‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Baron se marie et fait des prodiges.

Le valeureux Brandt , la sensible Crettle , ne . rêvaient plus qu'au mariage du généralissime. La belle Heidelberg ne soupçonnait pas le malheur qui la menaçait , et le modeste Baron ne ser doutait pas qu'on lui fît l'honneur de le croire bon encore à quelque chose.

(c Mon général , lui dit Brandt , en mangeant avec « lui tête à tête lés rogatons de la. veille , avez*vous « remarqué la jeune personne qui était hier à table <c à côté de vous ? Si je l'ai remarquée ! r^ondit le « baron , en caressant ssbmoustache , et en riant du « rire des satyres. — C'est xme belle fille que cette ce fille-là. — Rayonnante , mon ami , rayonnante. — « C'est la. . . la. . ^ la. . . aidez^noi donc , mon général. — « La Vénus de la Saxe. — Oui , c'est.le mot. Vous « êtes savant. — Je ne m'en doute pas, ou le diable « m'emporte; mais j'ai là-haut une vieille beauté « enfumée, qui caresse un beau jeune homme aussi « vieux qu'elle , et mon père a su de mon grandce père que cela représentait Vénus et Adonis.-^ # La Vénus était hier ici eu personne , mon gé- « néral. — Oh ! elle est bien mieux que ma Véa nus. Celle de mon grenier a été faite sur quelque

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« mai>diande de bière ou de genièvre : elle est « courte , épaisse ; eUe a te nez barbouillé de tabac , « et je ne crois pas avoir ouï dire que Vénus prît du « tabac. Celle .d'hier est mignonne , élancée ; une (c peau brillante comme la lame de mon sabre ; « des t^beyeux comme les crins de mon cheval de tf bataille ; des sourcils arquas ; des yeux longs et tt noirs; certaines formes qu'elle a grsoid soin de « cacher , maïs que nous devinom aisément , nous « autres connaisseurs; tout cela e^ fait pour « miettre le diable au corps; — ^ Puisse-t-il rentrer k dans le vôtre ^ moniteur le Baron \ -^- Que veux- « tu dire? — Il ne manque qu'un Adonis à ma- « demoiselle Hetdelbei^. — C'est ce que j'ai déjà « penséi -^ Osez l'être , mon gékiéral. — *Tu te a moques de moi.* — ^ Non , de par Marlborough « et le prince Eugène. — Mais pense donc qu'il (c me nianque un œil , uh bras , une jambe.;. ^-^ « Il vous reste l'essentiel. D'ailleurs , s'il faut un « miraela^ mademoiselle Heidelbergesttrè»-propre ^ à l'opérer. — Quoi ! s^eusemeût , tù ciois que « je peux être encore un instrument à nûtades ? « — Vous souiiee , moij général , et-vous lé croyez « comme moi. Pensez donc qu'en vous seul réside « k postérité du grand Witikiod ; que vous êtes « comptable de vos faits et gestes envers les mânes « de vos illustres àïeux^ et que , pour n'en être ce pas maudit 9 il faut que vous gesticuliez avet (( mademcMLselle Hejidelberg. — Mais elte ne p^ut « pas m'aimer . — Qu'importé , pourvu qu'elle vous

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« épouse? -— Mais si... — Quoi! «L.. — Tu ne « m'^atends pas.~>Oh! à merveilles. Si... si cela « vous arrive , vous ferez comme tant d'autres , «c vous vous consolerez.^— 'Je sens combien il serait <c doul de gesticuler avec mademobelle H^dela berg. — Gela dépend de vou& — Tu le croîs , là , « fermement ? -— Oui , ou le diable me brûle. — (c Tu mé persuades. —^ Je pars, pour Blekéde , et « dû là je me rends à la terre du futur beau^père, « qui ne rapporte rien , mais qui sera la terre « promise , s'il en sort un nouveau baron de Fel^ (c sheîm. Je présenterai mes missives , que je vais « me Élire moi-même , et pour cause ^ et je mets « à rinstaht méiâe la main à la plume».

« Monsieur le Baron, mon ami et mon égal...

« Oh ! mon ^al ! — • Oui , il faut flatter le père a pour avoir la fille. — A la bonne heure. — Je « continue ».

« Vous avez une fille supaii>e , qui me paraît « ccmformée de manière à faire des enfsoDs bien « constitués. Vous sentez que ta race des barons ce de Félsbeimne doit pas s'éteindre , et c'est avec (c mademoisdle Heidelberg que je compte la re* « lever.

^ C'est très «- bien ^ interitmipit Ferdinand xv. « Ton style a de l'élévation et cle la délicatesse. — « If'est-oe pas, mon général? Voyons maintenant a les conditions que nou$ proposerons au fiitur « besMOrpère. -^ Je ne lui deftiandô Tien. — Je le « défie ^e voils dotm^ quelque chose ; miàts que

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a lui donnerez-vous ? — Rien , de par tous les dia- « blés* L'honneur de mon aUiance.*.. — Vous ferez a réparer sa chaumière. — A la bonne heure. — « Il aura le droit de tuer tous les ans, dans vos « domaines, quatre sangliers pour son saloir.— « Soit. — Vous lui ferez sa provision de vili. — « Non pas , s'il vous plaît ; il boirait mon revenu. <c Vos prétentions sont exorbitantes. — Mais pence sez donc que nous n'avons que ce moyen de faire « disparaître trente bonnes années que vous avez <c de trop. — Point de vin , monsieur , point de vin. « — Il faut que le beau-père puisse boire au succès... « ' — Que le beau-père boive de l'eau, — Oh ! c'est « inhumain. ■ — Je m'en bats ToeiL — Vous n'aurez « pas la fille. — Il la gardera. — Ainsi , plus de ba- « rôns de Felsheim ; aucun de ces jolis préliminaires «. qui vous faisaient sourire tout à l'heure. Diable, « diable , reprend le baron , en se grattant l'oreille, a — Allons , mon général , seulement trois muids « de vin du Rhin. — Un quàrtaut par an, monce sieur. -—Ah!... ah!...' — Un quàrtaut!... saore- « bleu! rien qu'un quàrtaut. — Mais je vous dis... ^c ^ — Paix. -^ Quoiîi.. — Aux arrêts. — Si... — « En prison. — Au diable , vous et votre postérité ! « dit Brandt d'une voix terrible , en jetant par la « chambre écritoire , plumes et papier^ Je sue a sang et eau pour vous foire faire un petit Fel- « sheim , et vous avez la cruauté de lui refuser l'exis- « tence! C'est à quelques brocs de vin que vous « sacrifiez votre enfant , l'espoir de la race future !

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a Voyez ce petit baronnet , qui saute , qui gam- « bade à cheval sur votre grand sabre , votre bon- « .net enfoncé jusque sur ses épaules. Voyez-le cas-. ce sant votre pipe , vous tirant par la moustache y « vous enfonçant des épingles dans les gras des « jambes , égratignant sa mère , buvant le rogome oc. sans faire la grimace, et jurant aussi haut que cf vous et moi ensemble. Si ce tableau ne vous. « émeut pas , vous êtes le fils d'une roche , et vous- « avez un cœur de pierre, d'airain, d'acier; je « vous renie , je vous abandonne , et je vais reoc joindre les d|*apeaux du prince Eugène. Yçus. « vous attendrissez... Vos yeux se mouillent de a larmes... — Je passe les trois muids de vin. — « Je reprends la plume. »

Le paquet fermé , le cheval sellé , Brandt , aussi propre que peut l'être un hussard saxon , prend au grand trot le chemin de Blekède.

Impatient de marier son maître , 'plus impatient encore de revoir sa petite Crettle, l'impétueux Brandt pressait sa monture, et déchirait, à grands coups d'éperons j une masse dès long^temps accoutumée au repos. Des flbres relâchées', des nerfs roidis , reprenai^it , sous l'aiguillon , leur élafttidite première. Quatre membres engorgés frappaient lourdement le pavé saxon , et s'annonçaient de loin à l'humble piéton hi»*assé et jaloux des destinées du hussard. Déjà les clocjbers de Mekède paraissaient à travers une atmosphère épaisse. Brandt , à cet aspect seul , sent redoubler son cou-

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rage. Il pique de nouveau , il tourmente , il désespère Son quadrupède ; il arrive à la barrière : le jour était sur. son déclin. « Werdaw , lui crié , « d'une voix enrouée et chevrotante , un soldat « déguenillé , aveugle et impotent , qu'on avait « assis SOU6 un appentis de bois , et à qui on avait a attaché un fusil sans chien sur l'épaule. — AiU- « bassadeur , répond Brandt^^ avec ses poumons « infernaux. -^ Alte-là , reprend l'invalide. Oapo- <x rai , hors la garde ; venez reconnaître monsieur « l'ambassadeur, d Aussitôt huit estropiés , de la bataille de Denain ^ arrivent clopin elopsuit , les uns soutenus sur des béquilles , les autres sur des jambes de bois ; et le tambour de battre aux champs , et la garde de se ranger en haie et de présenter les armes , et le consigne en bandoulière de se présenter pour accompagner monsieur l'ambassadeur chez monsieur le commandant. Brstndt ^ enragé de ce retard , et fatigué de tant d'honUeurs ^ crève d'un coup de talon de botte la caisse du tambour , arrache an caporal, qui tenait respectueusement la bride de son cheval , un bras , qui heureusement était d'osier , enlève le consigne par sa bandoiitièra 9 le place derrière lui en porter-manteau , et ee dispose à passer outre. Son cheval , écraté par ce double fardeau ^ tombe sur la place ; ie consigne roule à vingt pas; l'ambasisadeur , que rit^ n'étonne , se relève et Veut poursuivre sa route à. pied. La herse est baissée 9 et Ton est allé averlsr monsieur le commandant. Brandt , qui a toujours

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un expédient prêt ^ saute dans le fossé , et croit le traversa à gué. Il enfonce dans la boue jusqu'aux aisselles , et. ses bla^hémes ne le tirent pas de là. Il s'agite , il se démène , il enfonce da<vantage ;- il s'arrête pour éviter la suffocation. Mon*sieur le commandant parait à la tête de son état*luajor f et demande ce qu'est devenu monsieur l'an^ibassadeur. On le lui montre au doigt , et vingt hommes de corvée sont . commandés pour le tirer du doaque où il s'est enseveli. En un instant les oisifisi de Blekède , qui n'ont jamais vu d'ambassa^ deur dans la crotte jusqu'aux oreilles , garnissent le rempart. Des madriers , des planches , sont apportés sur le lieu ; un levier est passé entre les cuisses de Brandt ; le levier agit à droite , à gauche , de bas en haut , de haut enbas. Brandt recommande au ciel les consolations de mademoisdle Crettle ; il oppose ses mains à l'action du levier y en faisant des grimaces épouvantables ; enfin l'instrument produit son effet: l'ambassadeur est enlevé , mais dans un état qui le rend méconnaissable. Ses bottines sont restées sous la fange, ses habits sont chargés d'une boue noire, et d'impitoyables sangsues lui dévorenbles mains et le visage. Brandt se casse une dent et se poche les yeux, en écrasant ces ennemis d'uneespèce nou*velle. A chaque coup de poing qu'il s'appUque, le commandant se confond en excuses. On a man<qué de fonds et de bras pour nétoyer le fossé , et on n'iivait pas prévu que monsieur l'ambassa. deur ^ pour se soustraire auxfhonneurs qu'on vou*^

