A M. BERTAUT ÉVÊQUE DE SÉEZ
Bertaut, c'est un grand cas '2, quoy que Ton puisse faire, Il n'est moyen qu'un homme à chasqu'un puisse plaire; Et, fust-il plus parfait que la perfection, L'homme voit par les yeux de son affection 3. Chasqu'un fait à son sens 4, dont sa raison l'escrime; 5 Et tel blasme en autruy ce de quoy je t'estime.
1 Jean Bertaut, poëte françois, étoit né en 1542, non pas à Condé, comme quelques-uns l'ont écrit, mais à Caen, comme M. Huet l'a prouvé dans ses Origines de la ville de Caen, ch. xxiv, n. 37. Son esprit et son savoir-faire relevèrent aux dignités delà cour et de l'Église; car il fut premier aumônier de la reine Catherine de Médicis, secrétaire du cabinet de Henri 111; Henri-le-Grand lui donna l'abbaye d'Aulnay en 1594, et l'évêché de Séez, qu'on prononce Sez, ville de Normandie, en 1606. Ce prélat avoit contribué à la conversion de Henri IV. Ainsi, en l'élevant à l'épiscopat, on récompensa son mérite et sa vertu. Il a composé diverses poésies, qui ne le rendent pas moins illustre que sa dignité. Ses vers avoient de la douceur, de la facilité, du tour et de l'élégance. Nous avons de lui des cantiques sur la naissance du Sauveur, des traductions de psaumes, etc. M. Bertaut mourut le 8 de juin 1611,
2 Grand cas, pour grande affaire.
3 Ce vers exprime le sujet de cette satire.
* Ce vers a fort varié dans les éditions. Celle de 1608, qui est la première, porte chasque fat à son sens, avec un accent grave sur à. Celle de 1655 dit de même. Celles de 1612, 1655, 1667 : chasque fait à son sens. Celle de 1613, qui est la dernière édition de
54 POÉSIES DE EÉGNIER.
Tout, suivant l'intellect1, change d'ordre et de rang :
Les Mores aujourd'huy peignent le diable blanc2.
Le sel est doux aux uns, le sucre amer aux autres;
L'on reprend tes humeurs, ainsi qu'on fait les nostres. 10
Les critiques du temps m'appellent desbauché,
Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché,
Que j'y perds mon esprit, mon ame, et ma jeunesse.
Les autres, au rebours, accusent ta sagesse,
Et ce hautain 5 désir qui te fait mespriser 15
Plaisirs, trésors, grandeurs, pour t'immortaliser,
Et disent : 0 chétifs, qui, mourant sur un livre,
Pensez, seconds phœnix, en vos cendres revivre,
Que vous estes trompez en vostre propre erreur !
Car, et vous, et vos vers, vivez par procureur. .0
Un livret tout moysi vit pour vous; et encore
Comme la mort vous fait, la taigne le dévore 4.
Ingrate vanité, dont l'homme se repaist,
Qui baille après un bien qui sottement lui plaist !
Ainsi les actions aux langues sont sujettes. 25
l'auteur : chasqiïun fait à son sens : de même dans celles de 1614. 1616, 1617, 1625, 1626 et 1642. C'est la leçon que j'ai conservée. Ainsi, chacun fait à son sens, veut donc dire, chacun agit selon ses vues et ses idées,
1 L'intellect, mol tiré du latin, pour dire l'esprit, l'intelligence : mais en cel endroit il signifie la fantaisie, l'imagination.
- Un autre poète, du temps de Régnier, avoit tourné la même pensée au sens contraire, dans cette épigramme conti'e une femme dont le teint étoit brun :
Si tu crois ressembler un ange, Quand tu consultes ton miroir, Va-l'en dans les îles du Gange, Où 1 on peint les anges en noir.
5 Hautain, pour sublime, élevé. 11 n'a plus cette signification.
* Le sens de ce vers est embarrassé. Sans doute l'auteur a voulu dire que la teigne dévore le livret, comme la mort fait à vous; c'est-à-dire, comme la mort vous dévore, dette façon de parler est familière à notre auteur. L'on a mis dans toutes les autres éditions, vous dé re : expression qui présente un sens très-faux.
Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes1, Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez; Non pas les bons esprits, à vaincre accoustumez, Qui savent, avisez, avecques différence, Séparer le vray bien du fard de l'apparence. 50
C'est un mal bien estrange au cerveau des humains, Qui, suivant ce qu'ils sont malades ou plus sains -, Digèrent leur viande, et selon leur nature, Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.
