A M. L'ABBÉ DE BEAULIEU
NOMMÉ PAR SA MAJESTÉ A l'ÉVESCHÉ DU MAXS '
Chables, de mes péchez j'ay bien fait pénitence. Or toy, qui te cognois aux cas de conscience, Juge si j'ay raison de penser estre absous. J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l'œil au ciel, les mains jointes, S Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes, Qu'un dévot repentir eslançoit dedans moy, Tremblant des peurs d'enfer, et tout bruslant de foy, Quand un jeune frisé, relevé de moustache, De galoche, de botte, et d'un ample pennache2, 10
Me vint prendre, et me dict, pensant dire un bon mot : Pour un poëte du temps, vous estes trop dévot. Moy, civil, je me lève, et le bon jour luy donne,
1 Charles de Beaumanoir, deLavardin, fds de Jean, seigneur de Lavardin, maréchal de France, fut nommé à l'évêché du Mans en 1001, après la mort de Claude d'Angennes de Rambouillet, et mourut en 1637.
Cette satire est contre un importun. Horace en a fait aussi une sur le même sujet ; elle est la neuvième du premier livre, et a servi de modèle à Régnier. Le père Garasse, dans ses Recherches des Recherches, pag. 526, donne de grandes louanges à la satire de Régnier, et ne fait pas difficulté de la mettre au-dessus de celle d'Horace, pour la naïveté et pour la finesse.
2 D'un bouquet de plumes; ornement qu'on a porté encore long-
(Qu'heureux est le folastre, à la teste grisonne,
Qui brusquement eust dit, avecq' une sangbieu * : 15
Ouy bien pour vous, monsieur, qui ne croyez en Dieu ! )
Sotte discrétion ! je voulus faire accroire Qu'un poëte n'est bizarre et fascheux qu'après boire 2. ' Je baisse un peu la teste, et, tout modestement, Je luy fis à la mode un petit compliment. '20
Luy, comme bien appris, le mesme me sceut rendre, Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre, Que j'aymerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre, entre les mains des Juifs5.
Il me prit par la main, après mainte grimace, 25
Changeant, sur l'un des pieds, à toute heure de place, Et dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé 4,
temps après : témoin ces deux vers de Boileau, dans sa troisième satire, composée en 1665 :
Quand un des campagnards, relevant sa moustache, Et son feutre à grands poils, ombragé d'un panache...
Ces deux vers de Boileau sont imités de Régnier.
1 Espèce de jurement, qu'on prononce aujourd'hui sambleu. Autrefois on disoit aussi sanguoy : sur quoi on peut voir Pasquier, liv. VIII, chap. h de ses Recherches: Biais tous ces mots sont du genre masculin, c'est pourquoi, dans l'édition de 1666, on a mis avecques un sambieu. Une sambieu se peut sauver à la faveur de l'ellipse, en supposant un substantif féminin sous-entendu, tel, par exemple, que parole.
2 Après avoir bu. La Fontaine, qui étoit plein de nos anciens poètes, se sert aussi de cette façon de parler, quoiqu'elle ne soit pas exacte.
5 Les Juifs sont de grands usuriers. Dans la première édition de 1608, on lisoit des juys, suivant la prononciation de ce mot au temps de Régnier. Aujourd'hui on écrit et on prononce juif et juifs, en appuyant sur la lettre f.
* Un cheval encastelé est, selon M. de Solleysel, dans son Parfait Maréchal, celui dont les talons pressent si fort le petit pied, qu'ils font boiter le cheval, ou du moins l'empêchent de marcher à son aise, et ce défaut est plus ordinaire aux chevaux de légère taille, comme aux chevaux barbes et aux chevaux d'Kspagne.
Me dist, en remaschant un propos avalé :
Que vous estes heureux, vous autres belles âmes,
Favoris d1 Apollon, qui gouvernez les dames, 50
Et par mille beaux vers les charmez tellement,
Qu'il n'est point de beautez que pour vous seulement !