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lait lui rendre , choisirait cette route. Brandt ^ qui sentait qu'il perdrait dsuns la bonne opinion de mademoiselle Crettle, s'il paraissait devant elle avant de s'étré débarbouillé, se laisse tranquillement mettre sur un brancard , que précède un tambour, qu'accompagiie l'état-major de la place, et que suit un détachement d'invalides. Le cortège arrive à une petite maison gothique qu'on appelait le gouvernement. On fait passer monsieur l'ambassadeur dans la chambre à couchei: de madame la commandante ; une ésp*èce de maître Jacques le déshabille , le plonge dans une cuve d'eau , qui avait déjà humecté les attraits de madame , le frotte, le refrotte , parvient enfin à la peau , et la rend à son état naturel. Monsieur le commandant a passé . dans sa ga'rde-robe ; il porte , sur son brasgaudie, sa chemise à dentelles et son uniforme des grands jours , sur lequel on distinguait encore quelques restes'de galon ; il tient de la main droite une perruque à boudins et un feutre jadis bordé en or. On affuble monsieur l'ambassadeur de ce costun^ imposant, et on le conduit en cérémonie dans la grande salle du gouvernement : Madame la com^mandante et mesdames de la haute noblesse y étaient assemblées. Elles font quatre pas au devant de l'ambassadeiu» , et le saluent respectueusement. Brandt , tant bien que lùal , leur rend la révérence , embraie sans façon celles qui valaient • la peine de l'être , et laisse les autres , qui«.ne con^ Goivent pas ime haute idée de » sa politesse. On

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offre à l'ambassadeur une tranche de jambon, de la bière et du genièvre ; il acqepte et fait honneur à tout. Monsieur le commandant, qui grille de savoir quelle espèce d'excellence il a le bonheur de posséder chez lui , hasarde quelques questions indirectes , auxquelles Brandt ne juge pas à propos de répondre , parce qu'il emploie mieux son temps ; et madame la commandante observe,en minaudant, qu'il n'est pas civil de presser monsieur l'ambassa* deur de parler avant qu'il ait eu le temps de se remettre un peu. a Mais , mignonne , reprend le com- (c mandant , je désirerais savoir où son excellence «a laissé sa suite; je me ferais un plaisir et un « devoir de pourvoir à ses besoins. — Dans la « foret de Winsen , où je me suis égaré , répond « Erandt», et il boit et mange de plus belle. Le très-curieux commandant avait la bouché ouverte , et une nouvelle interrogation allait s'échapper, lorsqu'un fifre et un tambourin se font entendre. Madame la commandante, prend monsieur l'ambassadeur, qui se prête à tout, et une valse générale commence. La commandante est enchantée de la force et de la vivacité de son danseur. Déjà toutes les dames^ ont quitté le plancher ; Brandt et sa danseuse le fatiguent encore. Le blanc , le rouge *fet les moi^ches de la commandante coulent de ses joues sur son cou ; son bonnet est dérangé ; son fichu vole ^au gré de l'air , et laisse apercevoir des charmes de quarante ans , mais qui valent encore quelque chose. Biandt , que le

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levier a stimulé , que la danse a échauffé , dévore des yeux les appas de sa danseuse. L'attention qu'il y porte ne lui permet pas de s'apercevoir qu'il a quitté, en valsant, sa route ordinaire. Il se jette avec la commandante contre une porte , qui cède , et le couple sautant saute dans le fond de l'appartement. La violence du choc a fait tomber la clef; la porte, repoussée par le chambranle, revient sur elle**méme , et la serrure , qui est salifiante , se ferme. « Excellence , crie le commandant , <( la clef est tombée en dedans , tâchez de la trou<^ (c ver. » Ce n'était pas là du tout ce que cherchait Brandt. « Mignonne , poursuit le commandant , « cherche donc cette clef. » Mignonne en avait trouvé une , mais ce n'était pas celle de la porte. Brandt , de son coté, n'avait plus rien à trouver. Je « suis confus, excellence, reprend le commandant, (( du mouvement que vous vous donnez. Allons (c donc , mignonne , secondez monsieur l'ambassâ* « deur. — Je la tiens,monami... jelatiens... Oh! a je la tiens. — Ouvre donc cette porte. ' — Oui... oui... oui... » , et la porte s'ouvrit enfin , à la grande satisfaction du commandant , qui renouvela ses excuses à monsieur l'ambassadeur, pendant que sa bénévole moitié jurait à l'oreille de deux ou trois de ses amies que son excellence était un homme d'un mérite distingué.

, On venait de servir un souper aussi somptueux que pouvait le servir un gentillâtre , commandant d'une bicoque. La commandante , qui redoublait

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de politesse envers son excellence , et pour cause , lui présente la main, et se place à son coté. Son pied pressait doucement celui de Tambassadenr, qui lui enfonçait amoureusement son genou dans le gros de la cuisse, pendant que le commandant £ûs^it circuler un lapin de ela|Mer en dvet et une poule^d'eau rôtie. Jusques^là , Brandt avait fort bien joué l'ambassadeur. Il en avait la morgue, le ton réservé. Il avait enchanté la commandante , et le commandant n'avait aucun soupçon. « Parbleu , excellence , dit enfin ce « dernier , que quelques vidercomes saUés dans <c la soirée rendaient familier et commumcatif , ce vous me * direz enfin quel potentat vous re- <x présentez. L'empereur, sans doute, reprend la « comjQoandante. Pas tout-à-fait, réplique Brandt « avec un sourire modeste ; c'est tout bonnement « le duc de Hosltein. Prince très<listingué , sans <( doute, poursuit la commandante. Oui; c'est « comme qui dirait le roi de Danemarc^ , ajoute «le commandant. Précisément, répond l'ambas- <( sadeur. Je vois avec plaisir , mon cher ami , que « vous' connaissez votre géographie. — Et où vous « envoie sa majesté danoise ? — Près l'électeur « de Munster. — Mais il me semble que Munster « est un évécbé pur et simple. — Vous avez rai- <i son , mon cher ; mab sa majesté danoise à sice gmfié à la diète d^ Ratisbonne , qu'elle entendait •c que Munster fut érigé en électorat. — Diable ! « je ne savais pas cela. — Oh ! vous ne savez pas //. • 5

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« tout 9 cher comte ^ interrompt la oommaiidanle. « — Ëtoseraîs-je voi» demanda quel esti'dbjet de « votre imssidn? — Je va» marier la fiUe de Tétf leeteior avec le fil» du roi cle Dai^mËorck. — Mais ce le fik de sa majesté danoise est mam. r— Oui, « son fiis légitime ; mais il s'agit d'un bâtard qu'on « veut plac^ honorablement.^^ Vous m'étomiee^ ce monsieur l'ambassadeur. L'évéquede Munster <x est un digne prélat , un homme de mœurs pures. a -^ Oui, à«^p]lései2t qu'il a soixante - dix aas; — « Il n'en a que quarante;— Il en a quatre-^i^s ce par ses infirnattés, et il n'a pas • toujours! été le « modèle de son - église^ Il donne peur dot à « une fille de contr^>ande les rd[iquaÎ3:*es de sa c< cathédrale^ — Et la fabrique? — On s'en mo^ « que. —T- Et les préjugés? — On ks.Inranre. D'aile « leŒr&le'roi de Danemarck, mon makre^ veut ce ramener le culte catholique à sa simplicité pri- « mitive. — Mais il est luthérien. — Il vient de faire « abjuration ir.

En écoutant les sornettes de Brandi, le commandant roulait des yeUs étonnés, et hoehail la tête. Il soupçonna enfin que le grand personnage qu'il a^ait accueilli pouvait n'étiie (pi'uii> ia^pudent faquin. Il tcnismaît! et retournait son assiette; il Toulait le coin de sa s^^ette ; il . se mordait le bout des doigts; il tomba enfin dans une profonde rêverie , d<mt il fiit bîenlàt tiré par. une nouv^le balo«»rdîse de monsieifi* Tsanbassadi^ur. Il se teva de table et sortit:

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Brandt, enchanté de la manière dont il s'était énoncé ^ faisait l'aimable avec la commandante , qui souriait à ses sottises ; il lui serrait des mains qu'on lui abandonnait; il* dérobait quelques bai* sers 9 qui mettaient la commandante en feu ; il lui' disait à demi-voix des mois très «-énergiques, très-clairs, qui étaient entendus d'un bout de la table À l'autre ; Brandt , eoËn , ne prévoyait pas l'orage qui allait fondre sur sa tête;

Le commandant, qui n'était pas défiant, mais qui ne pouvait guère se refuser à l'évidence, était allé infecter l'équipage de l'ambassadeur, dont le caractère lui paraissait Airieusement équivoque. Il trouve dans son -écurie un cheval de brasseur, portant une seile à la hussarde, une chabraque de peau de mouton , des pistolets garnis en cuivre. La (Cuisinière finissait de décroter les habits de son eiceltence , et le commandant dis<> tidgue parfaitement un gros drap bleu , des agrémens en fil blanc , et un galon de maréchal-deslogis sur la manche. Il trouve dtins une vieille saberdache trois ou quatre florins , et un paquet gauchement plOyé, adressé au bairon de Hetdelbei^ , qu'il connaissait beaucoup. Tous ses doutes soik' éclaircis , et son indignaticm est au comble. Il appelle le sergent de la garde d'honneur qu'il a donnée à son exg^Uence , lui ordonne de faire approcher son détachement , et rentre k la tète de l'escouade dan» sa salle à manger. « Que pensez- « vous , dit-il , mesdames et messieurs , d'un drôle

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« qui a reçu des honneurs dont il est tout-à*fait «'indigne, qui a osé danser avec madame et s'as- 4f. seoir à ma table? Je danse avec tout le monde, <ç répond Brandt, sans se déconcerter, et madame <^ conviendra que je suis un formidable danseur. « Je devais bien me douter, disait la comman- « dante entre ses dents, que ce n'était qu'un « roturier: jamais. gl*and seigneur ne se présenta « ainsi. Au reste , je n'ai rien à me reprocher ; je « me suis mésalliée sans le savoir. Qu'on le mette « au cachot, poursuit le commandant. Et quel « est le brave qui se flatte de m'y conduire, re- « part Brandt d'une voix de tonnerre ? Ce sera « moi, répond le sergent, aussi valeureux que « Brandt , mais beaucoup moins vigoureux ». A peine a-t-il prononcé ces mots , qu'un coup de poing sur l'oreïUe l'étend sur le plancher. « En joue , « feu ! s'écrie le commandant ». Brandt enlève la table encore toute couverte, l'oppose en bouclier aux fusils qui menacent sa poitrine ; il avance , il pousse, il renverse tout devant lui. Le champ de bataille est jonché des débris des mets, des plats , des bouteilles , et de la mâchoire du sergent ; l'invincible Brandt n'a plus qu'un effort à faire , et il sort en vainqueur du gouvernement.- Une vieille guenon ridée , retirée , desséchée , qu'il n'avait pas regardée de la soirée^ passe au commandant un noeud couland qu'elle venait de faire avec une serviette. Celui-ci passe le nœud à la jambe du héros saxon , et tire de toutes ses forcés.

