ÉPISTRE III
De rien je fais brides à veaux *; 70
A la Sainct-Jean je tens aux grues;
Je plante des pois par les rues;
D'un baston je fais un cheval;
Je vois courir la Seine aval;
Et beaucoup de choses, beau sire, 75
Que je ne veux et n'ose dire.
Après cela, je peins en l'air;
J'apprens aux asnes à \oler;
Du bordel je fais la chronique;
Aux chiens j'apprens la rhétorique; 80
Car enfin, ou Plutarque ment,
Ou bien ils ont du jugement.
Ce n'est pas tout : je dy sornettes;
Je desgoise des chansonnettes,
Et vous dy qu'avecq' grand effort S5
La nature pastit très fort.
Je suis si plein que je regorge.
Si une fois je rens ma gorge,
Esclattant ainsi qu'un pétard,
On dira : Le diable y ait part. 90
Voilà comme le temps je passe.
Si je suis las, je me délasse;
J'escry, je ly, je mange et boy,
Plus heureux cent fois que le roy
(Je ne dy pas le roy de France), 95
Si je n'estois court de finance.
Or, pour finir, voila comment
Je m'entretiens bizarrement.
Et prenez-moy les plus extresmes
En sagesse, ils vivent de mesmes, 100
N'estant l'humain entendement
* Selon le dictionnaire de Trévoux, on appelle hr'ules à veaux les raisons qui persuadent les sots, et dont se moquent les gens éclairés.
Qu'une grotesque seulement.
Vuidant les bouteilles cassées,
Je m'embarrasse en mes pensées;
Et quand j'y suis bien embrouillé, 103
Je me couvre d'un sac mouillé.
Faute de papier, bona sere i ;
Qui a de l'argent, si le serre.
Vostre serviteur à jamais,
Maistre Janin du Porit-Alais2. " 1 10
1 Don soir, pour buona sera, italien.
2 Kégnier s'est appliqué ce nom, comme d'un homme qui a été le Momus de son temps. Du Verdier, page 749 de sa Bibliothèque, en parle ainsi : « Jean du Pont-Alais, chef et maistre des joueurs « de moralitez et farces à Paris, a composé plusieurs jeux, mys- « tères, moralitez, sotyses et farces, qu'il a fait réciter puhli- « quement sur eschafaud, en la dite ville; aucunes desquelles ont « été imprimées, et les autres non. »
NOUVELLES REMARQUES
Vers 16 Que l'abbaye est en ruyne, elliptiquement pour On dit que V abbaye est en ruine.
Vers 99-100. Et prenez-moy les plus extresmes En sagesse, ils vivent de mesmes; nous retrouvons ici une nouvelle preuve de la double orthographe de même.
Vers 101-102. N'estant l'humain entendement Qu'une grotesque seulement, c'est-à-dire qu'une chose grotesque. Aujourd'hui les adjectifs pris substantivement pour désigner une chose s'emploient toujours au masculin.
on, non, j'ay trop decœur pour laschement me rendre.
L'Amour n'est qu'un enfant dont l'on se peut deffendre; Et l'homme qui fleschit souz sa jeune valeur Ilend, par ses laschetez, coupable son malheur. 11 se desfait soy-mesme, et soy-mesme s'outrage, 5
Et doit son infortune à son peu de courage. Or moy, pour tout l'effort qu'il face à me domter -, Rebelle à sa grandeur, je le veux affronter5; Et bien qu'avecq' les dieux on ne doive desbattre, Comme un nouveau Titan si le veux-je combattre. 10 Avecq' le désespoir je me veux asseurer : C'est salut aux vaincus de ne rien espérer 4.
Mais, hélas ! c'en est fait : quand les places sont prises, Il n'est plus temps d'avoir recours aux entreprises :
i C'est Henri IV qui parle dans celle pièce Notre poëte eut l'honneur de prêter ici sa plume à ce prince pour flatter une nouvelle passion dont il ctoit épris, et il exprime sa tendresse avec autant de respect que de vivacité.
2 II auroit été plus régulier de dire : « Or moy, pour quelque « effort qu'il fasse à me dompter » ; ou, « Or moy, pour tout « l'effort qu'il fait, » clc.
3 On lit effrontcr en quelques éditions, mais mal à propos. Celle de 1642 et les suivantes mettent affronter; les plus anciennes portent effronter : nous suivons les modernes.
