SUR MATHURIN REGNIER. XVII
Mais les mœurs du cardinal de Joyeuse, ce noble parent du mignon préféré de Henri III, étaient-elles donc si austères et si pures que celles de Régnier aient pu devenir pour lui un objet de scandale? Yivait— il à Rome autrement que les prélats de son temps, et sa conduite assez peu régulière n'autorisait-elle pas ses courtisans et ses serviteurs à faire comme lui ?
Si Régnier n'a pas su mériter ses bonnes grâces, cela trèsprobablement a tenu à ce qu'il n'avait pas su mettre assez habilement sa muse au service de son illustre maître : le langage mièvre, fade et douceâtre de la galanterie, alors à la mode, lui était étranger ; il savait faire parler l'amour pour son propre compte, exprimer d'une manière vive et énergique, la passion qui l'animait, mais il n'avait pas, comme son oncle, l'art de soupirer pour un autre et de traduire en rimes complaisantes les sentiments qui lui étaient étrangers.
Voilà probablement tout le secret de sa disgrâce auprès du maître qu'il s'était donné.
Mais Régnier, comme on a toujours voulu le faire entendre, est-il, parmi les nombreux écrivains du seizième siècle, le seul qui ait mené une vie de désordre, et sa muse a-t-elle même été en réalité la plus immodeste et la plus déréglée entre toutes? Incontestablement non, et il nous serait facile de prouver un l'ait qu'il nous suffit d'établir ici, dans l'intérêt de la vérité et de la justice. Personne n'ignore que la licence des mœurs et l'excessive liberté de langage étaient dans les habitudes de tous les poëtes de son temps. Alors
Le français dans les mots bravait l'honnêteté,
et le lecteur lui-même, dont le goût n'avait pas cette excessive délicatesse qu'il devait acquérir à l'école du dix-septième siècle, tenait beaucoup plus à être diverti qu'à être respecté.
« Jusqu'alors, dit M. Sainte-Reuve, on s'était montré fort coulant sur le compte des mœurs, et la licence même la plus Ordurière avait presque été un droit pour les poëtes. »