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Braïidt sent le piège, et d'unç. ruade il se défidt de l'assaillant. « Tirez, tirez donc,tnessièurs/s'é- « crient ensepible toutes les dames » , et les preux chevaliers de Blekède se réunissent, empoignent bravement la serviette, et tirent jusqu'à ce que Brandt, rugissant de fureur, tombe enfin à son tour. Deux hommes se jettent sur chacun de ses membres, et peuvent à peine les fixer: des mouvements çonvulsifs enlevaient de terre les huit individus, qui retombaient, étonnés de la force surnaturelle du vaincu. Je le reconnais bien , mâchonnait la commandante, en soupirant sur un avenir qui s'évanouissait. On apporte en hâte la chaîne du tournebroche ; on dépouille l'infortuné Brandt du costume brillant qu'il à déshonoré ; on le roule dans la nappe , on le lie fortement du menton à la plante des pieds, et cette momie vivante est ensevelie dans un cachot infect , creusé sous les remparts. On lui détache les mains ; on met à ses côtés ses habits mouillés , un pain noir, une cruche d'eau, et on se retire en lui annonçant qu'il sera pendu le lendemain à la garde montante.

On l'a souvent été à moins : récapitulons un peu. Imposture d'abord; puis, profanation d'un habit qui ne peut être porté que par un comte ou un baron; le vidercome souillé par des lèvres roturières ; rébellion contre la garde ; un coup

de pied au commandant, lâché directement

vous savez où; la commandante la comman-

yO LES BARONS^

dante Oh! mon Dieu, mon Dieu! Que de

titres pour être pendu !

Bientôt Brandt s'est délié les jambes et a endossé son uniforme. Il vient , il tourne , il tâtonne , point d'issue. 11 lève la tête; la lumière vacillante et pâle de la lune pénétrait à travers un soupirail percé dans le haut de la voûte. Mais cette voûte était à vingt pieds au moins du pavé *; aucun moyen d'évasion. « Allons, dit Brandt, je vois « bien que je serai pendu )) , et il laissa tomber saf tête sur sa poitrine. « Hé, sacrebleu, reprit-il^ « après un moment de réflexion , je suis bien bon « de m'afFecter de cela. Ce n'est l'affaire que d'un « moment , et un moment est bientôt passé ». Il s'enveloppa dans sa nappe , se coucha sous le soupirail pour respirer plus à son aise , et s'endormit tranquillement. .

Déjà Brandt ronflait , et faisait périodiquement résonner les voûtes de son cachot. Tout -à -coup il est réveillé par un poids énorme qui lui roule sur l'estomac. Il jette un cri, porte les mains à ^ poitrine , et sent le bas d'une échelle, a Ah !

« vous voilà déjà, dit-il, à moitié endormi

« Après tout, le plus tôt est le meilleur», et il monte l'échelle à reculons. « Que diable est ceci? « reprend-il en se frottant les yeux ? Je suis ence core dans mon cachot , j'y suis seul , je touche « au soupirail; rêvé -je ou suis -je bien éveillé? « Vous ne rêvez pas , lui répond une voix inc'on- « nue. Prenez vos cordes , vos chaînes ; attachez

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« un des bouts à l'arbre que vous verrez sur le « bord du rempart; laissez -vous couler dans le « fossé , qui est tout-à«fait comblé en cet endroit , « et que le ciel vous conduise. »

On' peut se résigner et «auter de bonne grâce du haut d'une échelle sur rien ; mais on revient Ssicflement à l'amour de soi-même. L'e^oir renaît dans le cœur der^^andt ; il descend, se munit des tisl^isiles nécessaires à sa fîiite, suit les instructions qu'on lui a données ^ et se trouve bientôt hors de la juridiction de Bl^kède. Il marche deux heures encore , incertain de la route qu'il suit et de celle qu'il 4p^^ t^ûr ; enfin il s'arrête sous un orme touffu , et s'y endort pour la seconde fois , en se jntmiettant bien dé ne plus faire l'ambassadeur, et bénissant intérieurement celui qui lui a sauvé la vie.

G'étsat a madame la commandante qu'il en avait {^obligation i une femme sensible se décide diffieiiement à laisser pendre un homme pour qui elle a eu des bontés , et qui lés a justifiées d'une manière éclatante. Le «ergent, qui avait la mâchoire fracassée , était porté à l'hôpital ; les convives avaient pris congé ; Tordre était. rétabU au gouvernement. L'implacable et furieux commandant était retiré dans sa chambre ; la tendre commandante rêvait' dans la sienne aux agréments de la soirée. Tantôt la fierté combattait la nature; tantôt la .natiu^ imposait silence à la fierté. La tiature prévalut à la fm. La commandante , en

jupon court et en petites pantoufiBes , va éveiller son vieux domestique , dont, elle a souvent éprouvé la discrétion;* elle lui donne des ordres clairs et précis , et revient se mettre au lit , où nous la laisserons s'occuper du danger et du m^ite de monsieur l'ambassadeur.

Brandt se réveille , mouillé , meurtri , froissé et à demi mort de froid. Il s'aperçoit enfin qu'il est sans bonnet, sans bottines, et qu'on a gardé à'Blekède son cheval, ses armes, ses florins, et la galante épitre adressée à monsieur Heiddberg. Il se lève en jurant aussi fort que sa faiblesse le lui permet , et s'achemine en grelottant vers une maison d'assez mince apparence, qu'il découvre dans l'éloignement. Après une nuit aussi désastreuse , il avait besoin de se restaurer ; pas une obole , pas même son sabre , ainsi , pas de moyen de payer son écot , ni de mettre le village à contribution. Il fallut céder à sa mauvaise fortune, se décider à -troquer son habit contre un plat de choucroute , à poursuivre sa route en gilet et. en pantalon. Il était persuadé d'ailleurs que mademoiselle Crettle tenait plus à sa personne qu'à ses habits , et que des avantages réels lui feraient bientôt oublier des agrémeiis inutiles.

Brandt, pensant, parlant et marchant, appro-r chait de la maison. A quelques pas de la route, était un paysan en sarrau de toile, en. sabots, en bonnet de laine , et l'épée au côté. Il conduisait sa charrue^ et traçait péniblement son sillon. Brandt

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s'avance , pour avoir quelques renseignemens sur la position du château de Heidelberg : quelle est sa surprise? il reconnaît le Baron lui-même, qui cultivait son champ de ses nobles mains ^ et qui , sous ce rapport , était le plus estimable des gentilshommes saxons. « Quoi ! c'est vous , monsieur <f le Baron ? — Comment , c'est toi , mon âmi Brandt! « mais tu es à peu près nu ? — J'ai voulu faire l'aide mable à Blekède; j'ai failli y être pendu, et je suis a trop heureux de m'être échappé dans l'état où cf vous me voyez. — Conte -moi cela, mon ami <c Brandt. — Oui, quand j'aurai déjeûné »; et le Baron de dételer ses bœufs , de hâter leur marche pesante, et de combler d'honnêtetés l'homme de confiance de monsieur de Felsheim; et la petite Crettle d'accourir, pressée de savoir ce qui ramenait sitôt le Baron laboureur; et Brandt de lui sauter au cou , et les uns et les autres également enchantés de se revoir. Pour la belle Heidelberg , elle apprit l'arrivée de Brandt avec la plus parfaite indifférence , et ne Sortit point de sa mansarde.

« Une soupe au jambon , monsieur le major ; « dit Crettle, en réunissant dans un sourire toutes « les grâces de la Bavière. Toutes les soupes pos- « sibles , mademoiselle, répond le major ; mais pres- « sez-vpus , car je tombe de fatigue et d'inanition. »

Brandt , le dos au feu , le ventre à table , n'eut pas plus tôt vidé une gamelle, dans laquelle la cuiller se tenait debout, qu'il but deux ou trois coups, s'essuya la- moustache , et commença le récit de

sa dernière aventure avec l'ordre et Féoergie ^u'on lui connaît. Crettle , appuyée sur le dos de sa chaise , la tête en avant et la bouche ouverte , ne perdait pas un mot ; aussi , le conteur glissat-il sur l'incident dç la commandante , et pour cause. Il en était à sa sottie miraculeuse^u cachot , et il allait inistruire eoËn monsieur HeideUberg du motif* de son voyage. Assis en face de la porte, l'œil fixé sur la campagne ^ il cherchait la tournure la plus honnête à donner k la proposition qu'il devait faire... « Sacré mille morts ! s'écrie-t-il lout-àcoup , voilà mo^ cheval ! » Il saute sur une vieille canardière accrochée à la cheminée , il s'élance hors de la maison , ajuste l'homme qui a osé enfourcher sa monture, et lâche la- détente. L'arme rate ; elle n'était pas chargée, a Prenez d(me garde à « ce que vous faites , dit le cavalier , gb^ qui Brandt <c reconnaît le vieux domestique du commandant. « jFe vous ai tiré du cachot , et vous voulez me a fusiller ! — Qomment> mon ami , c'est à t6i que « je dois tout ? -^ Oui , et je n^i fait qu'ei^uter « les ordres de madame. — - Diable^ elle a pensé « à moi ! Je n'oubl^ersû point ce service , et si jacc mais je la renepntre , je hii en marquerai ma «c reconnaissance. » £t fir^dt , -qui savait allier les qualités le& plus opposées , soulevait le vieillard de dessus la selle , le pressait dans ses bras , en mouillant son visage de ses larmes , le portait dans la maison , plaçait devant lui les restes de son.dé^ jeûner , l'ei^ageait k manger , lui souriait, l'embrassait f et lui versait à boire.