Ce qui plaist à l'œil sain offense un chassieux; 55
L'eau se jaunit en bile au corps d'un bilieux; Le sang d'un hydropique en pituite se change, Et l'estomacn gasté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante du ciel5, L'une en fait le venin, et l'autre en fait le miel. 40
Ainsi c'est la nature et l'humeur des personnes, Et non la qualité, qui rend les choses bonnes.
Charnellement se joindre avecq' sa parenté, En France, c'est inceste, en Perse, charité4. Tel lement qu'à tout prendre, en ce monde où nous sommes/ta
1 Flèches, du latin, sagitta,
2 Éditions de 164v2 et suivantes, ou malades, ou sains.
3 Édition de 1608, de la douce liqueur roussayante. Si c'est résonante, ce mot signifie, semblable à la rosée, ou tenant de la rosée. Nicot, au mot rosée, met herbes rossoyantes, herbse roscidse, vel rorulentse. Si c'est roussoyante, il signifie, tirant sur le roux : témoin Guyon, qui, dans ses Diverses Leçons, tome II, liv. IV, ch. ix, parlant du basilic, ce serpent fabuleux, dit qu'il est de couleur fauve, ou jaune et roussoyante.
* Chez les Perses, non-seulement il n'étoit pas honteux, mais encore il éloit permis de se marier avec sa fille, ou sa sœur, et même avec sa mère. Artaxerxès épousa publiquement sa lille (Plot, in Arlax.) et Cambyse épousa ses deux sœurs. (Hérodote, in Tfialia; V. Alexand. ah Alex. Génial. Hier. lib. I, cap. x\iv, et ibi Tirag.) Plusieurs autres peuples ont pratiqué le même usage : jusque-là que les Incas ou rois du Pérou n'épousoient que leurs sœurs, de peur que le sang du Soleil, dont ils se disoient issus, ne fût corrompu par le mélange d'un sang étranger. [IJist. des Incas, par Garcilasso de la Yega.)
Et le bien et le mal despend du goust des hommes.
Or, sans me tourmenter des divers appétits, Quels ils sont aux plus grands, et quels aux plus petits : Je te veux discourir comme je trouve estrange Le chemin d'où nous vient le blasme et la louange, 50 Et comme j'ay l'esprit de chimères brouillé Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé, Que les yeux de travers s'offencent que je lorgne, Et que les Quinze-vingts * disent que je suis borgne.
C'est ce qui me desplaist 2, encor que j'aye appris, m En mon philosopher3, d'avoir tout à mespris. Penses-tu qu'à présent un homme a bonne grâce, Qui dans le Four-TEvesque entherine sa grâce 4, Ou l'autre qui poursuit des abolitions, De vouloir jetter l'œil dessus mes actions? 60
Un traistre, un usurier, qui, par miséricorde. Par argent, ou faveur, s'est sauvé de la corde ! Moy qui dehors, sans plus, ay veu le Chastelet5, Et que jamais sergent ne saisit au colet, Qui vis selon les lois, et me contiens de sorte 65
Que je ne tremble point quand on heurte à ma porte,
i Hôpital fameux de Paris, fondé par saint Louis, pour trois cents aveugles.
- Édition de 1608, c'est ce qui m'en desplaît.
3 Dans ma philosophie. Régnier avoit bien de l'inclination pour celle façon de parler, qui vieillissoit déjà de son temps.
* Qui poursuit l'entérinement de ses lettres de grâce. Le Forl'Évêque, ou, comme on disoit anciennement, le Four-1'Évêque, Forum Episcopï, étoit le siège de la juridiction épiscopale de Paris. 11 \ avoit aussi une prison. Mais cetle juridiction fut réunie au Châtelet, avec les autres juridictions particulières de la ville, en 1674, et l'on fit du bâtiment une des prisons royales. Jean François de Gondi, premier archevêque de Paris, lit bâtir, en 1G52> le For-1'Évêque tel qu'il est aujourd'hui.
5 C'est une des prisons de Paris. Le grand Châlelet est un ancien château, que l'on croit avoir été bâti du temps de Jules César, et qui éloit autrefois une des portes de la ville. I e petit Châtelet, qui étoit une autre porte de Paris, servoit aussi de prison.
