CHAPITRE PREMIER
§ I. État de la Grèce^ depuis la paix d'ArUalcide. Les Lacédémoniens déclarent la guerre à la ville d'Olynthe. Ils s'emparent par fraude et par violence de la citadelle de Thèbes. Oljnthe se rend.
La paix d'Antalcide, dont il a été parlé dans le cha- AH.M.36f7* pitre ni du livre K , avait jeté parmi les villes grec- ^ ^JJ^ J*^' ques beaucoup de semences de mécontentement et de ^^*-5»''**^* division. En exécution de ce traité , les Thébains avaient 5So-$53. été contraints d'abandonner les villes de Réotie pour
Googk
212 HISTOIRE ANCIENHE.
les laisser jouir de leur liberté; et les G)rinthiens, de faine sortir leur garnison d' Argos , qui par là devenait libre et indépendante. Les Lacédémoniens , autetirs et exécuteurs de ce. traité, voyaient par son moyen leur puissance extrêmement accrue , et ils travaillèrent encore à l'augmenter. Ils forcèrent ceux de Mantinée, contre qui ils prétendaient avoir eu plusieurs sujets de plainte dans la dernière guerre , d'abattre les murailles de leur ville, et de disperser leur habitation en quatre endroits différents , comme elle l'avait été autrefois. Dipd.i. i5. Les deux rois de Sparte, Agésipolis et Agésilas, ^^' *' d'un caractère tout différent , pensaient aussi diversekient sur l'état présent des affaires. Le premier, naturellement porté à la paix , et rigide observateur de la justice , voulait que Sparte , qui s'était déjà beaucoup décriée par la paix d'Antalcide, laissât jouir de leur liberté les villes grecques , comme ce traité même le portait , et ne troublât point leur repos par im injuste désir d'étendre sa domination. L'autre, au contraire, inquiet, remuant, plein de grandes vues d'ambition et de conquêtes , ne respirait que la guerre. Air.M.36ai. Dans le même temps, il alrriva à Lacédémone des nlôd. 1. 15, députés d'Acanthe et d'Apollonie , villes très*considép. 554-556. rables de la Macédoine, au sujet d'Olynthe, ville de Thrace , possédée par des Grecs originaires de Gialcide , ville de l'Eubée. Athènes , après les victoires de Salamine et de Marathon , avait conquis beaucoup de places vers la Thrace , et dans la Thrace même. Ces villes secouèrent le joug dès que La«édémone , à la fin de la guerre du Péloponnèse , eut abattu la puissance d'Athènes. Olynthe était de ce nombre. Les députés d'Acanthe et d'Apollonie représentèrent dans J'assem-
PERSES ET GRECS. ai3
blée générale des alliés qu'Olynthe, ville située dans leur voisinage , se fortifiait extraordinairement de jour en jour; qu'elle étendait de plus en plus sa domination par de nouvelles conquêtes; qu'elle forçait toutes les villes des environs de se soumettre à elle , et d'entrer dans ses vues; et qu'elle était prête à conclure un traité d'alliance avec les Athéniens et les Thébains. L'ai&ire ayant été mise en délibération , il fut conclu d'un com* mun consentement qu'il fallait déclarer la guerre aux Olynthîens. On convint que les villes alliées fourniraient dix mille hommes de troupes, avec* liberté, à celles qui le voudraient, d'y substituer de l'argent, sur le pied de trois oboles ' pour la paie journalière de chaque fantassin , et quatre fois plus pour un cavalier. Pour ne point perdre de temps, les Lacédémoniens firent partir sur-le-champ leurs troupes sous la conduite d'Eudamidas, qui obtint des éphores que Phékidas, son frère, commanderait celles qui devaient bientôt suivre et se joindre aux siennes. Quand le premier fut arrivé dans cette partie de la Macédoine , ^ui est aussi appelée ia Thrace ^ ,.il mit des garnisons dans les places qui eurent recours à lui ; s'empara de Potidée, ville alliée des Olynthiens, qui se rendit sans faire
' Ciiiq sois. = L« texte de Xéno- ,{; rk tirl epwctjc x«*P** ( ^*''*'»- ^ »
phoa porte trou oboUt éginétifues , a, a4 ); c'est Une expression usitée
[BeUen, V, a, ao), lesquelles ré- par les auteurs grecs, depuis Thucj*
pondaient à cinq oboles attiques , didc jusqu'à Démosthène, pour de-
là àntème atllque n'étant que les signer, en général , la Thrsct et les
I de celle d'Égine ; ces trois oboles parties de la Macédoine qui en sont
^présentent donc une valeur de 76 voisines. Un habile belléniste a même
•intimes , ou environ 1 5 soua : ainsi dierohé k introduire k dénomination
chaque ea^idier avait 3 francs par géographique d*Épi$hrac9;mtÀê son
joar. — L. opinion ne parait pas avoir été adop-
' Il 7 a, dans le texte, d^ixiTO tée des savanu. — L.