B£ FELSHEIH. 76

Le vieux laquais remit à monsieur Heîdelberg le paquet du baron de Felsheim , les armes de Brandt et une lettre de son maître ,' qui disait succinctement à' son ami qu'il présumait que l'ambassadeur prétendu était de sa connaissance , et que, par considération pour lui , il voulait bien ne pas faire de recherches. « Je crois , dit Brandt « indigné , que ce faquin s'imagine me faire grâce.. a l'impertinent!... Du papier, mademoiselle Crettle; « je vais hii écrire , et de bonne encre.

a COMMATTDANT MALENCONTREUX,

a Vous m'avez manqué , et je veux en avoir «raison. Si vous n'êtes un blanc-bec et un lâche, « vous voua rendrez demain matin sur vos glacis ce. avec tourte votre garnison. Je vous y attendrai « le sabre à la main , je vous combattrai l'un après <x l'autre , et , si je ne vous échine pas tous , je (< me pends moi -même aux créneaux de votre « bicoque.

Je suis , avec respect et affection , votre ennemi ,

Crettle lisait fJar-dessus l'épaule du major ; elle fit un signe au domestique , qui reçut le billet , bien décidé à ne pa» le rendre à son adresse , et qui s'en servit pour allumer sa pipe en sortant de chez monsieur Heidelberg. Celui-ci , pendant que Brandt écrivait , lisait la missive du baron de Felsheim , et réfléchissait sur le contenu. « Mon « ami , dit-il à Brandt , d'un ton sentimental , je

^6 LES BAROIVS

« suis sensible à l'honùeur que veut me faire nion- « sieur le baron de Felsheim... — Et les avantages « qu'il vous propose ? Votre château réparé, quatre « sangliers , et trois muids de vin du Rhin par an ; « c'est beau cela. — C'est séduisant , je le sens bien, a — Vous, acceptez donc ? — J'en suis assez tenté • a mais ma fille... — - EUie prendra son parti. — '- Elle <c ne possède que son cœur ; je ne veux pas le déso- « ler* Je raisonne , quand je ne suis pas ivre ; et vous a êtes vous - même trop raisonnable en ce moment , « pour n'être pas de mon avis. — Mais pensez donc , « beau-père, que ce mariage n'est qu'une forma- « lité pour lui assurer une fortune; qu'elle ne a l'attendra pas long-temps , et qu'alors elle fera « de son petit cœur tout ce que bon lui semblera, a Je crois que je raisonne aussi. — Je doute que « cela la persuade. — Il faut voir cela , papa Ba- « ron. Allez , parlez , pressez , déterminez. » Monsieur. Heidelberg ne pouvait se refuser aux ♦instances de Brandt. Il monta chez sa fille , persuadé d'avance de l'inutilité de sa démarche , et il lâisça Grettle et le major »- général enchantés de se revoir, et très-disposés à profiter du tête-à-tête. Gomme il ne s'y passa rien que de très-simple et de trèi^naturel , il-est assez inutile d'en rapporter les détails. Occupons-nous de la belle Heidelberg.

Elle avait perdu sa mère de bonne heure , et le plus heureux naturel avait suppléé au défaut d'^éducation. Elle avait acquis d'elle-même plusieurs talens aimables. Des livres choisis avaient déve-

DE FBLSHEIM. 77

loppé son esprifr et -formé son goût ; le cœur le plus aimant imprimait sur des traits délicats une teinte de sensibilité qui les rendait plus séduisans. Bonne par caractère , vertueuse par goût , sachant beaucoup , n'affectant rien , elle attirait tous les hommages , et n'en était- pas plus vaine. Son père , livré à ses travaux et aux plaisirs de la table , fiit tout étonné d'entendre dire un jour qu'il avait une fille accomplie. Il recevait d'un air stupéfait les félicitations qu'on lui adressait , et répondait naïvement que tout cela pouvait bien être , mais qu'il n'y concevait rien.

Le triste état de sa fortune ne lui permettait pas de voir le monde. Cependant , certains jours de fête , il conduisait sa fille à Blekède , et ils étaient recherchés partout. Le mérite de Tune faisait supporter la médiocrité de l'autre.

• Le jeune Werner était sorti des pages du roi de Prusse avec une commission de lieutenant dans ies cuirassiers. Pas d'autre bien que son emploi ; mais une figure enchanteresse , une modestie touchante , une moralité sévère , le désir de isHnstruire et de percer , tout ce qui pouvait intéresser mademoiselle Heidelberg , Werner le possédait.

ir passait son quartier d'hiver à Blekède, et faisait le bonheur d'une mère qu'il aidait de ses épargnes. Mademoiselle Heidelberg et lui se rencontrèrent ; ils sentirent ce qu'ils valaient ; ils s'aimèrent ; ils se le dirent , et l'amour , qui n'est souvent qu'un vice de plus , devint en eux une vertu nouvelle.

Ce couple intéressant attendait pour s'unir que Wemer obtînt la compagnie. L'époque était encore éloignée ; mais ils s'écrivaient tous les jours , ils se voyaient quelquefois , et ils supportaient le présent, en vivant dans l'avenir.

C'est dans ces entrefaites que le baron de Felsheim proposait sa main à mademoiselle Heidelberg. Il n'est pas .difficile de prévoir comment cette offre fut reçue. Elle répondit à son pà*e d'un tpn respectueux , mais avec une fermeté qui ne lui laissa aucun espoir. Brandt , qui ne doutait jamais de lui - même , demanda la permission de la voir. Mademoiselle Heidelberg ne redoutait pas les effets de son éloquence ; -mais elle sentait un éloignement prononcé pour tout ce qui tenait au baj7on de Félsheim , et son envoyé ne fut point admis. Elle s'enferma chez elle , et écrivit à son cher Werner. Sa lettre commença, comme toutes les autres y par ce tendre abandon , par ces expressions touchantes , ces mots si doux et si heureux , que Fesprit prodigue froidement, et dont un cœur brûlant sait tirer tant d'avantage. A mesure qu'elle écrivait , elle sentait une forte envie d'instruire Werner de l'espèce de sacrifice qu'elle lui faisait , sacrifice cpii. ne lui coûtait rien sans doute t un mont d'or, à ses yeux, ne valait pas un sentiment. Mais il n'est pas d'aixiour absolument désintéressé ; il n'est pas en amour dé chose absolument indifféraitè, et on n'est pas fâché de se faire, aux yeux de l'objet aimé, un mérite de la plus simple ba-

DE FELSHEIM. 79

gatelle. Elle termina donc akisi son épître , etipostscriptwn^ et confeme par distraction :

« Un homme qui n'est pas fait pour plaire dece mande ma main; il n'y a pas de mérite à la lui « refuser. Il met sa fortune à mes pieds ; je suis a immensémeiM: riche : mettez la main sur votre

« cœur^ c'est là mon trésor, mon espoir , ma vie. » Un jardinier , qui portait tous les jours des fruits à Kekède ^ était le dépositaire des sentimens de la belle Sophie et de l'intéressant Werner. . Il reçut le paquet de la joHe main qui venait de le feitner ; un sourire en paya le port.

Brandt ne concevait pas qu'on pût refuser l'alliance d'un baron de Telsheim , surtout lorsqu'il avait daigné se charger de la négociation. Accoutumé à trouver ses derniers argumens au bout de son sabre , il frémissait de colère en pensant que , dans «cette circons^^ce , il ne pouvait décemment le tirer du fourreau. Il se promenait autour de la mare , en mordant sa pipe , et en sacrant entre ses dents. Les représentations de monsieur Heidelberg ne forent pas écoutées ; les caresses mêmes de Grettle ne produisirent d'abord aucun effet ; ma»» quelques tapes sur la joue , un pinçon à la cuisse , deux ou trois petites mines , et autant de baisers , le ramenèrent enfin à des sentimens*doux , et il consentit à prendre sa part d'mi assez mauvais dîner. « Refuser un baron de Felsheim ! ré- « pétait-il , i chaque coup de dent. Ne vouloir « pas relever la race du fameux WilUcindl » Et

8o LES BARONS

Crettle versait à boire , et le vidèrcome se vidait ; et Crettle de le remplir, et ces messieurs de se le passer. Ils se le passèrent tant et tant , qu'ils laissèrent insensiblement leur raison au fond du verre. Ils s'enivrèrent complètement, le hussard en jurant , et le Baron en faisant , tant biçn que mal , les honneurs : dé chez lui. L'un fut porté dans son lit ;. l'autre s'endormit sur le cul du four.

Déjà Phébus aux crins dorés s'était caché dans l'onde ; Phébé avait parcouru la moitié de sa carrière ; tout reposait dans la nature , hors les chouettes , les voleurs et les amans ; il était minuit enfin lorsque Brandt se réveilla. Heure sinistre, où les esprits infernaux exsercent leur empire, et répandent sur nous leurs vapeurs empoisonnées, à ce qu'assurent les prêtres, l^s vieilles femmes et les sots ! Les fumées du vin étaient dissipées ; sa tête ét^t à lui tout entière. Il se mit sur son séant , et rumina, pendant une heure , la plu^ étonnante conception qui ait jamais illustré un cerveau saxon. Il se lève , ranime une lampe qui brûlait cous le manteau de la cheminée , et, l'œil hagard, la moustache hérissée , la démarche incertaine , il s'avance lentement vers le galetas de mademoiselle Crettle : on se doute bien que la porte ti'en était pas fermée. Il entre , il s'assied sur le. grar bat , aj^roche sa lampe , contemple avec avidité les charmes bavarois que la rigueur de mademoiselle Heidelberg lui ravissait peut-êtrt sans retour, il soupire et dit : « 5i j'y renpnce jamais , que le

D£ FELSHJglM. 8t-

<t diable m'emporte ! » Cette exelamation , poussée d'une voix rauque , le mouvement qui raccompagna , et qui rompit un des pieds vermoulus de la couchette , réveillèrent Crettle , qui peutêtre ne dormait pas , et qui entraîna firandt dans sa chute. Il se*relève pour retomber encore ; mais il se relève en vainqueur , et retombe en héros. a Et tu m'abandonnerais en faveur de ta maîtresse , « dit- il enfin à Crettle émerveillée! Non , suis-moi « au château de Felsheim ; je t'y crée un emploi « distingué , et tu régneras despotiquement sur ce mon msutre et sur moi. Je ne me lasse pas de « vous admirer , répondit Crettle , d'une voix en- « trecoupée ; mais j'ai été élevée avec mademoir <c selle Heidelberg ; elle me comble de bontés , que « je ne mérite pas trop , et je ne sacrifierai point <x à l'amour l'amitié et la reconnaissance. Plus de « Brandt pour moi , si mademoiselle n'est baronne. ' ce Le sort en est jeté , reprit-il , en fronçant son <c sourcil épais : ta maîtresse est une victime que ce j'immolç à nos . amours. » Il saisit la lampe , il redescend mystérieusement à la cuisine; Crettle le suit en tremblant , et ne doute pas qu'il ne roule dans la tête quelque épouvantable projet. <c Je peux ce dit- il, enlever d'autorité mademoiselle Heidelcc berg , la conduire en croupe au château , l'encc fermer au colombier , et l'y tenir jusqu'à ce qu'il ce lui plaise d'épouser le Baron ; mais j'ai été reçu ce ici en allié, je connais les droits de l'hospitace lité,,et je ne veux employer que des moyens hon- //. 6