Mais vous les méritez : vos vertus non communes
Vous font digne, monsieur, de ces bonnes fortunes
Glorieux de me voir si hautement loué, 53
Je devins aussi fier qu'un chat amadoué; Et sentant au palais mon discours se confondre, D'un ris de sainct Médard * il me fallut respondre. Je poursuis. Mais, amy, laissons-le discourir, Dire cent et cent fois : Il en faudroit mourir -; 40
Sa barbe pinçoter, cageoller la science, Relever ses cheveux, dire : En ma conscience; Faire la belle main; mordre un bout de ses gants; Rire hors de propos; monstrer ses belles dents; Se carrer sur un pied; faire arser 5 son espée; i'S
Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée;
1 D'un ris forcé. Grégoire de Tours, chap. cxv de la Gloire des Confesseurs, nous apprend que, saint Médard ayant le don d'apaiser la douleur des dents, on le représentoit exprès la bouche entr'ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour faire souvenir, quand ou y auroit mal, d'avoir recours à ce saint. Et parce que, entr'ouvrant ainsi la bouche, il paroissoit rire, mais d'un ris qui ne passoit pas le bout des dents, de là est venu le proverbe d'un ris de Sainl-MêJard, pour signifier un ris forcé.
2 II en faudroit mourir. En ma conscience. Ce sont de ces expressions passagères, que le caprice ou le hasard introduisent de temps en temps, et qu'on emploie à tout propos, tandis qu'elles sont à
a mode. Dans les Mémoires de Sully, part. II, chap. 11, il est parlé de « ces cajoleurs de cour, qui semblent n'y être que pour faire des exclamations et des admirations de tout ce qu'ils voyent et oyent; réitérer des Jésus Sire! et crier en voix dolente : il en faut mourir! »
3 Arser. Du temps de Rabelais on disoit arresser; ils arressoien comme on lit dans l'édition de Dolet, liv. II, chap. xmi ; et au chap. xxvi, on lit aussi arresser; mot qui vient de l'italien arricciare, et qui signifie se redresser.
Cependant qu'en trois mots je te feray sçavoir Où premier, à mon dam, ce fascheux me put voir.
J'estois chez une dame en qui, si la satyre Permettoit en ces vers que je le peusse dire, 50
Reluit, environné de la divinité, Un esprit aussi grand que grande est sa beauté.
Ce fanParon chez elle eut de moy cognoissance; Et ne fut de parler jamais en ma puissance, Luy voyant ce jour-là son chappeau de velours, 55
Rire d'un fascheux conte, et faire un sot discours; Bien qu'il m'eust à l'abord doucement fait entendre Qu'il estoit mon valet, à vendre et à despendre . Et destournant les yeux : Belle, à ce que j'entens, Comment! vous gouvernez les beaux-esprits du temps ! 00 Et, faisant le doucet de parole et de geste, Il se mect sur un lict, luy disant : Je proteste Que je me meurs d'amour quand je suis près de vous; Je vous ayme si fort, que j'en suis tout jaloux. Puis, rechangeant de note, il monstre sa rotonde * : 05 Cet ouvrage est-il beau? Que vous semble du monde? L'homme que vous sçavez m'a dit qu'il n'ayme rien. Madame, à vostre avis, ce jourd'huy suis-je bien? Suis-je pas bien chaussé? ma jambe est-elle belle? Voyez ce taffetas; la mode en est nouvelle; 70
C'est œuvre de la Chine2. A propos, on m'a dit Que contre les clinquans le roy fait un édict 5.
1 Collet empesé et monté sur du carton. Dans la satire intitulée l'Inventaire d'un Courtisan, imprimée avec les Œuvres de Régnier, dans les éditions de 1616, 1617, on lit :
La coquille d'un limaçon, Pour bien lisser une rotonde.
* On appelle taffetas de la Chine celui qui est rouge et blanc.