Dtod.
2l4 HISTOIRE ANCIENNE.
de défense; et commença la guerre contre Olynthe, mais lentement , comme il convenait à un général qui n'avait pas encore réuni toutes ses troupes. 1"' 1*0^38^' Phébidas se mit en marche peu de temps après. Étant Xeiioph. arrivé près de Thèbes , il campa hors de la ville , vers Plat. le Gymnase ou lieu public d'exercices. Isménie ' et i>?6oS^6o<); Léontide^, tous deux alors polémarques, c'est-à-dire * P^aSo. ^ généraux d'armée et les premiers magistrats de Thèbes, TÎai'H^'* étaient à la tête de deux factions opposées . le premier, qui avait attiré dans son parti Pélopidas , n'était point ami des'Lacédémoniens, et n'en était point aimé non plus, parce qu'il se déclarait ouvertement pour le gouvernement populaire et pour la liberté; l'autre, au contraire , favorisait l'oligarchie , et était soutenu par les Lacédémoniens, qui l'aidaient de tout leur crédit. Je suis obligé d'entrer dans ce détail , parce que l'évén^ ment qui va être rapporté, et qui en fait la suite, donnera lieu à la guerre importante des Thébains contre les Lacédémoniens.
Les choses étant dans cet état à Thèbes , Léontide alla trouver Phébidas , et lui proposa de s'emparer de la citadelle appelée Cadmee, d'en chasser ceux qui tenaient le parti dlsménie, et de la mettre sous la puissance des Lacédémoniens. Il lui fit entendre qu'il n'y
' Isménias, RoUîn ne suit pas une Tation une ibis pour tontes. — L* règle bien constante dans la ma- * C'est le.noni que lui donne Plo-
nière dont il francise les noms grecs tarque (m AgesiL, J a3, a4 ; m
terminés en €u : puisqu'il dit Pélo- Pelopid. , ^B-, de Genio Soeraiis,
pidas , Épaminondas , Phœàidas, Te- p. S'y 5), M»\» Tiéno^hon {Beflen.
leutias, Poljrbidas, etc., on ne voit Y. a, 1 5), et Démosthène {contra
paapourquoiilécfit/^n/iJe.^ffia/- Ne4Bram, p. i37«, éd. iteô*.) k
eide , Isménie , etc. L'usage veut que nomment Léontiadès : Rollin aitnic
la terminaison grecque de ces noms dà adopter cette orthographe. — L soit conservée. J'en fait ici l'obser-
PEBSES £T GRECS. ai 5
aurait rien de plus glorieux pour lui que de se rendre maître de Thèbeis , pendant que son frère travaillait à soumettre Olynthe; que par là même il faciliterait à son frère le moyen de réussir dans son entreprise; et que les Thébains, qui avaient défendu par un décret à leurs citoyens de porter les armes contre Olynthe, ne manqueraient pas, dès qu'il serait maître de la cita* délie, de lui donner autant d'infanterie et de cavalerie qu'il voudrait pour aller fortifier Eudamidas.