8l LBS BARONS

« nétes. 1^ Il place deux bottes de paille au milieu de la cuisine ; ils les charge de bourrées éparses , destinées à chauffer le four , et il y met le feu. « Grand Dieu !... grand Dieu ! s'écrie Crettle , vous a allez brûler la maison ! — - Je le sais bien. — Vous^ « allez ruiner ma maîtresse ! — Je vais l'enrichir. « Dans un instant, plus de maison, plus de bestiaux, « plus d'itistrumens de culture. La misère, le déses^ « poir, son attachement pour son père, la jetteront « dans nos bras, et au bout de vingt-quatre heures, rt je la mets à la tête de six mille florins de re- « venu. Voilà comme je sers ceux à qui je m'in- (f téresse. » Il y avait bien des choses à répondre à cela ; Grettle allait répliquer : Brandt , que la contradiction irrite , lui impose silence d'un coup d'oeil , et souffle tranquillement le feu. Au momet^t où l'incendie allait éclater, et se communiquait à la grange et à l'écurie , il sort son cheval et Fattache à cent pas ; il met Crettle sur un vieux chariot de Hongrie , et le pousse au milieu de la maxe ; il passe à travers les flammes , monte aux man-' sardes , enveloppe dans une couverture le père et la filje , à demi suffoqués , les charçe sur son épaule , et traverse une seconde fois le feu , dont l'activité commençait à être efifrayante. Il se grille les jambes , les sourcils , les cheveux et la moustache ; mais il dépose son fardeau à côté de la petite Crettle.

Sophie et son père étaient à peine revenus à eux , que la maison , déjà démantelée , tomba

DE FELSHEIM. 83

avec un brmt effroyable. Les flammes se firent jour à travers le toit de l'écurie ; il ne restait* plus rien en efifet à l'infortuné Baron, que sa noblesse et quelques arpens qu'il ne pouvait plus faire valoir. Il pleurait, il se désolait, et sa fille oubliant son propre malheur, le consolait, l'embrassait, remerciait affectueusement Brandt d'avoir sauvé la vie à son père, revenait à celuici , lui 'promettait de lui consacrer ses jours , et de le soutenir par son travail. Brandt, étonné, interdit , sentit une larme mouiller sa paupière. Il se repentit un instant ; mais ses yeux rencontrèrent ceux de Crettle , et il se remit. C'est ainsi que les passions corrompent , dénaturent les coeurs les plus sensibles ; c'est ainsi qu'elles embrasèrent Troie, Sodome , et peut-être bien d'autres villes dont je vous parlerais, s'il n'avait plu à un lieutenant d'Omar de brûler la bibliothèque d'Alexandrie.

Le jour commençait à poindre. Brandt , respectueux en dépit de lui-même , avait à peine osé adresser quelques mots à mademoiselle Heidelberg. Cette fille charmante , affaissée sous le poids de la douleur, avait courbé sa tête sur les genoux de son père ; elle avait cédé à la force de la riature ; le sommeil l'avait surprise , et son père la regardant avec l'expression de la plus inquiète tendresse, retenait son haleine, et craignait en la réveillant, de la rendre au- sentiment de son malheur. Brandt qui ne respectait rien, respec-

tait son sommeil ; il se tenait à l'écart ; il ne se sentait pas digne de l'approcher : c'est le repos de l'innocence que la vertu couvre de son égide. Un jeune homme , que son désordre rendait plus intéressant encore , Werner, couvert de poussière, mouillé de sueur, vient compléter cette scène d'infortune. Il a reçu la lettre, il a lu le fatal post'Scriptum. Il ne s'est pas donné le temps de seller un cheval , il a couru , il a volé sur les ailes de l'amour; il arrive, il entre dans la cour; il ne trouve que les cendres du modeste asyle de la beauté. Un chariot fixe son attention ; il s'approche... La plus digne, la plus aimable des femmes dormait à demi-nue... Il s'écrie, il maudit la fortune , qui a détruit en un instant ses plus chères espérances. Brandt entend ses reproches retentir au fond de son cœur ; il n'ose lever les yeux , il s'accuse tout bas, il s'abaisse, il se courbe sous les malédictions de Werner. C'est un coupable qui voudrait échapper au remords, et que le remords poursuit, poigne, déchire.

La voix de Werner, cette voix qui va d'abord à l'ame , tire son amante d'un pénible assoupissement. Elle se tourne vers lui , le regarde douloureusement, lui tend la main, presse la sienne et ne la quitte plus. Hélas , c'est la première fois que cette main a pressé celle d'une amant, si justement adoré. Werner, électrisé, transporté, ravi, se livre aveuglément au chsirme qui l'entraîne ; le voile de l'illusion lui dérobe son in-

DE FELSHEIM. 85

fortune; le temps s'écoule, et Werner, appuyé contre le chariot, tient encore cette main qu'il ose couvrir de baisers, et qu'on ne pense plus à retirer. Monsieur Heidelberg, attendri, tenait l'autre main de sa fille, et la serrait contre son cœur ; on ne se disait pas un mot , et cependant on s'entendait.

Il était grand jour, et rien n'était décidé encore. Brandt timide, embarrassé, s'approche et balbutie d'abord des mots à -peu -près inintelligibles, a Vous ne pouvez rester ici plus longce temps, dit-il enfii^ de manière à être entendu. « Je vais vous conduire au château de Felsheim. » A ce nom, mademoiselle Heidelberg détourna la tète avec l'expression de la plus amère douleur. «Je sais maintenant, reprit Wemer, quel est « l'homme qui vous demande. Il est riche ; je ne « puis rien ; vous n'avez point 'à balancer. »

Sa douce amie se tourne vers lui, enlace ses bras dans les siens, couvre son visage de ses larmes... « Je vous entends , poursuit Wemer. « Mon cœur se brise comme le vôtre ; mais je « vous aime pour vous , et jamais je ne vous écar- « terai de la route du devoir. La plus afïreuse « misère menace votre père. Ce n'est pas de moi, « c'est de lui qu'il faut vous occuper. Les arts « d'agrément ne sont pas une ressource dans la « Basse -Saxe, et vous ne vous imposerez pas une « privation que je ne me la réproche. Allez , faites « le bonheur d'un autre. C'est en vous évitant

fi que je vous prouverai mon amour et mon re^ « pect. Le mariage est le lien le plus sacré de la a société , et le mariage le moins assorti est res- « pectable .pour tout homme qui n'a pas l'habia tude dn vice. » Les, forces de Wemer étaient à bout ; il allait faillir ; il le sentit. Il s'arracha des bras de son amante et s'éloigna rapidement.

Le cheval de £r£uidt était attelé au chariot; un vigoureux coup de fouet tire de la mare le mtodeste équipage. Mademoiselle Heidelberg étend les bras vers le berceau de son enfance, dont il ne restait plus que le souvenir 5 elle retombe sur les renés , elle tire avec violence , la voiture s'arrête, ce Tu veux donc^ hii dit son père avec un « profond soupir, tu veux donc m'abondonnei! <K aux rigueurs de mon sort ! Marchez ^ dit-elle à « Brandt, marches;. C'en est fait , je m'munole. Ohl « mon père , vous ne savez pas ce qu'il in'en « coûte ; vous ne le saurez jamais. «*• » Et elle se laissa aller sur ses genoux. Krandt pressai); le cheval. Il sentait la nécessité d'éloigner mademoiselle Heidelberg de mille objets qui pouvaient affaiblir son courage* et influer sur sa résolution. De temps en temps il se tournait vers elle ^ et tel est l'ascendant de la vertu ^ que cette généreuse fille lui imprima une vénération ^ un respect, qui ne se démentirent jamais.

On arriva à la vue de BJekède. Il était difficile de ne pas traverser la villei^ et Brandt ne voulait pfis exposer mademoiselle Heidelberg au}^ regards

BE FELSHEIM. '8^

riiïàUiis du public^ 11 pensait d'ailleurs à son i>endejB - y<m% avec le commandant ; il arrêta sur le glacis* Il mit pied à terre , s'avança le nez au vent et ne Vit personne. « Que cherchez -vous, mon- « sieur Brandt , lui demanda sa petite Crettle? — « Le faquin que je dois sabrer, et qui n'ose sbrtâr « de la place. — Monsieur Brandt, si je ne crai- « gnais votre colère , je vous ferais un aveu. — « Faiti^s, mademoiselle, le moindre de vos aveux « sera toujours uoe faveuf. — ■ Votre billet n'a c< pas été remis. — Comment , sacrebleu ! — • Vos a joiu^s nous sont trop chers... Et l'honneur l'est « bien davaiitage, reprend Brandt^ en s'élançant « vers les murs de la ville. • — 3(on&ieur Brandt , « monsî(eurBraiidt, vous abandc^naz ma maîtresse « dans l'état où elle e^, et vous seul pouvez lui « rendre sçrviee. — Je reviens mademoiselle , je « reviens, et je ne la quitte plus. Jç joindrai mon V hoomme un autre jour. » Il allait remonter à clitevâl , lorsqu'un inconnu se présent^ ^ l'avapt de la voitiu*e ; il portait un assez gros parquet : on se doute bien de quelle part. L'amour pense à tout , prévoit tout ; il ^'enrichit de .ses sacrifices. Wemer avÉ^it épuisé ses faibles moyens pour fouri^ aux plus pressans besoins. C'était une Tohe single, ipaais agréable ; c'ét^t du linge un pieu frotté , mai^ d'une blançh<&ur éblouissante ; un habit complet pojur le ^^roi^, quelques bouteilles de Majdga , des viandes froides , deux pièces d'c^ dai^s «mi petit sac de peau , au {(ma duqt^l

était un billet qui ne contenait que ces inots : « Voilà tout ce que j'ai pu faire ». Mademoiselle Heidelberg porta le billet à ses lèvres , et le serra dans son sein. Qu'il était précieux ce billet ! Les lettres qui l'avaient précédé étaient dévenues la proie des flammes.