3 Henri IV avoit fait trois édits contre les clinquants et dorures : le premier en 1594; le second en 1601, et le troisième en novembre 1606, publié et registre au parlement le 0 janvier 1607. C'est de ce dernier édit que Régnier veut parler, et il peut servir de date à cette satire.
SATYRE VIÎI 95
Sur le coude il se met, trois boutons se délace : Madame, baisez-moy; n'ay-je pas bonne grâce? Que vous estes fascheuse! A la fin on verra, 75
Rosette, le premier qui s'en repentira *.
D'assez d'autres propos il me rompit la teste. Voilà quand et comment je cogneu ceste beste; Te jurant, mon amy, que je quittay ce lieu Sans demander son nom, et sans luy dire adieu SO
Je n'eus depuis ce jour de luy nouvelle aucune, Si ce n'est ce matin que, de maie fortune 2 Je fus en ceste église, où, comme j'ay conté, Pour me persécuter Satan l'avoit porté.
Après tous ces propos qu'on se dict d'arrivée, 85
D'un fardeau si pesant ayant l'aine grevée 3,
1 L'abbé Desportes, oncle de Régnier, avoit fait une chanson ou villanelle, dont chaque couplet finissoit par ce refrain :
Nous verrons, bergère Rozelte, ou volage bergère, Qui premier s'en repentira.
Le petit-maître dont Régnier fait ici la peinture se met à chanter ce refrain à la dame chez qui il étoit. Voici le premier couplet de la villanelle de Desportes, imprimée dans ses œuvres, parmi les Bergeries :
Rozelte, pour un peu d'absence, Votre cœur vous avez changé :
Et moy, sçachant cette inconstance, Le mien autre part j'ay rangé.
Jamais plus, beauté si légère Sur moy tant de pouvoir n'aura.
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira.
Régnier a répété le même refrain dans la quatorzième satire : Rozetle, nous verrons qui s'en repentira.
5 Mule fortune, pour mauvaise fortune ; mais mal pour mauvais, qui se trouve dans nos anciens livres, n'est plus d'usage. 3 Grevée, pour accablée; mot hors d'usaçe, qui vient du latin
gravure.
Je chauvy de l'oreille *, et, demourant pensif,
L'eschine j'allongeois comme un asne rétif,
Minutant me sauver de ceste tyrannie.
Il le juge à respect. 0 ! sans cérémonie, 90
Je vous suply, dit- il, vivons en compagnons.
Ayant, ainsi qu'un pot, les mains sur les roignons,
Il me pousse en avant, me présente la porte,
Et, sans respect des saincts, hors l'église il me porte,
Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival. 95
Sortis, il me demande : Estes-vous a cheval2?
Avez-vous point icy quelqu'un de vostre troupe?
Je suis tout seul, à pied. Luy, de m'offrir la croupe.
Moy, pour m'en dépestrer, luy dire tout exprès 3 :
Je vous baise les mains; je m'en vais icy près 100
Demitto auriculas, ut iniquae mentis asellus, Cùm gravius dorso subiit onus.
Horat., lib. I, sat. ix, v. 20.
Messieurs de l'Académie, et Furetièrc, ont expliqué le verbe chauvir, par dresser les oreilles, et Régnier a dit, je chauvy de l'oreille, pour exprimer le demit/o auriculas d'Horace : ce qui ne s'accorde point avec l'explication de l'Académie , et contirme plutôt celle d'Oudin, dans son dictionnaire françois-italien, où chauvir est interprété, chinare dimtnandg le orecchie. Rabelais, dans le prologue du troisième livre, a dit, chauvant des oreilles ; et dans le chap. vu du livre V, attribué à Rabelais, on lit que l'âne à qui on présenta de l'avoine chauvoit de Voreille, c'est-à dire baissoil l'oreille modestement, pour témoigner qu'on lui faisoit trop d'honneur de la lui vouloir cribler, On lit aussi dans le Moyeu de parvenir, chap. intitulé Sommaire: « Il y en avoit qui chauvissoient les oreilles, comme asnes en appétit. » Chauvir ou chauver, vient apparemment du latin cadivus. Pline a dit poma cadiva, des pommes qui d'elles-mêmes tombent de l'arbre. De cadivus, on peut, dans la basse latinité, avoir fait cadivare, comme de captivus on a fait capiivare.
