ÉPISTRE II
Entretiendra nos sens en ceste affection.
Si parfois son esprit, ou le nostre se lasse, 125
Pour moy, je suis d'avis que Ton change de place,
Qu'on se range autre part; et sans regret aucun
D'absence ou de mespris, que l'on ayme un chacun.
Car il ne faut jurer aux beautez d une dame,
Ains changer, par le temps, et d'amour et de flame, 130
C'est le change qui rend l'homme plus vigoureux,
Et qui jusqu'au tombeau le fait estre amoureux.
JNature se maintient pour estre variable,
Et pour changer souvent son estât est durable :
Aussi l'affection dure éternellement, 133
Pourveu, sans se lasser, qu'on change à tout moment.
De la fin d'une amour l'autre naist plus parfaite,
Comme on voit un grand feu naistre d'une bluette.
NOUVELLES REMARQUES
Yers 80. Je postpose Vacquest. Ce mot est l'opposé de préférer. Un écrivain de ce temps-ci, Théophile Gautier, a fait le mot postmeur, opposé de primeur ; nous craignons que ce néologisme, comme celui de Régnier, ne reste la propriété exclusive de son auteur, quoique, comme postposer, il n'ait pas d'équivalent dans la langue.
Vers 120. Apprentive au mestier, etc., féminin régulier du masculin apprentif; l'un et l'autre sont aujourd'hui inusités.
Perclus d'une jambe et des bras, Tout de mon long entre deux dras Il ne me reste que la langue Pour vous faire ceste harangue.
Vous sçavez que j'ay pension2 S
Et que l'on a prétention, Soit par sottise, ou par malice, Embarrassant le bénéfice, Me rendre, en me torchant le bec, Le ventre creux comme un rebec 5. 10
On m'en baille en discours de belles; Mais de l'argent point de nouvelles.
Encore, au lieu de payement, On parle d'un retranchement, Me faisant au nez grise mine: 15
Que l'abbaye est en ruyne, Et ne vaut pas, beaucoup s'en faut, Les deux mille francs qu'il me faut.
Si bien que je juge, à son dire, Malgré le feu roy nostre sire, 20
1 Cette épître, en vers de huit syllables, étoit la satire xix dans les éditions anciennes. Le poëte y décrit les divers caprices et les idé.'s extravagantes qui lui passoient par l'esprit pendant une maladie qui le retenoit au lit : Velitt segri somnia. Cette épître tient un peu du caractère de celles du Coq-à-l'âne de Clément Marot.
2 Le roi lui avoit accordé une pension de deux mille livres , sur l'abbaye des Vaux-de-Cemay.
' * Comme un violon.
ÉPISTRE III. 2ï?
Qu'il désireroit volontiers
Laschement me réduire au tiers.
Je laisse à part ce fascheux conte :
Au printemps que la bile monte
Par les veines dans le cerveau , . 2:i
Et que Ton sent au renouveau
Son esprit fécond en sornettes,
Il fait mauvais se prendre aux poètes.
Toutesfois je suis de ces gens
De toutes choses négligens, 30
Oui, vivant au jour la journée.
Ne controllent leur destinée,
Oubliant, pour se mettre en paix
Les injures et les bienfaits,
ht s'arment de philosophie. "5
Il est pourtant fou qui s'y fie;
Car la dame indignation
Kst une forte passion.
Estant donc en mon lit malade, Les yeux creux, et la bouche fade, 40
Le teint jaune comme un espy, Et non pas l'esprit assoupy, Qui dans ses caprices s'esgaye, Et souvent se donne la baye \ Se feignant, pour passer le temps, 4">
Avoir cent mille escus contans, Avecq' cela larga campagne:
Je fais des chasteaux en Espagne ; J'entreprens partis sur partis.
Toutesfois je vous avertis, 50
Pour le sel 2, que je m'en desporte, Que je n'en suis en nulle sorte,
* Donner une baye, expression populaire, signifie amuser, faii prendre le change.
2 La ferme des gabelles.
!5i POÉSIES DE T.ÉGNIER.
Non plus que du droict annuel * :
Je n'ayme point le casuel.
J'ay bien un advis d'autre estoffe, 55
Dont Du Luat 2 le philosophe
Désigne rendre au consulat
Le nez fait comme un cervelat 5.
Si le conseil ne s'y oppose,
Vous verrez une belle chose. CO
Mais, laissant là tous ces projects,
Je ne manque d'autres subjects
Pour entretenir mon caprice
En un fantastique exercice.
Je discours des neiges d'antan4; 65
Je prends au nid le vent d'autan5;
Je pette contre le tonnerre;
Aux papillons je fais la guerre;
Je compose almanachs nouveaux;
1 Le droit annuel est la finance que les of liciers payent pour j ouir de l'hérédité de leurs offices ; et, quand ils ont négligé de payer ce droit pendant leur vie, l'office tombe aux parties casuelles, et appartient au roi, à l'exclusion de leurs héritiers.
! Ange Cappel, fils de Jacques Cappel, avocat général sous les rois François Ier, Henri II, etc. Cet Ange Cappel, sieur Du Luat, secrétaire du roi, étoit connu dès l'an 1578, par sa traduction françoise du traité de Séncque, de Clementia. Il traduisit divers autres ouvrages de Séncque, entre autres son traité de la Colère, en 1585, ce qui acquit au traducteur le titre de philosophe, et servit en même temps à le distinguer d'avec son frère le médecin, nommé Guillaume Cappel.
3 Comme vraisemblablement le prévôt des marchands et les échevins étoient compris dans la taxe dont on vient de parler, ils demandoient d'en être déchargés ; mais Du Luat prétendoit faire avoir un pied de nez au consulat.
1 Pour les vieilles neiges, les neiges des années précédentes: anlan vient du latin ante annum. Ce mot, Nais où sont les neiges d'antan, est fort célèbre dans le poëte Villon, qui en a fait une ballade sur la vanité des choses de ce bas monde. Le refrain de la ballade est, Nais où sont les neiges d'antan?
5 Le vent du midi.