‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 7 sur 20 · I:^Q tus BARQNS · texte numérisé non relu

I:^Q tus BARQNS

espèce de contraiote, qu'elle n'aurait point l'art dç dis^ûmuler , Wemer pressa , supplia , arracha cet ayeu si redouté. Qn l'observait en lui par-r l^ai^t, QU cherchait à le pénétrer, on attendait un geste , un re^rd , un mot ; Wemer était inxmobile et froid. Il avait cherché à s'étourdir sue le passé; cet aveu lui en rappelait l'amertume. « Vous ne répondez rien, lui dit enfin madame « de Felsheim. — Vous savez que je vous adore... « — Mais , mon enfant ? — Je reviens à la délir « cutesse , à l'équité , à moi-même : votre enfant « sera le mien , j'en jure par l'honneur. Je l'adop- « terai, je lui rendrai son père. — Sois-le... ah ! « sois-le. Tu le seras , n'est-il pas vrai , mon ami ? » Et ses hras s'enlaçaient dans les siens , et elle le pressait sur son sein. «Le voilà, je vous unis, « dit-elle. Il ne t'a point entendu ; mais j'ai reçu « ton serment. »

On pense bien que les amours de Wemer et de madame de Felsheim furent bientôt la nouvelle du jour. Que ferait* on dans une -petite ville , si on ne se mêlait des affaires de son voisin ? De quoi parlerait-on , si l'on s'interdisait la médisance ? Qui pourrait s'en plaindre d'ailleurs ? Chacun n'a-t-il point les mêmes moyens de: dissipation , et chacun ne les emploiert-il pas à son tour ? Madame de Felsheim opposait sa. vertu à la malignité , et tout ce qui l'approchait centrait dans les bornes du respect. Cependant ^ik se dégoûta bientôt de la plupart de ceux qu elle

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n'avait reçus que par biônséance. Leur caractère tracasaier ne s'accordait ppint avec le sien. £ile 9e netira insensiblement de la société. Madame Werner et son fils ne la quittaient presque plus. On s'écrivait quand on ne se voyait pas : c'était toujours être ensemble.

Crettle , plus avancée que sa maîtresse , était embarrassée aussi, mais par de» raisons toutes différentes. Sa taille rondelette résistait aux efforts d'un double lacet; un coup -d'œil pouvait éclairée la Baronne , et avec une femme comme elle , il n'y avait point de grâce à espérer. On perdrait XUÀQ excellente condition; il faudrait quitter le pays j courir les aventures , et on n'en trouve pas toujours d'agréables. On pouvait compter sur le cœur de Brandt ; mais sa bourse se vidait assez régulièrement au cabaret , quand il n'était pas utile à l'hôtel. Ainsi , point d'épargnes ni de ressource pour Crettle. La pauvre petite pleurait quelquefois , en pensant à tout cela , et ses pleurs ne remédiaient à rien.

Si du moins on avait pu s'expliquer, se concerter avec Brandt , on eût trouvé peut-être quelque expédient praticable; mais on ne se voyait plus qu'à la dérobée» Madame ne sortait pas de son appartement; Crettle lui tenait compagnie quand elle était seule ^ et elle avait reçu l'ordre, positif de rester quand Werner se présentait. On était trop pure pour redouter les témoins , et on n'avait pas la présomption de les croire inutiles^

Une petite chambre à cheminée tenait à celle de madame de Felsheim , Crettle y avait son Ut ; mais on n'y arrivait qu'en passant chez madame; ainsi, plus de conférences de nuit : tout cela était désespérant.

Brandt , que cette séparation n'arrangeait pas du tout , imagina un moyen tout simple de soutenir la privation. Il avait rencontré au cabaret le sergent à qui il avait cassé la mâchoire d'un coup de poing , et on avait scellé la paix , le verre à la main : c'est assez la manière dont se terminent les querelles entre militaires. Il le chargea d'un billet pour la commandante. Il en avait déchiré trois ou quatre, et il s'arrêta à celui-ci, dont la tournure lui parut tout-à-fait galante.

a Madame et tendre amante ,

« Vous m'avez sauvé la vie , ainsi ma personne « vous appartient. Si l'échantillon vous a plu, « disposez du reste d'aussi bon cœur que je vous « l'offre, et vous verrez un luron qui ne recule « jamais.