Voyant un président le cœur ne me tressault,
Et la peur d'un prevost ne m'éveille en sursault;
Le bruit d'une recherche au logis ne m'arreste,
Et nul remords fascheux ne me trouble la teste; 70
.le repose la nuict sus l'un et l'autre flanc,
Et cependant, Bertaut, je suis dessus le ranc i !
Scaures2 du temps présent, hypocrites sévères; Un Claude effrontément parle des adultères5; Milon4 sanglant encor reprend un assassin; 75
Gracche3, un séditieux; et Verres, le larcin6.
1 Pour dire, on ne laisse pas de parler de moi. On dit encore dans le familier, on me lient sur les rangs, on examine ma conduite.
2 Lisez, Scaures, qui est dans l'édition de 1608, et non sçaurez, qu'on a mis dans presque toutes les autres éditions; ni, si ores au temps présent, qu'on trouve dans celle de 1645. Marais Emilius Scaurus, fameux sénateur romain, étoit un tin hypocrite, et savoit habilement cacher ses vices. « ^Emilius Scaurus, homo nobilis, impiger, factiosus, avidus potentise, honoris, divitiarum : cœterùm vitia sua callidè occultans. » (Sallust., Bell. Jugurth., cap. xv.)
Nonne igitur jure ac merito vitia ultima fictos Conteninunt Scauros, et castigata remordent? Juvénal, sat. II, v. 3i.
Quis tulerit Gracchos de seditione querentes? Quis cœlum terris non misceat, et mare cœlo, Si fur displiceat Verri, homicida Miloni? Claudius accuset mœchos? etc.
Juvénal, sat. n, v. 24.
3 l'ublius Clodius fut soupçonné d'adultère avec Pompéia, femme
de César, et d'inceste avec ses propres sœurs. « Clodius
infamis etiam sororis stupro, et actus incesti reus, ob initum, inter religiosissima populi romani sacra, adullerium. » (Vell. I'aterc, lih. II.)
4 Milon, meurtrier de Clodius, est fort connu par le beau plaidoyer que.Cicéron lit pour le défendre.
5 On prononce Graque. Les deux frères Gracchus, étant tribuns du peuple, périrent dans les séditions qu'ils avoient excitées au sujet des lois agraires.
6 Quintus Verres, étant questeur en Sicile, avoit pillé celle riche province. Tout le monde connoît les Oraisons de Cicéron contre Verres ,
58 POESIES DE REGNIEK.
Or pour moy, tout le mal que leurs discours m'objecte, C'est que mon humeur libre à l'amour est subjecte, Que fayme mes plaisirs, et que les passe-temps Des amours m'ont rendu grison avant le temps; 80
Qu'il est bien mal-aisé que jamais je me change, Et qu'a d'autres façons ma jeunesse se range.
Mon oncle * m'a conté que, monstrant a Ronsard Tes vers estincelans et de lumière et d'art, Il ne sceut que reprendre en ton apprentissage, 85
Sinon qu'il te jugeoit pour un poète trop sage.
Et ores au contraire on m'objecte à péché Les humeurs qu'en ta muse il eust bien recherché. Aussi je m'esmerveille, au feu que ta recelles, Qu'un esprit si rassis ait des fougues si belles : 00
Car je tiens, comme luy, que le chaud élément Qui donne ceste pointe au vif entendement2, Dont la verve s'eschauffe, et s'enflamme de sorte Que ce feu dans le ciel sur des aisles l'emporte, Soit le mesme3 qui rend le poëte ardent et chaud, 95 Subject a ses plaisirs, de courage si haut4, Qu'il mesprise le peuple et les choses communes s, Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes 6, Qui le fait, desbauché, frénétique, resvant, Porter la teste basse, et l'esprit dans le vent; 100
i L'abbé Desportes.
2 Suivant l'édition de 1608, beaucoup mieux que, e.i cet entendement, qu'on lit dans celles de 1612, 1613, 1614, et autres, jusqu'à celle de 1642, qui avoit rétabli la bonne leçon,
s Soit le mesme, pour est le mesme.
* Pour, d'un cœur ou d'un esprit si élevé, ou qui a des sentiments si grands, si sublimes.
s Odi profanum vulgus.
Horace, liv. III, ode i.
8 Cette leçon, qui m'a paru la meilleure, est celle de l'édition faite en 1608. Dans toutes les autres, il y a, en bravant. — Fortunes, au pluriel, n'est pas usité.
