Tome F: IfiJH. anc
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das substitué à leur place. Uniquement occupé du bien public, il oubliait Finjuste traitement et l'espèce d'affront qu'on venait de lui faire ; et il en fut bien dédommagé par la gloire qu'une conduite si généreuse et si désintéressée lui attira.
Il partit peu de jours après à la tête de l'armée, et entra en Thessalie. Sa réputation l'y avait précédé. Elle avait déjà répandu dans tout le pays et la terreur et la joie : la terreur parmi les amis du tyran , que le seul nom d'Épaminondas effrayait; la joie parmi les peuples, dans l'assurance où ils étaient que bientôt ils seraient délivrés du joug de la tyrannie^ et le tyran puni de tous les crimes qu'il avait commis. Mais £paminondas , préférant le salut de Pélopidas à sa propre gloire, au lieu de pousser la guerre vivement comme il l'aurait 'pu, prit le parti de la tirer en longueur, dans la crainte que le tyran , réduit au désespoir , ne tournât, comme une béte féroce , toute sa rage contre son prisonnier; car il connaissait sa violence et sa brutalité, qui n'écoutait ni la raison ni la justice. Il savait qu'il prenait plaisir à faire enterrer des hommes tout vifs; qu'il en couvrait d'autres de peaux de sangliers et d'ours , et que , lâchant sur eux. ses chiens de chasse, il les faisait déchirer, ou les tuait à coups de flèches. C'étaient là ses jeux et ses divertissements. Dans les villes de Mélibée et de Scotuse"^ , qui lui étaient alliées, il convoqua à une assemblée les citoyens, et les fit environner par ses gardes, qui égorgèrent devant lui toute leur jeunesse.
Un jour qu'il entendait un acteur de réputation , qui
< ViUei de la Thessalic.
jouait les Troades d'Euripide , il sortit promptement du théâtre, et envoya dire à cet acteur qu'il ne s'alarmât point; que y s'il sortait, ce n'était point qu'il fût mécontent de lui, mais parce qu'il avait honte que ses citoyens le vissent pleurer des malheurs d'Hécube et d'Androraaque, lui qui n'avait jamais eu pitié de ceux qu'il avait égorgés.
S'il était peu susceptible de compassion, il le fut bien ici de crainte et de frayeur. Étonné de la prompte arrivée d'Epaminondas, et ébloui de la majesté qui l'environnait, il se hâta de lui envoyer des gens pour se justifier. Epaminondas ne put souffrir que les Thébains fissent ni paix ni alliance avec un si méchant homme. Il lui accorda seulement une trêve de trente jours; et, après avoir retiré de ses mains Pélopidas et Isménias, il ramena ses troupes.
La crainte n'est pas un maître dont les leçons &s- piat. sent une profonde et durable impression sur les es- p.%^Sg. prits. Le tyran de Phères retourna bientôt à son naturel. Il ruina plusieurs villes de Thessalie, et mit xcnoph.i.s, garnison dans celles des Phthiotes, des Achéens^^et des p* ^'" Magnésiens. Ces villes députèrent à Thèbes pour demander un secours de troupes, priant qu'on en donnât le commandement à Pélopidas; ce qui leur fut accordé. Celui-ci était près de partir, lorsque tout4coup le soleil vint à s'éclipser , et les ténèbres à couvrir en plein jour la ville de Thèbes. L'épouvante et la consternation fut générale. Pélopidas savait bien ce qu'il fallait penser.de cet événement, qui n'avait rien que de naturel; mais il ne crut pas devoir exposer sept mille Thébains malgré eux , ni les contraindre à partir dans la frayeur dont il les voyait saisis. Il se donna
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seul aux Thessaliens; et, prenant avec lui trois cents chevaux thébains ou étrangers , qui voulurent le suivre, il partit malgré la défense des devins, et contre Tavis des plys sages.
Il était personnellement animé contre Alexandre par le ressentiment des outrages qu'il en avait reçus. Ce que Thébé sa femme lui avait dit, et ce qu'il savait par lui-même du mécontentement universel où l'on était à son égard, lui faisait espérer qu'il trouverait de grandes brouilleries dans sa maison et une disposition générale à la révolte. Mais ce qui l'excitait et l'enflammait encore plus, c'était la beauté et la grandeur de l'action en elle-même ; car tous ses désirs et toute son ambition étaient de foire voir à tous les Grecs que , dans le même temps que les Liacédémonieus envoyaient à Denys le tyran des généraux et des officiers, et que, d'un autre coté, les Athéniens étaient comme à la solde d'Alexandre et lui avaient érigé une statue de bronze comme à leur bienfaiteur, les Thébains étaient les seuls qui déclarassent une guerre ouverte à la tyrannie , et qui entreprissent d'exterminer parmi les Grecs tout gouvernement injuste et violent.
Après avoir donc assemblé' son armée à Pharsale, il marcha contre le tyran. Celui-ci voyant que Pélopidas n'avait que peu de Thébains , et que lui il avait une infanterie plus forte du double que celle des Thessal^ns, il alla à sa rencontre. Quelqu'un ayant dit à Pélopidas que le tyran venait à lui avec une grosse armée. Tant mieux, lui répondit-il, nous en bcUirons un plus grand nombre.
Il y avait, près du lieu qu'on appelle Cynocéphales y des collines fort élevées et fort droites, situées au mi-
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lieu de la plaine. Les deux partis s'ébranlent pour faire occuper ces collines par leur infanterie; et en même temps Pélopidas ordonne à sa cavalerie de charger celle des ennemis. Cette cavalerie de Pélopidas enfonça celle d'Alexandre; et, comme elle la poursuivait dans la plaine /on vit tout-à-coup Alexandre sur le haut des collines, qui avait devancé l'infanterie des Thessaliens et qui, tombant rudement sur ceux qui voulaient forcer ces hauteurs et ces retranchements, ttiait les plus avancés et repoussait les autres , et à force de blessures les obligeait de reculer. Ce que voyant Pélopidas, il rappela sa cavalerie, lui commanda de fondre sur les ennemis; et, prenant son bouclier, il courut à ceux qui combattaient sur les collines.
Il eut bientôt percé son infiinterie; et, passant dans un moment de la queue à la tète, il redonna à ses gens une telle vigueur et un tel courage , que les ennemis crurent que c'étaient des homikies frais qui les attaquaient. Ils soutinrent deux ou trois charges sans s'ébranler : mais , lorsqu'ils virent que cette infanterie poussait toujours en avant, et que la cavalerie, revenue de sa poursuite, venait la soutenir, ils commencèrent à lâcher le pied, en se retirant à pas lents, et faisant toujoiu^ face. Alors Pélopidas, voyant de dessus les hauteurs toute l'armée ennemie, qui véritablement n'avait pas encore pris la fuite , mais qui commençait à plier et à se mettre en désordre, il %'arrêta et se retint quelque temps, cherchant des yeux Alexandre.