« Je suis avec un amour respectueux, « votre sincère amant , Brandt. »

Il n'avait pas instruit son ami le sergent, du contenu de la lettre : il se piquait quelquefois de discrétion. Le poulet fut porté directement à son adresse, et rendu au milieu de trente personnes : c'était jour d'assemblée chez le commandant. Madame la commandante rougit, pâlit

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en lisant ; puis , mettant le papier en mille pièces : « C'est cet imbécille , dit-elle à son mari , c'est le « factotum de madame de Felsheim , qui me prie « de le remettre en grâce avec vous. L'imperti- « nent , qui s'avise de m'écrire ! — Allons , allons « mignonne, cet homme manque d'usage; mais « il sei)t qu'il m'a offensé, il se repent , il demande « votre médiation : je ne vois pas grand mal à « cela, je recois ses excuses : elles viennent un « peu tard ; mais enfin j'oublie tout , et il peut <r compter sur ma protection. »

Le sergent , enchanté du succès de sa mission, fait une profonde révérence, retourne au cabaret , prend son ami Brandt par la main , et l'entraîne après lui , en protestant qu'il sera bien reçu. Brandt rasait le pavé , en riant dans sa moustache , et comptant fermement sur une bonne aubaine, dont il se disposait à tirer parti. Il est introduit dans la salle d'assemblée , et ne sait que penser. Il promène autour de lui des yeux étonnés , et son étonnement redouble , lorsque le commandant lui répète à peu près ce qu'il a dit au sergent. La commandante, qui pénètre son embarras , et qui craint un quiproquo , prend la parole , et loue le style respectueux de son billet. Elle est fâchée de l'avoir déchiré; il eût ajouté aux heureuses dispositions de son mari. Tout cela eût été tçès-clair pour un autre que Brandt ; mais il n'était pas du tout au fait des petites ruses familières aux femmes d'un certain ton. Il

fut près vingt fois d'envoyer à tous les diables le conunandant, la commandante, et l'honorable assistance ; mais il avait promis de se modérél* à ms^dame de Felsheim , et il la respectait trop pour enfreindre sa promesse.

On lui avait tourné le dos , on ne prenait plus garde à lui , et il qe ss^vait encore s'il avancerait , s'il reculerait, s'il devait répondre ou garder le silence, Son ami le tira par l'habit, et il jugea que ce qu'il pouvait faire de mieux , c'était de se retirer. « Quelle diable de lettre as-tu donc re- « mise ? dit-il au sergeqt , quand ils furent dans « la rue. — Hé! parbleu, c'est la tienne. — La a mienpe. Vas-tu me faire aussi du galimatias ? — « Q^'appelles-t^ , galimatias ? — Sans doute; on « ne me dit pas un mot qui ait rapport à ce que « j'ai écrit. — Qu'as-tu donc écrit , voyons ? — « C'est de l'amour , puisqu'il faut te le dire. Mais , «c chut. — Tu as osé écrire de l'amour à madame « la commandante ? — Pourquoi pas ? puisque j'ai a bien osé lui en faire. — Et elle l'a souffert ! - — « Avec reconnaissance. — Je devine à -présent « son intention. — Co,nte-moi cela. — Elle t'aime « cette femme-là... — Elle serait bien dégoûtée, a — Et elle a conté un fagot à son mari. — Pour « tromper l'espiop? — C'est ça, mon ami, c'est ça. — Pas si bête , pas si bête ! »

Çn effet , ces messieurs étaient à peine rentrés au cabaret , qiie le vieux domestique parût et se mit de Técot. Madame la commandante se rap-