ATYRË V. 59
Esgayer sa fureur parmy des précipices.
Et plus qu'à la raison subject à ses caprices.
Faut-il doncq1 à présent s'estonner si je suis Enclin a des humeurs qu'esviter je ne puis, Où mon tempéramment malgré moy me transporte, 105 Et rend Ja raison foible où la nature est forte? Mais que ce mal me dure il est bien mal-aisé. L'homme ne se plaist pas d'estre tousjours fraisé l. Chasque âge a ses façons, et change de nature 2, De sept ans en sept ans, nostre température5 : 1 10
Selon que le soleil se loge en ses maisons 4, Se tournent nos humeurs, ainsi que nos saisons. Toute chose en vivant avecq' l'âge 5 s'altère. Le desbauché se rid des sermons de son père : Et dans vingt et cinq ans venant à se changer, 115
1 La mode de porter une fraise au cou a duré jusque vers l'an 1630. Ensuite on commença à porter des collets, ou rabats, auxquels ont enfin succédé les cravates. Dans l'édition de 1617, et dans celle de 1666, on lit frisé, à quoi Ton peut rapporter le vers 13 de la douzième satire :
S'il n'est bon courtisan, tant frisé peut-il estre.
La pensée de ce vers est fort belle. C'est dire qu'on ne saurait toujours être dans la contrainte.
2 C'est ainsi qu'on lit dans les éditions de 1612, 1613 et suivantes, jusqu'à 1642. La première, faite en 1608, dit la nature, ce qui a été suivi dans les éditions de 1642, 1655, etc. L'une et l'autre leçon ont un sens; mais le premier paroît préférable.
3 Notre tempérament. Louis Guyon, dans ses Diverses Leçons, t. II, liv. iv, cb. xxx : « Lesquelles diversitez de passions ne procèdent d'ailleurs que de la diversité des venins de ces animaux, ou des diverses températures des patiens. »
* Dans les douze signes du zodiaque. Malherbe a dit d'une belle dame :
Certes l'autre soleil, d'une erreur vagabonde^ Court inutilement dans ses douze maisons : C'est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde Le change des saisons.
5 J'ai conservé cette leçon, qui est dans les éditions de 1608 et 1612; Celle de 1613 et toutes les autres portent, avec l'âme.
Retenu, vigilant, soigneux, et mesnager,
De ces mesmes discours ses fils il admoneste *,
Qui ne font que s'en rire et qu'en hocher la teste.
Chasque âge a ses humeurs, son goust et ses plaisirs2;
Et, comme nostre poil, blanchissent nos désirs. 1-20
Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre : L'enfant qui sçait desjà demander et respondre 3, Qui marque asseurément la terre de ses pas, Avecque ses pareils se plaist en ses esbats : Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise; 125 Sans raison d'heure en heure il s'esmeut et s'apaise.
Croissant l'âge en avant, sans soin de gouverneur 4, Relevé, courageux, et cupide d'honneur 5, Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campagne; Facile au vice, il hait les vieux et les desdagne 6 : 130 Rude à qui le reprend, paresseux a son bien, Prodigue, despensier, il ne conserve rien;
1 Admoneste pour avertit, instruit, ne se dit plus guère qu'en matière criminelle, où l'homme admonesté est regardé comme infâme.
s Description des quatre âges de l'homme : l'enfance, la jeunesse, l'âge viril, et la vieillesse.
jEtatis cujusque notandi sunt tibi mores; Mobilibusque décor naturis dandus, et annis. Horat., Art- poet.
Reddere qui voces jam scit puer, et pede certo Signât humum, gestit paribus colludere, et irain Colligit ac ponit lemerè, et mutatur in boras. Horat., Art. poet.
* Imberbis juvenis, tandem custode remoto,
Gaudet equis canibusque, et aprici grainine campi : Cereus in vitium tlecti, monitoribus asper, Utilium tardus provisor, piodigus œris, Sublimis, cupidusque, et ainata relinquere pernix. IIokat-, Art. poet.
b Relevé, lier.
fi Desdagne est ici au lieu de dédaigne, pour rimer avec campagne : c'est la leçon de l'édition de 1608 ; dans la plupart des autres éditions, on lit desdaigne.
S AT V RE V. Cl
Hautain, audacieux, conseiller de soy-mesme, Et d'un cœur obstiné se heurte à ce qu'il ayme.