Dès qu'il l'eut aperçu à son aile droite, où il ralliait et encourageait ses troupes mercenaires, il ne fut plus maître de lui-même; mais , enflammé à cette vue,
Googk
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et abandonnant à son ressentiment seul le soin de sa vie et toute la conduite de l'affaire, il devança de bien loin ses bataillons j et courut de toute sa force en appelant et défiant Alexandre. Le tyran ne répondit point à son défi, et n'osa l'attendre, mais alla se cacher dans le bataillon de ses gardes. Ce bataillon tenant d'abord ferme, les premiers rangs furent enfoncés par Pélopidas, et la plupart des gardes tués sur la place. Les autres, se battant de loin, percèrent enfin ses armes, et lui enfoncèrent leurs javelots dans l'estomac. Les Thessaliens, alarmés du péril où ils le voyaient, accoururent du haut des collines à son secours; mais il était déj^ tombé mort quand ils arrivèrent. Alors l'infanterie et la cavalerie thébaines, retournant sur le corps de bataille, le mirent en déroute, le poursuivirent fort loin , et couvrirent la plaine de morts ; car ils tuèrent plus de trois mille hommes.
Cette action de Pélopidas^ quoiqu'elle semble partir d'un grand fonds de valeur, n'est point excusable , et elle a été généralement condamnée, parce qu'il n'y a point de véritable valeur sans sagesse et sans prudence. Le courage , quand il est grand , est froid et tranquille ; il se ménage où il faut, et s'expose où il est nécessaire. Un général doit voir tout, penser à tout; et, pour être en état de remédier à tout, il ne se jette pas témérairement dans un danger où il peut être enveloppé et tauser par sa mort la perte de toute l'armée. Wut in Pe- Euripide, après avoir dit dans une de ses pièces qu'il est très - glorieux à un général d'armée de remporter la victoire en sauvant sa vie, ajoute que, s*ti doit mourir f ce doit être en laissant sa vie entre les mains de la Vertu : comme pour faire entendre que
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la vertu seule, non la passion, ni la colère, ni la vengeance, a droit sur la vie d'un général; et que le pre» mier devoir du courage est de sauver celui qui sauve les autres.
Cest ce qui doit faire estimer le beau mot de Ti- nûd. p. a^s. mothée. Un jour que Charès montrait aux Athéniens les blessures qu^l avait reçues pendant qu'il était leur général, et son bouclier qui avait été percé d'une pique, Et moij reprit Timothée, quand f assiégeais Samos, un trait étant venu tomàer assez près de moi, fenfus bien honteux^ comme m'étant exposé en jeune homme, sans nécessité^ et plus qu*d ne convaiait au chef d^une si grande armée. Annibal certainement ne peut pas être soupçonné de timidité : on a remarqué que, dans un si grand nombre de combats qu'il livra, il ne reçut jamais aucune blessure, si ce n'est au siège de Sagonte.
C'est donc avec raison qu'on reproche à Pélopidas d'avoir sacrifié à sa valeur toutes ses autres vertus en prodiguant ainsi sa vie, et d'être mort plutôt pour lui-même que pour sa patrie.
Jamais capitaine ne fut plus regretté que lui. Sa mort convertit en deuil la victoire qui venait d'être remportée; un morne silence et un deconcertement général régnaient dans l'armée comme si elle eût été entièrement défaite. Quand on transporta son corps à Thèbes, on vit sortir de toutes les villes qui étaient sur le passage les enfants, les jeunes gens, les vieillards, les magistrats, les prêtres, qui allaient au-de* Yant du cercueil, portant avec eux des couronnes, des trophées et des armures toutes d'or. Les Thessaliens, pénétrés en même temps de la plus sensible
a8o HISTOIRE ANCICNIfE.
douleur et de la plus vive reconnaissance, demandèrent par grâce <[u'il leur fût permis de célébrer seuls et à leurs dépens les obsèques d'un général qui s'était dévoué pour. leur salut, et Ton ne put refuser à leur zèle cet honorable privilège.
Ses funérailles fiu^iit magnifiques, sur-tout par U douleur sincère , tant des Thébainsque des Thessaliens; car, dit Plutarque, cette pompe extérieure de deuil, et ces marques de douleur qui sont de commande, et que Tautorité publique impose aux peuples, ne soot pas toujours des preuves certaines de leurs vrais sentiments» Des larmes qui coulent en particulier comme en public, des regrets que montrent également les grands et les petits, des louanges qu'une voix générale et persévérante accorde à un homme qui n'est plu&, et de qui l'on n'attend plus rien, sont un témoignage non suspect et un hommage qui ne se rend qu'à la vertu. Telles furent les obsèques de Pélopidas , et je ne sais si l'on peut rien imaginer de plus grand ni de plus magnifique.
Thèbes ne se contenta pas de pleurer Pélopidas, elle songea à le venger. Elle envoya sur - le •- champ contre Alexandre un petit corps d'armée de sept mille hommes de pied et de sept cents chevaux. Le t^rao, encore tout consterné de sa défaite, n'était pas en état de se défendre. On l'obligea de rendre aux Thessaliens les villes qu'il leur avait prises; de laisser les Magnésiens, les Phthiotes, les Achéens en liberté; de retirer ses garnisons de leur pays; et de jurer qu'il obéirait toujours aux Thébains, et qu'il marcherait sous leurs ordres contre tous leurs ennemis.
C'était une punition bien légère. Aussi, dit Plutar
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que, ne parut-elle pas aux dieux suffisante, ni pro«portîonnée à ses crimes : ils lui en réservaient une digne d'un tyran. Thébé, sa femme, qui voyait avec horreur et détestait la cruauté et la perfidie de son mari, et qui n'avait pas oublié les leçons et les avis que lui avait donnés Pélopidas pendant qu'il était en prison, fait avec 9es trois frères un complot de le tuer. Tout le palais du tyran était rempli de gardes qui veillaient toute la nuit ; mais il ne s'y fiait pas; et, comme sa vie était en quelque sorte entre leurs mains, il les craignait plus que le reste des hommes. Il couchait dans une chambre haute, ou l'on montait par une échelle, qui apparemment se tirait quand il y était entré. Près de cette chambre était posté un gros dogue enchaîné pour y faire la garde. Il était terrible, et ne connaissait que le maître, la maîtresse, et le seul es«clave <pii lui donnait à manger.
Le temps pris pour l'exécution étant venu, Thébé enferme ses fifères pendant le jour dans une chambre voisine. Quand le tyran fut entré de nuit dans la sienne, comme il était chargé de viande et de vin, il s'endoimit sur-lenshamp d'un profefnd sommeil. Thébé sort un moment après , ordonne à l'esclave d'emmener le chien dehors , parce que son mari voulait dormir en repos; et, de peur que l'échelle, par oii il fallait monter, ne fit du bruit quand ses frères monteraient, elle couvrit de laine les échelons. Tout étant ainsi préparé, elle feit monter tout doucement ses frères armés de poignards. Arrivés à la porte, la frayeur les saisit, et ils n'osent avancer. Thébé, toute hors d'elle-même , les menace d'éveiller sur-le«hamp Alexandre, et de lui déclarer leur complot. La honte et la craitite les ra-
tilSa HISTOIRE AiroiENirc.
niment; elle les fait entrer, les mène près du lit, tient eUe-méme la lampe. Ils frappent le tyran à grands coups de poignards, et le tuent. La nouvelle de sa mort se répand bientôt dans la Ville. Son cadavre est . exposé à toutes sortes d'outrages, foulé aux pieds par ses sujets, et livré en proie aux chiens et aux vautours : digne salaire de toutes ses violences et de toutes ses cruautés !
