‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 4 sur 20 · E 9EL8HEIM · texte numérisé non relu

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on forosa un rond, au milîw duquel furent pkcé» les restes du <^er , et les page&aUèceQt remplir à la cave six cruches de huit pintes chacune. « Que l'on boive, que l'on mange, dit Braodt, a qu'on s'enivre même; mais qu'on ménage ces a dames, qui paraissent ne pas se soucier de a vous* » Parmi ces dames était une jeune Bavaroise attachée k mad^moiseUe Heidelberg. C'était une petite Inrune, vive, piquante, dodue, qui plaisait à tout le monde, et qui plut d'abord à Brandt , étonné de se trouver sensible* Un grand coquin de garde-duH:orps , qui se connaissait en fenmies, serrait mademoiselle Crettle de près, et glissait fiirtivement s^ main sous son moudboir. Mademoiselle Crettle, peu £iite à ces manières lestes, se plaignait amèranent des procédés du garde-du-corps. Ses appas, ses plaintes, Tamour naissant, la jalousie, le vin, l'eau^de^vie, tout se réunissait pour fiaûre de Brandt un homme extraordinaire, « Mon camarade , dit-il au téméanaire , a qui spoliait les charmes de Mademoiselle Crettle, « à l'armée tout est de bonne prise. Cki trouve une <c fille, on la saisit d'un bras nerveux; elle résiste, a on la viole ; c'est reçu , c'est convenu , j'en ai <c violé moi-même , mais c'était en pays enneaai , « et sacrebleu on ne violera pas mademoiselle a tant que je serai major* général du diàteau. x> Le garde lui répond que , hors le sepirioe , il ne connaît pas de supérieur. Brandt, jaloux de son autorité , lui ordonne de se rendre au colombier,

et le garde -du -corps Fenvoie à tous les diables. Outré, de colère ^ Brandt ordomie à ses camarades de le conduire en prison. Ses camarade^ tournent les talons , font la sourde oreille , boivent un coup , et le garde-du-corps , sans respect pour son chef, sans égards pour l'innocence , renouvelle ses attentats. Les épingles cèdent à la vivàâté de. l'attaque; le fichu est en lambeaun;, deux boules d'ivoire sont exposéesà tous les yeux. Crettle n'a pas assez de ses deux mains pour se défendre ; elle soupire , elle pleure , elle crie. * 4c Puisque tu ne connais plus de supérieur, dit ce Brandt d'une voix de tonnerre, et euppus-^ « sant des blasphèmes affreux , tu connaîtras ce a bras au châtiment qu'il va te faire subir. Prends « ton sabre et suis-moi. » Crettle fond en larmes ; elle abhorre le sang; elle se reprochera éternellement celui qu'on va répandre. Brandt n'entend rien; il ne respire que vengeance : il sort, Bt le garde luxurieux le suit.

Les sabres sont tirés, les lames se croisent; Brandt pare le premier coup , et du second il coupe, une oreille à son - adversaire , et lui fait une entaille à l'épaule. ^ CcHume ton rival je suis «content, lui dit-il; comme ton ofi&cier je ne le « suis pas. Va te faire panser, et rends-toi au cor- « loml^er. » L'indisciplinable garde refuse d'obéir^ et, pour la première fois, ses camarades osent murmurer. Des murmures ils passent aux repror cbes ; les gardes de monseigneur sont en insurrec-

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tion. Br^ndt, que rien n'émeut, se remet en garde et défie les mutins. Un second se présente ; Brandt l'attaque avec fureur. Le garde pressé, rompt , perd la tête et fait une volte : Brandt avait allongé son coup ; il tombe d'à-plomp sur le nez du garde , et le jette à ses pieds, Brimdt, enorgueilli de sa double victoire , ordonne aux six autres ^ intimidés par sa valeur et ses succès , de mettre les deux rebelles en prison. On balance , il se remet en garde : on obéit , il se calme, «c J'ai «voulu, j'ai du, leur dit-il avec dignité, main- (i tenir la discipline. Vous rentrez dans le devoir, (c c'est assez ; je sais vaincre et pardonner. Allez « vous coucher, et respectez à l'avenir mon auto- « rite et mes amours. »

