A M. LE MARQUIS DE CŒUVRES
Marquis, que doy-je faire en ceste incertitude? J Doy-je, las de courir, me remettre à Lestude, Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau, Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau; Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes - s
Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes; Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Esgalant leurs honneurs aux honneurs du passé? Ou si, continuant à courtiser mon maistre r\
1 François Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres. frère de la belle Gabrielle, duchesse de Beaufort, s'est rendu célèbre par ses ambassades, surtout par celle de Rome. Il l'ut fait maréchal de France en 1624, et depuis ce temps-là on le nomme le maréchal d'Estrées. 11 mourut à Paris, le 5 de mai 1670, âgé d'environ cent ans. Dans cette satire, Régnier délibère s'il doit s'engager à la cour, ou se remettre à l'étude.
2 Pierre de Ronsard, et Philippe Desporles, poètes fameux. Ronsard, surnommé le prince des poètes françois, fut fort estime non- seulement des savants de son siècle, mais encore des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III. il mourut en 1580, âgé de 61 ans. Philippe Desportes n'étoit pas moins savant que Ronsard, mais dans un autre genre; il s'éloit servi des Grecs, mais seulement par distillation, et les avoit fait passer sur l'italien, dont il a imité la douceur et l'agrément. Ses vers sont encore estimés. Desportes, qui fut abbé, étoit natif de Chartres, et oncle de Régnier. 11 fut chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de Tiron, de Bonport, de Josapliat, des Vaux de Cernay et d'Aurillac. Il mourut en 1606.
z Maynard a imité ce vers dans une épigramme, où il peint le malheur des courtisans : il finit en disant :
Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.
SATYRE TU. »f)
Je me doy jusqu'au bout d'espérance rcpaistre, 10
Courtisan morfondu, frénétique et resveur,
Portrait de la disgrâce et de la défaveur;
Puis, sans avoir du bien, troublé de resverie,
Mourir dessus un coffre en une hostellerie 4,
En Toscane, en Savoye 2, ou dans quelque autre lien, 15
Sans pouvoir faire paix ou tresve avecque Dieu ?
Sans parler je t'entends : il faut suivre l'orage;
Aussi bien on ne peut où choisir avantage.
Nous vivons à tastons, et dans ce monde icy
Souvent avecq' travail on poursuit du soucy : 20
Caries dieux, courroussez contre la race humaine, ^
Ont mis avecq' les biens la sueur et la peine.
Le monde est un berlan où tout est confondu :
Tel pense avoir gaigné, qui souvent a perdu.
Ainsi qu'en une blanque où par hazard on tire ; çl\\
Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire.
Tout despend du destin, qui, sans avoir esgard,
Les faveurs et les biens en ce monde despart.
Mais puis qu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander 3 contre une loi si forte '.' 50
Suivons donc sa conduite en cet aveuglement. Qui pèche avecq' le ciel, pèche honorablement. Car penser s'affranchir, c'est une resverie. La liberté par songe en la terre est chérie. Rien n'est libre en ce monde; et chaque homme dépend, 3S Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivans sont icy-bas esclaves ; Mais suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d'entraves 4;
* L'événement, comme on sait, a justifié cette espèce de prédiction. (Pr. P.)
- Notre poêle avoit passé par ces pays-là, dans son voyage de Home. Il y a apparence que cette satire ne fut faite qu'après son retour.
5 Pour se roidir.
* Entraves, les ceps ou liens que l'on met ou que l'on mettoit
30 POESIES DE REGNIEZ.
Les uns les portent d'or, et les autres de fer : Mais n'en desplaise aux vieux, ny leur philosopher ' , iO Ny tant de beaux escrits qu'on lit en leurs escoles, Pour s'àlfranchir l'esprit ne sont que des paroles.
Au joug nous sommes nez, et n'a jamais esté Homme qu'on ait veu vivre en pleine liberté.
