‹ uvres complètes de RégnierChapitre 49 sur 89 · ÉPISTRE I · texte numérisé non relu

ÉPISTRE I

Dont les bras retroussez, et la tête penchée,

De fers honteusement au triomphe attachée,

Furent de leur valeur tesmoins si glorieux, 205

Que les noms de ces preux en sont escrits aux cieux !

Mais si la piété de ton cœur divertie, En toy, pauvre insensé, n'est du tout amortie; Si tu n'as tout-à-fait rejette ' loin de toy L'amour, la charité, le devoir et la foy; 210

Ouvre tes yeux si! lez, et vois de quelle sorte, D'ardeur précipité, la rage te transporte, T'enveloppe l'esprit, t'esgarant insensé; Et juge l'avenir par le siècle passé.

Si-tost que ceste nymphe, en son dire enflamée, 215 Pour finir son propos eut la bouche fermée, Plus haute s'eslevant dans le vague des cieux2, Ainsi comme un esclair disparut à nos yeux; Et se monstrant déesse en sa fuite soudaine5, La place elle laissa de parfum toute pleine, 220

Qui, tombant en rosée aux lieux les plus prochains, Reconforta le cœur et l'esprit des humains.

Henry, lécher subject de nos sainctes prières, Que le ciel réservoit à nos peines dernières, Pour restablir la France au bien non limité 225

Que le destin promet à son éternité, Après tant de combats et d'heureuses victoires, Miracles de nos temps, honneurs de nos histoires , Dans le port de la paix, grand prince, puisses-tu, Malgré tes ennemis, exercer ta vertu ! 250

Puisse estre à ta grandeur le destin si propice, Que ton cœur de leurs traicts rebouche la malice !

* Ce mot est dans la première édition. Dans toutes les autres on

mis retiré.

- Quelques éditions portent, Dans la vague des cieux.

3 L'édition de 1645 a changé ainsi ce vers :

Et de ses vestements tout ainsi qu'une reine.

Et s'armant contre toy, puisses-tu d'autant plus

De leurs efforts domter le flus et le reflus;

Et comme un sainct rocher opposant ton courage , 235

En escume venteuse en dissiper l'orage;

Et brave, t'eslevant par-dessus les dangers,

Estre l'amour des tiens, l'effroy des estrangers !

Attendant que ton fils J instruit par ta vaillance, Dessouz tes estendards sortant de son enfance, 2iu

Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant, Aille les Othomans jusqu'au Caire assaillant ; Et que, semblable à toy, foudroyant les armées, Il cueille avecq' le fer les palmes idumées 2. Puis, tout flambant de gloire en France revenant, 245 Le ciel mesme là-haut de ses faicts s'estonnant, Qu'il espande à tes pieds les despouilles conquises, Et que de leurs drapeaux il pare nos églises.

Alors rajeunissant, au récit de ses faits, Tes désirs et tes vœux en ses œuvres parfaits, 250

Tu ressentes d'ardeur ta vieillesse eschauffée, Voyant tout l'univers nous servir de trophée !

Puis, n'estant plus icy chose digne de toy, Ton fils du monde entier restant paisible roy, Souz tes modelles saincts et de paix et de guerre, 255 Il régisse, puissant en justice, la terre, Quand après un long temps, ton esprit glorieux Sera des mains de Dieu couronné dans les cieux !

4 Le jeune Dauphin, né en 1G0I, ensuite roi sous le nom de Louis XIII.

2 L'Iduinée est une province de la Palestine fertile en palmiers,

Primus Idumaeas referam libi, Manlua, palmas. Viiig., Georg., lib. III, v. 12.

EPISTRE f. 225

NOUVELLES REMARQUES

Vers 17. Geste nymphe estait d'âge ; cutte expression s'est conservée dans le langage familier; on dit : une personne d'âge pour dire une personne âgée; un homme d'un certain âge pour un homme d'un âge déjà avancé.

Vers 87. Après quelque prière, en son cœur prononcée; expression impropre : prononcer comme proférer, indique une action dont l'effet est tout extérieur; On ne prononce pas pour soi, mais pour les autres. — Ln période qui suit est embarrassée et péniblement écrite; les fictions ne convenaient pas au génie de Régnier; c'est dans la peinture du vrai qu'il excelle; là, son vers est toujours net et limpide, et sa phrase claire et correcte.

Vers 115 et 116. La Justice et la Paix... au ciel s'en sont volées; on écrivait autrefois s'en voler comme nous écrivons s'en aller ; la construction s'en sont volées est donc très-correcte; nous disons aujourd'hui s'en sont allés et non se sont en allés, forme vicieuse que se permettent seulement ceux qui parlent ou écrivent au hasard.

Vers 132. U estoc dont, furieux, tu te coupes la gorge; estoc signifie épée, de stock, tige, tronc d'arbre (allemand); il s'est pris ensuite pour la pointe seulement, sens qu'il a dans la locution encore en usage d'estoc et de taille.

Vers 211. Ouvre tes yeux sillez, etc. Ce ternie est emprunté au langage de la fauconnerie; des yeux sillés sont les yeux d'un oiseau dunt on a cousu les paupières pour qu'il ne se débatte pas. Ce mot est inusité dans la langue vulgaire, mais son composé dessillé est d'un emploi très-fréquent.

Vers2W. Tout flambant de gloire; cette expression figurée est encore usitée aujourd'hui , mais seulement dans le langage très-familier; on dit tout flambant neuf, en parlant d'un vêtement, pour tout brillant de sa première fraîcheur.

Il*

A M. DE FORQUEVAUS2

Puisque le jugement nous croist par le dommage , 11 est temps, Forquevaus, que je devienne sage; Et que par mes travaux j'apprenne à l'avenir Comme, en faisant l'amour, on se doit maintenir. Après avoir passé tant et tant de traverses, 5

Avoir porté le joug de cent beautés diverses, Avoir en bon soldat combattu nuict et jour, Je dois estre routier 5 en la guerre d'amour,

1 Dans les précédentes éditions on avoit inséré cette pièce parmi les satires; mais c'est une véritable épître.

L'auteur y parle plutôt en jeune libertin qu'en homme d'un âge où la modestie doit être particulièrement la règle de nos discours, aussi bien que de nos actions. En un mot, cette pièce porte les lecteurs raisonnables à n'avoir pas meilleure opinion de la pureté de ses mœurs et de la noblesse de ses sentiments que de la délicatesse de son esprit. Horace a traité le même sujet, dans la satire seconde du livre premier, et ne l'a pas traité avec plus de modestie.

2 M. de Forquevaus n'est connu que par un recueil de satires, qu'il fit imprimer en 1619, avec le titre d'Espadon satirique, par le sieur de Forquevaus, et qui l'ut réimprimé en 1623 et 1626, sous le nom du sieur Desternod.

5 Routier veut dire soldat dans notre vieux langage. On assure que Philippe-Auguste, roi de France, forma des troupes réglées d'aventuriers appelés Routiers. Roule voulait dire aussi compagnie de soldats, ainsi qu'il se voit au Testament de Jean de Meung, vers 1581; nous en avons formé déroule, pour dire des soldats mis en confusion, et qui nesont plus unis en corps de troupes. On dit en core familièrement un vieux routier, pour indiquer un homme expérimenté et rusé.

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