‹ uvres complètes de RégnierChapitre 35 sur 89 · ESTANT AMBASSADEUR POUR SA MAJESTÉ, A ROME · texte numérisé non relu

ESTANT AMBASSADEUR POUR SA MAJESTÉ, A ROME

Béthune, si la charge où ta vertu s'amuse 2

Te permet escouter les chansons que la Muse,

Dessus les bords du Tibre et du mont Palatin 3,

Me fait dire en françois au rivage latin,

Où, comme au grand Hercule4 à la poictrine large, 5

Nostre Atlas de son faix sur ton dos se descharge,

Te commet de l'Estat l'entier gouvernement,

E scoute ce discours tissu bijarrement ,

Où je ne prétends point escrire ton histoire.

Je ne veux que mes vers s'honorent en la gloire 10

De tes nobles ayeux, dont les faits relevez

Dans les cœurs des Flamens sont encore gravez 3

1 Philippe de Béthune, baron de Selles et de Charost, chevalier des ordres du roi, fut nommé, en 1601, ambassadeur à Rome, où il demeura jusqu'au 6 de juin 1605. Il avoit été ambassadeur en Ecosse; el il mourut en 1649, âgé de 84 ans. Régnier composa cette satire à Rome, où il étoit allé à la suite de M. de Bélhui-e.

2 On ne s'amusa pas seulement de la l'onction d'ambassadeur, on prend bien la peine de s'en occuper très-sérieusement. L'impropriété d'expression est fréquente dans nos anciens poètes. Marot même n'en est pas exempt.

3 On dit bien les borda d'une rivière, mais non pas les bords d'une montagne.

* J'ai conservé la leçon de l'édition de 1608, au grand Hercule ; on lit dans toutes les autres, un grand Hercule. 5 La maison de Béthune a pris son nom de la ville de Béthune

Qui tiennent à grand heur1 de ce que tes ancestres, En armes glorieux, furent jadis leurs maistres.

Ny moins, comme ton frère 2 aydé de ta vertu, 1 5

Par force et par conseil, en France a combattu Ces avares oiseaux3 dont les griffes gourmandes Du bon roy des François ravis?oient les viandes : Snbject trop haut pour moy, qui doy, sans m'esgarer Au champ de sa valeur, le voir et l'admirer. W

Aussi, selon le corps on doit tailler la robe : Je ne veux qu'a mes vers vostre honneur se desrobe 4,

en Artois. Une fille de cette illustre maison, mariée à un comte do Flandres, fut mère de Robert 111, dit de Béthune, qui fut aussi comte de Flandres, au commencement du quatorzième siècle. Ces» pourquoi notre auteur dit que les ancêtres de M. de Béthune ont été les maîtres des Flamands, qu'il écrit Flamens, suivant l'usage de ce temps-là. Nicolas Kapin, dans une imitation de la première ode d'Horace, dit au duc de Sully :

Race des ducs de Flandre, illustre de Béthune, 0 l'honneur et l'appuy de ma foible fortune, etc.

1 Toutes les éditions, tant celles qui ont été faites pendant la vie de l'auteur que les autres, disent à grandeur; mais j'ai cru que, pour rendre au texte sa véritable leçon, il falloit mettre à grand heur, c'est-à-dire à grand bonheur; quoique l'autre leçon ne soit pas absolument mauvaise.

2 Maximilien de Béthune, marquis de Rosni, surintendant des finances, frère aîné de Philippe, à qui cette satire est adressée. Le marquis de Rosni fut fait duc et pair en 1606, sous le nom de duc de Sully. 11 fut le plus grand ministre et le plus honnête homme (le son temps, qualités difficiles à réunir dans de si grands postes. 11 fut même si estimé sous la minorité de Louis Xlll, quoique disgracié, qu'on ne put s'empêcher de l'honorer du bâton de maréchal de France.

3 Le marquis de Bosni, surintendant des finances, avoit réprimé l'avidité et les concussions des gens d'affaires, comparés ici aux harpies, monstres toujours affamés.