^ VU. Épaminondas est mis à la téie de V armée théhaine. Sa seconde tenteUive contre Spiute. Célèbre victoire qu'il remporte à Mantmée. Sa mort. Son éloge.
AR.M.364X. La prospérité extraordinaire de Thèbes n^était pis xenoph.1.7, un petit sujet d'alarme pour les peuples voisins. Tout p^iiu^jjw. était alors en mouvement dans la Grèce. Il s y éleva Diadplaôi- ^^^ nouvelle guerre entre les Arcadiens et les Éléens, ^^' qui en produisit une autre entre les Arcadiens euxmêmes. Ceux de Tégée appelèrent à leur secours les Thébains, et ceux de Mantiiiée les Lacédémoniens et les Athéniens. Il y avait encore, des deux cotés, quelques autres alliés. Les premiers donnèrent le commandement de leurs troupes à Épaminondas. Il entra aussitôt dans l'Arcadie, et se campa à Tégée ^ dans le dessein d'attaquer les Mantinéens, qui avaient quitté l'alliance de Thèbes pour embrasser celle de Sparte. Ayant été averti qu'Agésilas s'était mis en mardie avec des troupes, et qu'il s'avançait vers Mantinée, il forma une entreprise qu'il croyait capable d'éterniser son nom, et d'abattre entièrement la puissance des CTinemis. Il part de Tégée pendant la nuit avec son
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armée, à Tinsu des Mantineens , et marche droit à Sparte par un chemin différent de celui que tenait Agésilas. II aurait certainement pris d'emblée la ville, qui était sans murs, sans défense et sans troupes; mais, lieureusement pour Sparte, un Cretois ayant informé en diligence Agésilas de ce qui se passait, celui-ci dépêcha sur l'heure un cavalier pour avertir la ville du danger qui la menaçait, et il y arriva lui«-méme bientôt après.
Il y était à peine arrivé, que l'on vit les Thébains passer l'Ëurotas, et marcher contre la ville. Épaminondas, qui vit son dessein découvert, crut cependant ne devoir pas se retirer sans avoir fait une tentative. Il s'avance donc avec ses troupes, et, employant le cou- Poiyb.^i. 9, rage au lieu de la ruse , il attaque la ville par différents cotés , perce jusque dans la place publique , et s'empare de cette partie de Sparte qui était du côté du fleuve. Agésilas fait face par-tout, et se défend avec beaucoup plus de valeur qu'on n'en devait attendre de son âge. Il vit bien que ce n'était pas alors, comme la première fois, le temps de se ménager et de se précautionner seulement, mais qu'il fallait payer d'audace, et combattre en désespéré : moyens dont il ne s'était jamais servi, et dans lesquels il n'avait jamais mis sa confiance , mais qu'il employa alors fort utilement pour repousser ce danger; car, par ce beau désespoir et cette sage audace, il arracha sa ville des mains d'Épaminondas. Son fils Archidamus, à la tète de la jeunesse spartaine, se portait avec un courage incroyable partout où le danger était le plus grand,. et avec sa petite troupe arrêtait par-tout l'ennemi et lui faisait tête.
Un jeune Spartiate , nommé Isadas^ se distingua par-
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ticulièrement dans cette journée. Il était très-beau de visage, parfaitement bien fait, d'une taille avantageuse, et dans la fleur de Tâge. Il était sans armes * et sans habits, le corps tout reluisant d'huile; et tenait d'une main une pique, et de l'autre une épée. En cet état, il s'âance impétueusement hors de sa maison; et, fendant la presse des Spartiates qui combattaient, il se jette sur les ennemis, porte par-tout des coups mortels, et renverse à ses pieds tout ce qui s'oppose à lui, sans recevoir lui-même aucune blessure , soit que les ennemis fussent effrayés d'un si étonnant spectacle, soit, dit Plutarque , que les dieux prissent plaisir à le préserver à cause de sa grande valeur. On dit qu'après le combat les éphores lui décernèrent une couronne pour honorer ses exploits; mais qu'ensuite ils le condamnèrent à une amende de mille dfagmes * , pour avoir osé s'exposer sans armes à un si grand danger.
Épaminondas, ayant manqué son coup, prévoyant que les Arcadiens ne manqueraient pas d'accourir au secours de Sparte , et ne voulant pas les avoir en même temps sur les bras avec toutes les forces de Lacédémone, retourna en diligence à Tégée. Les Lacédémoniens et les Athéniens, avec leurs alliés, l'y suivirent de près.
Xeiioph.L7, ^ général, considérant que son commandement p.64»-647. ^\i^\i expirer, et que, s'il ne combattait, c'en était (ait de sa réputation, et qu'aussitôt après sa retraite les ennemis tomberaient sur les alliés de Thèbes et les écraseraient , ordonna à ses troupes de se tenir prêtes pour le combat.
« Ajoutes : défensives , yupivoc S ^^0 — ^' «itXttv T&v <rxtiMVT«w. (Ptxr.jéget, • Cînqc«nttKvreê. = 9i6fr.— I-
PERSES ET GRECS. d85
Jamais les Grecs n'avaient combattu entre eux avec des troupe$ plus nombreuses. L'armée des Lacédé* moniens était composée de plus de vingt mille hom-^ mes de pied , et de deux mille chevaux ; celle des Thébains, de trente mille hommes de pied, et de près de trois mille chevaux. A l'aile droite des premiers étaient placés sur une même ligne les Mantinéens, les Arâidiens et les Lacédémoniens ; au centre , les Éléens et les Achéens, qui étaient les plus faibles de leurs troupes; les Athéniens formaient seuls l'aile gauche. Dans l'autre armée, les Thébains avec les Arcadiens étaient à l'aile gauche; les Argiens, à la droite; les autres alliés composaient le centre. De part et d'autre la cavalerie était répandue sur les ailes.
'Le général thébain fit sa marche dans le même or^ dre de bataille- dans lequel il voulait combattre , pour n être pas obligé , en arrivant en présence de l'ennemi, de perdre dans la disposition des troupes un temps qu'on ne saurait trop ménager dans les grandes entreprises.
