P 0 É S I E S D E R E G NI E F
J'eusse, bruslant là-haut en des fiâmes si claires,
Rendu de vos regards tous les dieux tributaires,
Qui, servant, comme moy, de trophée à vos yeux,
Pour vous aymer en terre eussent quitté les cieux. 80
^ternissant partout ceste haute victoire,
J'eusse engagé là-haut leur honte et vostre gloire;
Et comme, en vous servant au pied de vos autels,
Us voudraient, pour mourir, n'estre point immortels,
Heureusement ainsi j'eusse pu rendre lame, 85
Après si bel eff'ect d'une si belle flame.
Aussi bien, tout le temps que j'ay vescu depuis,
Mon cœur gesné d'amour n'a vescu qu'aux ennuis.
Depuis, de jour en jour s'est mon ame enflamée,
Qui n'est plus que d'ardeur et de peine animée, 90
Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit;
Mon âge avant le temps, par mes maux s'envieillit,
Au gré des passions mes amours sont contraintes,
Mes vers bruslants d'amour ne résonnent que plaintes;
De mon cœur tout flétry l'allégresse s'enfuit ; Du
Et mes tristes peusers comme oyseaux de la nuit,
Volent dans mon esprit, à mes yeux se présentent,
Et comme ils font du vrai, du faux ils m'épouvantent 1
Et tout ce qui repasse à mon entendement
M'apporte de la crainte et de l'étonnement. 100
Car, soit que je vous pense ingrate, ou secourable,
La playede vos yeux est tousjours incurable2;
1 Ils m'épouvantent du faux comme du vrai. Voyez note 5, satire IV.
2 Playe est ici de deux syllabes, contre l'usage présent. Ce mot est employé dans la signification active; c'est-a-dire la plaie que vos yeux mon' fa te. Virgile a dit de même: la plaie d'Ulysse, pour la plaiï qu'Ulysse avoit faite.
Telias et vulnere tardus Ulyssis.
JSneid., lib. II, v. 416.
Voyez Aulu-Gelle, Noct. A/f.,lib.lX, c. xn.
Tousjours faut-il, perdant la lumière et le jour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d'amour.
Mais tandis que ma mort est encore incertaine, 105 Attendant qui des deux mettra fin k ma peine, Ou les douceurs d'amour, ou bien vostre rigueur, Je veux sans fin tirer les soupirs de mon cœur; Et, devant que mourir ou d'une ou d'autre sorte, Rendre, en ma passion si divine et si forte, 110
Un vivant tesmoignage à la postérité De mon amour extresme et de vostre beauté; Et, par mille beaux vers que vos beaux yeux m'inspirent, Pour vostre gloire atteindre où les sçavants aspirent ; Et rendre mémorable aux siècles à venir 115
De vos rares vertus le noble souvenir.
NOUVELLES REMARQUES
Vers 7. Or moy, pour tout l'effort qu'il face à me domter, ancienne construction équivalant à quelque, si grand que soit V effort.
Vers 21. Et ne me reste plus; il ne me reste plus, serait plus correct.
Vers 28. Qui ne tourne visage; on dit aujourd'hui dans lu même sens tourner le dos.
Vers 29. S'il n'est astre esclairant, etc.; c'est-à-dire brillant, lumineux.
Vers 39. Ny moins qu'il soit possible; ellipse très-forte, pour : El que je ne puisse moins encore penser, croire, elc
242 TOESIES DE REGNIER.
ÉLÉGIE ZÉLOTYPIQUE1
ien que je sçache au vray tes façons et tes ruses 2, J'ay tant et si longtemps excusé tes excuses; Moy-mesme je me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur, par douceur diverty, Tiendrait ses laschetés à quelque conscience : 5
Mais enfin ton humeur force ma patience. J'accuse ma foiblesse, et, sage âmes despens, Si je t'aymay jadis, ores5 je m'en repens; Et brisant tous ces nœuds dont j'ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m'est ores une honte. 10
Pensant m'oster l'esprit, l'esprit tu m'as rendu; J'ay regagné sur moy ce que j'avois perdu.
i Cette pièce et celle qui suit parurent pour la première fois dans l'édition de 1615. Celle-ci est beaucoup plus belle que la suivante ; il y a plus de tours, plus de caractère, et elle montre bien la situation d'un homme également agité d'amour et de jalousie. Elles sont l'une et l'autre imitées d'Ovide, du moins en partie, et contiennent les plaintes et les reproches d'un amant jaloux : c'est ce que signifie Zélotijpique. On peut voir les élégies in et iv du 1. II de Desportes.