2 Les carrosses n'étant pas fort en usage du temps de Régnier, les gens de distinction alloient à cheval dans les rues, et l'on ne l'aisoit pas difficulté de prendre son ami en croupe derrière soi : les dames même de condition alloient en croupe derrière leurs écuyers.
3 L'édition de 1642 et les suivantes portent je lui dis tout exprès.
Chez mon oncle disner. 0 Dieu ! le galand hqmme !
J "en suis . Et moy pour lors , comme un bœuf qu'on assomme ,
Je laisse cheoir la teste; et bien peu s'en falut,
Remettant par despit en la mort mon salut,
Que je n'allasse lors, la teste la première, 105
Me jeter du Pont-Neuf à bas en la rivière.
Insensible, il me traisne en la court du palais, Où trouvant par bazard quelqu'un de ses valets, Il l'apelle, et luy dit ; Holà! hau! Ladreville, Qu'on ne m'attende point, je vay disner en ville. 110
Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor' n'est-ce pas tout : il tire un long escrit, Que voyant je frémy. Lors, sans cageollerie : Monsieur, je ne m'entends à la chicannerie, Ce luy dy-je, feignant l'avoir veu de travers. 115
Aussi n'en est-ce pas; ce sont des' meschans vers (Je cogneu qu'il estoit véritable à son dire) Que, pour tuer le temps, je m'efforce d'escrire; Et, pour un courtisan, quand vient l'occasion, Je monstre qug j'en sçay pour ma provision. 120
Il lit; et se tournant brusquement par la place, Les banquiers estonnez admiroient sa grinnce l, Et monstroient, en riant, qu'ils ne luy eussent pas Preste, sur son minois, quatre doubles ducats, Que j'eusse bien donnez pour sortir de sa pâte. 125
Je l'escoute; et durant que Tortille il me flate, ( Le bon Dieu sçait comment, ) a chaque lin de vers Tout exprès je disois quelques mots de travers. Il poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande, Et ne cessa jamais qu'il n'eust fait sa légende. 150
Me voyant froidement ses œuvres advouer, 11 les serre, et se met lui-inesme à se louer :
1 Apparemment que les banquiers s'assembloient alors dans la cour du palais pour leurs négociations et leur commerce,
Doncq', pour un Cavalier, n'est-ce pas quelque chose? Mais, monsieur, n'avez-vous jamais veu de ma prose? Moy de dire que si, tant je craignois qu'il eust îôo
Quelque procez-verbal qu'entendre il me fallust. Encore, dites-moy en vostre conscience, Pour un qui n'a du tout acquis nulle science1, Cecy n'est-il pas rare? Il est vray, sur ma foy, Luy dy-je sousriant. Lors, se tournant vers moy, lio M'accolle à tour de bras; et, tout pétillant d'aise, Doux comme une espousée, à la joue il me baise; Puis, me flattant l'espaule, il me iist librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement, Après cette caresse, il rentre de plus belle : 143
Tantost il parle à l'un, tantost l'autre il appelle; Tousjours nouveaux discours; et tant fut-il humain, Que tousjours, de faveur, il me tint par la main. J'ay peur que sans cela, j'ay l'ame si fragile, Que le laissant d'aguet, j'eusse peu faire gile : J50
Mais il me fut bien force, estant bien attaché, Que ma discrétion expiast mon péché.
Quel heur ce m'eust esté, si, sortant de l'église, Il m'eust conduit chez luy, et m'ostant la chemise, Ce beau valet à qui ce beau maistre parla 15a
M'eust donné l'anguillade 2, et puis m'eust laissé là !