Il n'alla pas droit et de front aux ennemis, mais marchant toujours par sa gauche sur une colonne , le long des hauteurs, pour leur faire croire qu'il ne pensait pas à combattre ce jour-là. Quand il fut vis-à-vis deux, environ à un quart de lieue, il fit halte, et fit mettre bas les armes à ses troupes, comme s'il avait eu dessein de camper là. Les ennemis , en effet , y furent trompés; et, ne comptant plus sur le combat, ils quittèrent leurs armes, se dispersèrent dans le camp, et laissèrent éteindre certaine ardeur qui s'allume et s'enflamme dans le cœur des soldats à la vue prochaine d'une bataille.
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Cependant Épaminondas, ayant tout d'un coup, par un quart de conversion à droite, converti sa colonne en ligne , et ayant tiré de la tête de sa colonne les meilleures troupes j qu'il y avait placées exprès dans la marche, les replia sur le front de son aile gaudie pour la fortifier et la mettre en état d'attaquer en pointe la . phalange lacédémonienne , laquelle, par le mouvement qu'il venait de faire, s'y trouvait directement oppo^. Il ordonna au centre et à l'aile droite de son armée de marcher très-lentement, et de faire halte avant que d'être à portée de l'ennemi, pour ne point risquer la victoire par des troupes sur lesquelles il ne pouvait pas compter.
Il prétendait décider de tout le succès de la bataille par ce corps de troupes choisies, qu'il commandait en personne, et qu'il avait rangé en colonne pour choquer f ennemi en pointe comme une galère , dit Xénophon. 11 se tenait bien assuré que, s'il pouvait percer la phalange des Lacédémoniens,qui faisait la principale force des ennemis , il n'aurait pas de peine à mettre tout le reste en déroute, en chargeant avec ses troupes victorieuses tout ce qu'il trouverait à droite et à gauche.
Mais, afin d'empêcher les Athéniens, qui étaient à l'aile gauche, de venir au secours de leur aile droite dans l'attaque qu'il méditait, il avança hors de la li^e Un détachement de cavalerie et d'infanterie, et le posta sur dés hauteurs à portée du flanc des Atliéniens, tant pour protéger sa droite, que pour leur donner de Fin* quiétude, et leur faire craindre d'être pris eux-mêmes en flanc et en queue s'ils s'avançaient pour soutenir leur droite.
Après avoir Êiit cette disposition de toutes ses trou-
pes, il S ébranla pour tomber sur les enn^nis avec tout le poids de sa colonne. Ils furent étrangement surpris lorsqu'ils virent Epaminondas s'avancer vers eux avec sa phalange renforcée. Us reprennent leurs armes , brident leurs chevaux, et courent à la hâte reprendre leurs rangs.
Pendant qu'Épaminondas marchait ainsi vers l'ennemi, la cavalerie qui couvrait son flanc gauche, Ja meilleure qui fôt alors dans la Grèce, toute composée de Thébains et de Thessaliens, eut ordre d'attaquer la cavalerie «memie. Le général thébain , à qui rien n'é^ chappait, avait habilement mêlé dans les intervalles de sa cavalerie des archers , des frondeurs et des gens de trait, afin qu'ils commençassent à mettre le désordre dans la cavalerie ennemie en l'accablant d'abord d'une grêle de pierres, de flèches et de javelots. L'autre armée avait négligé de prendre la même précaution. Elle avait fait une seconde faute non moins considérable, en donnant à ses escadrons autant de profondeur que si c'avait été une phalange. Aussi cette cavalerie ne put soutenir long-temps l'efFort de celle des Thébains. Après avoir fait plusieurs charges et souffert une grande perte , elle fut obligée de se retirer derrière son infanterie.
£n même temps Epaminondas, avec son corps d'infanterie, avait attaqué la phalange lacédémonienne. Les troupes en vinrent aux mains de part et d'autre avec une ardeur incroyable , les Thébains et les Lacédémoniens étant résolus de périr plutôt que de céder à leurs rivaux la gloire des armes. Il commencèrent à se battre avec la demi-pique ; et , ces premières armes ayant été bientôt brisées par les efforts des combat-
a88 HISTOIRE ANCIENNE.
tants, ils mirent l'épee à la main. La résistance des deqx côtés fut opiniâtre , et le carnage fort grand. Chacun , méprisant le danger, et ne cherchant qu'à se distinguer par quelque coup d'éclat , aimait mieux mourir dans son rang que de reculer d'un pas.
Cet acharnement réciproque ayant duré long-temps sans qu'on pût voir encore de quel coté toumarait la victoire, Épaminondas, pour la forcer à se déclarer pour lui, crut devoir faire un effort extraordinaire et payer de sa personne sans ménager sa vie. Il prend donc ce qu'il trouve autour de lui de gens les plus braves et les plus déterminés, en forme une troupe, se met lui-même à leur tête , va fondre avec impétuosité sur les ennemis, où la mêlée était la plus vive, et du premier coup de javelot qu'il lance il blesse le général des Lacédémoniens. Sa troupe, à son exemple, ayant blessé et tué tout ce qui se rencontrait, rompt et perce la phalange. Les Lacédémoniens, effrayés par la présence d'Épaminondas, et accablés par le poids de cette troupe intrépide, sont forcés de plier. Le gros des Thébains, excité par l'exemple et le succès de leur général et de sa troupe choisie, enfonce à droite et à gauche les ennemis et en fait un grand carnage. Mais quelques troupes des Lacédémoniens, s'apercevant qu'Épaminondas s'abandonnait trop à son ardeur, se rallient tout d'un coup, retournent contre lui, et le chargent d'une grêle de traits. Pendant qu'il repousse une partie de ces traits , qu'il évite et écarte les autres, et qu'il combat en héros pour assurer la victoire aux siens, un Spartiate, nommé CalUcrate lui porte avec son javelot un coup mortel dans la poitrine à travers sa cuirasse. Le bois du javelot ayant
été brisé, et le fer, qui était demeuré dans la plate, lui causant une douleur insupportable , il tombe aussitôt. Le c<»nbat recommence autour de lui avec une nouvelle fureur , les uns faisant tous leurs efforts pour le prendre vif, et les autres pour le sauver. Enfin les Thébains vinrent à bout de l'enlever, ayant mis en fuite les ennemis. Ils ne les poursuivirent qu'à une courte distance; et, étant revenus sur leurs pas, ils se contentèrent de demeurer maîtres du champ de bataille et des corps morts, sans profiter de leur victoire, et sans songer à rien entreprendre, comme s'ils eussent attendu l'ordre du général.
La cavalerie, consternée par l'accident d'ÉpaminondaA, qu'elle croyait mort, et paraissant plutôt vain* eue que victorieuse, négligea pareillement de pousser ses avantages, et retourna à son premier poste.