2 Multa diuque tuli : viliis patientia victa est.
Cède fatigato pectore, turpis amor.
Scilicel asserui jam me, fugique catenas, Et quae depuduit ferre, tulisse pudet.
VicimuSj et domitum pedibus calcamus amorem : Venerunt capiti cornua sera meo.
Ovidej Amor. Lib. HT, eleg. iij A présent:
Je tire un double gain d'un si petit dommage; Si ce n'est que trop tard je suis devenu sage. Toutesfois le bonheur nous doit rendre contens; 15
Et pourveu qu'il nous vienne, il vient tousjours à tems.
Mais j'ay donc supporté de si lourdes injures ! J'ay donc creu de ses yeux les lumières parjures, Qui, me navrant le cœur, me promettoient la paix, Et donné de la foy à qui n'en eut jamais! 10
J'ay donc leu d'autre main ses lettres contrefaites ! J'ay donc sceu ses façons, recogneu ses deffaites, Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouve à s'excuser quelque fausse raison ! Un procez, un accord, quelque achat, quelques ventes, 25 Visites de cousins, de frères et de tantes; Pendant qu'en autre lieu, sans femmes et sans bruit, Souz prétexte d'affaire elle passe la nuit. Et cependant, aveugle en ma peine enflamée, Ayant sceu tout cecy, je l'ay tousjours aymée. 50
Pauvre sot que je suis î Ne devois-je à. l'instant Laisser là ceste ingrate, et son cœur inconstant ?
Encor' seroit ce peu, si, d'amour emportée, Je n'avois à son teint et sa mine affectée Leu de sa passion les signes évidens 35
Que l'amour iinprimoit en ses yeux trop ardens. Mais qu'est-il de besoin d'en dire davantage? Iray-je rafraischir sa honte et mon dommage ? A quoy de ses discours diray-je le deffaut : Comme, pour me piper, elle parle un peu haut; 40
Et comme bassement, à secrettes volées, Elle ouvre de son cœur les flames recelées; Puis, sa voix rehaussant en quelques mots joyeux, Elle pense charmer les jaloux curieux; Fait un conte du roy, de la reyne et du Louvre, 45
Quand, malgré que j'en ave, amour me le descouvre; Me deschiffre aussi-tost son discours indiscret (Hclas ! rien aux jaloux ne peut estre secret);
2ii POESIES DE REGNIEP.
Me fait voir de ses traits l'amoureux artifice, Et qu'aux soupçons d'amour trop simple est sa malice ; 50 Ces heurtemens de pieds en feignant de s'asseoir1; Faire sentir ses gands, ses cheveux, son mouchoir; Ces rencontres de mains, et mille autres caresses Qu'usent à leurs amans les plus douces maistresses â, Que jetais par honneur, craignant qu'avec le sien, 55 En un discours plus grand, j'engageasse le mien.
Cherche donc quelque sot, au tourment insensihle, Qui souffre ce qu'il m'est de souffrir impossible; Car pour moy j'en suis las, ingrate, et je ne puis Durer plus longuement en la peine où je suis. 60
Ma bouche incessamment aux plaintes est ouverte. Tout ce que j'apperçoy semble jurer ma perte. Mes yeux tousjours pleurans de tourment esveillez, Depuis d'un bon sommeil ne se sont veus sillez. Mon esprit agité fait guerre à mes pensées; 65
Sans avoir reposé vingt nuits se sont passées; Je vais comme un lutin deçà delà courant, Et, ainsi que mon corps, mon esprit est errant.
Mais tandis qu'en parlant du feu qui me surmonte 5 Je despeins en mes vers ma douleur et ta honte, 70
Amour dedans le cœur m'assaut si vivement, Qu'avecques tout desdain je perds tout jugement.
Vous autres, que j'employe à l'espier sans cesse, Au logis, en visite, au sermon, à la messe, Cognoissant que je suis amoureux et jaloux, 75
Pour flatter ma douleur, que ne me mentez-vous ?
« Quid juvenum tacitos inter convivia nutus,
Verbaque compositis dissimulata nolis.
Ovide, Amor. Lib. III, eleg. 11.
2 II aurait été plus régulier de dire :
Que font à leurs amans les plus douces maîtresses.
3 11 y avoit au feu dans toutes les éditions.
Ha ! pourquoi m'estes-vous à mon dam si fidelles?
Le porteur est fascheux de fascheuses nouvelles.
