ACTE I, SCENE V. 3o
ISABELLE
Vraiment! ce ne sont pas là les maximes de m.» mère, qui me prone tous les jours que la coquetterie est l'antipode du mariafje; et j'ai ouï dire cent fois à mon oncle, qu'une (illc coquette ressemble à ces vins pétillants, dont tout le monde veut tâter, et dont personne ne veut acheter pour son ordinaire.
GOLOMBINE.
Voilà-t-ii pas mes contes de grand'mère, qui condamnent dans leurs enfants les plaisirs que l'âge leur refuse? Je veux, moi, te donner des conseils pour le mariage, plus courts et plus faciles; et afin que tu les retiennes mieux, je vais te les lire en vers.
ISABELLE
En vers j ma petite ! Ah ! c'est ma folie.
GOLOMBINE.
N'en perds pas une syllabe.
(Elle lit.)
Portrait d'une coquette, ou vraie Morale dune Fille à marier»
Une fille qui veut se faire
Un époux parmi ses amants,
Doit changer à tous les moments
Et de visage et de manière ; Tantôt^ d'un air modeste, elle entre dans un cœur^
Sous un faux semblant de sagesse ; Et tantôt, rallumant un feu de belle humeur, Elle y porte à-la-fois la joie et la tendresse ;
3o6 LA COQUETTE.
Elle sait finement, par un mélange heureux, Délayer la douceur avecque la rudesse ; Du frein et de l'épron ^ usant avec adresse, Suivant que l'animal est vif ou paresseux.
ISABELLE
Ce début-là est vif; je ne sais pas comment sera le reste.
COLOMBINE
Rien ne se démentira.
(Elle continue de lire. ) Pour conserver un cœur qu'elle a su préparer,
Elle tient toujours la balance
Entre la crainte et l'espérance , Laissant un pauvre amant doucement s'enferrer. Si quelqu'un, rebuté de son trop long martyre,
Cherche h s'échapper du filet, Par de fausses bontés alors on le retire : On écrit, et Dieu sait le style du billet! Un roi ne paieroit pas tout ce qu'on lui promet :
On se désespère, on soupire;
Trac , l'oiseau rentre au trébuchet.
ISABELLE
Au trébuchet! Un mari ne se prend pas comme un oiseau ; il faut bien d'autres pièges.
COLOMBINE
Je te dis qu'en amour ils sont si niais, qu'une fille
(i) Il faut écrire e/?eron. L'auteur a sacrifié ici l'orthographe à la aaesure du vers.
ACTi: I, SCÈNE V. 3o7
qui sait un peu son niéiicr en va tromper trente à-lafois.
(nilo p.);usnit s;i koturr;)
Lui parlc-t-on d'amour...
ISADELLK.
Encore?
COLOMDINE.
Voici ledernier. Dame! il entre bien des ingri'dients dans la composition d'une coquette.
Lui parle-t-on d amour, vante-t-on ses appas, Elle impose silence en faisant la novice; Elle fait expliquer ceux qui n'en parlent pas,
Et sait se démonter à visse ' :
D'un rire obéissant son visa^jc est paré ; Le robinet des pleurs s'ouvre et ferme ^ à son gré ; Et, dispensant ainsi la rigueur, la tendresse,
(Crois-moi, cousine), en cet état.
C'est jouer de malheur, après tant de souplesse, Si quelque dupe enfin ne tâte du contrat.
ISABELLE
Savante comme tu Tes, tu devrois te mettre à montrer le coquétisme en viile ; tu serois bientôt riche.
COLOMBINE
Je n'y gagnerois pas de leau : toutes ies filles savent cela. Dans le fond, on n'a que de bonnes intentionsé
(f) L'exactitude voudroit que l'on tcrivît vis; mais la rime a fait altérer l'orthographe, (i) Il faudroit se ferme.
3o8 LA COQUETTE.
Et quel reproche peut faire un homme , quand une fille ne le trompe quen vue de mariage?