L'AMOUR QU'ON NE PEUT DOMPTER
Sotte et fascheuse humeur de la pluspart des hommes , Qui suivant ce qu'ils sont jugent ce que nous sommes, Et, sucrant d'un souris un discours ruineux, Accusent un chacun des maux qui sont en eux !
Nostre Mélancolique en sçauroit 2 bien que dire, S Qui nous picque en riant, et nous flatte sans rire, Qui porte un cœur de sang dessouz un front blesmy, Et duquel il vaut moins 3 estre amy qu'ennemy.
Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage 4 Les mesmes mouvemens qu'on vous lit au visage ; 10 Et qui, parfait amy, vos amys espargnez; Et de mauvais discours leur vertu n'esborgnez 5 ;
i C'est le même seigneur à qui la troisième satire est adressée. Dans celle-ci, Régnier décrit le penchant invincible qu'il a pour l'amour et pour les femmes. C'est une imitation de la quatrième élégie, du livre second des Amours d'Ovide.
2 Édition de 1642 el suivantes : d'autres, plus anciennes, mettent en savoit ; mais la suite fait voir qu'il faut mettre en sauroit.
s Cette leçon, il vaut moins, qui est celle de l'édition de 1608, paroît meilleure, et forme un plus beau sens que celle-ci, il vaut mieux, qui est dans toutes les autres éditions.
* Dans le cœur. Ce vers, et les sept suivants, contiennent une phrase qui n'est pas achevée.
5 A-t-on jamais bien dit éborgner la vertu ?
Dont le cœur, grand et ferme, au changement ne ployé, Et qui fort librement en l'orage s'employe Ainsi qu'un bon patron, qui, soigneux, sage, et fort, 15 Sauve ses compagnons, et les conduit à bord **
Cognoissant doncq' en vous une vertu facile A porter les deffauts d'un esprit imbécille 2 Qui dit sans aucun fard ce qu'il sent librement, Et dont jamais le cœur la bouche ne desment, v20
Comme à mon confesseur vous ouvrant ma pensée, De jeunesse et d'amour follement insensée, Je vous conte le mal où trop enclin je suis 3, Et que, prest a laisser, je ne veux et ne puis : Tant il est mal- aisé d'oster avecq' l'estude 4 25
Ce qu'on a de nature, ou par longue habitude 3 !
Puis, la force me manque 6, et n'ay le jugement De conduire ma barque en ce ravissement. Au gouffre du plaisir la courante 7 m'emporte : Tout ainsi qu'un cheval qui a la bouche forte, no
1 Le poëte dit ici le contraire de ce qu'il prétend. Conduire à bord, c'est prendre une personne à terre, et la conduire dans le vaisseau ou navire, au lieu que Régnier veut dire ici que, malgré l'orage, un bon pilote conduit sains et saufs à terre les personne^ qui étoient sur son bord ou sur son vaisseau.
2 Pour, d'un esprit faible.
3 Confiteor, si quid prodest deJicta fateri,
In mea nunc démens crimina fassus eo.
Odi : nec possum, cupiens non, esse quod odi : Heu ! quàm quod studeas ponere, ferre grave est ! Ovide, Amor., lib. II, eleg. îv, v. r>.
C'est le Video meliora, proboque; deleriora sequcr.
* Dans l'édition de 1608, avec estude.
5 Aussi dit-on, « Naturam expellas furcâ, semper usque redibil.» Phèdre n'a fait que copier cette maxime dans la nature.
<J Nam desunt vires ad me mihi jusque regendum :
Auferor, ut rapidâ concita puppis aquâ.
Ovide, ibid., v. 7.
Pour le courant ou le penchant.
J'obéis au caprice, et sans discrétion ; La raison ne peut rien dessus ma passion.