Phébidas, qui avait beaucoup d'ambition et peu de tête j et qui ne cherchait qu'à se signaler par quelque action d'éclat, sans en examiner les suites ni les conséquences, se laisse facilement' persuader. Pendant que les Thébains , tranquilles et en sûreté sous la bonne foi du traité de paix conclu depuis peu entre les Grecs, célébraient les fêtes de Gérés , et ne s'attendaient à rien moins qu'à un pareil acte d'hostilité, «Phébidas, conduit par Léontide, s'empare de la citadelle ', Le sénat était actuellement assemblé. Léontide s'y rend. Il déclare qu'on n'a rien à craindre de la part des Lacédémoniens qui viennent d'entrer dans la citadelle ; qu'ils ne sont ennemis que de ceux qui veulent troubler la paix; que, pour lui, par le pouvoir que lui donne sa charge de polémarque, de feire arrêter quiconque cabale contre letat, il va mettre en lieu de sûreté Isménie, qui brouille et cherche à faire la guerre. En effet, sur-le^ champ il est enlevé et conduit à la citadelle. Geux du parti disménie, venant leur chef arrêté, et braignant pour eux les dernières violences, sortent précipitam-^ ment de la ville, et se retirent à Athènes au nombi^e
< Pendant h durée de ces fêtes, les femmes qui y cèlébruent lea la Cadméc a*éiait occupée que par Thetmopkonet. «— L.^
2l6 HISTOIRE ANCIEirNE.
de plus de quatre cents. Us sont aussîtai bannis par un décret public. Pélopidas était du nombre. Epaminondas demeure en repos à Thèbes, parce qu'on le méprisait eomme un homme uniquement occupé de la [Àilosophie et qui ne se mêlait point d'affaires, et aussi à cause de sa pauvreté, qui ne laissait rien à craindre de sa part. On npmme un nouveau polémarque à la place dlsménie, et Léontide se transporte à Lacédémone.
La nouvelle de l'entreprise de Pliâ>idas, qui, en pleine paix, s'était emparé par violence d'une citadelle sur laquelle il n'avait aucun droit, avait excité de grands murmures et de grandes. plaintes; ceux sur-tout qui étaient opposés à Agésilas , qu'on soupçcmnait d'être entré dans ce complot, demandaient par qoek ordres Phébidas avsût exécuté une si étrange perfidie. Agésilas, qui sentait bien que ces reproches criants tombaient sur lui, ne fit nulle difficulté de soutenir Phébidas, et de dire hautement et devant tout le monde : c Qu'il « fallait regarder l'action en elle-même, et voir si elle « était utile; que tout ce qui était expédient pour la- <c cédémone, il était permis et même commandé de le a faire de son propre mouvement, sans attendre les or ce dres de personne. » Voilà les étranges principes qu'avançait un homme qui d'ailleurs soutenait hautement que la justice était la première de toutes les vertus, et que, sans elle, la valeur même, et toutes les plus grandes qualités, ne pouvaient être utiles. C'est lui qui répondit, lorsqu'en sa présence on faisait valoir extrêmement la grandeur du roi des Perses : Ce roi, que vous appelez grand, comment esUûplus grand que moi, a moins qu^il ne soit plus juste ? Maxime véritablement noble et admirable, quUlJaul prendre la justice pour
figle du beau et du grand; mais maxime qu'il n'avait que dans la bouche ^ et qu'il démentait par ses actions, conformeinent au principe de la plupart des politiques, qui croient qu'un homme d'état doit toujours vanter la justice, mais qu'il ne cbit perdre aucune occasion de la violer pour l'avantage de son pays.