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pelait les derniers mots de la galante épitre. Elle était curieuse de revoir le luron qui ne reculait jamais. Cependant la roture de Brandt renouvelait ses scrupules , et elle était si délicate ! Corn* ment concilier sa noblesse et ses plaisirs ? Elle fit les réflexions suivantes , très-satisfaisantes , sans doute. « Si j'épousais uii tel homme , jfe me désce honorerais sans retour. Mais un roturier est « un être sans conséquence , et une bagatelle dé « tempérament n'est point une mésalliance. » Ces excellentes raisons la déterminèrent* et le vieil émissaire fut expédié. Brandt fit venir le plat de choucroute , la tranche de fromage , le pot de bière brune , et on soupa amicalement , en parlant de la pluie et du beau temps : le sergent gênait le grisou. La retraite battit enfin; l'invalide était de semaine ; il fallut se retirer pour aller faire l'appel. « Partons , dit l'obligeant valet , en « frappant sur l'épaule de Brandt , partons , on « vous attend. Je suis prêt , répond le hussard ; « en avant , pas redoublé , marche. » On arrive au gouvernement , et cette fois Brandt ne ft.it point introduit dans la salle d'assemblée : on le déposa à petit bruit et sans lumière dans la chambre de madame , et on tira la porte sur lui. Brandt fit deux ou trois tours sur la pointe du pied pour reconnaître les lieux. Il se heurta d'abord contre une certaine baignoire, qui lui rappela son premier voyage à Blekède ; il s'eftibarrassa les jambes dans les pieds d'une toilette , qu'il faillit renver-

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ser sur le plancher ; enfin il rencontra le lit qu'il cherchait , il se déshabilla , se coucha et s'endormit, sans plus de façon, en attendant qu'il plût à sa princesse de venir le réveiller,

Le commandant soupait en ville. Mignonne avait jugé qu'il était prudent de l'attendi^e et de ne se coucher qu'après lui. Il se griserait sans doute, selon sa louable coutume; il dormirait d'un profond sommeil, et on ne serait pas exposé aux distractions : les choses ne s'arrangèrent pas tout-à-fait ainsi. Mignonne avait mangé à son petit couvert , elle s'était un peu chargé l'estomac , et elle s'assoupit en digérant , le cœur plein des plus heureuses chimères, et le "nez farci de tabac d'Espagne. Elle n'entendit pas ouvrir la porte de la rue , et le commandant , qui , depuis long-temps n'avait plus rien de commun avec sa femme , monta droit à sa chambre , la tête parfaitement saine, parce qu'il avait soupe • à côté d'une dame plus intéressante encore que sa bouteille. En accrochant sa perruque au bras de sa cheipinée, en enfonçant son bonnet de velours noir , en passant son manteau de lit , il se rappelait son aimable voisine, l'imagination s'échauffait, certaine fantaisie, assez fortement caractérisée , tourna enfin au profit de sa femme, et il fut tout bonnement se mettre dans le lit de sa douce moitié.

« Mignonne , dormez-vous , dit le commandant a d'un ton mielleux ? » Mignonne ne répondait

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pas. Il veut lui caresser la joue , il avance la main , il rencontre une moustache rude comme une brosse. « Que diable est ceci ! Mignonne s'est a couchée la tête en bas ? Remettez -vous mon « cœur, remettez -vous »; et en voulant la remettre , sa main s'arrêta encore sur quelque chose qui n'avait absolument rien de féminin. Cette main réveilla Brandt , qui appliqua au commandant un vigoureux baiser, et qui, cherchant à palper à son tour, rencontra précisément le contraire de ce qu'il attendait. Étonnement, stupéfaction de part et d'autre. Les deux champions, assis sur leur séant, tenaient ferme chacun de leur côté. On s'attendait , on se craignait , on ne soufflait pas. Le commandant se disait : « C'est « un amant. Jé^^vais le punir par l'endroit sen- « sible. — Brandt se disait : C'est peut-être le « mari , je vais le faire parler » ; et tous deux serrent et tirent à-la-fois ; tous deux en même temps poussent des cris du diable, et Brandt reconnaît la voix du propriétaire. Il lui saisit le poignet, l'oblige à lâcher prise, l'enlève, le plonge dans la baignoire , jette les matelas par-dessus lui , roule ses habits sous son bras, et enfile l'escalier.