Pendant que tout ceci se passait à l'atle gauche des Thébains, la cavalerie athénienne attaqua celle des Thébains , qui était à l'aile droite. Mais comme celleci, outre la supériorité du nombre, avait l'avantage d'être secondée par l'infanterie légère mêlée dans ses intervalles, elfe chargea rudement les iithéniens, et , les ayant accablés de traits, les rompit, et les obligea à prendre la fuite. Après les avoir repoussés et mis en désordre, au lieu de les poursuivre, elle jugea plus à propos de tourner ses armes contre l'infanterie des Athéniens. Elle la prit en flanc, l'ébranla, et la poussa fort vivement. Dans le moment qu'elle était prête à prendre la fuite, le générai de la caval ne des Eléens , qui commandait un corps de réserve, voyant le danger où était cette phalange , accourut a son secours, chargea la cavalerie des Thébains qui
Tonui F. Hist, ane. I Q
agO HISTOIRE ANCIKirilE.
ne s'attendaient à rien moins, les força de se retirer, et regagna sur eux tout Tavantage qu'ils avaient pris. Dans ce même temps , la cavalerie atliénienne , qui ' avait d'abord été mise en déroute , voyant qu'on ne la poursuivait point, se rallia; et, au lieu de venir au secours de son infanterie maltraitée, elle alla attaquer le détachement que les Thébains avaient posté sur les hauteurs hors de la ligne , et le passa au fil de l'épée. Après ces divers mouvements , et cette alternative d'avantages et de pertes , toutes les troupes de part et d'autre demeurèrent dans l'inaction; et les trompettes des deux armées, comme de concert, sonnèrent eu même temps la retraite. Les deux partis s'attribuèrent chacun la victoire, et dressèrent un trophée; lesTlié. bains, parce qu'ils avaient dé&it l'aile droite , et qu'ik» étaient demeurés maîtres du champ de bataille ; les Athéniens , parce qu'ils avaient taillé en pièces le détachement : et, parce point d'honneur, cliacun refusa d'abord de demander les corps morts, ce qui était chez les Anciens donner un aveu de sa dé&ite. Néanmoins les Lacédémoniens envoyèrent les premiers un héraut pour demander la liberté d'ensevelir les morts; et pourlors chacun ne songea plus qu'à rendre aux siens les derniers devoirs.
Tel fut le succès de la fameuse bataille de Mantinée. Xénophon, dans le récit qu'il en fait, et qui termine son .histoire, avertit le lecteur de se rendre attentif à la disposition des troupes thébaines, et à Tordre de bataille, qu'il décrit en homme savant dans la guerre et expérimenté; et M. le chevalier FoUard, qui regarde avec raison Épaminondas comme un des généraux les plus accomplis que la Grèce ait portés , dans la descrip-
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tion qu'il fait de cette bataille , ne craint point de la donner comme le chef-d'œuvre de ce grand capitaine.
On avait porté Épaminondas dans le camp. Les chirurgiens ^ , après l'avoir examiné , déclarèrent que , dès qu'on aurait tiré le fer de la plaie, il expirerait. Cette pa* rôle remplit de trouble et de douleur tous les assistants : ils étaient inconsolables de voir mourir un si grand homme et de le voir mourir sans enfants. Pour lui, la seule inquiétude qu'il témoigna fut sur ses armes , et sur le succès de la bataille. Quand on lui eut montré son bouclier, et qu'on l'eut assuré que les Thébains avaient remporté la victoire, alors se tournant vers ses amis avec un visage tranquille et serein , « Ne regar* « dez pas , leur dit-il , ce jour-ci comme la fin de ma c vie , mais comme le commencement de mon bonheur « et le comble de ma gloire. Je laisse Thèbes triom- « phante, la superbe Sparte humiliée, et la Grèce dé- « livrée du joug de la servitude. Au reste , je ne compte ff point mourir sans enfants : Leuctres et Mantinée sont ff pour moi deux filles illustres , qui ne laisseront point « périr mon nom. » Après avoir ainsi parlé, il tira le fer de sa plaie, et rendit Tame.^
On peut dire avec vérité que la puissance de Thèbes expira en quelque sorte avec ce grand honune , que Cicéron * parait mettre au-dessus de tout ce que la Grèce a porté d'hommes illustres. En effet ^ , dit Justin,
* Liae» : ies médecins , tarpol = Cleéton expàm» 1« nènM seo-
(DioD.Sxc. XV. 71 ). Les Anciens timent dans le traité de Oratore
ne séparaient pas k chirurgie de la (lU, 34), on U dit : Pjrtkagoreus
médecine. L. . ^^^ ^^^'^ Thebanum Epaminondam
' « Epaminondas, princeps meo (instituit) , haud scio an summum
jadicio , Orsci». • ( Acad, Quœst. 'virum unum omnis Grateiœ, — L. ^^- X ) n. 4.) ' « Nam sicuti telo, si primam
292 HISTOIRE ANGIEirNE.
comme un âard, lorsqu'on en a brisé la pointe, nest plus en état de nuire, Thèbes aussi , après avoir perdu son chef, ne (ut plus formidable à ses ennemis , et sa puissance parut comme émoussée et anéantie par h mort d*Épaminondas. Avant lui , cette ville ne s'était distinguée par aucune action mémorable; après lui, elle retomba dans sa première obscurité. Ainsi Ton \il naître et périr sa gloire avec ce grand homme.
On a douté ' s'il était plus grand capitaine, ou plu> homme de bien. Il ne chercha point à dominer luimême , mais à rendre sa patrie dominante ; et il porta le désintéressement si loin, qu'il ne laissa pas en mourant de quoi fournir aux frais de ses funérailles. Philosophe de bonne foi, et pauvre par goût , il méprisa les richesses, sans vouloir, ce semble, qu'on lui tînl compte de ce mépriç ; et , si l'on en croit Justin , il ne fut pas plus avide de gloire que d'argent. Ce fut toujours malgré lui qu'on lui donna les commandement dont il fut chargé ; et il s'y conduisit de telle manière, qu'il fit plus d'honneur aux dignités qu'on lui conférait que lui-même n'en fut honoré.
Quoique pauvre par lui-même et Sans revenus, sa pauvreté même , qui lui attirait l'estime et la confiance
aciem pracfre^eris , rellquo ferro tUd 1U>. 6 , cap. 8. )
nocendi sustuleris : sic iUo velut mu- ' « Fuit incertam, TÎr mdîor an
erone uM abkto dnoe Thabanonim , dus caaet Nam et iapecia» bob nbi
roi quoque public» vires hebetat» semper, sed patriae qucaint: et pc-
sunt : ut non tam iUum amiaiMe , cunîse adeè parcns fuit, ut suasphis
qukiù cum iHo interiîsse omnes vi- faneri defoerit. Gioriae qaôquc aoa
derentur. ^am neque hune ante du- cnpidior qnim pccuni«: qnippe rr-
cem nUum memorabîle bellum gea- cusanti omnia iinperîa ingesta subi:
sere ; nec postea Tirtutibus , sed cla- honoresque ita gesait , ut ovaamn-
dibus, insignes fuere : ut manifestum tum non acclperc , aed dare ipaî dî-
sit, patrie gloriam et natam et ex- gnitad Tideretisr. * (Idem.) Ktînctam cum eo fuisse. » ( Jusmr.