En vain me retirant enclos en une estude 4'i
Penseroy-je laisser le joug de servitude ; Estant serf du désir d'apprendre et de sçavoir, Je ne ferois sinon que changer de devoir. C'est l'arrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit contrôler sa sagesse profonde. 50
Puis, que peut-il servir aux mortels icy-bas, Marquis, d'estre sçavans, ou de ne l'estre pas, Si la science, pauvre, affreuse, et mesprisée 2, Sert aux peuples de fable, aux plus grands de risée, Si les gens de latin des sots sont dénigrez ? 55
Et si l'on est docteur sans prendre ses dégrez ? Pourveu qu'on soit morgant 3, qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pannache, Qu'on parle baragouyn, et qu'on suive le vent 4, En ce temps du jourd'hui l'on n'est que trop seavant. 60
aux pieds. Il ne se dit plus guère qu'au figuré, pour signifier contrainte.
* Pour j)hilosophic ; ancienne manière de parler, tirée du grec et du latin.
2 Notre poëte, dans le second discours au roi, vers 111 et 11°2, a parodié ces deux vers de Joac.him du Bellay dans un sonnet à Henry Belleau :
La science à table est des seigneurs prisée, Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée.
3 Fier, insolent ; comme morgue, veut dire fierté, insolence.
* Hégnier a semé ses poésies de ces façons de parler populaires. Sorel l'en a repris dans ses remarques sur le XIVe livre du Berger extravagant, pag. 555. « Que si au reste, dit-il, j'ai quelques proverbes, tous ceux qui parlent bien les disent aussi bien que moi. Que seroit-ce donc, si je disois comme Renyer : C'est pour vostrt beau nez que cela se fait ; Vous parlez baragouin; Vous vous faites des bonadiez; Vous mentez par rostre gorge; Vous faites la figue
SATYRE III. ol
Du siècle les mignons *, fils de la poulie blancne -, Ils tiennent a leur gré la fortune en la manche ; En crédit eslevez, ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoy ! me diras-tu, il t'en faut autant faire. Gv>
Oui ose, a peu souvent la fortune contraire r\ Importune le Louvre et de jour et de nuict : Perds pour t'assujettir et la table et le lict : Sois entrant 4, effronté, et sans cesse importune ; En ce temps l'impudence eslève la forlune. 70
Il est vray ; mais pourtant je ne suis point d'avis De desgager mes jours pour les rendre asservis, Et souz un nouvel astre aller, nouveau pilote, Conduire en autre mer mon navire qui flotte Entre l'espoir du bien et la peur du danger 75
De froisser mon attente en ce bord estranger.
Car pour dire le vray, c'est un pays estrange,
aux autres ; Je réponds d'un ris de Sainl-Médard ; Je suis pnrmy vous comme un homme sans verdi Voilà les meilleurs mots de ce poète satirique; mais je n'en voudrois pas user : car possible que d'ici à dix ans l'on ne les entendra plus, et dès maintenant il y a plusieurs personnes qui ne les entendent pas. »
1 Du temps de Régnier, on disoit mignon pour favori. Les mignons du roi, surtout ceux de Henri 111, ont été fort célèbres. Le terme de mignon n'est plus d'usage en ce sens.
2 Fils de la poulie Hanche. Expression tirée du proverbe latin : Gallinse filius aluœ. Juven., sat. xi i, vers 141. Voyez les Adage d'Érasme, p. m. 67.
Que le fils de la poule blanche, L'heureux seigneur d'Angervilliers, etc.
dit M. l'abbé Régnier Desmarets, dans une lettre à madame Desmarets. C'est donc à dire le fils d'une personne aimée ou tendrement chérie, sur leque on répand les faveurs qu'on voudroit faire à la mère.
3 « Audaces fortuna juvat, timidosque repellit; » c'est ce qu'il faut souvent faire à la cour, et même auprès des ministres, chez lesquels l'importunité et l'impudence même tiennent quelquefois lieu de mérite.