!Ebrandt avait entendu parler des lois de la chevalerie; Il vient .déposer, aux pieds de Grettle, l'oreille, et le nez des vaincus. A l'aspect de ce tribut de cannibale, Crettle veut fuir, Brandt l'arrête* « La beauté , lui dit-il ^ appartient à celui « qui sait la mériter. Je ne sais pas faire l'amovir; « mais je sais aimer , et je vous le prouv^ai. Vous « me convenez , et je vous ai gagnée au bout de <( mon sabre. Je vous prends , prenez-moi , et que « tout soit fini, » La petite Crettle ne fut pas séduite p^r ce discours ; mais une femme s'intéresse toujours k un homme qui s'est battu pour elle , et qui s'est bien battu. £lle jeta un coup d'œil en dessous à Brandt , et son signalement passa de ses yeux à son^ccjeur. C'était un drôle vigoureux, //- 4

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qui n'avait pas plus de quarante ans, épaules larges , poitrine ouverte , jarret tendu, oeil , moustache et cheveux noirs. Une fille aime toujours ces gens-là i ils promettent et manquent rarement de parole. Le résultat* de Texamen fut un sourire de Crettle, qui présenta sa main Manchette à Brandt , et qui lui dit en jouant de la prunelle : « Nous verrons cela. L'honneur de vous embras- « ser , mademoiselle , répliqua Brandt , respecte tueusement incliné , la main droite à son bon- « net de feutre. — Tout l'honneur sera pour « moi, monsieur le major — Cela vous plaît à « dire , mademoiselle » ; et il l'embrassa avec une énergie, dont la petite Crettle se félicita intérieurement.

« Vous ne pouvez pas partir ce soir , dit Brandt, « qui avait ses projets. Pourquoi cela , répond « Crettle, qui le pénétrait à merveille? -r- Vous « n'avez pas de domestique ; le baron de Heidel- « berg dort sous un banc ; votre maîtresse ni « vous , ne savez pas mener une carriole. D'ail- « leurs les chemins ne sont pas sûrs. Pour les a autres , ce sont leurs affaires ; un Bafron de « plus ou de moins n'empêchera pas le raisin de <c mûrir. — Vous voudriez donc , monsieur le ot major , que nous passassions la nuit ici ? — Et a je vous la promets excellente. J'ai un lit pour « mademoiselle Heidelberg , et je vous en ré- <i serve un où vous serez comme une électrice. « Pour le Baron , votre maître , ce n'est que de-

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« main matin qu'il s'apercevra qu'il aura couché « par terre. »

Crettle, à qui le major -général plaisait déjà beaucoup , se chargea volontiers de persuader sa maîtresse , et cela , comme on le pense bien , dans la seule vue de lui épargner les dangers imminens d'un voyage nocturne. Mademoiselle Heidelberg ne se plaisait pas du tout au château de Felsheim ; mais c'était une jeune personne pleine de sens et de douceur. Elle* se rendit aux raisons de Crêttle , et se résigna.

Les baronnes, impatientes de retourner dans leur manoir, étaient rentrées dans la salle à manger. Chacune cherchait , démêlait son baron d'entre ses collègues , les bancs , les pots et les chaises ; le faisait hisser dans son équipage , et y montait après lui. Une décharge de la tour avait doimé le signal du départ ; le cornet à bouquin avait sonné , le pont s'était baissé , et les vingt voitures partirent, après avoir essuyé un discours que Brandt leur adressa au nom de monsieur le baron de Felsheim , qui avait perdu connaissance.

A peine le château fut-il évacué , que Brandt s'occupa de ses plaisirs. Il court à la chambre à coucher , dérange son lit , trop voisin de celui qu'il destinait à mademoiselle Heidelberg , et le traîne dans un cabinet éloigné , dont la porte , sans serrure et sans loquet , laissait Crettle sans défense. Il revient à mademoiselle Heidelberg , l'invite à le suivre à son appartement, et lui &it ses ex-

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cus^s sur rânpossU>iUté où it est de lui donner des draps blancs. Mademoiselle Heidelberg , au lieu de perdre le temps en réflexions inutiles , prend le parti de se coucher, toute habillée, en recommandant le baron , son père , rux soins vigilant de monsieur le major*

Celui*ci prend mademoiselle Crettle par la main , la conduit à l'extrémité du château , et lui montrant son lit:. «J'espère, lui dit«il, que vous « serez moins difficile que votre maîtresse v vous « vous déshabillerez. Ce Ut est le mien ; ces draps « sont les miens , et je me flatte que vous en a respirerez le fumet avec plaisir^ »