PERSES ET GRECS. %g^
des riches, le mit en état de faire du bi^i aux autres. Quelqu'un de ses amis se trouvant fort à l'étroit, il <^t.Retp. l'envoya chez un des citoyens de Thèbes les plus opu- ^' ^' ^^ lents, avec ordre de lui demander de sa part mille écus '. Celui-ci étant venu chiez lui pour s'informer du motif qui l'avait porté à lui adresser cet ami : C'est^ lui répondit Épamiqondas, que cet homme de bien est dans le besoin^ ^ et que vous êtes riche^
Il avait puisé ces sentiments de générosité et de^ noblesse dans l'étude des belles-lettres et de la philo* Sophie ^ , qui avaient fait dès ses plus tendres années sa plus ordinaire occupation, et son unique plaisir; de sorte que l'on était étonné et que l'on se demandait comment et dans quel temps cet homme , toujours occupé de sciences, avait pu apprendce ou plutôt saisir dans un tel degré de perfection l'art militaire. Avare de son loisir , qu'il consacrait à l'étude de la philoso^ phie, qui était sa passion , il fuyait les emplois puj^lics, et ne briguait que pour s^en exclure. Sa modération le cachait si bien, qu'il vivait obscur, et presque inconnu: son mérite le décela pourtant. On l'arracha de la solitude pour le mettre à la tête des armées ;>t il lit voir que la philosophie, méprisée ordinairement par ceux qui aspirent à la gloire des armes, est merveilleusement pn^re à former des héros : car , outre que la plus grande avance, pour vamcre les ennemis, c'est de sa* voir se vaincre soi-même , on apprenait * anciennement dans cette école les grandes maximes de la saine poli-
' Un talent. =: 5,5oo fr. — L. rabile Yideretur unde tam insignîs
' ôri x^iiç^c, cl«4v, oir^c «*v miUtîae Miwitia bornai iptarlittcras
?tvD{ 2çt • OÙ ^à irXouTÛf. aato. » ( Justui.)
/ ^ « JaoD Uturanim Mudiam, jam ^ Laa écriu de Platon , de Xéno-
phQoaopfalae doctrina Unta , ut mi- jihon , d' Ariatote , en «ont la pfCH^e.
tique ; la règle de tous les devoirs , les motifs de s'en bien acquitter; ce qu'on doit àsa patrie , l'usage qu'on doit faire de son autorité ; en quoi consiste le vrai courage : en un mot , ce qui ùkit le bon citoyen , Hiominf d'état , le grand capitaine.
Il avait l'esprit orné en toutes manières; il possédait parfaitement le talent de la parole; il s'était exerce dans les sciences les plus sublimes. Mais une modeste retenue jetait un voile sur toutes ces rares qualités, qui en augmentait encore le prix; et il ne savait ce que c'était que d'en faire parade. Spintharus , en fiiii»iat.deAu- sant SOU' éloge, disait qu'il n'ai^aù jamais connu per^ ^^'^' ^* sonne, ni qui sût plus que lui y ni qui portât moins.
Ainsi l'on peut dire, à la louange d'Ëpaminondas, qu'il fit mentir le proverbe qui traitait les Béotiens d'hommes grossiers et stupides. Cétait l'idée commune qu'on en avait ' ; et l'on imputait ce défiiut à la grossièreté de l'air du pays , comme aussi l'on attribuait la j délicatesse du goût des Athéniens à la subtilité de l'air qu'ils respiraient. Horace dit qu'à juger d'Alexandre i par son mauvais goût sur la poésie, on jurerait que c'est un franc Béotien :
Ed. 1,1. a,
Boeotûm io crasso jurares aëre natum.
Un jour qu'on reprochait à Alcibiade son peu d'inclination pour la musique , il s'avisa de dire pour dernière excuse : Cest aux Thébains a chanter commà ils font^y eux qui ne savent point parler. Pindareet
' «'Inter looonnn mitunis qaan- itaque |MAgiies TlielNuiL» (Cic et
tum intersitfVldemus.... AUieniste- #41/0,0.7.)
nue cœlam , ex quo acatiores ctîam , * Ht ëuient gnmds miMieieiis. patumir Attici \ craMum Hiebis ,
Plutarque, deux Béotiens qui ne sentent guère le terroir, et qui prouvent bien que l'esprit est de tout pays, passent eux-mêmes condamnation sur la bêtise de leurs compatriotes. Épaminondas fit honneur à sa patrie, non -seulement par ses grands exploits, de guerre, mais encore par cette sorte de mérite que donnent la, beauté de l'esprit et l'étude des sciences.
Je finirai son portrait et son caractère par un trait qui ne le cède en rien à tous les autres, et qu'on peut même leur préférer, parce qu'il montre uU'boh cœur et une ame sensible ; qualité rare , sur-tout parmir les grands , mais infiniment plus estimable que toutes ces qualités brillantes qui font l'objet le plus ordinaire de ladmiration du commun des hommes, et qui presque seules paraissent dignes d'êtres imitée;» et enviées. La victoire de Leuctres avait attiré sur Épaminondas les yeux et l'admiration de tous les peuples voisins, et le faisait regarder comme l'appui et le restaurateur de Tbèbes, comme le vainqueur et le triomphateur de Sparte, comme le libérateur de toute la Grèce, en un mot comme le plus grand homme et le plus grand capitaine qui eût jamais été. Au milieu de cet applaudissement général, si capable de causer dans l'esprit d'un général d'armée une sorte d'enivrement, Épaminondas, peu sensible à une gloire si flatteuse et si méritée , Ma joie , dit-il , esl celle que je sais que causera nut. a mon père et à ma mère la nouvelle de ma victoire, ^^^t'
Il me semble que l'histoire n'a rien de plus précieux que de pareils sentiments, qui font honneur à l'humanité, et qui partent d'un cœur que la fausse gloire et la fausse grandeur n'ont point corrompu. J'avoue qu'on ne peut voir sans douleur ces nobles sentiments