Mignonne , que le bruit a réveillée en sursaut , accourt une lumière à la main; elle rencontre un homme nu , velu comme un ours , la tête enveloppée dans une espèce de turban qu'il s'était £ait avec son pantalon, dont les jambes étaient

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en l'air, et jouaient alternativement comme des cornes de Kmaçon. Mignonne croit voir lé diable, t[ui vient punir son incontinence ; elle tombe évanouie sur les dfegrés. Brandt les franchit d'un saut , ouvre la porte de la rue , en parcourt trois ou quatre , sans savoir ce qu'il fait , s'arrête sous la colonnade d'une église, se r'habille à la hâté, et rentre à petit bruit à l'hôtel.

Lé malheureui^ commandant se débattait danà le fond de la baignoire. Essayait-il de se dépêtrer des matelas , l'eau lui entrait en abondance dans la bouche. Essayait -il d'élever sa tête audessus dé l'eau , les matelas pressés sur ses lèvres ne lui permettaient pas de respirer : iln'atait que le choix du genre de suffocation. Heureusement un effort violent jeta la baignoire sur le côté. L'eau , les matelas roulent par la chambre , et le commandant àe retrouve au grand air. Il se remet un moment, il se lévê^ il appelle son domestique , qui avait entendu tout ce vacarme , et qui faisait semblant de dormir, et pour cause. Le commandant descend pour prendre ses armes ; il trouve Mignonûe qui reprenait ses settè, et qui était pluà morte que vive. « Corbleu, ma- « dame, m'expliquerez-vous , dit-il, ce que tout « ceci signifie ? — C'est le diable , mon ami , c'est « le diable. — Il n'y a point de diable , madame. « C'était un homme , et atf grand complet. — C'est « doTîc un voleur? — Vous vous moquez de mtèi. ir Je Fai trouvé dans votre Ht y dormant d'un pro-

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« fond sommeil. — Vous verrez que ce témé- « raire cherchait à me surprendre. — Non, ma- « dame , on ne s'endort dans le lit d'une femme a que lorsqu'on est parfaitement d'accord avec « elle. — Ah ! mon ami , comme vous me trai- « tez , moi qui ai toujours été un modèle de ten- « dresse et de fidélité! Si j'avais été d'intelligence a avec cet homme , ma porte n'aurait-elle pas été « fermée ? N'aurais -je pas veillé le moment où a vous êtes entré, où vous avez monté à votre « chambre ? Vous aurais-je quitté sans m'être as- « surée que vous reposiez ? Hélas ! je reposais « moi-même en vous attendant dans la salle à « manger. Je vous voyais dans mon sommeil, « doux , tendre , empressé , comme au temps de « nos premières amours, comnie vous l'êtes ence core quelquefois. Moi... vous tromper ! moi !... a Vous avez pu le penser!... vous avez, pu me <f le dire !... Jamais je n'oublierai cet outrage. »

Dès le commencement du dialogue , Mignonne faisait des efforts incroyables pour pleurer; rien n'est persuasif comme cela. Les larmes vinrent à la fin. Elles fiirent bientôt assaisonnées d'un gonflement de poitrine, accpmpagnées de sanglots, de cris, de gestes supplians, furieux, et de tous les petits agrémens dont les femmes tirent tant de parti , quand elles ont affaire à un benêt. Celui-ci , ému , touché , attendri , reconnut , avoua ses torts, et en sollicita le pardon : c'est là qu'on l'attendait. Ce fut alors que la vertu

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îndtgnée poria son langage écbalauiié , qu'elle ëckta en plaintes ^ ela ireproches ^ eu menaces. Le mari , confondu , humilié , pria ^ supplia , conjura, n embrassa les genoux de Mignonne , les mouillA à son tour de ses larmes. Mignonne enfin se laissa désarmer. Elle présenta la main %n signe de réconciliation , et dit du ton te phis imposant qu'elle put prendre : « Qu'il ne vous amve ja* « mais , monsieur ^ de. soupçonner une femme « comine moi. »

Brandt s'était enfermé dans son petit cabinet , miné précisément sous le toit de l'hôtel. Il se promenait en long et en large , en pensant aux évènemens de la nuit, qui lui paraissaient inex-^ f)licables. . Il oubliait sa commandante , dont il n'était pas fort éjpnris , et qui n'était pas fort aima*ble ; mais enfin c'était une femme , Brandt les aimait beaucoup , et en rencotitrait peu qui ne lui parussent dignes de son attention.