* Je ne crois point avoir trop osé, en mettant voslre honneur, au lieu de noslre, qui est dans toutes les éditions, et que j'ai regarde comme une faute d'impression. Boileau a dit, d'une manière plus nette, plus noble, et plus énergique, en parlant au roi :

Mais je sais peu louer; et ma muse tremblante Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante

Ny qu'en tissant le fil de vos faits plus qu'humains,

Dedans ce labyrinthe il m'eschape des mains.

On doit selon la force entreprendre la peine, 25

Et se donner le ton suivant qu'on a d'haleine ;

Non, comme un fol, chanter de tort et de travers.

Laissant doncq' aux sçavans à vous peindre en leurs vers,, Haut eslevez en Tair sur une aisle dorée, Dignes imitateurs des enfans de Borée ' : 50

Tandis qu'à mon pouvoir mes forces mesurant, Sans prendre ny Phcebus, ny la muse à garant, Je suivray le caprice en ces pais estranges ; Et sans paraphraser tes faits et tes louanges, Ou me fantasier le cerveau de soucy, 55

Sur ce qu'on dit de France, ou ce qu'on voit icy, Je me deschargeray d'un faix que je desdaigne2, Suffisant de crever un genêt de Sardaigne, Qui pourroit, défaillant en sa morne vigueur, Succomber souz le faix que j'ay dessus le cœur. 40

Or ce n'est point de voir en règne la sottise, L'avarice et le luxe entre les gens d'église, La justice a l'encan, l'innocent oppressé, Le conseil corrompu suivre l'intéressé, Les estats pervertis, toute chose se vendre, 45

Et n'avoir du crédit qu'au prix qu'on peut despendre Ny moins, que la valeur n'ait icy plus de lieu Que la noblesse courre en poste à lïïostel-Dieu,

Et dans ce haut éclat où tu te viens offrir, Touchant à tes lauriers, craindroit de les flétrir. Discours au roi.

4 Zétès et Calais, fils de Borée, dieu de la bise et des frimas, avoient des ailes, comme leur père, et s'élevoient en l'air avec beaucoup de légèreté. Ils suivirent les Argonautes à la conquête de la toison d'or; et, pendant le voyage, Zétès et Calais délivrèrent Phinée de la persécution des Harpies.

2 On dit toujours un genêt d'Espagne, et notre auteur est, je crois, le seul qui ait dit un genêt de Sardaigne.

Que les jeunes oisifs aux plaisirs s'abandonnent,

Que les femmes du temps soient à qui plus leur donnent, 50

Que l'usure ait trouvé (bien que je n'ai de quoy),

Tant elle a bonnes dents, que mordre dessus moy :

Tout ceci ne me pèze, et l'esprit ne me trouble.

Que tout s'y pervertisse, il ne m'en chaut1 d'un double.

Du temps ny de Testât il ne faut s'affliger. 55

Selon le vent qu'il fait 2 l'homme doit naviger.

Mais ce dont je me deuls 3 est bien une autre chose, Qui fait que l'œil humain jamais ne se repose, Qu'il s'abandonne en proye aux soucys plus cuisans. Ha ! que ne suis-je roy pour cent ou six-vingts ans4 ! 60 Par un édict public qui fust irrévocable, Je bannirois l'honneur, ce monstre abominable 5,

i Vour je m'en embarrasse peu : antique manière de parler, qui se dit encore quelquefois dans la conversation familière. Chaut, de chaloir, s'inquiéter, s'embarrasser.

2 On lit, dans la plupart des éditions, selon le vent qui fait.

3 On ht dont je m'afflige, dans l'édition de 1642 et autres. Deuls, de l'infinitif douloir, avoir douleur, terme antique.

Femme se plaint, femme se deult, Femme pleure quand elle veut,

C'est un ancien proverbe, rapporté par Borel.

* Ce vers est composé de monosyllabes. Rabelais, liv. I, c. xxxix. « Hon ! que ne suis-je roi de France pour quatre-vingts ou cent ans ! » On a beau dire ; être roi est un grand poste, et qui est respectable à toute humaine créature : mais ce n'est ni le plus doux, ni le plus tranquille, ni le plus agréable ; ainsi ce n'est pas le plus désirable.

s Ici commence le sujet de cette satire, qui est contre l'honneur, en tant qu'il est contraire à notre liberté et à nos plaisirs. Les deux capitoli du Maure-, poëte italien, l'un in dishonor dell" honore, et l'autre, del dishonore, ont servi de modèle à Régnier dans cette satire sixième. Comme les satires du Mauio ne sont pas communes en France, j'ai cru devoir insérer dans mes notes les endroits du poëte italien qui se rapportent plus précisément à ceux du poëte françois, afin que mes lecteurs en puissent faire la comparaison. Le Mauro débute par une longue invective contre les hommes, qui

Qui nous trouble l'esprit et nous charme si bien, Que sans luy les humains icy ne voyent rien ; Qui trahit la nature, et qui rend imparfaite * sï

Toute chose qu'au goust les délices ont faite.