Après cette harangue préparatoire, il retourne dans la salle à manger, prend un baron sou^ chaque bras , reporte messieurs de Heidelberg et de Fëlsheim dans la chambre où les dames s'étaient retirées en quittant la table. Il les étend sur le plancher, les pieds tournés vers un bon brasier ; il renverse deux chaises , et leur en Eût à chacun un oreiller; il met entre eux ce qui restait d'eau-dervie brûlée ; il vsj visiter ses postes , ferme les portes, regagne le cabinet de Cretjtle, et se déshabille sans autre formalité, a — • Que « faites^vous , grand Dieu ! — Je me déshabille. « — Vous oseriez coucher avec moi ! — J'oserai a bien davantage, — Et je le souffirirai ! — Je l'esa père, p Et il entre au lit . «Que faites-vous, « monsieur le major ? — L'amour. — Maïs , ma a vertu... — Mais le bonheur? — > Quelle manière

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« de se présenter ! — C'est la meilleure. — C'est et une nJbnstruosité. — Prenez-vous^n à la na- « ture. » £t de position en position , Brandt s^'approcha tellement du corps de la place , qu'il fallut se rendre à discrétion»

Crettle pleura beaucoup ; c'est la règle. Brandie la consola , et elle pleura plus fort. Nouvelles consolations de la part de Brandt ; nouvelles larmes de la part de Crettle. Toute la nuit les consolations succédèrent aux larmes , et les larmes aux consolations^ « Sacrebleu , s'écria Brandt au point « du jour , vous êtes inconsolable ; une compagnie d d'hussards n'y suffirait pas. Pleurez tant qu'il a vous plaira ; je n'ai plus de consolations à vous « offrir. » Crettle , après s'être assurée de la vérité de ces paroles, se calma, s'endormit; et Brandt, qui devenait galant , alla lui faire une sotipe à la bière , pour la remettre des fatigues de la nuit.

a La jolie chose qu'une petite femme ! disait « Brandt , as^s près du lit de Crettle , son écûelle « à la main. — La terrible chose qu'un hussard ! a dit Crettle, en ouvrant un œil humide et lana goureux. — Tenez ^ prenez , mangez , cela vous et remettra.. — C'est excell^xt... Il fait tout avec « une grâce... — C'est trop honnête , mademoiselle jK Crettle. — Quel chagrin de quitter un petit homme a comme cela ! — Et pourquoi se quitter ? — Et « ma maîtresse ? -^ Et nos amours ? Ah ! ah 1 il «me vient une idée. — Ah ! voyons cela. — Vous « voulez rester avec votre maîtresse ? — Oui , si

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« cek se peut. — Elle est d'une haute noblesse ? « — Oh! je vous en réponds, — PauvreT? — Pas « un florin^ — Je la marie à monsieur le Baron. « — Mais elle a un amant. — Riche? — Autant « qu'elle. — Elle épousera monsieur le Baron. — «c Mais son amant... — Un amant n'empêche pas a qu'on ne prenne un mari. — Ah! j'entends..... a Gomme dit le proverbe... — Abondance de bien « ne nuit pas. »

Mademoiselle Crettle, assise sur le bord de son lit , faisait fête au déjeuner que lui avait offei^t monsieur le major; et celui-ci , en caresl^ant une petite jambe , faite au tour , passait »un bas bleu à coins noirs , chaussait la pantoufle de maroquin vert , et présentait le jupon die ratine écarlate. Il rattache deux tresses que formaient les plus beaux cheveux du monde ; replace à regrfet un double fichu , fermé par de tripleis épingles ; prend un dernier baiser , présente la main k sa belle , et la conduit à l'appartement où mademoiselle Heidelberg, le baron son père, et le généralissime Felsheim , venaient de se rassembler. Messieurs les. Barons avaient la tête fatiguée des excès (de la veille ; la jeune demoiselle s'eimuyait à périr ; les adieux furent courts , et on se quitta avec un sensible plaisir.

En montant en voiture , la petite bavaroise lança à son hussard un coup d'œii significatif. Les premiers feux de Brandt se rallumèrent , et il se décida 4 «sans retour , à marier son général. C'est ainsi

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que les plus hautes destinées dépendent quelquefois des caprices d'un faquin.

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