Mais quand il pensait à sa petite Grettle , qu'il flimait véritablement , et qui valait vingt commandantes , il se reprochait d'avoir pris , pour la tra« hir, plus de peines qu'il n'en eût fallu pour pé«nétrer jusqu'à elle. Il sistltâit que madame de Felsheim^qui n'avait aucttn soupçon, iie pouvait être difficile à tromper ; mais se résoudre à tromper madame de Felsheim !

Cependant ses espérances du soir même, une longue privation , un retour de tendresse pour Crettle , tout animait , enflammait Brandt ; sa. vue

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se troublait , ses scrupules s'éteignaient y son pespeat pouj: madame n'était f^u& écouté , et aette^ barrière franchie , rien ne pouvait l'arrêter. Uae nuit d'aiUeu^^s est bientôt passée; on a'y retournerait pas tous les jours. Il ne. s'agirait phisi que de savoir comment ou arriverait, Tra^ v€)rser L'appartemient de madame eût été d'une inaolence, d'un dai^ér... Comment diable £spre?

Pendiant que Brandt roulait dans sa. tête nulle projets inexécutables , l'horloge frappa deux coups. On avait devant soi quatrq heures de ténèbres encore', et en quatre heures , un homme comKoe Brandt fait bien de la besogne. Il avait ^mvert sa fenêtre* A l'aide d'un clair de lune^ ^ coosidérait toutes les parties de l'hôtel; il me* ftw^l y de l'œil , la hauteur des croisées , lor&- -^'une idée suMime le frappa : il. la saisit avec empressement.

Il descend dans la cour, détache la corde du puits , et remopte dans son cabipet. Il se déshabttle , fait de$ nceuds à la corde de distance çn dM»iian^e j la roule autour de lui , sort par sa lucarne , monte sur le toit , et marche d'un pas feime et assuré j^usqu'à la cheppin^e de C^ettle. Une barre de fer en liait les partie^ dans le ]3^ut, et c'est là qu'il attache $a corde^ Il la déroule doucement dans le tuyau , et se dispose à de^ ^ndre, comptant bien retourner par la même roirte avast le lever du ^oieil.

Ctmikmn Im «lesMins «le J'hoirane sont incer-

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tains ! A quel point son repos , son bonheur , sa vie , sont subordonnés aux circonstances ou à la Providence, ce qui est à -peu -près la même chose! Brandt ignorait un petit événement qui venait de se passer dans la chambre de Crettle, et qui allait furieusement déranger ses projets.

Vers minuit la petite Bavaroise avait senti certaines douleurs très-aiguës , et qui n'étaient pas équivoques. Bientôt elles devinrent plus fréquentes , plus fortes , et à une heure elles étaient intolérables. Crettle tremblait qu'il lui échappât un cri; elle mordait sa couverture; elle attendait , elle espérait 'un prochain dénouement , et elle se berçait encore de, l'espoir de le dérober à sa maîtresse. Madame de Felsheim frit réveillée par quelques plaintes qu'on ne put entièrement étouffer. Elle écoute; elle, s'inquiète; elle passe une robe et entre dans la chambre de Crettle. La pauvre petite étendit vers elle ses bras suppliarrs, et lui avoua, en pleurant, sa faute et ses suites fonestes. Madame de Felsheim avait cette vertu douce , aimante , qui s'interdit jusqu'à l'apparence d'une faiblesse^ mais iqui supporte celles des autres. Crettle redoutait sa colère ; elle s'attendait au moins à des reproches : madame de Felsheim sentit que le moment n'était pas convenable , et que l'humanité seule devait se faire entendre. Elle lui prodigua ses consolations et sps soins; elle refusa même d'appeler. » Tu te a repens , lui dit-elle , je dois te plaindre ; tii ne

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«.possèdes que ta réputation, je dois te la cou- « server. » Elle reçut l'enfant , l'enveloppa dans les langes qu'elle avait préparés pour le sien, et s'assit près du lit de l'accouchée.