Or, je ne doute point que ces esprits bossus2, Qui veulent qu'on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grèce, à mes vers ne s'opposent, Et que leurs jugemens dessus le mien ne glosent : 70

Comme de faire entendre à chacun que je suis Aussi perclus d'esprit comme Pierre Du Puis 5, De vouloir sottement que mon discours se dore Aux despens d'un subject que tout le monde adore4, Et que je suis de plus privé de jugement 75

De {'offrir ce caprice ainsi si librement ;

se. sont soustraits aux lois pures et simples de la nature; après quoi il entre ainsi en matière, au tercet 25 :

Voi havete, prior, dunque à sapere,

Che s'io fossi ricco, è grau Signore,

Molle grau cose io vi farei vedere.

E prima, cacciarei del mondo fuore

Quella cosa da noi tanto pregiala,

Quel nome vano, che si chiama Honore.

Cacciarei de la lesln a la brigata

Queslo si lungo error, quesla pazzia,

Kei cervelli degli uomini invecchiata.

1 LeMauro, tercet 26 :

Laquai ci toglie cio, che si desia, Tutti piaceri, è tutti li diletti, Che per nostro uso la nalura cria.

E deii suoi maravigliosi effetti.

Il dulcissimo gusto ne fà amaro, Et tutti i maggior ben toraa imperfetli, etc.

5 On dit bien par métaphore un esprit torlu, mais non pas un esprit bosHU.

5 Pierre Du Tuis étoit un fou courant les rues, qui porloil un chapeau à un pied, en guise de soulier. (Desmarets, Défense du, poème épique, pag. 75.) Maître Pierre Dupuy, archifol en robe longue : c'est ainsi qu'il est qualilié dans les Paradoxes de Bruscamhille, imprimés en 1622.

4 On n'adore pas un sujet; on adore un objet.

A toy qui, dès jeunesse, appris * en son escole,

As adoré l'honneur d'effet et de parole ;

Qui Tas pour un but sainct, et ton penser profond,

Et qui mourrois plustost que luy faire un faux bond. 80

Je veux bien avoir tort en ceste seule chose. Mais ton doux naturel fait que je me propose Librement te monstrer à nud mes passions 2, Comme a cil qui pardonne aux imperfections, [trouve S5

Qu'ils n'en parlent doneq' plus , et qu'estrange on ne Si je hais plus l'honneur qu'un mouton une louve : L'honneur, qui souz faux titre habite avecque nous, Qui nous oste la vie et les plaisirs plus doux ; Qui trahit nostre espoir, et fait que l'on se peine Après l'esclat fardé d'une apparence vaine ; 90

Qui sevré les désirs, et passe meschamment La plume par le bec à nostre sentiment 3; Qui nous veut faire entendre, en ses vaines chimères, Que pour ce qu'il nous touche il se perd, si nos mères, Nos femmes et nos sœurs font leurs maris jaloux : 95 Comme si leurs désirs dépendissent de nous 4.

Je pense, quant à moy, que cet homme fust yvre 5, Qui changea le premier l'usage de son vivre 6, Et, rangeant souz des lois les hommes escartez, Bastit premièrement et villes et citez ; 100

i Appris, participe passif, instruit, qui est le nominatif du verbe as adoré. J'ai conservé cette leçon, qui est dans les éditions de 1608 et 1612. On lit à adorer dans celle de 1615, et dans toutes les autres avant celle de 1655.

2 Éditions de 1642, 1652, 1655 et suivantes : De te montrer à nud toutes, etc. Mais c'est une correction moderne.

