‹ uvres complètes de RégnierChapitre 50 sur 89 · ÉPISTRE II · texte numérisé non relu

ÉPISTRE II

Et, comme un vieux guerrier blanchy dessouz les armes, Sçavoir me retirer des plus chaudes alarmes; 10

Destourner la fortune, et, plus fin que vaillant, Faire perdre le coup au premier assaillant; Et sçavant devenu par un long exercice, Conduire mon honneur avecq' de l'artifice; Sans courir comme un fol saisi d'aveuglement, 15

Que le caprice emporte, et non le jugement. Car l'esprit en amour sert plus que la vaillance; Et tant plus on s'efforce, et tant moins on avance. Il n'est que d'être fin, et de soir, ou de nuict, Surprendre, si l'on peut, l'ennemy dans le lict. £0

Du temps que ma jeunesse, a l'amour trop ardente, Rendoit d'affection mon ame violente, Et que de tous costez, sans choiz ou sans raison, J'allois comme un limier après la venaison, Souvent, de trop de cœur, j'ay perdu le courage; 25

Et, picqué des douceurs d'un amoureux visage, J'ay si bien combattu, serré flanc contre flanc, Qu'il ne m'en est resté une goutte de sang1. Or, sage à mes dépens, j'esquive la bataille; Sans entrer dans le champ j'attends que l'on m'assaille; 50 Et pour ne perdre point le renom que j'ay eu2, D'un bon mot du vieux tems je couvre tout mon jeu ; Et, sans estre vaillant, je veux que l'on m'estime. Ou si par fois encor' j'entre en la vieille escrime, Je gouste le plaisir sans en estre emporté, 35

Et prens de l'exercice au prix de ma santé.

1 II y a un hiatus dans l'hémistiche. L'auteur pouvoit aisément sauver cette négligence en mettant :

Qu'il ne m'en est resté nulle goutte de sang.

2 Notre poëte fait rimer ce dernier mot eu avec jeu, qui est à la fin du vers suivant. Les deux mêmes rimes sont répétées un peu plus bas dans cette épître, ce qui fait connoîlre qu'on prononçoit alors j'ai eti, et non pas j'ai û, comme on le prononce aujourd'hui. On retrouve encore les mêmes rimes ci-après dans le dialogue.

Je résigne aux plus forts ces grands coups de maistrise.

Accablé souz le faix, je fuy toute entreprise,

Et, sans plus m'amuser aux places de renom ,

Qu'on ne peut emporter qu'à force de canon, 40

J'ayme une amour facile et de peu de défense.

Si je vois qu'on me rit, c'est là que je m'avance,

Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit.

La viande ne plaist que selon l'appétit.

Toute amour a bon goust, pourveu qu'elle récrée; 45

Et s'elle est moins louable, elle est plus asseurée :

Car quand le jeu desplaist, sans soupçon, ou danger

De coup ou de poison, il est permis changer.

Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,

C'est aymer en soucy le travail et la peine, ko

C'est nourrir son amour de respect et de soin.

Je suis saoul de servir le chapeau dans le poing;

Et fuy plus que la mort l'amour d'une grand' dame.

Tousjours, comme un forçat, il faut estre à la rame,

Naviger jour et nuict, et, sans profit aucun, 55

Porter tout seul le faix de ce plaisir commun.

Ce n'est pas, Forquevaus, cela que je demande; Car si je donne un coup, je veux qu'on me le rende, Et que les combatants, à l'égal colérez, Se donnent l'un à l'autre autant de coups fourez. 00 C'est pourquoy je recherche une jeune fillette1 Experte dès longtemps à courir 1 esguillette -;

* Telle étoit la Quariilla de Pétrorme; telle cette Alix dont il semble que Régnier ait eu en vue l'épitaphe qui commence ainsi dans Clément Marot :

Ci gît, qui est une grand' perte, etc.

- « Pe manière que si nature ne leur eust arrosé le front d'un « peu de honte, vous les voyrriez, comme forcenées, courir l'aiguil- « lette. » Rabelais, liv III, ch. xxxu.