Nulle loy ne retient mon ame abandonnée ; Ou soit par volonté, ou soit par destinée. En un mal évident je clos l'œil à mon bien : 35
Ny conseil, ny raison, ne me servent de rien. Je choppe par dessein ; ma faute est volontaire : Je me bande les yeux quand le soleil m'esclaire ; Et, content de mon mal, je me tiens trop heureux D'estre, comme je suis, en tous lieux amoureux, 40
Et comme à bien aymer mille causes m'invitent *, Aussi mille beautez mes amours ne limitent ; Et, courant ça et la, je trouve tous les jours, En des subjects nouveaux, de nouvelles amours.
Si de l'œil du désir une femme j'avise, 45
Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise, Elle aura quelque trait qui, de mes sens vainqueur, Me passant par les yeux, me blessera le cœur. Et c'est comme un miracle, en ce monde où nous sommes, Tant l'aveugle appétit ensorcelle les hommes, 50
Qu'encore qu'une femme aux Amours face peur, Que le ciel et Vénus la voye à contre-cœur ; Toutes fois, estant femme, elle aura ses délices, Relèvera sa grâce avecq' des artifices Qui dans Testât d'Amour la sçauront maintenir, 55
Et par quelques attraits les amans retenir.
Si quelqu'une est difforme, elle aura bonne grâce, Et par l'art de l'esprit embellira sa face : Captivant les amans, de mœurs, ou de discours 2, Elle aura du crédit en l'empire d'Amours. 60
En cela l'on cognoist que la nature est sage ;
* Non est certa meos quae forma invitet amores :
Centum sunt causae cur ego semper amem. Ovidk, Àmor. v. 9.
? Édition de 1608 . Des mœurs ou du discours.
Que *, voyant les deffauts du féminin ouvrage,
Qu'il seroit, sans respect, des hommes mesprisé,
L'anima d'un esprit et vif et desguisé ;
D'une simple innocence elle adoucit sa face ; 6a
Elle luy mit au sein la ruse et la faliace ;
Dans sa bouche, la foy qu'on donne à ses discours,
Dont ce sexe trahit les cieux et les Amours :
Et selon, plus ou moins, qu'elle estoit belle ou laide.
Sage, elle sceut si bien user d'un bon remède, 70
Divisant de l'esprit la grâce et la beauté,
Qu'elle les sépara d'un et d'autre costé ;
De peur qu'en les joignant quelqu'une eust l'avantage,
Avecq' un bel esprit, d'avoir un beau visage.
La belle, du depuis, ne le recherche point, Et l'esprit rarement à la beauté se joint. 75
Or, affin que la laide, autrement inutile, Dessouz le joug d'amour rendist l'homme servile, Elle ombragea l'esprit d'un morne aveuglement, Avecques le désir troublant le jugement, De peur que nulle femme, oufust laide, ou fust belle, 80 Ne vescust sans le faire, et ne mourust pucelle. D'où vient que si souvent les hommes offusquez Sont de leurs appétits si lourdement mocquez, Que d'une laide femme ils ont l'ame eschauf'fée, Dressent à la laideur d'eux-mesmes un trophée ; 85
Pensant avoir trouvé la febve du gasteau, Et qu'au serrail du Turc 2 il n'est rien de si beau.
Mais comme les beautez, soit des corps, ou des âmes, Selon l'object des sens, sont diverses aux dames, Aussi diversement les hommes sont domtez, 90
1 Dans quelques éditions, on lit :
En cela l'on cognoist que la nature est sage, Qui, voyant, etc.
Cette leçon seroit préférable.
s Sarail du Turc, dans les éditions de 1608 et 1612.