1 Première édition, 1608 : nul acquis de science.
2 L'édition de 1608 porte anguillade. Dans toutes les autres éditions avant 1642, on lit anyuilade. On fouettoit avec une peau d'anguille les jeunes gentilshommes romains qui étoient en faute (Pline, liv. IX, chap. xxm). De là, sans doute, est venu que dans les écoles on a donné le nom d'anguille à certaine courroie dont anciennement on frappoit les jeunes gens qui avoient manqué à leur devoir. Les Globes d'Isidore, citées par Ducange, dans son Glossaire latin : « Anguilla est quà coercentur in scholis pueri, quse vulgo scutica dicitur. » C'est la remarque du commentateur de Rabelais, sur cet endroit du liv. II, chap. xxx : « Adoncq le pastissier lui bailla l'anguillade, si bien que sa peau n'eust rien vallu à faire cornemuses. » Et au liv. V, chap. xvi: « Je le renvoyerois bien d'où il est venu, à rands coups d'anguillade. »
Honorable défaite! heureuse cschapatoire ! Encore derechef me la fallut-il boire.
Il vint à reparler dessus le bruict qui court De la royne, du roy, des princes, de la court; 160
Que Paris est bien grand; que le Pont-Neuf s'achève l; Si plus en paix qu'en guerre un empire s'eslève ; Il vint à définir que c'estoit qu'amitié, Et tant d'autres vertus, que c'en estoit pitié. Mais il ne définit, tant il estoit novice, 165
Que l'indiscrétion est un si fascheux vice, Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret, Que de vivre à la gesne avecq' un indiscret.
Tandis que ces discours me donnoient la torture, Je sonde tous moyens pour voir si d'aventure 170
Quelque bon accident eust peu m'en retirer, Et m'empescher enfin de me désespérer.
Voyant un président, je luy parle d'affaire ; S'il avoit des procez, qu'il estoit nécessaire D'estre tousjours après ces messieurs bonneter ; 175
Qu'il ne laissast, pour moy, de les solliciter ; Quant à luy, qu'il estoit homme d'intelligence, Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence ; Où marche l'intérest qu'il faut ouvrir les yeux. Ha ! non, monsieur, dit-il, j'aymerois beaucoup mieux 180 Perdre tout ce que j'ay que vostre compagnie ; Et semist aussitost sur la cérémonie.
Moy qui n'ayme à débattre en ces fadèses-là, Un temps, sans luy parler, ma langue vacila. Enfin je me remets sur les cageolleries, 185
Luy dis (comme le roy estoit aux Tuilleries) Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit ce jourd'huy ;
1 Ce pont fut commencé en 1578, sous le règne de Henri III, et ayant été discontinué à cause des guerres civiles, Henri le Grand y fit travailler de nouveau en 160i, et il fut achevé en 1606. Cette date marque encore le temps auquel notre auteur composa cette satire.
Qu'il devroit se tenir toujours auprès de luy.
Dieu sçait combien alors il me dist de sottises,
Parlant de ses hauts faicts et de ses vaillantises ; 190
Qu'il avoit tant servy, tant fait la faction,
Et n'avoit cependant aucune pension :
Mais qu'il se consoloit, en ce qu'au mo:ns l'histoire,
Comme on fait son travail, ne desroboit * sa gloire ;
Et s'y met 2 si avant, que je creu que mes jours 195
Dévoient plus tost finir que non pas son discours.
Mais comme Dieu voulut , après tant de demeures 3, L'orloge du palais vint à frapper onze heures ; Et luy, qui pour la souppe avoit l'esprit subtil, A quelle heure, monsieur, vostre oncle disne-t-il? 200 Lors bien peu s'en falut, sans plus long-temps attendre, Que de rage au gibet je ne m'allasse pendre. Encor l'eussé-je fait, estant désespéré ; Maisjecroy que le ciel, contre moy conjuré, Voulut que s'accomplist ceste avanture mienne 205
Que me dist, jeune enfant, une bohémienne : Ny la peste, la faim, la vérolle, la tous, La fièvre, les venins, les larrons, ny les lous, Ne tueront cestuy-cy ; mais l'importun langage [sage. 210 D'un fascheux : qu'il s'en garde, estant grand, s'il est
Comme il continuoit ceste vieille chanson. Voie*- venir quelqu'un d'assez pauvre façon 4. Il se porte au devant, luy parle, le cageole ; Mais cest autre à la fin se monta de parole: [drez5... 215 Monsieur, c'est trop long-temps. . . Tout ce que vous vou-