1196 HISTOIRE ANCIEHNE.
s'éteindre parmi nous tous les jours de plus en pl«s, sur*tout ' dans ceux que leur naissance ou leur rang élèvent au-dessus des autres , qui souvent ne sont ni bons pères, ni bons fils^ ni bons maris, ni bon amis, et qui croiraient se dégrader s'ils témoignaient à l'égard de père et de mère cette affectueuse tendresse, dont un païen nous donne ici un si bel exemf^
Jusqu'au temps d'Épaminondas on avait vu deu villes exercer alternativement une espèce d'empire sur toute la Grèce. La justice et la modération de Sparte lui avaient procuré d'abord une prééminence marquée, que la 6erté et la hauteur de ses généraux, et sur*tout de Pausanias, lui firent bientôt perdre. Les Athéniens, jusqu'à la guerre du Péloponnèse , occupèrent le premier rang , mais de telle sorte qu'on ne s'en apercevait presque qu'au soin qu'ils avaient de le remplir dignement , et que leurs infériejurs avaient lieu de se croire toujours leurs égaux. Ils jugeaient pour «lors, et avec raison, que la véritable manière de commander et d'êU*e maître, c'est de ne fiiire sentir sa supériorité que par des bienfaits. Ce temps, sî glorieux pour Athènes , fut environ de quarante-cinq ans. Ils conservèrent encore en partie cette prééminence pendant les vingt-sept années que dura la guerre du Péloponnèse ; ce qui fiiit en tout les soiscante- DemMth. douzc OU soixante-trcizc ans que Démosthène donne p.89! ' à la durée de leur empire. Mais, pendant ce dernier espace de temps, les Grecs, rebutés de la fierté d'Athènes, n'en recevaient la loi qu'à contre^xsur. Les Lacédémoniens redevinrent donc encore les arbitres de la Grèce, et le furent près de trente ans, à compter depuis que Lysandre se fut rendu maître d'Athènes,
jusqu'à ia première guerre que les Athéniens, rétablis par G)nony entreprirent contre Sparte devenue plus fière que jamais, pour se soustraire, eux et les autres Grecs , à sa tyrannie. Enfin Thèbes parut sur les rangs ^ et par le mérite éclatant d'un seul homme «e vit à ia tête de toute la Grèce. Mais cet éclat fut d'une courte durée; et la mort d'Épaminondas, comme nous Favons déjà observé, replongea cette ville dans la même obscurité 00 il l'avait trouvée.
Démosthène remarque, dans l'endroit même que je viens de citer, que la prééminence qu'on voulait bien accorder soit à Sparte, soit à Athènes, était une prééminence d'honneur, non de domination , et que l'esprit de la Grèce était de conserver dans les autres villes une sorte d'égaUté et d'indépendance; Aussi, dit-il, dès que la ville dominante- tentait de s'arroger ce qui ne lui appartenait point, et voulait, contre les règles de la justice, ébranler les usages établis, tous les Grecs croyaient devoir courir aux armes, et, sans nul sujet de mécontantement personnel, épouser avec ardeur la querelle des offensés.
J'ajouterai ici une autre réflexion de Polybe, bien Poiyb.i. 7, sensée. Il attribue la sage conduite des Athéniens, dans ^' les temps dont j'ai parlé, à la sagesse des chefs qui étaient pour -lors à la tête des affaires, et il se sert d'une comparaison qui marque bien le caractère de ce peuple. Un vaisseau qui est sans maître, dit-il, se ^uve exposé à de grands périls, lorsque chacun exige qu'on le mène à son gré et ne veut point se laisser ^'onduire. Quand il survient «ne rude tempête, alors k danger même réunit les esprits : on s'abandonne à l'habileté du pilote; et, tous les rameurs faisant leur de-
398 HISTOIRE AirClENITE.
voir, le vaisseairest sauvé et mis en sûreté. Mais si. Forage cessé et le temps devenu serein , la discorde recommence dans le vaisseau ; que ceux qui y sont n ecoutent plus le pilote , et prétendent se conduire à leur tête; que les uns veuillent continuer leur voyage, les autres s'arrêter au milieu de la course; que d'un côté on déploie les voiles, et que de l'autre on les plie, il arrive souvent que , après avoir échappé à de violents orages, on Esiit naufrage dans le port même. Voilà ^ dit Polybe , une image naïve de la république d'Athè nés. Tant qu elle se laissa conduire , et qu elle écouta ses illustres chefs , un Aristide , un Thraiistocle , un Périclès , elle sortit toujours victorieuse des plus grands périls ; mais la prbspérité l'aveugla et la perdit. Ne sui* vant plus que son caprice, et devenue indocile et intraitable, elle se précipita dans les plus grands malheurs.
^ Vni. Mort d'Éuagore, roi de Salamine. Nicoclès^ son fils ^ lui succède. Carcicùre admirable de ce prince.
Ak. m. 363o. ^^ troisième année de la 101* olympiade , et peu de nlid'^ ^'5* *®"*P* après que les Thébains eurent détruit Platée a p. 363. Thespies, comme on l'a marqué auparavant, Evag6re, roi de Salamine dans l'ile de Cypre, dont il a été beaucoup parlé dans le volume précédent, fut assassiné par un de se^ eunuques. Nicoclès, son fils, lui succéda. Il avait un beau modèle dans la personne de son père, et il paraît qu'il se fit un devoir et qu'il prit à tache isocrat. in ^® marchcr sur ses traces. Quand il prit possession du Nie p. 64. trône, il trouva le trésor public absolument épuisé par
les grandes dépenses que son père avait été obligé de faire dans la longue guerre qu'il eut à soutenir contre le roi de Perse. Il savait que la plupart des princes , dans de pareilles conjonctures, se croient tout permis, et que tout moyen leur^paraît légitime pour rétablir leurs af&ires. Pour lui, il se conduisit selon d'autres principes. On n'entendit point parler, sous son règne, d'exils, de taxes , de confiscations de bieiis. La félicité publique fut son unique objet , et la justice sa ^ertu favorite. Il acquitta peu-à-peu les dettes de l'état, sans fouler le peuple par des impôts excessifs , mais en re* tranchant toutes les dépenses inutiles, et usant d'une sage économie dans l'administration de ses revenus. tf Je suis sûr, disait-il , qu'il ne se trouvera aucun ci- ibia.
, . . 1 . . /. . 1 1 pi«. 65, 66.
a toyen qui se plaigne que je lui aie nut le moindre « tort; et j'ai la consolation d'en avoir enrichi plusieurs, a et de les avoir comblés de bienfaits. » Il croyait que cette sorte de vanité , si c'en est une , deVait être permise à un prince, et qu'il lui était glorieux de pouvoir faire un tel défi à ses sujets.
Il se piquait encore principalement d'une antre P^g- 67.vertu , d'autant plus admirable dans les princes qu'elle y est plus rare; je veux dire la tempérance. Il est beau, mais bien difficile , dans un âge et dans une fortune où tout paraît permis , et où la volupté , armée de tous se$ attraits, et de tous ses artifices , dresse sans cesse des embûches à un jeune prince et va au devant de ses désirs , de résister long-temps à de si violentes et de si douces attaques. Niooclès faisait gloire de n'avoir jamais connu d'autre femme que la sienne pendant tout le temps de son règne : et il s'étonnait que , tous les autres contrats étant respectés dans la société
Googk
300 HISTOIKE AlfCIElflTE.
civile, celui du mariage, le plus sacré et le plus inviolable de tous , fût impunément violé ; et qu'on ne rougit point de commettre à l'égard de son épouse une infidélité dont on serait au désespoir qu'elle se rendit elle-même coupable. •
Tout ce que je viens de rapporter de la justice et de la tempérance dé Nicoclès , Isocrate le met dans Ii bouche de ce prince même ; et il n'y a pas d'apparence qu'il l'eût Êiit ainsi parler, si sa conduite n'eût répondu à de tels sentiments. C'est dans un discours où ce roi marque à son peuple quels sont les devoirs des sujets à l'égard des princes : amour, respect, 4>béissance, fidélité , dévouement entier et sans bornes; et, pour les engager plus efficacement à remplir tous ces devoirs, il ne dédaigne pas de leur rendre compte de'sa conduite et de ses sentiments.
isocrtt. ad Dans un autre discours, qui précède celui-ci, Isocrate expose à Nicoclès tous les devoirs de la royauté, et lui donne sur ce sujet d'excellents avis. Je ne puis en' rapporter ici qu'une très-petite partie. Il commence par lui déclarer que les particuliers ont bien plus de secours que lui pour la vertu , par la médiocrité de leur état, par les travaux et les soins qui en sont inséparables., par les. malheurs où souvent ils se trouvent exposés, par l'éloignement des délices et du luxe, et sur-tout par la liberté qu'ont leurs parents et leurs amis de leur donner des conseils ; au lieu que tous ces avan- , tages manquent pour l'ordinaire aux princes. U ajoute qu'un roi , pour se mettre en état de bien gouverner, doit éviter une vie oisive et désoocupée, donner un temps réglé au travail et aux affiûres, se former un conseil de ce qu'il y a dans son royaume de gens plus
Nicocl.