* Hardi, entreprenant. Notre auteur emploie le même mot un peu plus loin, je ne suis point entrant. Mais, cependant, je crois qu'entrant veut dire souple, liant, insinuant,
7>ï POÉSIES DE RÉGNIER.
Où comme un vray Protée à toute heure on se change, Où les loix, par respect sages humainement, Confondent le loyer * avecq' le chastiment ; SO
Et pour un mesme fait, de mesme intelligence, L'un est justicié, l'autre aura recompence -. Car selon Vintérest, le crédit ou l'appuy, Le crime se condamne et s'absout aujourcî'huy. Je le dy sans confondre, en ces aigres remarques, «5
La clémence du roy. le miroir des monarques, Qui, plus grand de vertu, de cœur et de renom, S'est acquis de clément et la gloire et le nom. Or, quant à ton conseil qu'à la cour je m'engage r>, v Je n'en ay pas l'esprit, non plus que le courage. 90
Il faut trop de sçavoir et de civilité, Et, si j'ose en parler, trop de subtilité. Ce n'est pas mon humeur : je suis mélancolique : Je ne suis point entrant ; ma façon est rustique ; Et le surnom de bon 4 me va-t-on reprochant 5, o:>
« La récompense.
: Mulli
Committunt eadem diverso crimina fato :
llle crucem pretium sceleris tulit, hic diadema.
(Jdven., sa(. xm, v. 10V.)
; Ce qui suit est imité de Ju vénal, sat. m, vers 41.
Quid'Romae faciam? mentiri nescio, etc.
Voyez Martial, liv. 111, ép. xxxvin : A tri a magna co'am, etc.
4 C'est effectivement le surnom qu'on donnoit à notre poêle, et qui s'est perpétué jusqu'à nous : car on dit encore, le bon Régnier. au reste, la bonté n'est point incompatible avec l'esprit de la satire : témoin nos deux plus célèbres satiriques, Régnier et P>oileau. Celui-ci, selon lui-même, et selon la vérité,
Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité, Qui, cherchant dans ses vers la seule venté, Fit, sans être malin, ses plus grandes malices. Epltrex.
Horace étoit doux, affable et poli. A l'égard de Perse, l'auteur de sa Vie assure que ce poëte satirique étoit « morum lenissimorum, verecundice virginalis, formae pulchraj, pietatis erga matrem, et sororem, et amitam, exemplo sufficientis. Fuit frugi et pudicus.»
* Dans toutes les éditions il y a : me va tout reprochant, ce qui
SATYRE I fi.
D'autant que je n'ny pas l'esprit d'estre mescliant.
Et puis je ne sçaurois me forcer ny me feindre. Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre. Je ne sçaurois flatter, et ne sçay point comment Il faut se taire accort * ou parler faussement, 100
Bénir les favoris de geste et de parolles, Parler de leurs aveux au jour de Cerizolles -, Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis Ce titre avecq' honneur de ducs et de marquis.
Je n'ay point tant d'esprit pour tant de menterie. 105 Je ne puis m'adonner à la cageollerie ; Selon les accidens, les humeurs, ou les jours, Changer, comme d'habits, tous les mois de discours. Suivant mon naturel, je hay tout artifice ; Je ne puis desguiser la vertu ny le vice ; 110
Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur, Dire, Pardieu ! monsieur, je vous suis serviteur ; Pour cent bonadiez r> s'arrester en la rue,
est une faute remarquable. J'ai mis : me va-l-on reprochant, qui m'a paru la seule bonne leçon, et la leçon même de l'auteur. Vraisemblablement il l'avoit écrit ainsi; mais, dans la première édition de 1608, l'imprimeur avoit mis, me va ton, par le renversement de la lettre n, changée en u : sur quoi les imprimeurs, dans les éditions suivantes, ont cru qu'il fallait tout.