3 Ancienne manière proverbiale de parler, pour dire se moquer, tromper. On dit encore aujourd'hu proverbiialement, cela m' a passé par le bec, pour dire, j'ai été frustré d'une telle chose que je comptois avoir.

* Dépendissent, pour dépendaient. Éditions de 1642, 1652 et 1667, prenoient la loi de nous ; 1655, prissent ta loi.

5 Édition de 1642 et suivantes, éloil ivre.

6 Pour, sa manière de vivre.

De tours et de ibssez renforça ses murailles , Et r'enferma dedans cent sortes de quenailles4.

De cest amas confus nasquirent à l'instant L'envie, le mespris, le discord inconstant, La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance, J05

L'horrible désespoir, et toute ceste engeance De maux qu'on voit régner en l'enfer de la court, Dont un pédant de diable 2 en ses leçons discourt, Quand par art il instruit ses escoliers pour estre (S'il se peut faire) en mal plus grands clercs que leur niais-

Ainsi la liberté du monde s'envola; [tre. 110

Et chacun se campant, qui deçà, qui delà, De hayes, de buissons, remarqua son partage; Et la fraude fist lors la figue 3 au premier âge. Lors du mien et du tien nasquirent les procez, Mo

A qui l'argent despart bon ou mauvais succez. Le fort battit le foible et luy livra la guerre. De là l'ambition fist envahir la terre, Qui fut, avant le temps que survindrent ces maux, Un hospital commun à tous les animaux; 120

Quand le mary de Rhée 4, au siècle d'innocence, Gouvernoit doucement le monde en son enfance , Que la terre de soy le froment rapportoit 5 ;

1 Édition de 1626, quanailles; 1642 et suivantes, canailles.

- .Machiavel, dans son Prince, le plus renommé, mais aussi le plus détestable de ses ouvrages.

3 Édition de 1645, la nique. Ces deux expressions populaires, faire la figue, et faire la nique, sont expliquées par Furetière, et veulent dire se moquer.

* Saturne, sous lequel lut, dit-on, l'âge d'or. Mais, en vérité, je crois qu'on se trompe : tant qu'il y a eu des hommes, il y a eu de la fraude, des injustices, et tous ces autres dangereux attributs de l'humanité.

5 Édition de 1608, le ferment-

Molli paulatim florescet campus arista, Et durae quercus sudabuat roscida niellai Virc. Ècl. IV»

Que le chesne de manne et de miel desgouttoit ;

Que tout vivoit en paix; qu'il n'estoit point d'usures ; 125

Que rien ne se vendoit par poix ny par mesures ;

Qu'on n'avoit point de peur qu'un procureur fiscal

Formâst sur une esguille un long procez-verbal ;

Et, se jetant d'aguet * dessus vostre personne,

Qu'un Larisel 2 vous mist dedans la tour de Nonne 5. 150

Mais si-tost que le fils le père deschassa 4, Tout sans dessus dessous icy se renversa. Les soucys, les ennuis, nous brouillèrent la teste; L'on ne pria les saincts qu'au fort de la tempeste ; L'on trompa son prochain, la mesdisance eut lieu, 155 Et l'hypocrite fit barbe de paille à Dieu 5.

1 Vous guettant, vous examinant. Villon se sert de ce mot, qui vont d'aguet sous ses étaux : c'est ce qu'il dit en parlant du guet de Paris, qui fait la garde de nuit contre les fripons et les gens sans aveu. Mais il y a longtemps que ce mot a vieilli.

2 A Rome, le barisel, bariyello, est un officier dont le soin est de veiller à la sûreté publique, en faisant arrêter et punir les bandits et les voleurs. C'est le chef ou le capitaine des sbires, qui sont des archers. Bargello, cap il an de' birri. (Dict. délia Crusca.)

3 Ancienne tour de Rome, qui servoit de prison : autrefois torre de Nonna, et aujourd'hui Tvrdinone; ainsi appelée par corruption, de torre deU annona, parce que les magasins publics de blé étoient dans ce lieu-là. Cette tour, située dans la rue de l'Ours, delV Orso, assez près du pont Saint-Ange, fut démolie vers l'an 1690; et l'on bâtit à sa place un théâtre pour les comédiens et les spectacles. Ce théâtre étoit fameux par sa disposition, par ses décorations et par ses peintures, mais surtout par la commodité d'y représenter un combat naval sur le Tibre, qui étoit presque au niveau et en perspective de ce théâtre. Il a été consumé par le feu.