L'âge au soin se tournant, homme fait, il acquiert ' 135 Hes biens et des amis, si le temps le requiert; Il masque ses discours comme sur un théâtre; Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre : Son esprit avisé prévient le repentir, Et se garde d'un lieu difficile à sortir. 14=0
Maints fascheux accidens surprennent sa vieillesse2 : Soit qu'avecq' du soucy gaignant de la richesse, Il s'en defVend Fusante, et craint de s'en servir, Que tant plus il en a, moins s'en peut assouvir : Ou soit qu'avecq' froideur il face toute chose, 145
Imbécille, douteux qui voudroit et qui n'ose, Dilayant, qui tousjours a l'œil sur l'avenir ; De léger il n'espère, et croit au souvenir : 11 parle de son temps; difficile et sévère, Censurant la jeunesse, use des droicts de père; 150
11 corrige, il reprend, hargneux en ses façons, Et veut que tous ses mots soient autant de leçons. Voilà doncq' de par Dieu, comme tourne la vie, Ainsi diversement aux humeurs asservie, (Jue chasque âge despart à chaque homme en vivant, 155 De son tempéramment la qualité suivant.
Et moi qui, jeune encor' en mes plaisirs m'esgaye, 11 faudra que je change; et, malgré que j'en aye,
Conversis sludiis, aelas, animusque virilis Quœrit opes et amicitias, inservit Iionori: Commisisse cavet, quod inox inutare laboret. Hor.vt., Art. poet.
Mulla seiiem circumveniunt incommoda : vel quùd Quaer.t, el inventis miser abstinet, ae timet uti : Vel quùd res omnes timide gelidèque ministrat, Dilator, spe longus, iners, avidusque futuri : Difiieilis, querulus, laudator lemporis acti Se puero, censor castigatorque minorum.
IIorat., Art- poet.
Plus soigneux devenu, plus froid, et plus rassis,
Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis; KîO
Que j'en paye l'escot *, remply jusqu'à la gorge,
Et que j'en rende un jour les armes à sainct George a.
Mais de ces discoureurs il ne s'en trouve point, Ou pour le moins bien peu, qui cognoissent ce point. Effrontez, ignorans, n'ayant rien de solide, 165
Leur esprit prend l'essor où leur langue le guide; Sans voir le fond du sac ils prononcent l'arrest, Et rangent leurs discours au point de l'intérest. Pour exemple parfaite ils n'ont que l'apparence : Et c'est ce qui nous porte a ceste indifférence, 170
Qu'ensemble l'on confond le vice et la vertu, Et qu'on l'estime moins qu'on n'estime un festu.
Aussi qu'importe-t-il de mal ou de bien faire, Si de nos actions un juge volontaire, Selon ses appétits les décide, et les rend 175
Dignes de récompense, ou d'un supplice grand; Si tousjours nos amis en bon sens les expliquent, Et si tout au rebours nos haineux5 nous en picquent? Chacun selon son goust s'obstine en son party, Qui fait qu'il n'est plus rien qui ne soit perverty. ISO La vertu n'est vertu; l'envie la desguise, Et de bouche, sans plus, le vulgaire la prise.
1 Façon de parler proverbiale, qui signifie porter la peine d'une folle. Celui qui régale paye l'écot de ceux qu'il a invités.
2 Rendre les armes à saint George, expression proverbiale. Les légendes racontent que saint George, gentilhomme de Cappadoce, beau, bien fait, et surtout très-vaillant, après divers voyages, s'arrêta à Silène, ville de Libye, qui étoit infestée par un dragon épouvantable. Ce cavalier, armé de pied en cap, et monté comme un saint George, attaqua le dragon, et lui passa un lien au cou. Le monstre se soumit à lui, par l'effet d'une puissance invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance : de sorte qu'il rendit, pour ainsi dire, les armes à saint George. Ce fait miraculeux est cité sous l'empire de Dioclétien, l'an 299 de J. C,
3 Nos haineux pour nos ennemis.
SATYP.E V. 63
Au lieu du jugement régnent les passions,
Et donne l'intérest le prix aux actions.
Ainsi ce vieux resveur, qui naguères à Rome 185
Gouvernoit un enfant, et faisoit le preud'homme,
Contrecarroit Caton, critique en ses discours,
Qui tousjours rechignoit, et reprenoit tousjours;
Après que cet enfant s'est fait plus grand par l'âge,
Revenant à la cour d'un si lointain voyage, 190
Ce critique, changeant d'humeurs et de cerveau,
De son pédant qu'il fut, devient son maquereau1.