Écoutons maintenant la sentence que va prononcer ,
Fauguste assemblée de Sparte, si renommée pour fa « sagesse de ses délibérations et l'équité de ses jugements. Lafiaire, mûrement pesée, les moyens discutés de part et d autre et mis dans tout leur jour, le résultat de l'assemblée est que Phébidas sera privé du commandement, et condamné à une amende de cent mille drachmes % mais qu'on retiendra la citadelle, et qu'on y mettra bonne garnison. Quelle étrange perversité! s'écrie Poiybe; quel renversement de toute règle et de Lib.4,p.a96. toute raison ! Pimir le criminel, et approuver le crime! et non-seulement approuver le crime en passant et sans y prendre part, mais le ratifier du sceau de l'autorité publique, et le continuer, au nom de l'état, pour en recueillir le fruit! On n'en demeura pas là. Des commissaires nommés par toutes les villes alliées de Sparte se transportèrent dans la citadelle de Thèbes , y firent le procès à Isménie, et prononcèrent contre lui un arrêt de mort, qui sur-le-champ fut mis à exécution. Il est rare que des injustices si criantes demeurent impunies : en user de la sorte, ce n'est, dit encore Poiybe, ni vouloir du bien à sa patrie, ni s'en vouloir à soimême.
Tâeutias, frère d'Agésilas, avait été substitué à la xenoph.i.5,
CUu]uanM miUe livret. = 91,600 fr. — L.
2l8 HISTOIRE ANCIENITE.
p. 559-565. place de Phébidas , choisi d'abord pour condaire le reste
p. 342-343'. des troupes des alliés vers Olynthe, et il s'y rendit en
diligence '. La ville était très-forte, et munie de tout ce
qui était nécessaire pour faire une bonne défense. On
fit plusieurs sorties avec succès; il se donna plusieurs
combats , dans l'un desquels- Téleutias fut tué* L'année
suivante le roi Agésipolis fut chargé du commandement
, des troupes. La campagne se passa en escarmouches
de part et d'autre, sans qu'il y eût rien de décisif.
Agésipolis mourut-: bientôt après de maladie; Gléom-
brote, son frère, lui succéda au trône, et régna neuf
A]f.M.36a4. ans. On commençait poui^lors la centième olympiade.
' Sparte fit de nouveaux efforts pour terminer la guerre
contre les Olynthiens. Polybidas^, qui en fut chargé,
poussa vivement le siège; et, conune ils manquaient de
vivres , ils furent enfin obligés de se rendre. Laoédé-
mone les reçut au nombre de ses alliés.
§ n. Prospérité de Sparte. Caractère de deux illus- ^ ires Thébains , Épaminondas^ et Pélopidas. Celui-ci forme le dessein de rendre la liberté à sa patrie. Conspiration contre les tyrans sagement conduite , ^et heureusement exécutée, La citadelle est reprise.
Xenoph. Jamais, ce semble, la fortune des Lacédémoniens DMid.p. 354. n'avait été plus brillante, ni leur domination plus fortement établie. Tout leur était soumis dans la Grèce,
> Xénophon dît, au contraire, 38). — L.
que Téleutias s'ayança k petites jour- > Lises PofyhiatUu ( DfOD. Srr.
nées (où pi.9tXa OTTtù^CAV ) , afin de XV, § » 3) » ou Po^Wa^féj ( Xssors.
pouvoir lever sur la route le plus de HeUen. V , 3 , ao ). — L. troupes possible. ( Helien, V , 2 ,
soit par force, soit par amitié. Ils tenaient dans leurs mains Thèbes, ville fort puissante, et par elle toute la Béotîe. Uà avaient trouvé le moyen d'humilier Argos-, et de la tenir dans la dépendance. Corinthe leur était entièrement dévouée, et suivait en tout leurs ordres. Les Athéniens, abandonnés de leurs alliés, et réduits presque à eux seuls, n'étaient pas en état de leur tenir tête. Si quelque ville ou quelque peuple allié avait tenté de se soustraire à leur empire, une prompte pu* nition les avait obligés de rentrer dans le devoir , et avait effrayé tous les autres. Ainsi, maîtres et par terre et sur mer , tout tremblait devant eux ; et les princes les plus puissants , tels que le roi de Perse et le tyran de Syracuse , briguaient à l'envi leur alliance et leur amitié. Une prospérité qui n'est fondée que sur l'injustice ne peut pas être de longue durée. Les coups qui vont abattre la puissance de Sparte, partiront de l'endroit même où elle avait exercé les plus injustes violences, et d'où il send>le qu'elle n'avait rien à craindre, c'està-dire de Thèbes. . Deux illustres citoyens de ' cette ville paraîtront dans la suite avec éclat sur le théâtre de la Grèce, et méritent par cette raison d'être connus par avance.