4 Jupiter détrôna et chassa Saturne son père. Il Mauro, capitolo del Dishonore, terzelto 40 :

Poi ch' al padre il figliuol toise il governo, Ogni ben prima à gli uomini fù tolto, Et dato il mal, che durera in eterno.

3 Selon Nicot, on disoit autrefois, faire à Dieujarbe de foarre; çarbe, pour gerbe, de garba; c'est-à-dire, payer les dîmes à son curé en mauvaises gerbes, où il n'y a que de la paille, et point de grain. Ce proverbe a téé corrompu, en disant faire barbe de paille

L'homme trahit sa foy, d'où vindrent les notaires, Pour attacher au joug les humeurs volontaires.

La faim et la cherté se mirent sur le rang ; La fièvre, les charbons, le maigre flux de sang, 1-40

Commencèrent d'esclore, et tout ce que l'autonne, Par le vent de midy, nous apporte et nous donne. Les soldats, puis après, ennemys de la paix, Qui de l'avoir d'autruy ne se saoulent jamais, Troublèrent la campagne ; et, saccageant nos villes, 145 Par force en nos maisons violèrent nos filles ; D'où nasquit le bordeau *, qui, s'eslevant debout, A l'instant, comme un dieu, s'estendit tout par-tout; Et rendit, Dieu mercy ces fièvres amoureuses, Tant de galans pelez, et de femmes galeuses, 150

Que les perruques sont, et les drogues encor, (Tant on en a besoin) aussi chères que for.

Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit honneur, ce conteur de sornettes, Ce fier serpent qui couve un venim souz des fleurs, 155 Qui noyé jour et nuict nos esprits en nos pleurs. Car, pour ces autres maux, c'estoient légères peines, Que Dieu donna selon les foi blesses humaines.

Mais ce traistre cruel, excédant tout pouvoir, Nous fait suer le sang souz un pesant devoir; 160

De chimères nous pipe 2, et nous veut faire accroire Qu'au travail seulement doit consister la gloire 5 ;

à Dieu. Voyez Nicot, dans ses Proverbes, pag. 18, col. Il; et Pasquier, liv. VIII des Recherches, chap. lxii ; et Ménage, dans se* Origines.

» Édition de 1612, 1613, etc., bourdean; édition de 1642, bordel.

2 Nous trompe.

3 Le même, au Capitolo In dishonor delV honore, tercet 50 :

Mettono il sommo honor nella fatica,

Nel Iravagliarsi sempre, è far facende,

Corne facean qu'egli uomini a l'antica, De quei scritte troviam cose slupende.

Qu'il faut perdre et sommeil, et repos, et repas,

Pour tascher d'acquérir un subject qui n'est pas,

Ou, s'il est, qui jamais aux yeux ne se descouvre; 165

Et, perdu pour un coup, jamais ne se recouvre d ;

Qui nous gonfle le cœur de vapeur et de vent,

Et d'excez par luy-mesme il se perd bien souvent.

Puis on adorera ceste menteuse idole !

Pour oracle on tiendra ceste croyance folle 170

Qu'il n'est rien de si beau que tomber bataillant 2 ; Qu'aux despens de son sang il faut estre vaillant, Mourir d'un coup de lance ou du choq d'une picque, Comme les paladins de la saison antique ; Et respandant «l'esprit 3, blessé par quelque endroit, 175 Que nostre ame s'envole en paradis tout droit !

Ha! que c'est chose belle, et fort bien ordonnée, Dormir dedans un lict la grasse matinée, En dame de Paris s'habiller chaudement, A la table s'asseoir, manger humainement, 180

Se reposer un peu, puis monter en carrosse, Aller à Gentilly 4 caresser une rosse Pour escroquer sa fille, et, venant à l'effect , Luy monstrer comme Jean à sa mère le faict !

Ha Dieu ! pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille 185 Autant que cil qui mit les souris en bataille 5,

1 Sénèque, tragédie d'Agamemnon, acte II, scène i:

Redire, cùm pérît, nescit pudor.