Déférez à l'ardeur de mon mal furieux ;
Feignez de n'en rien voir, et vous fermez les yeux. 80
Si dans quelque maison sans femme elle s'arreste,
S'on luy fait au palais quelque signe de teste,
S'elle rit à quelqu'un, s'elle appelle un vallet,
S'elle baille en cachette ou reçoit un poullet,
Si dans quelque recoin quelque vieille incognue, 85
Marmottant un pater , luy parle et la salue ;
Desguisez-en le fait ; parlez-m'en autrement,
Trompant ma jalousie et vostre jugement.
Dites-moy qu'elle est chaste, et qu'elle en a la gloire ;
Car, bien qu'il ne soit vray, si ne le puis-je croire ? 90
De contraires efforts mon esprit agité,
Douteux, s'en court de l'une à l'autre extrémité.
La rage de la haine et l'amour me transporte ;
Mais j'ay grand' peur enfin que l'amour soit plus forte.
Surmontons par mespris ce désir indiscret : 95
Au moins, s'il ne se peut, l'aimeray-je à regret.
Le bœuf n'ayme le joug que toutesfois il traisne;
Et, meslant sagement mon amour à la haine,
Donnons-luy ce que peut ou que doit recevoir
Son mérite, esgalé justement au devoir. 100
En conseiller d'estat de discours je m'abuse. Un amour violent aux raisons ne s'amuse. Ne sçay-je que son œil, ingrat à mon tourment, Me donnant ce désir, m'osta le jugement; Que mon esprit blessé nul bien ne se propose; 105
Qu'aveugle, et sans raison, \e confonds toute chose , Comme un homme insensé qui s'emporte au parler. Et dessigne avecq' l'œil mille chasteaux en l'air?
C'en est fait pour jamais, la chance en est jetée. D'un feu si violent mon ame est agitée, no
Qu'il faut, bon gré, mal gré, laisser faire au destin; Heureux si par la mort j'en puis estre à la fin,
Et si je puis, mourant en ceste frénésie. Voir mourir mon amour avecq' ma jalousie !
Mais, Dieu ! que me sert-il de pleurs me consommer *, Si la rigueur du ciel me contraint de l'aymer ? [115
Où le ciel nous incline à quoy sert la menace? Sa beauté nie rappelle où son deffaut me chasse2 : Aymant et desdaignant, par contraires efforts, Les façons de l'esprit et les beautez du corps. 120
Ainsi je ne puis vivre avec elle et sans elle. Ha Dieu ! que fusses-tu ou plus chaste, ou moins belle! Ou pusses-tu cognoistre et voir, par mon trespas, Qu'avecques ta beauté mon humeur ne sied pas ! Mais si ta passion est si forte et si vive, 125
Que des plaisirs des sens ta raison soit captive, Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy, Je n'entens en cela te prescrire une loy; Te pardonnant par moy ceste fureur extresme, Ainsi comme par toy je l'excuse en moy-mesme : 130 Car nous sommes tous deux, en nostre passion, Plus dignes de pitié que de punition.
Encore, en ce malheur où tu te précipites, Dois-tu par quelque soin t'obliger tes mérites, Cognoistre ta beauté, et qu'il te faut avoir, 135
Avecques ton amour, esgard à ton devoir. Mais, sans discrétion, tu vas à guerre ouverte; Et, par sa vanité 5 triomphant de ta perte, Il monstre tes faveurs, tout haut il en discourt; Et ta honte et sa gloire entretiennent la court. 140
Cependant, me jurant, tu m'en dis des injures.
1 C'est consumer qui est le vrai terme, et non pas consommer \ ce dernier a une autre signification.
2 Kequitiam fugio, fugientem forma reducit.
Ovide.
5 L'auteur parle de son rival, que, par mépris, il affecte de ne point nommer.
0 dieux, qui sans pitié punissez les parjures,
Pardonnez à ma dame, ou, changeant vos effects,
Vengez plustost sur moy les péchez qu'elle a faicts.
S'il est vray, sans faveur, que tu rescoutes plaindre, 445
D'où vient pour son respect que l'on te voit contraindre?
Que tu permets aux siens lire en tes passions,
De veiller jour et nuict dessus tes actions;
Que tousjours d'un vallet ta carosse est suivie,
Qui rend, comme espion, conte exact de ta vie, lèiu
Que tu laisse * un chacun pour plaire à ses soupçons;
Et que, parlant de Dieu, tu nous fais des leçons,
Nouvelle Magdeleine au désert convertie;
Et jurant que ta llame est du tout amortie,
Tu prestens finement, par ceste mauvaitié 2, 155
Luy donner plus d'amour, à moy plus d'amitié;
Et, me cuidant 3 tromper, tu voudrois faire accroire,
Avecques faux serments, que la neige fust noire?