1 Accort, accortement ; c'est-à-dire à propos, ou même, par politique.
2 Au jour, pour à ta journée. Bataille fameuse, gagnée en Italie, l'an 1544, par l'armée de François 1", commandée par François de Bourbon, duc d'Enghien, sur celle de l'empereur Charles-Quint. On dit absolument journée pour bataille. « Le vendredi 11 mars 1525, fut faite une procession grande, et ce à Saint-Germain de l'Auxerrois, pour ce que nos gens dévoient avoir journée delà les monts celui jour. » (MS des Mém. de Paris, cité par Borel.) Les Latins disoient aussi dies, pour journée ou bataille.
3 Mot francisé, du latin bona dies, bonjour. On fait aussi ce mot bonadiez de trois syllabes; c'est pourquoi, dans l'édition de 1642 et dans les éditions suivantes, on a mis, et pour cent bonadiez. Le même mot, réduit à trois syllabes, avoit été emplo\é dans le testament de Pathelin: Quand on me disait bonadies. Rabelais, liv. 1,
34 POÉSIES DE UÉGNIER.
Faire sus l'un des pieds en la sale la grue * ; Entendre un marjollet 2 qui dit avecq' mespris, 115
Ainsi qu'asnes, ces gens sont tous vestus de gris, Ces autres verdelets aux perroquets ressemblent ;
chap. xix, fait dire à Janotus de Bragmardo, mnadies pour honadies; et il le fait dire ainsi, pour charger le ridicule de la harangue latine qu'il met dans la houclie de cet orateur, ou pour se moquer de la prononciation vicieuse qui végnoit dans les écoles, comme l'a conjecturé le commentateur de Rabelais.
1 L'on dit encore proverbialement, faire le pied de grue, pour faire entendre que l'on attend patiemment, et même sottement quelqu'un, comme font la plupart des parasites, des flatteurs et des fades courtisans, dans les antichambres des grands.
2 Quoique ce terme soit à peine d'usage, même dans le familier ou dans le burlesque, il est cependant très-expressif, pour dire un de ces petits fanfarons qui méprisent tout, hormis leur agréable figure. Je l'ai trouvé deux fois dans les poésies de Jean Marot, au même sens, dans le rondeau xliii; Sigognes, qui vivoit du temps de Régnier, a donné l'explication de ce mot, dans un sonnet irrégulier sur les Petits-Maîtres.
Damoiseau de la cour, dont les mains inutiles Ne rougiront jamais de sang dans les combats: Propres à soutenir le tour de vos rabats, El les inventions de la chambre des filles :
L'on dit que vous marchez en marjullets de ville. Portant la tète haute, et le courage bas : César de cabinet, le roi n'espère pas Le secours de l'Etat de votre âme débile.
Muguet oinct et lissé comme un homme d'étain, Olez de votre teint ces mouches de satin: Sinon, maître Guillaume, équipé de sonnettes,
Avecque la quenouille el le petit fuseau, Ira les enlever dessus votre museau, Comme un émerillon qui prend des alouettes.
Et La Fontaine a trouvé le terme si expressif, qu'il a daigné s'en servir dans son conte des Lunettes :
Bref que le sort, ami du marjolet.
c'est ce qu'il dit de ce jeune blondin qui s'étoit introduit
Chez des nonnains. à tilre de fillette.
S AT Ï RE III. o5
Et ceux-ey mal peignez devant les clames tremblent ;
Puis, au partir de là, comme tourne le vent,
Avecques un bonjour, amis comme devant. 120
Je n'entends point le cours du ciel ny des planètes * ; Je ne sçay deviner les affaires secrètes, Cognoistre un bon visage, et juger si le cœur, Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point mocqueur.
De porter un poullet2 je n'ay la suffisance : 125
Je ne suis point adroit, je n'ay point d'éloquence Pour colorer un fait, ou destourner la foy : Prouver qu'un grand amour n'est subject à la loy ; Suborner par discours une femme coquette ; Luy conter des chansons 5 de Jeanne et de Paquette ; 150 Desbaucher une fille, et par vives raisons Luy monstrer comme Amour fait les bonnes maisons, Les maintient, les esleve ; et, propice aux plus belles, En honneur les avance, et les fait demoyselles ; Que c'est pour leurs beaux nez 4 que se font les ballets ; 155 Qu'elles sont le subject des vers et des poullets ;
« Motus astrorum ignoro.