Boileau. satire x, vers 167 :

L'honneur est comme une île escarpée et sans bords : On n'y peut plus rentrer, dès qu'on en est dehors.

2 Allusion au mot célèbre, Oportet imperatorem stanlem mori.

3 On rend l'esprit, mais on ne lerépand pas. * Village près de Paris.

s Homère, suivant l'opinion commune, a fait le poëme de la guerre des Rats et des Grenouilles, intitulé la Batrachomyomavhie ; et ce poëme a été mis en beaux vers françois par Boivin le cadet, garde delà bibliothèque du roi.

Qui sceut à la grenouille apprendre son caquet,

Ou que l'autre qui fist en vers un sopiquet l ?

Je ferois 2, esloigné de toute raillerie,

Un poème grand et beau de la poltronnerie, 190

Eh despit de l'honneur, et des femmes qui l'ont

D'effect souz la chemise, ou d'apparence au front ;

Et m'asseure pour moy, qu'en ayant leu l'histoire,

Elles ne seroient plus si sottes que d'y croire.

Mais, quand je considère où l'ingrat nous réduit, 195 Comme il nous ensorcelle, et comme il nous séduit, Qu'il assemble en festin au renard la cigoigne 5, Et que son plus beau jeu ne gist rien qu'en sa troigne 4, Celuy le peut bien dire, à qui dès le berceau Ce malheureux honneur a tins le bec en l'eau , 200

Qui le traisne à tastons , quelque part qu'il puisse estre, Ainsi que fait un chien un aveugle son maistre Qui s'en va doucement après lui pas a pas, Et librement se fie à ce qu'il ne voit pas. S'il veut que plus long-temps à ses discours je croye 5, 205 Qu'il m'offre à tout le moins quelque chose qu'on voye, Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse sçavoir

1 C'est Virgile, dans son poëme intitulé Moretum, ragoût composé de ces huit ingrédients, coriandre, ail, ognons, persil, rue, fromage, huile et vinaigre. 11 faut écrire saupiquet. Joachim Du Bellay, l'un de nos meilleurs et de nos plus élégants poètes de son temps, a traduit en vers françois le Moretum de Virgile. Il vivoit sous Henri II, et mourut le 1er janvier 1559, âgé de 35 ou 37 ans, ayant été nommé par Sa Majesté à l'archevêché de Bordeaux, dont une mort prématurée l'empêcha de prendre possession. Il était de l'ancienne et illustre maison de Du Bellay-Langeay.

2 C'est ainsi qu'il faut lire suivant l'édition de 1608, qui est la

première: Je ferois un poëme, etc. Il y a dans toutes les

antres éditions, je serais ; mais c'est une faute d'impression.

5 Allusion à une fable fort connue.

* Terme trop burlesque et trop bas, pour dire extérieur, ou même visage, face.

s Kdition de 1608, à ces discours.

Si le goust desment point ce que l'œil en peut voir1.'

Autrement quant à moy je luy fay banqueroute.

Estant imperceptible, il est comme la goutte, 210

Et le mal qui caché nous oste l'embonpoint,

Qui nous tue à veu' d'œi!, et que l'on ne voit point.

On a beau se charger de telle marchandise ;

A peine en auroit-on un catrin - à Venise ;

Encor' qu'on voye après courir certains cerveaux, 215

Comme après les raisins courent les estourneaux.

Que font tous ces vaillans de leur valeur guerrière , Qui touchent du penser l'estoile poussinière 3, Morguent la destinée, et gourmand ent la mort, Contre qui rien ne dure, et rien n'est assez fort; 220 Et qui, tout transparens de claire renommée, Dressent cent fois le jour en discours une armée, Donnent quelque bataille ; et, tuant un chacun, Font que mourir et vivre à leur dire n'est qu'un, Relevez, emplumez, braves comme sainct George 4? 225 Et Dieu sçait cependant s'ils mentent par la gorge : Et, bien que de l'honneur ils facent des leçons, Enfin au fond du sac ce ne sont que chansons.