0 gentille vertu, qu'aisément tu te changes ! Non, non, ces actions méritent des louanges : Car, le voyant tout seul, qu'on le prenne à serment, 195 Il dira qu'ici-bas l'homme de jugement Se doit accommoder au temps qui luy commande, Et que c'est à la cour une vertu bien grande.
Donc la mesme vertu le dressant au poullet 2, De vertueux qu'il fut, le rend dariolet 3. 200
Doncq' à si peu de frais la vertu se profane, Se desguise, se masque, et devient courtisane, Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché, Et dispence les gens de blasme et de péché.
Pères des siècles vieux, exemples de la vie, 203
Dignes d'estre admirez d'une honorable envie (Si quelque beau désir vivoit encor' en nous), Nous voyant de là-haut, pères, qu'en dites- vous?
1 Devint, édition de 1614, et toutes les suivantes. Le commentateur de Rabelais croit que maquereau et maquerelle se disent peutêtre par corruption pour mercureau et mercurelle, comme qui diroit un petit Mercure.
2 A écrire des billets doux.
5 Dariolette, confidente d'Élisenne, dans l'Amadis, a fait nommer dariolettes toutes les confidentes et entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre IV de son Virgile travesti, a dit de la sœur de Didon,
Qu'en un cas de nécessité,
Elle eut été dariolette.
Jadis, de vostre temps, la vertu simple et pure, Sans fard, sans fiction, imitoit sa nature1, 210
Austère en ses façons, sévère en ses propos, Qui dans un labeur juste esgayoit son repos; D'hommes vous faisant dieux, vous paissoit d'ambrosie, Et donnoit place au ciel à vostre fantasie2. La lampe de son front partout vous esclairoit, 215
Et de toutes frayeurs vos esprits asseuroit; Et, sans penser aux biens où le vulgaire pense, Elle estoit vostre prix et vostre récompense : Où la nostre aujourd'hui qu'on révère icy-bas Va la nuict dans le bal, et danse les cinq pas, 220
Se parfume, se frise, et, de façons nouvelles , Veut avoir par le fard du nom entre les belles; Fait crever les courtaux 3 en chassant aux forests; Court le faquin4, la bague; escrime des fleurets;
1 Sa nature pour la nature.
2 Sorte de danse, qui est décrite par Antonius de Arena, dans son poëme raacaronique sur la danse, chap. Quot passibus duplunt esse débet :
Sed labor ac opus passus est cognoscere cunctos, JNam passus hunt ordine quinque suo.
Et dans le chapitre intitulé : Modus dansandi branlos :
Ipse modis branlos debes dansare duobus,
Simplos et duplos usus habere solet.
Sed branlos duplos, passus tibi quinque laborent,
Très fac avanlum, sed reculando duos.
5 On appelle ainsi les chevaux et les chiens à qui on a coupé la queue. Horace, liv. I, sat. vi, vers 104 !
Nunc mihi curto Ire licet mulo.
* Exercices de manège, que l'on pratiquoit dans les jeux, fêtes, tournois et carrousels. Le faquin est un fantôme, ou homme de bois, contre lequel on court pour l'atteindre avec une lance. Cette ligure est plantée sur un pivot mobile; et, quand on ne l'atteint pas au milieu, elle tourne facilement, et trappe le cavalier d'un sabre de bois, ou d'uu sac plein de terre, qui est attaché à la main de cette figure, ce qui donne à rire aux spectateurs. On l'a-
Monte un cheval de bois, fait dessus des pommades * ; i25
Talonne le genêt 2, et le dresse aux passades;
Chante des airs nouveaux, invente des balets,
Sçait escrire et porter les vers et les poullets;
A l'œil toujours au guet pour des tours de souplesse;
Glose sur les habits et sur la gentillesse; 250
Se plaist à l'entretien, commente les bons mots,
Et met à mesme prix les sages et les sots.