4 Ce vers est traduit de Virgile, JEne'ul., Il, v. 554 :
Una salus victis nullam sperare salulem.
Et les nouveaux desseins d'un salut prétendu 15
Ne servent plus de rien lorsque tout est perdu.
Ma raison est captive en triomphe menée;
Mon ame, desconfile, au pillage est donnée;
Tous mes sens m'ont laissé seul et mal-adverty,
Et chacun s'est rangé du contraire party. 20
Et ne me reste plus de la fureur des armes
Que des cris, des sanglots, des soupirs et des larmes,
Dont je suis si troublé, qu'enccr' ne sçay-je pas
Où, pour trouver secours, je tourneray mes pas :
Aussi pour mon salut que doy-je plus attendre, 25
Et quel sage conseil en mon mal puy-je prendre,
vS'il n'est rien icy-bas de doux et de clément
Qui ne tourne visage à mon contentement;
S'il n'est astre esclairant en la nuict solitaire,
Ennemy de mon bien, qui ne me soit contraire, 50
Qui ne ferme l'oreille à mes cris furieux?
Il n'est pour moy là -haut ny clémence ny dieux.
Au ciel, comme en la terre, il ne faut que j'attende
Ny pitié, ny faveur au mal qui me commande ;
Car, encor' que la dame en qui seule je vy 35
M'ait avecques douceur sous ses loixasservy;
Que je ne puisse croire, en voyant son visage,
Que le ciel Fait formé si beau pour mon dommage ;
Ny moins qu'il soit possible, en si grande beauté,
Qu'avecques la douceur loge la cruauté. 40
Pourtant toute espérance en mon esprit chancelle :
Il suflit, pour mon mal, que je la trouve belle.
Amour, qui pour object n'a que mes déplaisirs,
Rend tout ce que j'adore ingrat a mes désirs.
Toute chose en aymant est pour moi difficile, 45
Et, comme mes soupirs, ma peine est infertile.
D'autre part, sçachant bien qu'on y doit aspirer,
Aux cris j'ouvre la bouche, et n'ose soupirer ;
Et ma peine, estouffée avecques le silence,
Estant plus retenue, a plus de violence ! SO
Trop heureux si j'avois, en ce cruel tourment, Moins de discrétion et moins de sentiment, Ou, sans me relascher à l'effort du martyre, Que mes yeux, ou ma mort, mon amour pussent dire ! Mais ce cruel enfant, insolent devenu, 55
Ne peut estre a mon mal plus longtemps retenu : 11 me contraint aux pleurs, et par force m'arrache Les cris qu'au fond du cœur la révérence cache.
Puis donc que mon respect peut moins que sa douleur, Je lasche mon discours ! à l'effort du malheur; 60
Et, poussé des ennuis dont mon ame est atteinte, Par force je vous fais ceste piteuse plainte 2, Qu'encores ne rendrois-je, en ces derniers efforts, Si mon dernier soupir ne la jettoit dehors 5. Ce n'est pas toutesfois que , pour m'escouter plaindre, 65 Je t:\sche par ces vers à pitié vous contraindre , Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux : La plainte est inutile à l'homme malheureux. Mais puisqu'il plaist au ciel par vos yeux que je meure, Vous direz que mourant je meurs à la bonne heure *, 70 Et que d'aucun regret mon trespas n'est suivy, Si-non de n'estre mort le jour que je vous vy Si divine et si belle, et d'attraits si pourvue. Ouy, je devois mourir des traits de vostre vue, Avecq' mes tristes jours mes misères finir, 75
Et par feu, comme Hercule, immortel devenir 5 t
« Dans toutes les anciennes éditions, même clans celle de 1613, faite pendant la vie de l'auteur, il y a, ton discours; ce qui est une faute qu'on a voulu corriger dans l'édition de 1642, en mettant, je lasche ce discours. Dans celle de 1645, on a mis, mon discovrst qui est la bonne leçon.
2 11 s'adresse à sa dame.
3 C'est ainsi qu'il faut lire, et non pas, ne la jette, comme portent toutes les éditions avant celle de 1642.
* Vous direz que ma mort vous est indifférente; car cette façon de parler, à la bonne heure , est un signe d'indifférence: 5 Hercule se brûla lui-même sur le montŒta.