1 On a mis mal à propos, ne peut voir, dans les dernières éditions.

2 Un catrin, ou plutôt un quadrin, quadrino, est une petite monnoie d'Italie.

3 Tant ils ont de sublimes pensées, et le courage haut et élevé, au moins en parole. La poussinière, ainsi nommée par le peuple, et les pléiades par les astronomes, est une constellation composée de sept étoiles, dont celle qui se fait remarquer au milieu est appelée proprement la poussinière. Rabelais, liv. 1, chap. lui, a parlé de l'étoile poussinière; et, liv. IV, xliii : « Deux jours après, arrivasmes en l'isle de Ruasch, et vous jure par l'estoile poussinière, que je trouvay Testât et la vie du peuple, estrange plus que

e dis. »

* On représente toujours saint George comme un cavalier bien monté, et magnifiquement ajusté. Ou a mis, comme un sainct George, dans l'édition de 1642 et suivantes, mais c'est une faute. Rabelais, liv. 1, chap. xli : « Tous armez à l'advantage, la lance au poing, montez comme sainct George. »

Mais, mon Dieu ! que ce traistre est d'uni; estrange sorte ! Tandis qu'à le blasmer la raison me transporte, 250

Que de luy je mesdis, il me flatte, et me dit Que je veux par ces vers acquérir son crédit ; Que c'est ce que ma muse en travaillant pourchasse; Et mon intention, qu'estre en sa' bonne grâce ; Qu'en mesdisant de luy je le veux requérir ; 235

Et tout ce que je fay, que c'est pour l'acquérir.

Si ce n'est qu'on diroit qu'il me l'auroit fait faire, Je Tirois appeller comme mon adversaire : Aussi que le duel est icy deffendu *, Et que d'une autre part j'ayme l'individu 2. 240

Mais tandis qu'en colère à parler je m'arreste, Je ne m'apperçoy pas que la viande est preste; Qu'icy, non plus qu'en France, on ne s'amuse pas A discourir d'honneur quand on prend son repas. Le sommelier en haste est sorty de la cave : 245

Desja monsieur le maistre et son monde se lave. Tresves avecq' l'honneur. Je m'en vais tout courant Décider au tinel 5 un autre différent.

1 Par un édit du mois de juin 1602, voyez la note 2, page 14. Mais Régnier ne parle pas seulement ici de la France, il parle même de Rome, où il étoit alors, et où le duel n'étoit pas moins défendu qu'en France.

2 J'aime ma propre personne.

3 De l'italien tinello, salle du commun, dans laquelle mangent les officiers et domestiques d'un grand seigneur : luogo dove mangiano i corligiani. Rabelais, qui avoit été aussi à Rome, s'est servi du même mot dans l'ancien prologue du IVe livre de sou Pantagruel.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 58. Suffisant de crever un genêt de Sardaigne. Suffisant de a été longtemps employé comme préposition; il n'a été remplacé par aucun ternie équivalent.

Vers 51 et 52. Que l'usure ait trouvé que mordre, latinisme hors d'usage.

Vers 96. Comme si leurs désirs dépendissent, etc. Ce subjonctif pourrait s'expliquer par une ellipse; mais le plus souvent alors on employait l'indicatif après comme si; aujourd'hui c'est le seul mode admis.

Vers 99. Les hommes escortez, c'est-à-dire épars, éloignés les uns des autres; écarté, pris absolument, ne se dit plus que des choses : Un lieu écarté.

Vers 112. Qui deçà, qui delà, l'un à droite, l'autre à gauche; qui répété est encore en usage.

Vers 113. Remarqua son partage, pour marqua.

Vers 132. Tout sans dessus dessous; c'est une des façons dont on écrivait anciennement cette locution; on trouve souvent aussi c'en dessus dessous, cela en dessus qui devrait être en dessous; c'est l'orthographe qu'avait adoptée H. de Balzac; la forme régulière est sens dessus dessous.

Vers 143. Puis après, ensuite.

Vers 148. Tout par-tout, partout ; cette façon de parler est encore usitée dans quelques provinces. On employait tout avant un grand nombre d'adverbes pour donner plus d'énergie à l'expression.

Vers 149. Dieu mercy ces fièvres amoureuses, c'est-à-dire grâce à ces fièvres ; ici Dieu mercy est employé comme locution prépositive.

Vers 200. A tins pour a tenu, est un barbarisme emprunté au langage du peuple. — Tenir le bec en Veau, flatter d'espérances frivoles.

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