Je parle de Pélopidas et d'Épaminondas. Tous deux pi»*- '^ p«' étaient des premières familles de Thèbes. Pélopids^, nourri dans une grande opulence, et devenu, encore jeune, seul héritier d'une maison très-riche et trèsflorissante, employait dès-lors son bien à secourir ceux qui en avaient besoin et qui en étaient dignes, montrant^ par ce sage emploi de ses richesses, qu'il en était véritablement le maître, et non l'esclave; car^
aaa histoire ancienne.
selon la remarque d' Aristote rapportée par Piutarque ^ , la plupart des hommes ou n'usent pas de leur bien par avarice, ou en abusent par de mauvaises et folles dépenses. Pour j^paminondas, la pauvreté était son partage et faisait son honneur, on pourrait presque dire sa joie et ses délices. Il était né de parents pauvres, et par conséquent avait été familiarisé dès son enfance avec la pauvreté. Il se la rendit encore plus douce et plus aisée par le goût qu'il eut pour la philosophie. Pélopidas, qui aidait un grand nombre de citoyens, n'ayant jamais pu l'engager à accepter ses offres et à faire usage de ses richesses, prît part luimême à la pauvreté de son ami en rimitant, et devint le modèle aussi-bien que l'admiration de la ville, par la modestie dans ses habits et la frugalité dans sa table. Corn. Nep. ^^ Épamiuondas était pauvre du coté des biens de "Z'^?'"' la fortune, en récompense il était richement partagé de ceux de l'esprit et du cœur : modeste, prudent, grave, habile à proiter des conjonctures fiivorables; possédant dans un souverain degré la science de la guerre, également homme de main et de tête; fiicile et complaisant dans le commerce de la vie; souffrant, avec une patience incroyable, les mauvais traitements du peuple, et même de ses amis; joignant à l'ardeur pour les exercices militaires un goût merveilleux pour l'étude et pour les sciences, il se piquait sur-tout de vérité et de sincérité, jusque-là qu'il se fiùsait un scrupule de mentir, même par jeu et par divertissement : adeo veritatis diUgens ^ ut nejoco quident meniireiur.
Il avaient tous deux un égal penchant pour la vertu; piut. in Pemais Pélapidas prenait plus de plaisir aux exercices ^^'^'^'^ du corps, et Épaminondas à la culture de Tesprit. C'est pourquoi ils employaient tout ieur loisir, l'un à la palestre et à la chasse, et l'autre à la conversation et ' à l'étude de la philosophie.
Mais ce que les gens de sens et de bon esprit doi* vent le plus admirer en eux, et ce qui se trouve le plus rarement dans les personnes de leur rang, c'est cette parfaite union et cette amitié constante qui subsista toujours entre eux pendant tout le temps qu'ils furent employés ensemble au maniement des af&ires publiques, soit en paix, soit en guerre. Qu'on examine l'administration d'Aristide et de Thémistocle, celle de Cimon tt de Périclès, celle de Nicias et d'Alcibiade, on remarquera qu'elles ont été pleines de troubles, de dissensions, de disputes. Les deux amis dont nous parw Ions occupaient les premières diarges de l'état; toutes les grandes affaires passaient par leurs mains; tout était confie à leurs soins et à leur autorité. Dans des conjonctures si délicates, que d'ocdssions, pour l'ordinaire, de pique et de jalousie! Jamais, ni la différence de sentiments, ni la diversité d'intérêts, ni le plus léger mouvement d^envie n'altérèrent leur union et leur bonne intelligence : c'est qu'elle était fondée sur un principe inaltérable, c'est-à-dire sur la vertu, qui leur faisait chercher dan^ toutes leurs actions, dit Plutar- ({ue, non la gloire ni les richesses , source funeste de querelles et de divisions, mais le seul bien public; et qui leur faisait désirer, non d'avancer leur famille ou d'illustrer leur maison , mais de rendre leur patrie plus puissante et plus florissante. Voilà les deux grands
^Qi% UISTOIRE AirClEJ^NE.
