SUR MATHURIN REGNIER. XV
sauces, quels étaient les meilleurs compagnons; ceux-ci lui firent joyeuse fête et eurent promptement achevé son éducation si tristement commencée à Chartres. Grâce à ses habitudes et à ses dispositions, il se trouva presque aussitôt en parfait accord de sentiments avec ses nouveaux amis, et en très-peu de temps le novice fut en état d'en remontrer à ses maîtres.
Si nous insistons si longuement sur de pareils détails, c'est que nous tenons non pas à réhabiliter entièrement notre poëte, mais du moins à prouver qu'il n'est pas seul moralement responsable de cette vie de désordres qu'on lui a si durement reprochée.
Régnier paraît même s'être lassé assez vite de cette existence de bohème sur laquelle la misère projetait très-souvent une ombre épaisse; il lui déplaisait, au sortir d'une orgie, de se montrer par la ville avec un rabat sale et des chausses en mauvais état :
Pour moy, si mon habit, partout cicatrisé;
INe me rendoit du peuple et des grands mespriséj
Je prendrois patience, et parmy ma misère,
Je trouverois du goust; mais ce qui doit desplaire
A l'homme de courage et d'esprit relevé,
C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un réprouvé,
Car en quelque façon les malheurs sont propices.
Puis les gueUx, en gueusant, trouvent maintes délices,
Un repos qui s'esgaye en quelque oisiveté;
Mais je ne puis pâtir de me voir rejette.
(Satire ii.)
C'est là ce qui l'afflige, lui fait honte; c'est une existence indigne d'un homme de cœur (de courage), il le sent; et, pour
XVi ETUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
s'y soustraire, il accomplit Je plus grand des sacrifices, il immole sa liberté :
C'est donc pourquoi, si jeune abandonnant la France,
J'allay, vif de courage, et tout chaud d'espérance,
En la cour d'un prélat qu'avec mille dangers
J'ay suivy, courtisan, aux païs estrangers.
J'ay changé mon humeur, altéré ma nature,
.l'ay beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la dure,
Je l'ay, sans le quitter, à toute heure suivy.
Donnant ma liberté, je me suis asservy,
En public, à l'église, à la chambre, à la table,
Et pense avoir esté maintefois agréable.
(Même Satire.)
Ainsi dès l'âge de vingt ans il s'attacha à un grand seigneur, et consentit à s'expatrier à sa suite, pour rompre avec ses habitudes, et n'avoir plus à subir les dures privations auxquelles étaient exposés alors tous les poètes que n'abritait pas la protection d'un homme de cour.
Mais du sacrifice de sa liberté que résulta-t-il pour lui? rien; ayant tout fait pour mériter les bonnes grâces de son maître, auquel il était parvenu maintes fois à se rendre agréable, il revint de Rome après huit années de séjour, sans avoir eu la moindre part dans ses bienfaits.
L'abbé Goujet, pour excuser la conduite du cardinal de Joyeuse, suppose assez légèrement que la vie licencieuse de Régnier fut cause d'un pareil oubli.
Tl semble vraiment que tous ceux qui ont touché à l'histoire littéraire du seizième siècle, biographes, commentateurs et critiques, se soient entendus pour adresser à notre poëte les mêmes reproches; c'est comme une clameur de haro qui, se propageant d'échos en échos, et grossissant d'âge en âge, est presque parvenue aujourd'hui à étouffer les quelques voix qui ont cru devoir protester en faveur d'un des plus illustres représentants du bon sens, de la verve et de l'esprit gaulois.