1 Dans plusieurs éditions on lit, desrobroit pour desroberoit.
2 Et s'y mit, édition de 1642 et suivantes.
3 Demeures pour retard n'est plus d'usage. * Un sergent.
5 Dans ce vers et les deux suivants, le sergent répond tout haut et pa"* ricochets aux raisons que le personnage est censé lui alléguer tout bas pour se dispenser d'aller en prison. Ces interruptions n étoient marquées que par des virgules dans l'impression ; je les ai fait distinguer par des points
Voicy l'arrest signé... Non, monsieur, vous viendrez... Quand vous serez dedans, vous ferez à partie1... Et moy, qui cependant n'estois de la partie, J'esquive doucement, et m'en vais à grands pas, La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas, 220 Le cœur sautant de joie, et triste d'apparence : Depuis aux bons sergens j'ay porté révérence, Comme à des gens d'honneur, par qui le ciel voulut Que je receusse un jour le bien de mon salut.
Mais craignant d'encourir vers toy le mesme vice 2-23 Que je blasme en autruy, je suis à ton service ; Et pry 2 Dieu qu'il nous garde, en ce bas monde icy, De faim, d'un importun, de froid, et de soucy.
1 Quand vous serez en prison, vous prendrez à partie celui qu vous y fait mettre; ou plutôt, vous vous accommoderez avec votre partie.
2 11 y avoit prie Dieu dans la plupart des éditions : mais j'ai cru que. conformément à l'antique poésie, il falloit mettre, pry Dieu; Ye final de ce mot prie est une voyelle muette, qui ne se fait presque pas sentir dans la prononciation; ainsi, pour rendre ce vers régulier, il faut prononcer et pri' Dieu. Dans l'édition de 1655 et suivantes, on a corrigé Priant Dieu.
NOUVELLES REMARQUES
Vers 6. Tout percé de pointes; ici pointe est la traduction à'aculeus; c'est ainsi que Sénèque a dit :-Meum ille pectus pungit aculeus.
Vers 18. Après boire, est une locution consacrée dans laquelle l'infinitif est pris substantivement, comme les infinitifs dîner, souper, dans après dîner, après souper.
Vers 32. Qu'il n'est point de beautez que pour vous seulement; dans ce vers point est une incorrection; et seulement joint à ne, forme un pléonasme vicieux.
Vers 95. Corrival est inusité aujourd'hui ; le simple rival est seul en usage.
Vers 97. Avez-vous point icy, etc. pour riavez-vous point, est une construction familière aux anciens poètes et dont certains poètes modernes se servent par pure négligence ; ne est la partie essentielle de l'expression négative, et la seule qu'on ne puisse ni retrancher ni suppléer par une autre.
Vers 138. Pour un qui n'a du tout acquis nulle science, c'est-à-dire, pour quelqu'un qui n'a jamais rien étudié, rien appris.
Vers 142. Doux comme une espousée, à la joue il me baise; c'est-à-dire il me baise doucement comme on baise une fiancée.
Vers 144 et 145. // me fit librement l'honneur que d'approuver, etc.; l'honneur que de pour l'honneur de est une faute que n'excuse même pas la nécessité de la mesure
Vers 146. Tantost il parle à l'un, tantost Vautre il appelle ; ce vers est bien plus dans le sentiment de l'auteur que celui que donnent toutes les éditions : tantost il parle a l'un, tantost Vautre l'appelle; l'intervention d'un tiers diminue le rôle de l'importun.