Mais, comme tes propos, ton art est descouvert,
Et chacun, en riant, en parle à cœur ouvert 160
(Dont je crève de rage); et, voyant qu'on te blasme,
Trop sensible en ton mal 4, de regret je me pasme;
Je me ronge le cœur, je n'ay point de repos;
Et voudrois estre sourd, pour l'estre à ces propos.
Je me hais de te voir ainsi mésestimée. 165
T'aymant si dignement, j'ayme ta renommée ;
Et si je suis jaloux, je le suis seulement
De ton honneur, et non de ton contentement.
* Il falloit écrire que tu laisses; c'est pourquoi on a mis, que tu laisses chacun, depuis l'édition de 1742.
2 Mauvais tié, dans l'édition de 1642 et les suivantes ; et c'est ainsi qu'on l'écrivoit toujours, quand ce mot étoit en usage dans le sens de méchanceté, malice.
3 Et me pensant tromper : correction nouvelle dans la même édition de 1642, et dans celles qui ont suivi.
* C'est ainsi qu'on lit dans les anciennes éditions. Celles de 1652, 1655, 1667, etc., portent, trop sens ble à ton mal, qui est la bonne leçon ; 1642, et 1645, à mon mal.
2i8 POESIES DE REGNIER.
Fay tout ce que tu fais, et plus s'il se peut faire ;
Mais choisy pour le moins ceux qui se peuvent taire. 170
Quel besoin peut-il estre, insensée en amour,
Ce que tu fais la nuit, qu'on le chante le jour *;
Ce que fait un tout seul, tout un chacun 2 le sçache?
Et monstres 3 en amour ce que le monde cache ?
Mais puisque le destin à toy m'a sceu lier, 175
Et qu'oubliant ton mal je ne puis t'oublier, Par ces plaisirs d'amour tout confits en délices 4, Par tes appas, jadis à mes vœux si propices; Par ces pleurs que mes yeux et les tiens ont versez; Par mes soupirs au vent sans profit dispersez; 180
Par les dieux, qu'en pleurant tes serments appelleront; Par tes yeux, qui l'esprit par les miens me volèrent, Et par leurs feux si clairs, et si beaux à mon cœur, Excuse, par pitié, ma jalouse rancœur : Pardonne, par mes pleurs, au feu qui me commande. 185 Si mon péché fut grand, ma repentance est grande. Et vois, dans le regret dont je suis consommé5, Que j'eusse moins failly si j'eusse moins aymé.
i Édition de 1642 et suivantes : qu'on le conte le jour. - Édition de 1642, tout que chacun; 1652 et suivantes, que tout chacun.
3 Édition de 1642, et celles qui ont suivi : Et mont.er...
* Parce per o Iecli socialia jura, per omnes,
Qui dent fallendos se tibi saepe, deos; Perque tuam faeiem, magni niihi numinis instar;
Perque tuos oculos, qui rapuere meos.
Quidquid eris, mea semper eris, etc.
Ovide, Amor., lib. Ilf, eleg. xiv
s Consommé pour consumé.
ELEGIE II. "2i9
NOUVELLES REMARQUES
Vers 39. A quoy de ses discours diray-je le deffaut? c'està-dire, A quoi bon, dans quel but, pourquoi?
Vers 55 et 56. Que je tais par honneur, craignant qu'avec le sien, En un discours plus grand, j'engageasse le mien. L'imparfait j' engageasse est très-correct ; il résulte d'un rapport de dépendance avec un verbe sous-entendu. Piégnier veut dire Craignant qu'avec son honneur, si je me laissais aller en un discours plus grand, j'engageasse aussi le mien.
Vers 82, 83 et 84. S' on, s' elle; l'élision delï de si n'est autorisée aujourd'hui qu'avant il; anciennement il s'élidait avant tous les autres pronoms.
Vers 118. Sa beauté merappelleoù son deffaut me chasse, pour que la construction fut conforme aux habitudes de notre syntaxe qui admet l'ellipse de l'antécédent et non celle du conséquent, lorsqu'ils représentent des compléments en rapports différents; l'auteur aurait dû dire : d'où son deffaut me chasse ; mais Ve muet qui termine le premier hémistiche ne le lui a pas permis.
Vers 134. Dois-tu par quelque soin l'obliger tes mérites; on devine ce que l'auteur a voulu dire, mais l'expression est tout à fait obscure.
2o0 POESIES DE REGNIER,