Crettle monta dans le chariot , aida sa maîtresse à s'habiller ; la robe lui allait à merveille : l'amour en avait pris mesuré. « Oh ! dit mademoi- « selle Heidelberg , je la conserverai toute ma a vie. »

Crettle lui présenta un verre de vin et un blanc de volaille. « Je n'ai besoin de rien , répondit- « elle. — Mais vous ne pensez pas que c'est au «f nom de monsieur Wemer que je vous offre « cela... — Donne, donne... Pauvre Werner ! tu « veux que je vive... J'obéirai, je supporterai mon « sort. » Et elle prit quelques alimens.

On entra à Blekède. La sensible Sophie entr'ouvrit les rideaux de sa voiture ; elle cherchait à toutes les croisées ; une jalousie lui déroba Werrter, qui voulut la voir passer, et qui s'écria d'une voix étouffée : « Adieu pour jamais ».

Brandt était agité de sentimens bien opposés; il ne pensait qu'à l'affront qu'il avait essuyé dans cette ville. La main sur la garde de son sabre, ses pistolets à découvert, il entonna à tue -tête, ■ ce couplet, d'une vieille romance saxonne , sur l'air : Je me brûle Vœil au fond d'un puits. C'est Roland qui parle à la bataille de Roncevaux :

BÉ fELSHEIM. 89

Élevé dans les camps

Et nourri par la gloire,

J'ai, dès mes jeunes ans,

Enchaîné la victoire.

Je vous attends , preux chevaliers , Lance en arrêt, visière basse; Paraissez, ce bras vous terrasse Et cueille de nouveaux lauriers.

On ne fait pas d'excellens vers en Saxe , et le •plus faible original perd encore à être traduit. Voilà pourquoi ce couplet ne plaira pas généralement. Au reste , on peut engager le poète Fardeau à le refaire.

Monsieur le major , en' chantant , regardait fixe- ' ment mademoiselle Crettle , et semblait lui dire : C'est mon commandant que je défie. On m'entend de tous les coins de la ville , et ce drôle - là fait le sourd. Crettle avait l'air de lui répondre : Qui oserait se firotter à vous ? la peste ! il y ferait bon ! Et la voiture sorti^de Blekède , sans que Brandt , qui aimait les aventures, pût se procurer le moindre événement.

Il y avait une heure au moins qu'on avait perdu de vue les clochers , et Sophie les cherchait encore à travers un petit carreau de verre qui était dans le fond de la voiture. Le Baron , qui aimait ' beaucoup le Malaga , et qui ne l'avait pas ménagé j faisftit la sieste ; Crettle continuait la romance de Brandt , et celui-ci marquait la mesure par le claquement de son fouet ( car on ne trouve

90 h^S BASONS

pas partout des timbales pour assourdir son auditoire), lorsque l'équipage entra dans la foret de Winsen.

La belle chose qu'uae foret pour un faiseur de romans ! Ccnnme il s'y trouve à son aise , lorsqu'il y tient une femme intéressante ! comme les incidens se multiplient sous sa plume féconde ! Les vents sifflent , les chênes se déracinent , sont portés au loin et entpaîoeut tout ^ur leur passage. La pluie tombe. ^ grands flot^ , les tonreoQS se k»^ ment ^ grossissent , soi](lèy«at l'héroïne , la roulent au £cmd d'un précipice , et elle ne se casse pas la tête , parce qu'on a besoin d'elle pour te <Jénouement. £lle reat^ suspendue k une roçbe , et son désordre et sa pâleur la re)sid?i|t plys touchante encore. Pass^ ua grand coquia qui^'ainourache de la belle , qui la charge aw son dos, «t xjui l'emporte dans sa caverne. O» sent Imn que l'héroïœ est la vertu persoianifîée » ^t ^pi'^Ilç accable d!impr4caiions te brigand qui v^ut la violer. On ;$ent biw qu'au momwt ou te <îrime va se consommer , l'amant aimé arrive tout à pjT'Ppos pour faire sauter te <:;râi;^ au ténaéraire. On devûoe anoQtre que te J»rwt de Vm^xne à feu ^ttjre las complices du dé&int , nm S9ms6^t l'hQm^cide et qui l'^enfenwent dans nue ^rrtere- cav^ne , ce»- . dant qu'ils vomt prouonoef sur son sort, La belle se désole au bruit q^e foj;rt; d'énorops portes de €hêi^ j qui routept avec effort sur leurs gopds TOHiUé§. Blte vjqit tes <>ottteuvTes ijui, tQpiJ]«eiit de

HM rsLSHEiii. 91

la TôûHd tout eicprès poiir enirelopper ie^ikienibres glacés the son amant ; elle voit des crapauds qui sautent sur ses jambes , des coUmaçotiB qui lui engluent le visage , et tout cela lui fournit le su<^ jet d'un magnifique monok)gue. De son e6té , IV niant, qui tremble pour la pudicité de sa dame^ et qui ne pe4it survivre à - son déshonneur ^ se frappe doucement la tête contre la porte de sa prison. Il se ta casserait volontiers ; mais il * se doit* encore à celle "qui a reçu sa foi. Cependant il est sur le poiïit d'être éodrdbé vif , et ia dame de ses pensées va le coiffer vmgt ou trente fois de suite , bien involontairement et avec les mtéx^ tions les plus puises , lorsqu'un bruit extraordinaire se fiait entendre. Autrefob c'était la maréchaussée qui faisait ce bruit*là ; aujourd'hui c'est le diable , qui attend ce dernier crime , et qui le prèrient, non pour obliger, comme on le paise bi^ , mais parce qu'il est impatient de saisir sa proie. Les brigctnds sont enievés , et passent par les troi» des Siamires ^ sans s'en apercevoir , ce qui produit un dénouement impi^vu , surpre** nant et surtout très - vraisemblable. Et la presse gémit ^ et cette admirable production se multiplie , et les petites maîtresses qui la lisent ont des attaques de tJieih , et les dramaturges retournent le sujet en tous les sens. Ici on le voit en pai>* tx>miine ; plus loin . on en fait une tragédie en porosie , et les journalistes , qui n'ont que des jeux , se récrient sur la fraîcheur des décorations , pour

ga LES BARONS

gagner leurs entrées , et disent du mal de l'ouvrage , de peur de se tromper ; et on se porte là , comme on courait autrefois voir rompre en place de Grève; et certains hommes sont obligés, dans les entr'actes , de se corroborer d'un doigt de riquiqui ; et certaines femmes se hâtent de sortir, pour ne point faire de fausses couches dans la salle ; et le ministère public laisse aller tout cela. Poup nous , qui n'aimons à tourmenter personne et moins encore nos lecteurs , nous leur ferons grâce de ces scènes terrifiantes. Sortons de la forêt de Winsen comme nous y sommes entrés. Jouissons des agrémens d'une belle soirée ; écoutons le chant rustique du bûcheron , qui revient gaiement , sa bourrée sur le dos et sa cognée à la main ; sourions à sa femme et à ses énfans , qui l'attendent sur le seuil de la porte, qui le devinent à travers la feuillée , qui courent au-devant de lui , qui le débarrassent de son fardeau , et qui le baisent tour à tour. Suivons-les sous leur toit champêtre : le bon père s'assied dans son grand fauteuil nouvellement rempaillé ; son fils aine lui tire ses guêtres; sa jeune fille, montée sur les barres du fauteuil , essuie la sueur de son front ; sa femme met sur la table un potage , autour» duquel àe range l'heureuse famille. Le repas est frugal ; mais il est assaisonné par l'amour et la gaité. Les enfans se retirent dans un coin , et s'endorment sur la paille fraîche. La mère , d'un air timide , s'approche à son tour ; c'est à elle que Frantz a ré-

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serve ses plus douces caresses : il lui doit le bonheur d'être père. Il l'attire vers son humble couchette , la lampe s'éteint , et la chasteté conjugale a tiré le rideau.

Il est temps de revenir au Baron de Felsheim , que nous oublions depuis long-temps , sans égard pour ses éminentes qualités. Pendant l'absence de Brandt , il avait vécu sobrement , parce que sa cuisinière , qui tournait dextrement une casserole , ne remuait pas aussi aisément un baron , lorsqu'il s'était mis hors d'état de s'aider un peu. Pour les gardes-du-corps , ils n'étaient propres qu'à disloquer tout- à- fait des membres déjà ruinés, et, bon gré, malgré , il fallut boire modérément pendant quarante heures. Il espérait se dédommager amplement de cette longue abstinence avec son fidèle major , et le major n'arrivait pas. Le généralissime se faisait rouler de sa chambre au perron , du perron à la tour. Il regardait , il prêtait l'oreille; plusieurs chevaux se faisaient successivement entendre; le Baron écoutait de nouveau, il souriait , et le cheval emportait en passant ses espérances et sa gaieté. L'après-midi se passa ainsi; la nuit vint, et le Baron, fatigué de tempêter , de jurer , de fumer , tourmenté d'une soif de tous les diables, invoqua sa dame-jeanne, et l'accola avec sa tendresse accoutumée. Les accolades se succédaient avec rapidité, lorsqu'il entendit distinctement son pont-levis trembler sous les roues d'une voiture. Il n'attendait pas de voiture , et il continua de fêter la dame-jeanne.

Un page rinterrompit dam aes phis importantes fonctions ^ en aimonçant monsieur le ma-^ jor, qui introduisait monsieur et mademoiselle Heidelberg. Le Baron découvrit sa tête chauve,, salua de l'aii* le plus gracieux qu'il put prendre, Qt , sa bouteille à la main , il adiressa à mademoiselle Heidelberg un compliment ^axon , où elle ne compzit pas grand'cbose ; mais auquel ell0 répondit av^c sa politesse et ses grâces ordi-* naire».

On 9'assit , et ou se regarda assez long^^temps» sans parler, comme cela arrive toujours quand on se connaît peu , qu'on ne s'ain^ guère , qu'on est embarra^é d'un côté , et mécontent de l'autre. Mademoiselle Heidelberg rêvait, les yeux baissés , et regardait quelquefois à la dérd!>ée le Baron , dont l'âge , les ii^iumités et la gaucherie contrastaient d'une manière choquante avecr les qualités aimables de Werner. Elle comparaît le triste sort , qui lui était réservé , à l'avenir séduisantxmi avait brillé un moment à ses yeux , et qui s'évanouissait sans retour. Son cœur se serra, une larme mouilla sa paupière ; elle regarda son père , $e remit ^ et on ne s'aperçut de rien.