hommes qui vont paraître sur la scîène , et qui vont domier le branle aux grands événements qui changeront la face des afEedres de la Grèce.
AH.M.36ik6. Léontide, ayant appris que les bannis s'étaient re- Xenoph^ ' tîrés à Athènes, et qu'ils y étaient bien traités du ^Ub.^ peuple et honorés de tous les honnêtes gens, lewr piift^in^pt ^1^^^^ secrètement des embûches par le moyen de ^^^'Sii^^ quelques hommes inconnus qu'il y envoya pour, assasid.deSocr. siucr Ics dIus cousidérables d'entre eux. Androciide
G«ii. p. 586- \
588 et 594- seul fut tué, et Léontide manqua son coup sur tous
Diod. i.' i5, les autres.
Coraei. ntp! En même temps les Athéniens reçurent des lettres cmp!*^iX ^® Sparte, qui leur défendaient de recevoir les bannis « ou de leur prêter secours , et qui leur ordonnaient de les chasser comme gens déclarés ennemis communs de la Grèce par tous les alliés. L'humanité, vertu propiY et naturelle aux Athéniens, leur fit rejeter avec horreur une si infâme proposition. Ils furent ravis de trouver une occasion de témoigner leur reconnaissance aux Thébains en leur rendant la pareille. Car c'^ient les Thébains qui avaient le plus contribué à rétablir à Athènes le gouvernement populaire, s'étant déclarés en leur faveur par un décret public , malgré les défenses de Sparte; et c'était de Thèbes qu'était parti Thrasybule pour délivrer Athènes de la tyrannie des Trente.
Pélopidas, quoique alors fort jeune encore, alla trouver tous les bannis l'un après l'autre ; Melon ' était l'un des plus considérables d'entre eux. Les ayant tous assemblés , il leur représenta : a Qu'il n'était ni séant
' Xénophon écrit Mellon, — L.
PERSES ET GRECS. aa3
«•ni juste que, contents d'avoir sauvé leur vie, ils re- « gardassent d'un œil tranquille leur patrie captive et « prisonnière ; que , quelque bonne volonté que leur «témoi^ât le peuple d'Athènes, il ne fallait pas faire c dépendre leur sort de ses décrets , que sa propre in- « constance , ou la malignité des orateurs , qui le tourte naient à leur gré , pouvaient en peu de temps faire et changer : qu'il fallait tout hasarder à l'exemple de a Thrasybule , et s6 proposer pour modèle son courage « intrépide et sa généreuse hardiesse; afin que, comme a Thrasybule, parti de Thèbes, était allé heurter et «briser les tyrans d'Athènes, eux de même, partis <( d'Athènes, allassent rendre à Thèbes sa première lift berté. »
Ce discours fit sur l'esprit des bannis toute l'impression qu'on en devait attendre. Ils envoyèrent secrètement à Thèbes apprendre à ceux de leurs amis qui y étaient restés ce qu'ils avaient résolu. Ces amis approuvèrent extrêmement leur dessein. Charon, qui était un des principaux de la ville, promit sa maison pour y recevoir les conjurés. Philidas ' trouva le moyen de se faire greffier d'Archias et de Philippe, qui étaient polémarques , c'est*à-dire les premiers magistrats de la ville. Pour Épaminondas, il y avait déjà du temps qu'il s'appliquait, en particuUer, à inspirer, par ses discours, aux jeunes Thébains un vif désir de secouer le joug de Sparte. Il n'ignorait rien de tout ce qui se Wut. de tramait : mais il ne crut pas y devoir prendre aucune pag. 594. part, ayant peine, disait-il, à tremper ses mains dans le sang de ses citoyens; prévoyant qu'on ne se tiendrait
* Xéiioplion écrit PhjrllidM. — L.