Juven., sat. m, v. 42.
* Billet doux, lettre d'amour. Juvénal avoit dit, sat. m, v. 45 ; Ferre ad nuptam quae mitlit adulter, Quae mandat, norunt alii.
On lit dans le Glossaire bourguignon, au mot poulô, que poulet, en ce sens-là, n'a guère été en usage parmi nous que depuis 1010 jusqu'à 1670, tout au plus. Mais nous trouvons des exemples un peu plus anciens de ce mot; car on fait dire à Henri IV, en 1597, que mademoiselle de Guise, sa nièce, aimoit bien autant les poulets en papier qiC en fricassée. (Mémoires de Sully, part. Il, pag. 114.) ht alors on appelait porte-poulet un entremetteur d'amour. (Ibid., om. Il,, chap. lxxxti, pag. 248.)
3 Façon de parler populaire, pour marquer les discours que l'on tient du tiers et du quart, de celle-ci et de celle-là.
4 Pour leurs beaux nez seroit aujourd'hui une espèce d'injure ; comme on dit encore en langage populaire, c'est pour votre nez. pour dire, vraiment ce n'est pas pour vous. Mais, pour rendre ce vers plus supportable, il n'y auroit qu'à dire,
Que c'est pour leurs beautez que se l'ont les ballets.
36 POÉSIES l)li RÉGNIEK.
▼ Que leur nom retentit dans les airs que Ton chante l ; Qu'elles ont à leur suite une troupe béante De langoureux transis 2 ; et, pour le faire court, Dire qu'il n'est rien tel qu'aymer les gens de court ; 140 Alléguant maint exemple en ce siècle où nous sommes, Qu'il n'esl rien si facile à prendre que les hommes ; Et qu'on ne s'enquiert plus s'elle a fait le pourquoy z, Pourveu qu'elle soit riche, et qu'elle ait bien dequov. Quand elle auroit suivy le camp à la Rochelle 4, 1 43
S'elle a force ducats, elle est toute pucelle 5. L'honneur estropié, languissant et perclus, N'est plus rien qu'un idole en qui l'on ne croit plus <;.
Or, pour dire cecy il faut force mystère ; Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. 130
Il est vray que ceux-là qui n'ont pas tant d'esprit Peuvent mettre en papier leur dire 7 par escrit, Et rendre par leurs vers leur muse maquerelle ; Mais, pour dire le vray, je n'en ay la cervelle.
Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos, 135 Perdre pour un sonnet et sommeil et repos.
1 Ceci forme une équivoque. Retentit dans les airs, se dit du bruit qui se fait en l'air; au lieu que, comme il étoit question de chanson, il falloit dire, est célébré dans les airs que l'on chante.
2 Langoureux transis sont des termes synonymes : il falloil mettre amoureux transis.
3 Le pourquoy. Nous dirions en langage populaire, si elle a laisse aller le chat au fromage. Le vers suivant a été dignement parodié par Despréaux :
Quiconque est riche esl lonl ; sans sagesse il esl sage ; Il a, sans rien savoir, la science en partage, etc.
1 Les calvinistes s'étant emparés de la lïochelle, cetle ville fui nssié"ée en 1573 par Henri, duc d'Anjou, frère du roi Charles IX. Mais Henri, ayant été appelé à la couronne de Pologne, abandonna ce siège, qui commençoit à lui devenir à charge.
s 11 valoit mieux mettre, toujours pucelle.
a On croit en Dieu, mais on croit aux autres. Ainsi il éloit mieux de mettre, à qui l'on ne croit plus.
7 Leur dire, pour leur discours.
Puis, ma muse est trop chaste, et j'ay trop décourage1,
Et ne puis pour autruy façonner un ouvrage.