Le Baron écoutait attentivement le récit de monsieur Heidelberg, qui lui racontait, d'une manière très*proIixe , qonunent le feu avait pris chez lui par la cheminée du four , qu'il aidait négligé de faire balayer. Oettle , qui . partageait Tétat pénible de sa maîtresse , lui faisait des contes

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à Tareille , en ayant Tair de réparer le désordre de la route. Brandt courait le village , remuait , achetait ou prenait tout ce qu'il croyait devoir contribuer à la commodité ou à Tagrément de mademoiselle Heidelberg. Grâce à son zèle infatigable , des lits et un souper passables furent prêts avant minuit. Il avait tout prévu , jusqu'à la moindre bagatelle; et lorsque mademoiselle' Heidelberg , derrière laquelle il se tenait debout, laissait échapper quelque marque de satisfaction , ' il regardait le Baron en riant aux éclats , et en se frottant les mains. Celui-ci considérait l'aimable fille avec de gros yeux , qui ne disaient rien du tout ; le beau-père soupait dans toute l'acception du mot ; Crettle dormait au coin du feu , et le soigneux Brandt versait à boire à tout le monde, hors à son maître , qui s'aperçut enfin qu'il n'at vait devant lui que chopine. Il fronça le sourcil , retroussa sa moustache et allongea vers Brandt , le bras qui lui restait , armé d'un vidercome de pinte. « Vous n'avez pas plus d'esprit qu'il « n'en faut quand vous êtes à jeun , lui dit Brandt « à demi-voix. Tâchez de conserver ce qSi vous « en reste. » Et le Baron de le regarder d un air étonné. « Allons , poursuit Brandt , évertuez-vous; « le mot pour rire, la petite gaillardise; vous « voilà immobile et froid comme une pièce de « quarante-huit qui n'a tiré de six semaines. » Le Baron , stimulé par cette harangue grivoise , acfa*essa à sa charmante voisine de ces choses'

platement lourdes, de ces lieux communs usés, qui ne signifient rien du tout, sinon qu'on est incapable de rien dire de supportable , et mademoiselle Heidelberg répondait par monosyllabes, en s'efforçant d'étouffer quelques soupirs , que lui arrachait, en dépit d'elle, l'ineptie d'un homme qu'elle eût voulu estimer. « Puisqu'on ne boit « plus, dit le Baron, ce qu'on peut faire de « mieux... C'est de se retirer, interrompit made- <r moiselle Heidelberg. » Tout le monde en avait bonne envie , et par des motifs 'bien différens. Le Baron espérait finir son souper au lit; monsieur Heidelberg n'avait - besoin que de repos ; sa fille désirait être seule avec Crettle : on trouve une sorte de soulagement à parler de ses peines. Crettle et Brandt avaient aussi leurs raisons. Ce- |}ii-ci avait disposé les lits en conséquence; mais sur une simple invitation de mademoiselle Heidelberg , il déplaça celui qu'il avait destiné à Crettle , sans résistance , sans murmures ; il trouva même quelque satisfaction à lui sacrifier ses plaisirs.

Brandt Ait donc se coucher tout bonnement à côté de son maître. Il le trouva buvant sur nouveaux frais, et commença la plus vigoureuse mçrcuriale. «Je crois, dit le Baron, en le regar- <c dant de travers, que tu veux me -mettre en « curatelle. — Vous en auriez grand besoin. « N'êtes-vous pas honteux de penser à vous en- « ivrer , quand vous avez chez vous mademoiselle

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« Heidelberg? Savez-vous bien que c'est un tré- « sôr que je vous ai amené là. — Un trésor qui ce écornerait diablement le mien , si je vous écou- « tais tous. Le père ne s'est-il pas fourré dans la ce tête que je rebâtirais sa maison ? — Sans doute? u vous la rebâtirez, — Et la raison de cela, mon- « sieur ? — C'est, que c'est moi qui y ai mis le feu. c^ — Le joli passe-temps ! Et vous croyez que je « paierai vos sottises ? — ^ J'étais votre plénipocc tentiaire ; on ne voulait pas de vous ; il a bi^i « fallu brûler le gîte de la future , pour là forcer « à en venir prendre un ici. — Tout cela est bel et «bon, je ne rebâtirai rien. — Le beau-père d'un a baron de Felsheim coucherait dans la rue ! — - Je a lui donnerai les vieilles tentes qui sont là*hàut , « il campera^ — On en a fait des chemises à vos a pages et à vos gardes - du - corps. — ^ Hé bien! « il bivouaquera. — Mademoiselle Heidelberg « idolâtre son père; faites quelque chose pour « lui , et elle vous trouvera beau comme... ôomme « la victoire. Allons , monsieur le Barcm , un peu « de. générosité ; gardez le papa avec vous. -^ « Parbleu , sans doute. J'épouserai toute la fa- « mille ,.n'est-ce.pas? — Hé bien ! corbleu, moi j'é- <c pouse le père. — Diable l — Vous lui devez du « vin et du lard ; je l'habillerai avec mes gages , a et tous les dimanches il trouvera dans sa poche c< de^quûi figurer à l'estaminet. Il ne sera pas dit a que le père de mademoiselle Heidelberg manque a du nécessaire f tant que Brandt pourra dispo-

ce ser d'un^ floriiii. Bonsoir j vawi gânéraL » £t Brandt porte la dame^jeamne: à Vautre extrémité de la chaznbre ^ il fsÂt mu élieî^pDoirdu vkkvcome, et s'endort sans écouter sem général, cpii gro-^ gnak entre ses dents ^ et qui sentait intérieurement que Brandt . avait raison.

On se. réveilla de bonne heure , la tête saine et les idées fraîches. « Mon ch^er aim y dit le Baron , a je t'ai donné de l'hiuneur hier. — - Très-fort , a ^t beaucoup. — Tu garderas tes gages. — Cela « vous plait à dire. — Vous garderez vos gages, « monsieur. — Laissez-vioi faire luie bonne ac- « tion , ce sera la première de ma vie. — Sacrece bleu y qu'on m'écoute quand je parle. Je vous <c dis que vous garderez vos gages. Il ne convient ce pas à un faquin de valet de vouloir surpasser ce son msutre e» générosité. Un valet ! un vace let ! reprend Brandt avec l'éloquence du sentice ment. J'étais votre caioarade, quand je corner batt^ à vos côtés, qtte je vous couvrais de « mon corps ; je suis votre ami depuis que les ce infirmités vous accablent. . Jeune encore , je ce pouvais penser à ma forJtune , et je ne me suis ce occupé que de vous. Votre ingratitude me tue... ce — Tu pleures , mon ami ! — - Ce sont lès seules ce larmes que j'aie versées encore , et ce sont les ce larmes du désespoir. Je donneraistout mon sang « pour me mesurer avec vous. — Me • croîs-tu ce fait pour reculer ? Prends tes pistolets, donnec( moi les miens,. cassons^nous* la. tête comme de

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« braves gens , ou viens embrasser ton vieux ca- « luarade. Tu vois que je sais reconnaître et ré- (c parer mes torts. C'en est assez , c'en est trop « dit Brandt , en se jetant dans ses bras , » et il le pressait contre son sein , et ses larmes se mé-* laient à celles du Baron. « Mande le notaire, « reprend celui-ci , qu'il écrive ce qui conviendra « à monsieur Heidelberg , à sa fille et à toi : j^ « signerai aveuglément. »

Brandt n'eut pas un moment de repos que les articles ne ftissent arrêtés à la plus grande satisfaction de monsieur Heidelberg. Plus il obtenait pour lui, mieux il était avec lui-même. C'est une ame bouillante, qui se détermine avant de penser, qui reconnsut ses fautes après les avoi^ commises , et qui met son bonheur à les réparer.

Il ne restait à faire que le trousseau. Mademoiselle Heidelberg , assez parée de ses attraits , désirait seulement pouvoir conserver, enfermer, regarder quelquefois la robe qu'elle avait reçue de Wemer : Brandt , qui s'attachait plus fortemeqt à elle , voulut qu'elle fut mise conformément à son mérite , et aux facultés du Baron. Il prit dans sa saberdache ce qui restait au trésor, et plein de confiance dans le goût de mademoiselle Crettle , il Femmena avec lui à Lunebourg. Le voyage dura trois jours, parce qu'on s'occupa souvent d'autre chose que du trousseau. L'infatigable Brandt s'âpperçut enfin qu'il est un terme à tout, et on revint au château.

lOO LES BAHONS

Ces fréquens tête-à-téte eurent les suites qu'il est aisé de prévoir. Crettle ne s'en vanta pmnt, se serra la taille , et Brandt imita sa discrétion , sans attacher une grande importance à ce petit incident. C'était un de ces hommes heureusement organisés, qui ne s'occupent pas du lendemain.

Mademoiselle Heidelberg vit enfin arriver le jour fatal. Brandt avait annoncé Taurore en brûlant ce qui lui restait de poudre. Jaloux de faire preuve de son talent et de la considération qu'il avait pour l'épousée, il range les pages dans l'antichambre de madame ; les gardes-du-corps prennent les armes sous le péristile; les vassaux portent sur la poitrine l'écusson écartelé de Felsheim et de Heidelberg; les vassales dans leurs atours, tenant des lauriers et des myrtes enlacés , garnissent la cour : la chapelle est décorée de fleurs; la plus fraîche y manque encore.

Le Baron avait passé la chemise blanche et l'habit des grands jours ; sa moustache et un reste de cheveux étaient poudrés à blanc. Désirant se donner pour le moment certain air de jeunesse, il avait substitué à son fauteuil à roulettes, une béquille garnie en taffetas grisée-lin* Il arriva en sautant à la chambre de l'épousée, et lui présenta la main. Elle avait fait le sacrifice de son être ; elle le suivit à l'autel.

Le ministre ouvre la liturgie.. On souffle à la triste Sophie ce qu'elle doit répondre. Que pouvait-elle voir et entendre ? C'est la victime inno-

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cente, que le couteau fatal poursuit, qui détourne la tête et qui se laisse frapper.

Les paroles sacrées sont proférées. Mademoiselle Heidelberg n'est plus ; elle vient de mourir pour Werner ; un intervalle immense la sépare irrévocablemwit de ce qui lui fut cher. Madame de Felsheim osa le mesurer, et se tournant vers son époux, elle lui dit avec un calme . auguste : «Je connais l'étendue des devoirs que je viens « de m'imposer ; je les remplirai tous. Ty compte,

• a madame , répondit galamment le baron » , et on rentra dans les appartemens.