Et font divers effets les diverses beautez. (Estrange providence, et prudente méthode De nature, qui sert un chacun a sa mode ! )
Or moy , qui suis tout flame et de nuict et de jour, Qui n'haleine que feu1, ne respire qu'amour, 9S
Je me laisse emporter à mes fiâmes communes, Et cours souz divers vents de diverses fortunes. Ravy de tous objects, j1ayme si vivement, Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement, De toute eslection mon ame est despourveue, 100
Et nul object certain ne limite ma veue. Toute femme m'agrée , et les perfections Du corps ou de l'esprit troublent mes passions. J'ayme le port de l'une, et de l'autre la taille ; L'autre d'un trait lascif me livre la bataille 2, 105
Et l'autre, desdaignant, d'un œil sévère et doux5, Ma peine et mon amour, me donne mille coups : Soit qu'une autre, modeste, à l'impourveu m'avise, De vergongne 4 et d'amour mon ame est tout esprise ; Je sens d'un sage feu mon esprit enflammer, 110
Et son honnesteté me contrainct de l'aymer.
Si quelque autre, affetée en sa douce malice, Gouverne son œillade avecq' de l'artifice, J'ayme sa gentillesse ; et mon nouveau désir Se la promet sçavante en l'amoureux plaisir. 145
Que l'autre parle livre 5, et face des merveilles,
* Qui ne respire que feu. Haleiner, pour respirer, se trouve aussi dans Jean Marot.
2 Sive procax ulla est, capior, quia rustica non est.
Ovide, Âmor., v. 3.
s Aspera si visa est, rigidasque imitata Sabinas,
Velle, sed ex alto dissimulare, puto.
Ovide, ibid., v. 15.
* Pour pudeur, modestie, honte; mais il ne se dit plus. s Édition de 1642, parle libre. C'est une faute.
Sive est docta, placet raras dotata per artes. Ovide, ibid., v. 17.
Amour , qui prend par-tout , me prend par les oreilles ;
Et juge par l'esprit, parfaict en ses accords,
Des points plus accomplis que peut avoir le corps.
Si l'autre est, au rebours, des lettres nonchalante *, 120
Je croy qu'au fait d'amour elle sera sçavante ;
Et que nature, habile à couvrir son deffaut,
Luy aura mis au lict tout l'esprit qu'il luy faut.
Ainsi de toute femme à mes yeux opposée2, Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée, 125
De mœurs, ou de façons, quelque chose m'en plaist 3 ; Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c'est.
Quelque object que l'esprit par mes yeux se ligure, Mon cœur, tendre a l'amour, en reçoit la pointure 4: Comme un miroir en soy toute image reçoit, 150
11 reçoit en amour quelque object que ce soit. Autant qu'une plus blanche il ayme une brunette 5 : Si l'une a plus d'esclat, l'autre est plus sadinette 6 ; Et plus vive de feu, d'amour, et de désir, Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir. 155
Parler livre, c'est parler bien, et avec justesse. On dit encore dans le familier, parler comme un livre.
i Sive rudis, placida est simplicitate suâ.
Ovide, Amor., v. 18.
2 Opposée pour exposée.
Denique quas totâ quisquam probat urbe puellas, Noster in has omnes ambitiosus amor.
Ovide, ibid., v. 47.
» Hœc melior specie, moribus illa placet.
Ovide, ibid., v. 46.
* C'est ainsi qu'il faut lire, la pointure pour la piqûre, un sentiment vif et piquant; et non pas la peinture, comme porte l'édition de 1625.
s Candida me capiet, capiet me flava puella.
Ovide, ibid., v. 39.
fl Sadinette, pour gentille, selon Borel, Trésor des antiquités gau-
Mais sans parler de moy , que toute amour emporte , Voyant i une beauté folastrement accorte, Dont F abord soit facile, et l'œil plein de douceur; Que semblable à Vénus on l'estime sa sœur, Que le ciel sur son front ait posé sa richesse, UO
Qu'elle ait le cœur humain, le port d'une déesse ; Qu'elle soit le tourment et le plaisir des cœurs, Que Flore souz ses pas face naistre des fleurs ; Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les âmes, Les cœurs lesplus glacez sont tous bruslans de fiâmes : 143 Et, fust-il de métail, ou de bronze, ou de roc, Il n'est moine si sainct qui n'en quittast le froc.
