SUR MATHURIN REGNIER. XXIII
Contraire à ces resveurs dont la muse insolente,
Censurant les plus vieux, arrogamment se vante,
De réformer les vers, non les tiens seulement,
Mais veulent déterrer les Grecs du monument,
Les Latins, les Hébreux, et toute l'antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille.
Ronsard en son mestier n'estoit qu'un apprentif,
Il avoit le cerveau fantastique et rétif ;
Desportes n'est pas net, Du Bellay trop facile;
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville :
11 a des mots hargneux, bouffis et relevés,
Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés.
Comment ! il nous faut donc pour faire une œuvre grande Qui de la calomnie et du temps se deffende, Qui trouve quelque place entre les bons autlieurs, Parler comme à Sainct-Jean parlent les crocheteurs!
Ici l'allusion est transparente; c'est Malherbe que le poëte désigne, et s'il ne le nomme pas, c'est moins par convenance que parce qu'il est certain que personne ne peut se tromper sur ses intentions.
Pensent-ils des plus vieux offeneant la mémoire Tar le mépris d'autruy s'acquérir de la gloire... 11 semble en leurs discours hautains et généreux Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux... ; Qu'eux tout seuls du bien dire ont trouvé la méthode, Et que rien n'est parfait s'il n'est fait à leur mode.
Cependant leur sçavoir ne s'estend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphlhongue, Espier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant; Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. Nul esguillon divin n'eslève leur courage ; Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer; car, s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose, Que l'art lime et relime, et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son :