Le Baron, que son titre d'époux enhardissait

un peu-, et qui d'ailleurs ne manquait pas d'un

certain bon sens, prit enfin sur lui d'adresser à

sa femme quelques phrases suivies. Elle y répon-

. dit avec la douceur et les égards qu'une femme

• bien née accorde à son mari , quel qu'il soit , et à chaque mot de. madame^ le Baron, se trouvait plus à son aise ; il s'exprimait avec plus de facilité ; il trouvait même de ces expressions heureuses et fortement senties, qui firent errer le

. sourire sur les lèvres rosées de son épouse. Brandt alors ne put contenir sa joie; il s'approcha d'elle, et lui dit à demi-voix : « Vous ferez de lui tout « ce que vous voudrez. Dès qu'on vous voit, on « est à vous , à la vie et à la mort. » Un regard de bienveillance fut le prix du compliment. . « Laissons-les dit Crettle à Brandt , la conver-

. « satîon s'anime, Oui| cela promet , répond celui-

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« ci , éh sortant avec elle. Je doute un peu que « le Baron tienne parole, poursuit Cretde en « souKsbit. — Moi , j'attends tout de niadame. — « N'y comptons pas ; c'est sage , aufetère ; point a d!ùsage, peut-être pas iftéme d'idées... — C'est «c un peu fort. ^ — C'est exactement cohime cela. « — Diable I il nous faut pourtant un ba^oim^ , (c et en conscience je ne puis pas le faire moi- « même. — Vous le feriez de reste, fripon. — Oh ! <tle respect... la loyauté... Ne me donne donc pas « de ces idëes-là, Crettle.* — Je ne puis rien y perce dre. — Bah ! — Je les tournerai à moii profit. <( — Paix, friande. Revenons au Baron. Ne con- « naîtrais -tu pas quelques moyens innocens... — « Pour qui me prenez - vc3^us ? — Tu vas faire la « mijaurée ? Ne sais -je pas bien que les femmes « ont toujours un petit secret en réserve pour- les a grandes occasions ? Allons, un petit baronnet, a je t'eïi prie. — J'ai ouï dire à une de mes amies... « — Ne fais donc pas semblant de rougir. Voyons, « que te disait ton amie ? — Elle me disait... — a Tu joues l'embarras à présent. Hé bien ! ©Ile te «disait?... — .Que... — Que? — Les truffes... « — C'est bien heureux. Nous n'en avons pas; « mais on en trouvée Lunebourg. Combien pour « un enfant du peuple ? — Mais je crois qu'une « demi-lierre... — Oui ? trois livres de truffes « pour un baronnet bien conditionné. » £tl3iuiBsitôt im page monte à cheval , galope à Lunebourg et revient dans raprès-midi, le baronnet «n poche, enveloppé dans un sac de papier.

L*heare du souper approchait , et Crettle , qui wveàt indiqué le moyen , n'avait pu refuser de le çrréparfer. Le contenu du sac avait cuit dans une pinte de vin fumeux , qu'elle déposa dans une istrmoire de la chambre nuptid^. ,

Le *Baron avait juré à sa femme que , par égard 'ct *par «mour 'pottr elle , il ne s'enivrerait pas ce 'jaur^là','et, chose étonnante , îLavait tenu' parole. Mus ^la nuit s'avançait, plus il considérait sa •beUte baronne ; plus il la regardait , moins il pensait à boire , et 'la baronne, qui ne se rendait •pas précisément compte de ce qu'elle pensait , mais qui sentait confusément que le Baron devait s'en tenir au simple titre d'époux , le vit , •sans frémir , se lever de table et disparaître avec Si^ndt.

Le ^Baron étant mollement étendu entre deux draps bien blancs , Brandt tire de l'armoire le merveilleux flacon , et engage son général à se restaurer un peu, en attendant madame. Celui-ci, sans se faire prier, prend le vase enchanté, en avale la •moitié d'un trait ,• et le posant sur sa table de '«uit avec une grimace à faire reculer une armée : « Quel diable de vin , dit-il , me fals-tu avaler là ? « — Vin de Tokai de la première qualité. — C'est •« avec cela que l'empereur se régale ? Je ne set<i rai jamais de ^on écot. o> L'épousée interrompit la conversation. Elle était , selon l'usage , conduite par son père , qui n'avait pas l'habitude •iHeis'<iiii^»er'seàl, et qui avait été, malgré lui,

aussi tempérant que son gendre.. Après le protocole usité , il souhaita une bonne nuit a^x époux, et, en se retirant, il escamota le fliicon prolifique, dont la couleur l'avait séduit.

Brandt et Crettle étaient rentrés dans la salle, pour souper à leur toiw. Ils mangeaient comme des gens qui ont beaucoup fatigué, c'est-à-dire fort et long-temps. Il y avait une heure envircHi qu'ils étaient à table, lorsqu'ils entendirent un carillon d'enfer dans la chambre de monsieur. Brandt y court, il entre. « Mon ami, lui crie le « Baron, je - n'ai que vingt ans; je m'étonne, et « je m'admire, moi-même. Mais il y a une petite <( difficulté : il me manque un bras et une jambe, (c et madame n'a pas la moindre complaisance. « Allons , mon ami , encore ce service. » Madame de Felsheim, étonnée, stupéfaite de cette conduite militaire, cachait sous le drap sa rougeur et son indignation , et appuyait la plus belle main du monde sur la bouche de son mari. «Corbleu, ce reprit le Baron ,. en. écartant la main , ce sera « lui , ou vous. Il convient , interrompit poliment (( Brandt , que ce soit madame. » Il referma la porte , et on n'entendit plus rien de la nuit dans cette partie du château.

Brandt et Crettle rangeaient la desserte, en riant tout bas du petit démêlé conjugal , lorsqu'une autre scène attira leur attention. Un vaste château à demi -ruiné, flanqué de tours et de donjons , doit offrir des . scènes variées , multi-

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pliées , surtout il y a cent ans , où il arrivait 4;otijours quelque chose d'extraordinaire dans les viewt châteaux. Au-dessus de la salle à manger était une grande chambre dépouillée, où couchait la vieille cuisinière , qui tout-à-coup jeta les li^uts cris. Brandt monte et trouve la cuisinière aux prises avec un grand fentôme blanc, qui. disparaît à son approche. Brandt le suit dans les corridors , sa chandelle à la main ; le vent souffle la chandelle. Brandt s'arrête , écoute. Bientôt d'autres ms se font entendre dans la salle à manger, et Brandt reconnaît la voix de Grettle. Il: accourt et retrouve le fantôme blanc gesticulant avec Grettle, qui, surprise dune attaque aussi brusque, égratignait, mordait, et faisait la plus belle défense. La table , sur laquelle se livrait le combat , tombe , et la seconde lumière s'éteint. Brandt jure , il renverse les chaises en cherchant son fantôme, et le fantôme, effrayé, ouvre la croisée et saute dans le jardin ; Brandt saute après lui, et se remet à sa poursuite. Le fantôme monte un escalier qui conduit à un vieux donjon. L'opiniâtre Brandt le poursuit sans relâche , fait un £aiux pas , tombe sur les marches , et se casse le nez. Pendant qu'il se relève , qu'il s'essuie, qu'il se mouche, le fantôme a gagné du terrain , et Brandt ne sait plus où le joindre.

Il retourné sur ses pas , rentre dans la salle à manger, et trouve Grettle occupée à réparer le désordre de son ajustement. « Quel diable , que

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« ce diable.- là ! dit Bmndt : il est enragé s^irés c( les filles ; tnais sacré mort, *|1 ne tàtera de « Crettle qu'à bonkies «enseigiies. — J'espère, mon <c cher ami, que tu ne me quitteras pas. — Je « n'ai garde ,- morbleu. Il est d'une activité qui « 'ne te laisserait *pas le temps de la .réflexion. » On rallume les ^andelles , ^Brandt pr^rid Crelitle sous le'bi?as, et commence une. perquisition générale. On parcourt ^les chambres, les galeries, les tourelles , et on ne rencontre rien, «te l'ai « pourtant vu , disait «Brandt. Je l'ai seiïti, ajou-

. « 'tait trettle. Puisqu'il aime taait les filles , poUrcc suit Brandt , ne serait -fl pas retôtiriié k 4a

. « vieille cuisinière ? -C'est vraiment 'un morceau « infernal. » Ils marchent vers sa chambre , que fermait une mauvaise portière en tapissme^ âls entrant, et aperçoivent très-distinctement le fantôme prenant ses ébats, et la vieille roulant les yeux y et sans usage de la jparole. Brandt s'approche sur la pointe du pied, et applique au postérieur du Êintôme ^une claque ^à lui casser les reins. L'esprit malin tourne la tète, e» poussant un cri affreux. O surprise , o embarras ! c'est monsieur Heidelbesg.

* En rentrant dans «son appartemeait , il avait éablé le reste du vin aux truffes , et il avait eSmctivemerit le diable au corps. Brandt se confond «ti excuses, Crettle rit aux éclats , monsieur Heidelberg va son tjrain , la cuisittièi^lî se •i'ésigne , les spectateurs se retirent dîsCrèteksient ,

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et s'enferment sous là même cïeff, de "pedr de surprise.

il était grand jour , lorsque les diveirs cclnibaftans se rassëniblèrent ^ les vaiAqueuWs et les Vaincus également accablés. On déjeuna près xki lit de monsieur le fiaron ; il était sur les déâits , et ne voulut rien prendre. Madame de Felfeheirii n'avait pas oet air de langueur , si totichant dahs une épouse , lors<ju'èn dépit de ia pudeur il est mêlé d'une joie timide, qpii annonce que le ccfeur s'était donné avant la main : Toadan^ de 'Felsheim était froide et réservée. Monsieur Heidelberg , confus devant Crettle et Brandt , avait les genoux tremblans, les joues hâves, les yeux caves, et ne savait quelle contenance tenir. La vieille cuisinière servait ployée en deux ,. appuyée sur son balai. Brandt, le nez au vent, et le jarret toujours tendu, allait, venait*, et suppléait au défaut de la cuisinière. Crettle , un peu Êttigtiée , était appuyée stir le dos du fauteuil de sa maitresse , et comineneaît des félicitations indiscrètes, tju'un regard, sévère fit expirer dans sa bouche.

Ce déjeuner dura peu , et chacun àoitit , excepté Brandt , qui procéda à la toilette de mon- . sieur le Baron. Quel fut l'étonnement de l'un et de l'autre ! Monsieur le marié était sans mou veinent; il ne hii restait que l'usage de la lângiie. Brandt le tourne, le frotte, le remue eh tout sens : efforts inutiles, la paralysie e§t constatée.

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« . Quel malheur , disait le Baron ! après de pareils « succès on devrait être immortel. Mon^énéral^ a répondit le major, en retenant ses larmes , nous « sommes nés pour moiuir : il faut tous en venir « là; mais il. est beau de mourir stir ses lauriers.» Il sortit pour avertir madame du triste état de son mari. Il rencontra Crettle , lui prit la main , leva les yeux au ciel , donna un libre cours à ses pleurs, et dit d'un ton pathétique : « Nous a avons fait la dose trop forte^ Voilà une ferme a brûlée , et un homme assassiné avec les mèil- « leures intentions du monde. »

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