Pour moy, j'ay de la court autant comme il m'en faut :
Le vol de mon dessein ne s'estend point si haut : 160
De peu je suis content ; encore que mon maistre,
S'il luy plaisoitun jour mon travail reconnoistre,
Peut autant qu'autre prince, et a trop de moyen
D'eslever ma fortune et me faire du bien.
Ainsi que sa nature à la vertu facile 16H
Promet que mon labeur ne doit estre inutile,
Et qu'il doit quelque jour, malgré le sort cuisant,
Mon service honorer d'un honneste présant ;
Honneste, et convenable à ma basse fortune,
Qui n'abaye et n'aspire, ainsy que la commune2, 170
Après l'or du Pérou, ny ne tend aux honneurs
Que Rome départit aux vertus des seigneurs.
Que me sert de m'asseoir le premier à la table,
Si la faim d'en avoir me rend insatiable,
Et si le faix léger d'une double évesché 5, i7o
Me rendant moins contant, me rend plus empesché ;
1 Courage est ici pour, cœur, probité, honneur, cœur trop bien placé, âme trop bien née. 11 est pris en ce sens dans Clément Marot, et autres poètes avant et après lui : mais courage n'a plus aujourd'hui cette signification ; il veut dire une valeur méditée et réfléchie.
- N'abaye, pour ne désire, est aujourd'hui un terme has et rampant. La commune, pour le commun des hommes, se disoit anciennement et ne se dit plus.
3 Allusion à ces vers de Ronsard, adressés au ministre de Mont- Dieu:
Or sus, mon frère en Christ, tu dis que je suis prestre, J'atteste l'Eternel que je le voudrois estre, Et d'avoir tout le dos et le chef empesché Dessous la pesanteur d'une bonne évesché.
Aujourd'hui, évéché est du genre masculin. Voyez la remarque de la page 21. Mais le terme de double évêché signifie ici un évéché d'un grand revenu; car il y avoit longtemps qu'on ne possédoit plus en France deux évêchés, comme on l'ait en Allemagne.
Si la gloire et la charge à la peine adonnée
Rend souz l'ambition mon ame infortunée ?
Et quand la servitude a pris l'homme au colet *,
J'estime que le prince est moins que son valet. 180
C'est pourquoy je ne tends a fortune si grande :
Loin de l'ambition, la raison me commande,
Et ne prétends avoir autre chose, sinon
Qu'un simple bénéfice, et quelque peu de nom,
Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance, JS5
Et de m'oster mon bien que l'on ait conscience.
Alors vrayment heureux, les livres feuilletant, Je rendrois mon désir et mon esprit contant. Car sans le revenu l'estude nous abuse, Et le corps ne se paist aux banquets de la Muse. 190 Ses mets sont de sçavoir discourir par raison Comme l'ame se meut un temps en sa prison ; Et comme délivrée elle monte divine Au ciel, lieu de son estre et de son origine ; Comme le ciel mobile, éternel en son cours, 195
Fait les siècles, les ans, et les mois, et les jours ; Comme aux quatre éiémens les matières encloses Donnent, comme la mort, la vie à toutes choses ; Comme premièrement les hommes dispersez Furent par l'armonie en troupes amassez ; -200
Et comme la malice, en leur ame glissée, Troubla de nos aveux l'innocente pensée ; D'où nasquirent les loix, les bourgs, et les citez, Pour servir de gourmette a à leur meschancetez ; Comme ils furent enfin réduits souz un empire ; 205
1 Manière basse et triviale rie s'exprimer, pour dire s'est saisie, s'est rendue maîtresse. On dit bien encore, mais dans le style bas, saisir, ou prendre un homme au collet, pour, l'arrêter prisonnier, tomme il dit fort bien clans la satire v; ou même le prendre à la gonje pour le terrasser.
