XX ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
son siècle la part de responsabilité qu'on doit leur attribuer dans son existence singulière; nous avons montré dans l'écrivain l'homme en révolte contre lui-même, protestant hautement au nom de la raison contre sa propre faiblesse, et détestant les fautes où le poussent la fougue de son tempérament et la pernicieuse influence de ses entours; nous avons démontré enfin l'impossibilité où il s'est trouvé, faute d'une protection sérieuse et d'un appui efficace, de se relever de sa déchéance morale. Maintenant nous en appelons aux juges même les plus sévères, n'est-il pas mille fois plus à plaindre qu'à blâmer, et ne doit-on pas lui savoir un certain gré des efforts qu'il lui a fallu faire pour parvenir à dégager de temps en temps son génie des entraves dont il a essayé, mais sans succès, de l'affranchir?
Nous croyons avoir mis en pleine lumière les mauvais côtés de l'homme dans Régnier, nous n'avons rien dissimulé; car, lors même que nous l'aurions tenté, il nous eût été impossible de le faire, en face des aveux francs et naïfs qui lui sont échappes.
Il nous reste maintenant à étudier son caractère, c'est-àdire à le considérer sous un point de vue que, par une coupable négligence, on a jusqu'ici laissé dans l'ombre, enfin sous le côté qui lui fut essentiellement personnel.
Régnier vécut dans une très-grande intimité avec les écrivains les plus distingués de son temps S ceux mêmes qui ne. partageaient pas sa vie et s'affligeaient le plus de ses désordres ne lui étaient pas les moins attachés; lous estimaient sa noble franchise, l'austère indépendance de son esprit, et cette noble fierté de cœur, qui ne lui permit pas, même au sein de la plus extrême pauvreté, de descendre à ces basses corn*
Sur, MATHURIN REGNIER. XXI
plaisances, à ces poétiques flatteries au moyen desquelles les écrivains pouvaient seulement alors s'établir auprès des grands, mériter leur bienveillance et obtenir leurs faveurs.
Il connaissait aussi bien que son oncle le cbemin qui menait à la fortune, chemin battu dans lequel tous les rimeurs avides ou besoigneux s'engageaient à la file, se pressaient, se heurtaient afin d'arriver plus vite; mais à cette voie tortueuse il préferait la grande route, et il ne la quitta jamais, au risque de périr sur le revers du chemin.
Dans un de ses moments d'humeur, il explique très-bien à Motin ce qu'un poëte doit faire pour arriver à la fortune; mais il l'explique avec toute l'indignation d'un homme résolu à ne pas commettre de pareilles bassesses :
Apprenons à mentir, nos propos desguiser,
A trahir nos amis, nos ennemis baiser,
Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres.
Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s'asseoir,
Et nous couchant au jour leur donner le bon soir;
Car depuis que fortune aveuglément dispose
De tout, peut-estre enfin aurons-nous quelque chose
Qui pourra détourner l'ingrate adversité
Par un bien incertain à tastons débité :
Comme ces courtisans qui, s'en faisant accroire,
N'ont peint d'autre vertu, sinon de dire : Voire.
Or laissons doncq' la Muse, Apollon et ses vers, Laissons le luth, la lyre et ces outils divers, Dont Apollon nous flatte ; ingrate frénésie, Puisque pauvre et quaymande on voit la poésie, Où j'ay par tant de nuicts mon travail occupé. Mais quoy! je te pardonne, et, si tu m'as trompé, La honte en soit au siècle, où, vivant d'âge en âge, Mon exemple rendra quelque autre esprk plus sage.
(Satire iv.)
Chose très-remarquable, Régnier ne se permit dans toutes ses satires aucun trait malin ou piquant contre un seul de