son saine t paradis.

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