2 De gourmette est bas; il valoit mieux dire de frein: c'est le terme aujourd'hui usité.
Satyre ni. 39
Et beaucoup d'autres plats i, qui seroient longs à dire.
Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait,
Marquis, tu n'en serois plus gras, ny plus refait.
Car c'est une viande en esprit consommée,
Légère a l'estomacli, ainsi que la fumée. 210
Sçais-tu, pour sça voir bien, ce qu'il nous faut seavoir, C'est s'affiner le goust, de cognoistre et de voir, Apprendre dans le inonde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie, Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit. 215
Or entends à ce point ce qu'un Grec en escrit 2 : Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne 3, Sortant hors de son fort rencontre une lionne 4, Rugissante à l'abort, et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au-dedans. 220
1 Et beaucoup d'autres faits, dans l'édition de 1642 et dans les suivantes : et je crois même que c'est ainsi qu'on devroit mettre; car que signifie dire des plats? On dit des faits, et l'on décrit des plats.
2 Régnier suppose que cette fable étoit originairement grecque, parce que les fables le sont presque toutes. Celle-ci pourtant n'est pas du nombre, autant qu'on en peut juger par les citations que Ménage a curieusement ramassées là-dessus, pages 9 et 34 de ses Modi di dire, à la fin de ses Origines italiennes, édition de Genève, où il cite trois auteurs italiens, qui ont raconté cette able chacun à leur manière : ce qui fait comprendre que Ilégnier, étant à Home, l'avoit pu lire dans leurs écrits. Ces trois auteurs sont celui du JSovelliere antico, novella xci ; Slefano Guazzo, dans ses dialogues ; et Scipione Ammirato, dans ses proverbes.
3 Espoinçonne n'est plus d'usage pour dire aiguillonne, poursuit, excite, anime.
* Selon les trois auteurs italiens qu'on vient de citer, les acteurs de cette fable sont, le Renard, le Loup, et le Mulet. La Fontaine, qui l'a mise en vers fiançois, liv. V, fable vin, introduit le Cheval et le Loup. Elle est aussi d'une autre manière, sous le nom du Renard, du 1 oup, et du Cheval, dans le recueil imprimé chez Barbin, en 1G94, liv. VII, fab. xvu. Ménage l'a tournée en vers latins, duns ses Modi di dire. Mais, sans faire aucun tort aux tours qu'ont pris les différents auteurs pour conter cette fable, il faut avouer que Régnier l'a ici très-bien accommodée.
40 POESIES DE REGNIEB.
Furieuse elle approche ; et le loup qui l'advise D'un langage flatteur luy parle et la courtise : Car ce fut de tous temps que, ployant sous l'effort, Le pet t cède au grand, et le foible au plus fort l.
Luy, dis-je, qui craignoit que, faute d'autre proye, 225 La beste l'attaquast, ses ruses il employé. Mais enfin le hazard si bien le secourut, Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos, croyant la table preste, Et s'approchent tous deux assez près de la beste. 230
Le loup qui la cognoist, malin et deffiant, Luy regardant aux pieds, lui parloit en riant : D'où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nourriture2? Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? Le mulet, estonné de ce nouveau discours, 235
De peur ingénieux, aux ruses eut recours ; Et, comme les Normands, sans luy respondre : Voire3! Compère, ce dit-il 4, je n'ay point de mémoire ; Et comme sans esprit ma grand mère me vit, Sans m'en dire autre chose, au pied me Tescrivit. 2i0
Lors il lève la jambe au jarret ramassée ; Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée, Se tenant suspendu sur les pieds en avant.
' La Fontaine a dit, dans la fable du Loup et de l'Agneau : La raison du plus fort est toujours la meilleure.
5 Nourriture, pour éducation.
5 Le mulet lui répondit en Normand. Voire est un adverbe affirma l i f, fort usité en Normandie, qui signifie vraiment. On prétend que les Normands n'ont jamais, du premier coup, répondu avec précision aux demandes qu'on leur fait. Je ne sais si on doit les en blâmer : n'est-il pas juste, avant que de parler, de réfléchir sur ce que l'on veut dire?
