‹ uvres complètes de RégnierChapitre 54 sur 89 · SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME SUJET

Aymant comme j'aymois, que ne devois-je craindre? Pouvois-je estre asseuré qu'elle se deust contraindre, Et que, changeant d'humeur au vent qui l'emportoit, Elle eust pour moi cessé d' estre ce qu'elle estoit; Que, laissant d'estre femme, et sa foi mensongère, 5 Son cœur, traistre à l'amour, inconstante et légère, Se rendant en un lieu l'esprit plus arresté, Peust, au lieu du mensonge, aymerla vérité ?

Non, je croyois tout d'elle, il faut que je le die; Et tout m'estoit suspect, hormis la perfidie. 10

Je craignois tous ses traits que j'ay sceus du depuis, Ses jours de mal de teste, et ses secrettes nuits, Quand, se disant malade et de fièvre enflamée, Pour moy tant seulement sa porte estoit fermée. Je craignois ses attraits, ses ris et ses courroux, 15

Et tout ce dont Amour allarme les jaloux.

Mais, la voyant jurer avecq' tant d'asseurance, Je l'advoue, il est vray, j'estois sans deffiance. Aussi, quipourroit croire, après tant de sermens, De larmes, de soupirs, de propos véhémens, 20

Dont elle me juroit que jamais de sa vie Elle ne perniettroit d'un autre estre servie ; Qu'elle aymoit trop ma peine, et qu'en ayant pitié, Je m'en devois promettre une ferme amitié; Seulement, pour tromper le jaloux populaire, 25

Que je devois, constant, en mes douleurs me taire, xMe feindre tousjours libre, ou me bien captiver; Et, quelque autre perdant, seule la conserver?

ELEGIE III. 2oi

Cependant, devant Dieu, dont elle a tant de crainte, Au moins comme elle dit, sa parole estoit feinte; 30

Et le ciel luy servit, en ceste trahison, D'infidelle moyen pour tromper ma raison. Et puis il est des dieux tesmoins de nos paroles ! Non , non , il n'en est point : ce sont contes frivoles Dont se repaist le peuple, et dont l'antiquité 55

Se servit pour tromper nostre imbécilité. S'il y avoit des dieux, ils se vengeroient d'elle, Et ne la voiroit-on si fière ny si belle ; Ses yeux s'obscurciroient, qu'elle a tant parjurez; Son teint seroit moins clair, ses cheveux moins dorez; 40 Et le ciel, pour l'induire a quelque pénitence, Marqueroit sur son front son crime et leur vengeance. Ou s'il y a des dieux, ils ont le cœur de chair; Ainsi que nous d'amour ils se laissent toucher; Et de ce sexe ingrat excusant la malice, 45

Pour une belle femme ils n'ont point de justice.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 5, 6, 7, 8. Que, laissant d'estre femme, et sa foi mensongère, etc.; ces vers sont mal construits et obscurs ; le cœur se rendant en un lieu l 'esprit plus arresté, pour le cœur s attachant fortement à un objet, est du plus mauvais style.

Vers 29 et suivants. Cependant devant Dieu, etc. Nous retrouvons notre poète; ces vers et l'imprécation qui les suit iont de la plus belle facture; ici tout est poétique, la pensée, l'expression et le mouvement.

Vers 42. Marqueroit sur son front son crime et leur vengeance; la construction est sylleptique : leur se rapporte à dieux exprimé plus haut.

Vers 45, 44, 45, 46. Ces quatre vers terminent malheureusement cette pièce : ils expriment une idée fausse et de très=mauYais goût.

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