Les habitants de Beaucaire, en Languedoc, avoient institué une course où les prostituées du lieu, et celles qui y viendroient, à la foire de la Madeleine, courroient en public la veille de cette foire; et celle des filles qui auroit le mieux couru auroit pour récom-

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Qui soit vive et ardente au combat amoureux,

Et pour un coup reçu qui vous en rende deux .

La grandeur en amour est vice insupportable; G5

Et qui sert hautement est tousjours misérable :

Il n'est que d'estre libre, et en deniers contants

Dans le marché d'amour acheter du bon tems ;

Et pour le prix commun choisir sa marchandise ;

Ou si Ton n'en veut prendre, au moins on en devise. 70

L'on taste, l'on manie; et, sans dire combien,

On se peut retirer, l'object n'en couste rien.

Au savoureux trafic de ceste mercerie

J'ay consumé les jours les plus beaux de ma vie ;

Marchand des plus rusez, et qui, le plus souvent, 75

Payoit ses créanciers de promesse et de vent.

Et encore, n'estoit le hazard et la perte, J'en voudrois pour jamais tenir boutique ouverte : Mais le risque m'en fasche, et si fort m'en desplaist, Qu'au malheur que je crains je postpose 1 l'acquest : 80 Si bien que, redoutant la vérolle et la goutte, Je bannis ces plaisirs et leur fais banqueroute, Et résigne aux mignons, aveuglez en ce jeu, Avecque les plaisirs, tous les maux que j'ay eu; Les boutons du printemps, et les autres fleurettes 83 Que l'on cueille au jardin des douces amourettes. Le mercure et l'eau fort2 me sont à contre-cœur : Je hais l'eau de gayac, et Testouffante ardeur Des fourneaux enfumez où Ton perd sa substance, Et où l'on va tirant un homme en quintessence. 90

pense quelques paquets d'aiguillettes, sorte de lacets. L'auteur des Remarques sur Rabelais cite Jean Michel.de Nismes, page 59, édition d'Amsterdam, 1700, qui, dans son Embarras de la foire de Beaucaire, parle de cette course, comme d'un usage qui se pratiquoit encore de son temps.

1 Jepolspose, pour je fais suivre; terme qui sent trop ^on latin pour devenir jamais bon françois.

* C'est ce que Clément Marot appelle de l'eau ferrée.

C'est pourquoi tout-a-coup je me suis retiré,

Voulant dorénavant demeurer asseuré;

Et, comme un marinier eschappéde l'orage,

Du havre seurement contempler le naufrage.

Ou si par fois encor' je me remets en mer, 95

Et qu'un œil enchanteur me contraigne d'aymer,

Combattant mes esprits par une douce guerre,

Je veux en seureté naviger sur la terre,

Ayant premièrement visité le vaisseau,

S'il est bien calfeutré, ou s'il ne prend point l'eau. 100

Ce n'est pas peu de cas de faire un long voyage ;

Je tiens un homme fou qui quitte le rivage,

Qui s'abandonne aux vents, et, pour trop présumer,

Se commet aux hazards de l'amoureuse mer.

Expert en ses travaux, pour moi je la déteste, 105

Et la fuy tout ainsi comme je fuy la peste.

Mais aussi, Forquevaus, comme il est mal-aisé Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cet enfant volage, 11 faut un peu baisser le cou souz le servage, 110

Et donner quelque place aux plaisirs savoureux : Car c'est honte de vivre et de n'estre amoureux. Mais il faut, en ayinant, s'aider de la finesse, Et sçavoir rechercher une simple maistresse, Qui, sans vous asservir, vous laisse en liberté, 115

Et joigne le plaisir avecq' la seureté; Qui ne sçache que c'est que d'estre courtisée; Qui n'ait de mainte amour la poictrine embrasée ; Qui soit douce et nicette1; et qui ne sçache pas, Apprentive au mestier, que valent les appas. 120

Que son œil et son cœur parlent de même sorte; Qu'aucune affection hors de soy ne l'emporte; Bref, qui soit tout à nous, tant que la passion

1 Nicette., novice, innocente. Nice étoit autrefois fort en usage dans ce sens.

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