Et ce qui plus encor' m'empoisonne de rage 3, Est quand un charlatan relève son langage, Et, de coquin, faisant le prince revestu, 255
Bastit un paranymphe 4 à sa belle vertu;
pelle aussi quinlaine; mais la quintaine est plus proprement un écusson, ou un bouclier mobile sur un pivot, qui fait à peu près le même effet. Au reste, depuis l'invention des armes à feu, la lance ayant été bannie des véritables combats, on ne s'exerce guère plus aux courses de bague et du faquin, ou de la quintaine, ces jeux n'ayant été inventés que pour mesurer les coups de lance-
1 Autre exercice de manège, qu'on appelle voltiger sur le cheval de bois. Pommade est un saut que l'on fait en tournant sm le cheval de bois, et en appuyant seulement la main sur le pommeau de la selle, ce qui l'a fait nommer ainsi. Quelques-uns écrivent paumade, paice que ce tour se fait sur la paume de la main. (Fu-
RETIÈRE.)
2 Espèce de cheval venant d'Espagne : c'est pourquoi on dit ordinairement un gtiiet d'Espagne, de l'espagnol ginele. Notre auteur a pourtant dit genêt de Sardaigne, dans la satire vi.
3 Édit. de 1625, la rage; édition de 1616, 1617 :
Et qui de plus encor m'empoisonne la rage.
4 C'est un éloge. Dans la faculté de théologie, et dans celle de médecine à Paris, avant que de recevoir des licenciés, on fait le paranymphe, c'est-à-dire un discours qui contient l'éloge ou le caractère personnel de chaque bachelier : quelquefois aussi on y dit des choses très-piquantes. Cette cérémonie, dit-on, est. une imitation des paranymphes qui se faisoient anciennement dans les noces, où l'on louoit les époux. D'autres croient que les paranymphes de Soibonne tirent leur origine de la cérémonie qu'on faisoit autrefois à Athènes, pour donner le manteau aux nouveaux philosophes. C'est tirer les paranymphes d'un peu loin : mais qu'importe? Il falloit donc que le philosophe, habillé d'une manière
Et qu' il n'est crocheteur, ny courtaut de boutique,
Qui n'estime à vertu l'art où sa main s'applique;
Et qui, paraphrasant sa gloire et son renom,
Entre les vertueux ne veuille avoir du nom. 240
Voilà comme à présent chacun l'adultérise, Et forme une vertu comme il plaist à sa guise. Elle est comme au marché dans les impressions : Et s'adjugeant aux taux de nos affections, Fait que, par le caprice, et non par le mérite, 245
Le blasme et la louange au hazard se débite ; Et peut un jeune sot, suivant ce qu'il conçoit, Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit, Donner son jugement, en dire ce qu'il pense, Et mettre sans respect nostre honneur en balance. 2.*:o Mais, puisque c'est le temps, mesprisant les rumeurs Du peuple, laissons là le monde en ses humeurs ; Et si selon son goust un chacun en peut dire, Mon goust sera, Bertaut, de n'en faire que rire.
extraordinaire, essuyât, durant trois jours entiers, les railleries du peuple, et même des honnêtes gens. La modération et la fermeté contre ces sortes d'insultes étoit le prix auquel on mettoit le manteau philosophique.
NOUVELLES REMARQUES
Vers 42 et 13. Que je suis, que j'y perds, par ellipse de ils disent.
Vers 101. Esgayer sa fureur parmy des précipices, se lit dans toutes les éditions, et nous avons conservé cette leçon ; mais n'esl-ce pas esgarer que Régnier aurait écrit? Cela nous semble vraisemblable.
Vers 114. Serid, orthographe conforme à l'étymologieràte/.
Vers 128. Cupide d'honneur, avide, désireux; de cupidus, lat.; il s'emploie toujours aujourd'hui en mauvaise part et sans complément. C'est un vieux mot qui se prenait aussi dans le sens de lascif, acception qu'il n'a pas conservée.
Vers 140. Difficile à sortir ne se dirait plus ; difficile à n'admet pas pour complément l'infinitif d'un verbe intransitif ou neutre ; on dit bien dans le sens figuré qu'un secret est difficile à pénétrer; mais au propre on dirait d'un lieu qu'il est difficile d'y pénétrer.
Vers 156. De son tempéramment la qualité suivant, inversion trop forte qui rend la pensée presque inintelligible.
Vers 180. Qui fait qu'il n'est plus rien, construction elliptique pour ce qui fait que-
Vers 186. Faisoit le preud'homme, faisait l'homme prudent, sage.
Vers 205. Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché, figur. se conforme aux habitudes, aux conventions établies.
Vers 205 et suiv. Pères des siècles vieux. Ce vers et les douze qui suivent ont la noble simplicité des plus beaux vers de Corneille.