4 C'est ainsi qu'il faut lire, suivant l'édition de 1608. On avoit mis, et comme, ce dit-il, dans toutes les éditions suivantes, avant celle de 1642; ce qui est une faute d'autant plus grossière, qu'il y au roit trois vers de suite qui commenceroient par et comme. Dans celle de 1645, mais comment, ce dit-il.
Le loup qui l'apperçoit se lève de devant,
S'excusant de ne lire, avecq' ceste parolle, 24a
Que les loups de son temps n'alloient point a l'escolle.
Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim
Alloit précipitant la rage et le dessein,
S'approche, plus sçavante, en volonté de lire ',
Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire 250
Luy enfonce la teste, et d'une autre façon,
Qu'elle ne sçavoit point, luy aprit sa leçon,
Alors le loup s'enfuit, voyant la beste morte, Et de son ignorance ainsi se reconforte : N'en desplaise aux Docteurs, Cordeliers, Jacobins, 255 Pardieu, les plus grands Clercs ne sont pas les plus fins 2.
1 Les trois auteurs italiens, cités un peu plus haut, ajoutent que le loup crut que les clous attachés aux fers du mulet étoient des lettres.
2 Ce vers est proverbial; on l'exprime par ce mauvais latin: Ma gis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Autrefois, clerc signifioit un homme de lettres, parce qu'il n'y avoit que les gens d'église qui apprissent quelque chose : à peine les laïques savoientlire, et plus rarement encore sa voient- il s écrire. Les Italiens ont un proverbe semblable : « Tutti quei ch' anno lettere, non son' savi. »
NOUVELLES REMARQUES
Vers 7. Qu'ils ont comme leur propre, etc., comme leur propriété, leur bien, ce qui leur appartient en propre.
Vers 18. Aussi bien on ne peut oh choisir avantage, signifie car on ne peut choisir ce qui nous serait avantageux ; ce n'est pas un des vers les moins obscurs de notre auteur.
Vers 25. Berlan, aujourd'hui brelan.
Vers 24. Gaigné, d'où gain.
Vers 25. Blanque, banque.
Vers 27. Sans avoir esgard, sans aucun égard.
Vers 34. La liberté par songe en la terre est chérie, c'està-dire, on aime à songer, à rêver qu'on est libre.
Vers 40. Mais n'en desplaise aux vieux; ce mot ne se prend plus aujourd'hui en bonne part ; c'est la traduction de veteres, que nous rendons par les anciens.
Vers 55. Si les gens de latin, etc. Cette expression est prise en bonne part; mais c'est par dénigrement qu'on dit gens à latin :
Je n'aime point céans tous vos gens à latin, Et principalement ce monsieur Trissotin.
Molière, les Femmes savantes.
La différence de sens qui résulte de l'emploi de ces prépositions se remarque dans une foule d'autres expressions : homme d'imagination, homme à imagination, etc.
Vers 59. Qu'on parle barragomjn, et qu'on suive le vent. Ces locution familières sont encore aujourd'hui en usage, et il est à remarquer, contrairement à l'opinion de Sorel. que la plupart des façons de parler populaires qu'a employées Régnier sont restées et qu'elles ont encore un sens très-clair pour le lecteur.
Vers 69. En ce temps du jourd'hui; on a dit huy pour aujourd'hui; puis ce jour d huy, du jourd'huy, au jourd'hui, selon le sens.
Vers M3. Pour cent bonadiez, s'arresler en la rue; ce vers est donné par toutes les éditions; mais l'emploi de se après les pronoms de première personne qui précèdent brise la période d'une façon désagréable
Vers 148. Idole, du temps de Régnier, était des deux genres.
Vers 150. Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire; nous dirions aujourd'hui, en vers comme en prose : // vaut bien mieux se taire que de mal discourir.
SATYBE IV. 43