2a4 HISTOIRE A.NGI£]^irE.
pas dans les justes bornes de cette entreprise légituiie en elle-même, et que les tyrans ne périraient pas seuls; et persuadé d'ailleurs qu'un citoyen qui paraîtrait n V voir point pris de parti serait en état de fyire plus d'impression sur l'esprit du peuple.
Le jour pour l'exécution du projet étant pris, les bannis trouvèrent à propps que Phérénice, après avoir assemblé tous les conjurés, s'arrêtât au bourg de Thriasie, qui n'était pas fort loin deThèbes, et qu'un petit nombre des*plus jeunes se hasardât à entrer dans la ville. Douze, des premières maisons de Tbèbes, tous liés ensemble d'une étroite et fidèle amitié, mais rivaux de gloire et d'honneur, s'offrent pour cette hardie entreprise : Pélopidas était de ce nombre. Après avoir embrassé leurs compagnons , et avoir envoyé un courrier à Charon pour l'avertir de leur départ, ils se mettent en marche, vêtus de simples vestes, menant avec eux des chiens de chasse , et tenant à la main des pieux à soutenir des rets, afin que ceux qui les rencontreraient en chemin ne se doutassent de rien, et qu'ils les prissent seulement pour des chasseurs que la chasse avait égarés.
Leur courrier étant arrivé à Thèbes , et ayant appris à Charon qu'ils étaient en chemin , Tapproche du danger ne lui fit point changer de sentiment : cooiuie il était plein de courage et d'honneur, il prépara sa maison pour les recevoir.
Un des conjurés , qui n'était pas un méchant homme, qui même aimait sa patrie, et qui de tout son cœur aurait voulu servir les bannis, mais qui n'avait ni Taudag^ ni la fermeté nécessaires pour ^ une telle entreprise , occupé uniquement des difficultés et des obsta-
PERSES ET GRECS. a'iS
des qui se présentent en foule à son esprit , et troublé à la vue des dangers , se retire dans sa maison sans rien dire , et dépêche un de ses amis à Mélon et à Pélopidas pour les prier de différer leur entreprise , et de s'en retourner à Athènes pour y attendre un temps plus &yorable. Heureusement cet ami, n'ayant point trouvé la bride de son cheval, et ayant perdu beaucoup de temps à quereller contre sa femme, ne put partir.
Pélopidas et ceux de sa bande , ayant pris des habits de paysan, et s'étant partagés, entrent 'sur le déclin du jour par différentes portes dans la ville. Comme on était alors au commencement de l'hiver , il régnait un petit vent de bise , et il tombait de la neige; ce qui contribua à les mieux cacher, chacun étant retiré dans sa maison à cause du froid , qui leur donnait à eux-mêmes le prétexte de se couvrir le visage. Ceux qui étaient de la confidence reçurent les bannis, et les menèrent tous d'abord chez Charon, où ils se trouvèrent, bannis ou autres, au nombre de quarante-huit.
Il y avait déjà quelque temps que Philidas , greffier des béotarques % qui était du complot, avait promis à Àrchias et à sa compagnie de Iqpr donner à souper ce jour-là même , de leur faire grande chère , et de leur &ire venir les plus belles femmes de la ville. Tous les conviés s'étant rendus à l'heure marquée, on se met à table. Ils étaient déjà en pointe de vin , et bien près d'être ivres , lorsqu'il se répand , on ne sait par quelle voie , un bruit sourd que les bannis étaient dans la
' Les magistrats et généraux qui c*cst-à- dire «ïominandants ou gouétaient chargés à Tbebes du gouver- Temeurs de la Béotie. s'appeUient béotarques.