Madame de Felsheim ne pouvait pas s'en tenir à. de stériles consolations. Elle rêvait aux moyens de faire disparaître l'enfant, de le déposer en lieu sûr, et de pourvoir à son existence, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre dans la cheminée. Elle n'y donna qu'une légère attention : que pouvait-elle avoir à craindre ? Brand de nœud en nœud était arrivé à la moitié du chemin. A chaque nœud , sa tête s'exaltait , Crettle devenait plus belle, l'aiguillon du désir lui créait des appas. Encore quelques noeuds , et Brandt sera dans . les bras de sa tnaîtresse; Nouvelle illusion , qui ne doit pas se réaliser ! La corde , vieille et fati- . guée , cède au poids qui la surcharge , et rompt tout-à-coup. Brandt tombe au milieu du foyer , . couvert de suie , le visage , les coudes , et les genoux écorchés. Il voit une lumière , il s'étonne ; il aperçoit madame de Felsheim , il s'arrête. C'est la tête de Méduse , Brandt est pétrifié. Cet , homme, qui courait au feu avec intrépidité , qui . fixait lai mort d'un front calme et serein , cet homme tremble devant une femme innocente et timide. Il est immobile, les genoux ployés en . avant , les mains jointes , la tête baissée. O vertu, quel est ton ascendant !

Jeunes filles, qui me lisez à la dérobée, qui

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■ne cberchess dans ce livre que les vices qui vous isoiït familiers , foulez aux pieds l'épiiie , séievezvous à la hautetrr de la tose ; que son éclat e* sa fraîcheur vous rappellent oe que vous fiâtes '«: ce qtie vous pouvez être eiacore. La main trompeuse du plaisir a mis on bandeau sur vgs yeux; Tabandon^le mépris marchent sur ses pas, -et la misère vous attend, asisise sur votre >oercueil.

Madame de Felshéim n'avail; pu se défendre d'un momeilt de frayeur. Elle riegarda Grettle , donft i^air calme la rassoira et l'instruisit à^la-fms. Son œil se reporta sur le coupable, qui se* cour- ■bait devant elle , et qu'elle reconnut aussitôt. Elle reprit cette dignité imposante à laqadile on ne résistait pas ; et , s'adressant à Brandt : « Vous « avez séduit cette infortunée , dit-elte ; vous «e- « rez époux et père , ou vous «sortirez de ♦chez « moi. Je vous laisse la nuit pour réfléchir ; reti- « rez-vous. -^ Je ferai tout ce qu'il vous plaira , « madame la Baronne. J'aime Orettle de tout mon « cœur; mais j'épouserais une gargousse , si vous « me la proposiez. ^ Le moyen de *ne pas rire ? Madame de Felshéim se retira dans sa chambre, et Brandt prit l'eBifarit ' des ifnains de Sa mère. Il le -pressait dans ses bras, le regardait , 4e baisait, de Tendait à sa mère, le reprenait pour le baiser encore. Il l'approchait de -la lumière , il cherchait, il croyait démêler ses propres traits ; il était ému, attendri, il riait et pleurait tout

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exiseinbie. « Oui , ipar la «noit , je suis ton pèi% , « fi^émart-il toiait-à-^oiip , et je te voue au prince « -Eugène. Tiens , Crettle, doniie4ui sa bouteille , <!i guéris promptement , et sois madame Brandt, 9 puisqiue la nature , mon eoeur et ta maîtresse « le veulent ainst. » Il traversa bien douoeme»t la chembre de maKiame, iqui feignit de ne rien ent^wlf e ; il descendit dans ia cour , se débarboiif^ dans i'abrBuvoir , et fut se ^mettre au lit.

Le tour heureux 'qœ ^it cette aventure contribua beaucoup au rétablisscâDfi^it de madame Brandt. Dès le sixième jour elle était. sur pied. L'entrée de sa chsonbre avait été «uterdite à tout le monde; madame de Felsfaeim avait cessé de se tenir dans la BÎeiniie ; elle recevait à Fant^pe eactrémîté de son appaittement, et on fot fort étonné de voir un beau matin les relevailles et le fnaiiage. Les plaisans en riaient. Brandt , les ^nts biancs à la .nunn et le gros bouquet au côté , conduisait son épousée avec un «érieux imperturbable , ^ur lequel les rieurs ne pouvaietit tiîen. tl i^ardait les horames entre deux yeux , «t leur disait en passant : 9 jÀ^vez^vous des femmes fit ti^oassées doBome dfte ? Hé bien, c'est à moi^ « ça. » Crettle baissait les yeux «et souriait.

