XXII ETUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
ses contemporains. S'il s'attaqua une fois à Malherbe, c'est qu'il y fut en quelque sorte contraint, et il ne le fit pas par voie de maligne allusion, mais franchement, noblement, en l'ace, et avec toute la généreuse colère d'un homme justement animé du désir de venger une injure faite à celui pour lequel il se sentait le plus d'amitié et de respect.
Nous sommes forcé de consigner ici une anecdote trèsconnue, mais qui explique la nécessité où se trouva Régnier de protester aussi vivement qu'il le fit, dans son admirable satire adressée à son ami Rapin, contre la supériorité insolente qu'affectait Malherbe à l'égard de ses plus illustres confrères en poésie.
Un jour Desportes avait invité à dînor quelques amis, parmi lesquels se trouvaient Malherbe et Régi <er. L'amphitryon, qui venait de publier la première édition le ses Psaumes, se leva après le potage, disant qu'il allait \uérir l'exemplaire dont il voulait faire hommage à Malherbe. \ Ne vous dérangez pas, lui dit grossièrement celui-ci, j'ai lu vos vers, je les connais, et je trouve votre potage infiniment meilleur. » Desportes se sentit profondément blessé; il reprit sa place, et, pendant la fin du repas, il garda le plus profond silence; Régnier que choqua, tout autant que son oncle, cette brutale saillie, tourna immédiatement le dos à Malherbe, que depuis ce moment il ne revit jamais.
Quelque grand qu'ait été le tort de Malherbe, nous de vons le lui pardonner, puisqu'il nous a valu la neuvième satire, une de celles où Régnier a répandu le plus de raison, d'esprit et de poésie.
Dans cette œuvre remarquable, Régnier, chose étrange! Régnier, l'héritier du libre esprit de Rabelais, prend en main la défense des poètes d'école, que celui-ci avait le plus vivement attaqués, contre le dédain et les mépris de leur continuateur et de leur représentant le plus direct. Si, dit-il à Rapin,
J'eus l'esprit d'ignorance abbalu, Je l'eus du moins si bon, que j'aimay ta vertu.