Ainsi, moy seulement souz l'amour je ne plie - ; Mais de tous les mortels la nature accomplie3 Flescbit souz cet empire ; et n'est homme icy-bas 150 Qui soit exempt d'amour, non plus que du trespas.
Ce n'est donc chose estrange (estant si naturelle) Que ceste passion me trouble la cervelle, M'empoisonne l'esprit, et me charme si fort, Que j'aimeray, je croy, encore après ma mort. 155
Marquis, voilà le vent dont ma nef4 est portée, A la triste mercy de la vague indomtée,
loises, où il cite le livre des Pardons Saint-Trotet, petite pièce de poésie fort jolie, qui est de Cocquillart.
Et preschant en maintes sornettes, Et qu'elles sont si sadinettes, Frisques, si sades, et si belles.
Il a mal fait de parler d'elles.
Tlusieurs poëtes anciens ont fait usage de ce mot.
1 Ce mot voyant, qui semble se rapporter au vers précédent, se rapporte à un vers beaucoup plus éloigné , et la construction doit être faite ainsi (voyez huit vers plus bas) :
Les cœurs les plus glacez sont tous bruslans de liâmes, Voyant une beauté, folastrement accorte.
! Ainsi, ce n'est pas moi seulement qui plie sous l'amour.
3 La nature entière.
* iXc/", du latin «avis, barque, navire.
Sans cordes, sans timon *, sans estoile, ny jour ; Reste ingrat et piteux de Forage d'Amour, Qui content de mon mal, et joyeux de ma perte, 160 Se rit de voir des flots ma poitrine couverte,
t comme sans espoir flotte ma passion, Digne, non de risée, ains de compassion.
Cependant, incertain du cours de la tempeste, Je nage sur les flots, et, relevant la teste, 165
Je semble despiter, naufrage audacieux 2, L'infortune, les vents, la marine3, et les cieux, M'esgayant en mon mal, comme un mélancolique, Qui répute à vertu son humeur frénétique, Discourt de son caprice, en caquette tout haut. 17G
Aussi, comme a vertu j'estime ce deffaut; Et quand tout par mal-heur jureroit mon dommage, Je mourrai fort content, mourant en ce voyage.
1 Le timon est pour les chars ; mais le gouvernail et le mât sont pour les navires.
* Naufrage est employé ici pour naufragé, celui qui a fait naufrage.
5 Marine, pour la mer, ancien mot dont Clément Marot fait usage dans l'occasion.
NOUVELLES REMARQUES
Vers 16. Les conduit à bord; quoi qu'en dise Brossette, cette expression était admise autrefois dans le sens de conduire à terre; par analogie avec mener ou mettre à bord des vaisseaux, que Nicot traduit par naves ad terrain applicare, appellere.
Vers 30. Tout ainsi qu'un cheval, etc. Nous avons déjà fait remorquer l'emploi surabondant de tout devant une particule :
tout partout, etc.; c'était une sorte d'augmentatif très-usité alors. Voy. Sat. vi, vers 118.
Vers 46. Ou soit belle, ou soit laide; on dirait aujourd'hui : ou belle ou laide; ou bien soit belle, soit laide; on ne rapproche plus ces deux particules qui ont une même valeur et n'ajoutent rien à l'expression.
Vers 62. Que voyant les deffauts. Cette construction est tout à fait obscure.
Vers 65. Qu'il seroit, sans respect, des hommes mesprisé, ce second que rend l'expression embarrassée et traînante.
Vers 69. Et selon, plus ou moins, qu'elle estoit belle ou laide; les adverbes séparés des adjectifs qu'ils modifient présentent une construction contraire au génie de notre langue; la clarté exige selon qu'elle était plus ou moins belle, etc.
Vers 108. A rimpourveu, à l'improviste.
SATYP.E VIII. 91