Les «ou^^iux époux rentrèDent à i'faiotel avec iun âir de satis&ction qui n'échappa point à madame de Fêbfaeim , et ^dœrt lelle augura Inen fiour l'aveasur. £n effet , Biandt , isans devenir poli j vsà >galiint , perdit de la mniesse de ses ma^

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nières ; il s'enivra moins souvent , et ne se battit plus que lorsqu'on le poussa à bout. À la vérité, Grettle contribua un peu à là réforme. Sa qualité d'épouse lui donnait le droit de remontrances ; mais elle était trop fine pour en faire usage. C'est madame de Félsheim qui était chargée de la mercuriale, lorsque Brandt avait fait quelques fredaines ; et la raison était si aimable dans sa bouche, Brandt lui était si sincèrement attaché, qu'il l'écoutait avec dociUté, lui promettait de bo^ne foi de se corriger , et tenait parole , autant qu*il lui était possible.

Le printemps rappelait les officiers à leurs corps. Werner, fidèle à ses devoirs comme à sa maîtresse , se disposait à partir. Son équipage était conforme à sa fortune , et il n'en était pas humilié : son luxe était dans l'amitié de ses camarades, et l'estime de ses chefs. On sent bien ce que l'absence allait coûter à des coeurs aussi fortement épris. Ils en ressentaient déjà les douleurs. Plus de gaieté , plus de ces doux épancheinens qui font le charme de l'amour. On se tenait les mains, on se regardait, on soupirait,* on ne se parlait pas : on craignait mutuellement de s'affliger davantage.

La veille du départ , un domestique bien bâti, et babillé à la livrée de Werner, lui présenta deux chevaux hongrois richement harnachés. L'un des deux portait une ample valise qui renfermait deux uniformes complets , de beau linge

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et un sac xie mille floriiis. Foilà tout ce que fai pu faire , écrivait madame de Felsheim. Werner accourt chez elle, et tombe à ses pieds. La reconnaissance et l'amour se confondaient et se prêtaient de nouvelles grâces. «Il faut se quitter « pour quelque temps , dit madame de Felsheim ; « mais le jour où vous reviendrez sera celui de « notre commun bonheur. Que cet espoir nous « soutienne et nous console. Pensez quelquefois « à moi. — Ah ! sans cesse ! — Vous trouverez

« des femmes plus aimables — Impossible.

« — Aucune ne vous aimera comme moi... — Et « ne peut être aimée comme vous. — Vous m'é- « crirez... — Tous les jours. — Je vous répon- « drai. — Je vous en conjure. — Forte de votre « absence, je laisi^erai aller ma plume; je m'a- « bandonnerai au charme du senjtiment. Il se « peindra dans chaque ligne , à chaque mot... « Tu verras à découvert ce cœur, qui n'a plus « un battement qui ne réponde au tien... Que « dis-je , tu l'emportes avec toi ; il te suivra par- « tout. » Werner tenait ses mains , il y attachait ses lèvres ; elle lui présenta la joue : c'était le premier baiser de l'amour. L'effet en fiit terrible. Un feu dévorant s'alluma dans les veines de Werner; sa raison se troubla, sa tête se perdit, sa m^in s'égara ; un regard de madame de Felsheim le rendit à lui-même. «Si tu m'étais moins cher, « lui dit- elle, je t'accorderais tout; mais je dé- « truirais ton bonheur en perdant ton estime. Je

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<( t'impose des privations que je parta^ avectoL « Ta délicatesse te les fait supporter; je te dé^ ce dommagerai un jour. Terminoxts un entretien « qui devient dangereux. Va , pars ^ et que Thon- « neur et ta Sophie te soient toujours présens. »

Il partît. L'image de madame de Felsheim le suivit à Kœnisberg. Au milieu des plaisirs d^une grande ville , il était seul aiirec son amour. U passait il écrire à-^peu-pirès tous les momens que n'exigeait pas le devoir. Il lisait les lettres qu'il avait reçties, il les rdtsait, «t croyait les lire pour la premièns fois. Les iemmes aimables cle Koenûiberg le raiUaieBi; quelc[ue£ois sur son indifféronce ; c'était lui dîne : Soyez heureux. Le boiv» heur étmt à Blekéde ; Wemer n'en desirsât , n'en concevait pas ^'autre.

Madame de Eelsheim lui rendait de «son côté tout ce qu'il faissôt poiir^ die. Sa mère -ne la cpiittait point , et da conversation ne languissait jamais : &a ne parlai! que de lui. On répétait sans cesse les mêmes choses , et (»i les ^lépétait avec xm plaisir toujours nouveau. A telle heure il était à dheval ; à îtelle àt^re il ^en descendait , fatigué , couvert dé poussière , et on n'était pi» là poin* essuyj^ son fraot ! On le suifvak à soa secrétaire , à la parade , à son auberge , et ^on ^e trompait rarement.

Délicieux précurseurs du plaisir, quii, peutêtre , êtes au-^dessus en plaisir même ; '\àus , :sur lesquels on passe c^pidement et -^ui devriez du-

^Msr des Jaimées , pourquoi l'IioiiERne u entcaid-il ^as ses ^sraîs mtéréte ? pourquoi tiesîre-t^il ce qmi détruit la plus touchante illuskm ? Combien iï est doux ^d'espérer ! combien les demi-^faveurs ont de charmes ! ^'il est affreux, le ride qui suit la jouissance !

Eassnre*toi, iecteur, oxies amans ne sont pas .^es amans vulgair». Madame de Fefaheim et Wenter puiseront dans la jomssance même un aiouvdi aliment pour Tamour. C'est la saiiéfeé qui ie tue ; ies cœurs viei::ges ne la oonnaîssent point.

Jeunes .gens , qui .avez devaimé hi nature , qui abusez de ses 'bien£sdts , qui vous prépanez une 'vieillesse prématurée et douloureuse ^ je vous parie une longue étrangère. Vous ne connaissez -que des femames perdues ,tet vous les jugez toutes ^ar ceHes à qui v^uis vous prostituez^ Il en est •ijui ^rougissent À votre seul aspect^ et qui lisent -votre turpitude sur vos joues flétries et décolo- "ifees.

Il arriva enfin x% mom^:it où :1a nature aveugle 4)rise"les barrières qu'elle-même s'^st opposées. Madame de Felsheim va partager ses affifections entre Wemer- et l'innocente créature à qui la contrainte donna l'être. Toul deux lui seront également chers , et tous deux seront aimés avec idolâtrie. Le cœiu' d'une femme sensible est un foyer qui s'étend, qui se multiplie avec les ob-^ jets de sa tendresse ; c'est une source inépui* sable.

l4o LES BARONS

Madame Werner était à son chevet; Crettle lui rendait les soins qu'elle en avait reçus ; Brandt , attentif, inquiet, attendait dans l'antichambre. Un faible cri se fait entendre : le baron de Felsheim vient de renaître , et sa veuve a oublié ses douleurs.

Le nouveau-né fut présenté au baptême par monsieur Heidelberg et madame Werner. On le nomma Ferdinand , par égard pour la mémoire de son père : on y joignit le nom de Charles ; c'était celui de Werner. Après deux heures de repos, madame de Felsheim voulut lui écrire. Le petit Charles sur ses genoux, la tête soutenue sur une pile d'oreillers, elle prit la plume * et traça ces mots d'une main mal assurée : « Mon « ami , tu es père ; rappelle-toi tes sermens. »

Ce jour fut un jour de fête. Madame de Felsheim jouissait, son père était plus jeune de dix ans , madame Werner partageait leur innocente joie; Brandt et Crettle se mêlaient à la conversation et l'égayaient par leurs saillies. Tous se pressaient autour du lit, et madame de Felsheim recevait avec une égale satisfaction les iiiarqùes de leur* tendresse. On soupa à la même table; les distinctions furent oubliées, et on gagna en plaisir ce qu'on perdait en chimères.

DB FELSHEI]II. l4l

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