PERSES ET GRECS. 3oi
habiles et plus expérimentés ; travailler à se rendre supérieur aux autres par son mérite et sa prudence, comme il Test par sa dignité ; sur-tout se faire aimer de ses sujets, et pour cela les aimer lui-même sincèrement, et s'en regarder comme le père. « Conservez, a lui dit«il , la religion que vous avez reçue de vos « pères; mais comptez que le culte et le sacrifice le plus « agréable que vous puissiez offrir à la Divinité est celui « du cceur , en vous rendant bon et juste. Montrez en a toute occasion un tel respect pour la vérité , qu'on « se fie plus à une simple parole de votre part qu'au « serment des autres.. Soyez guerrier par l'habileté « dam le métier des armes, et par un appareil de guerre « capable d'intimider vos ennemis, mais pacifique par a inclination et par une rigide exactitude à ne rien « prétendre et à ne rien entreprendre d'injuste. L'u- « nique preuve certaine que vous aurez bien régné a sera de pouvoir vous rendre ce témoignage , que , « sous votre règne , votre peuple est devenu et plus « heureux, et plus sage. »
Ce qui m'a paru le plus remarquable dans ce discours , c'est que les avis qu'Isocrate donne à ce roi n'y sont accompagnés d'aucune louange , ni de ces ménagements étudiés et de ces tours artificieux sans lesquels la timide vérité n'ose approcher du trône; ce qui est un grand éloge, encore plus pour le prince que pour l'écrivain. Nicoclès, loin d'être choqué des avis qu'on lui donnait , les reçut avec joie ; et pour en marquer sa reconnaissance à Isocrate , il lui fit présent de vingt Mut. m talents, c'est-à-dire de vingt mille écus'. p. 838."^
* 110,000 francs. — L.
3o:à UISTOIEE AlfCIENlIE.
§ IX. Artaxerxe Mnémon entreprend de réduire V Egypte. Iphicrate^ Mhénien^ est tnis à la tête des troupes grecques. Cette entreprise échoue par la faute de Pharnabaze y général des Perses.
ar.m 3677. Ârtaxerxe , après avoir donné quelques années de "' relâclie à ses peuples, avait formé le dessein de réduire rÉgypte , qui y depuis plusieurs années , avait secoué Diod. 1. 15, Iç joug à^ 1^ domination des Perses. Il fît pour cela de cifraeLWep! g^a^ds préparatifs de guerre. Achoris,qui régnait pour- "in^lphicr*^ lors en Egypte, et qui avait donné de puissants secours à Évagore contre les Perses , prévoyant l'orage , leva beaucoup de troupes de ses sujets , et prit à sa solde un grand nombre de Grecs et d'autres troupes auxiliaires,dontChabrias l'Athénien eut le commandement. Il l'avait accepté de son chef, et sans ordre de la république.
Pharnabaze, ayant été chargé de cette guerre, envoya faire des plaintes à Athènes de ce que Chabrias s'engageait à servir contre son maître ; et menaça du ressentiment du roi cette république , si elle ne le rappelait incessamment. U demandait aussi en même temps Iphicrate, autre Athénien, qui était regardé comme un des plus excellents capitaines de son temps, pour lui donner dans cette guerre le commandement du corps de troupes grecques que son maître avait à son service. Les Athéniens, qui avaient grand intérêt de ménager l'amitié du roi, rappelèrent Chabrias, et lui ordonnèrent , sous peine de mort , de se rendre à Athènes au jour marqué. Iphicrate fut envoyé à l'armée de Perse.
PERSES ET GR£GS. 3o3
Les Perses firent leurs préparatifs avec tant de lenteur, cjue deux années entières s'écoulèrent avant qi^n entrât en action. Achoris, roi d'Egypte, vint à mourir. Enseb. in Psammuthis , qui lui succéda , ne régna qu'un an. Après lui vînt Néprérite; et quatre mois après Nectanébis, qui régna dix ou douze ans.
Pour tirer plus de troupes de Grèce, Artaxerxe y Ah.m.363o. envoya des ambassadeurs déclarer à tous les états que di^' i. Is'^ le roi entendait qu'ils vécussent' tous en paix entre eux ^' ^**" sur le pied du traité d'Antalcide, qu'on retirât toutes les garnisons, et qu'on laissât toutes les villes jouir de la liberté sous leurs propres lois. Toute la Grèce reçut avec plaisir cette déclaration, excepté lesThébains, qui refusèrent de s'y conformer. *
Enfin, tout étant prêt pour attaquer l'Egypte, on ibid.p. 558, forma un camp à Acé , appelée depuis Ptolémaîs, dans la Palestine, où était le rendez-vous général. Dans la revue qui s'y fit, il se trouva deux cent mille Perses que commandait Phamabaze , et vingt mille Grecs sous Iphicrate. Les forces de mer étaient proportionnées à celles de terre; car leur flotte était de trois cents galères , outre deux cents autres vaisseaux à trente rames, et un nombre prodigieux de barques pour les provisions nécessaires à la flotte et à l'armée de terre.
L'armée et la flotte se mirent en mouvement en même temps; et, pour agir de concert, elle s'éloignaient le moins qu'il leur était possible l'une de l'autre. L'ouverture de la guerre devait se faire par l'attaque de Péluse : mais on avait donné tant de temps aux Égyptiens, que Nectanébis leur en rendit l'approche impraticable et par terre et par mer. Ainsi la flotte, au lieu de faire là sa descente, comme on l'avait projeté , passa
3o4 HISTOIRE ANCIENIfE.
outre et alla dans la bouche du Nil appelée Menâttienne* Le Nil, en ce temps-là, se jetait dans la mer par sept difFérentes bouches, dont il ne reste plus aujourd'hui que deux ' ; et à chaque embouchure ii } avait un fort avec une bonne garnison pour en défendre l'entrée. La Mendésienne n'étant pas si bien fortifiée que celle de Péluse, oii l'on attendait rennemi, la descente s'y fit sans beaucoup de peine. Le fort fut «mporlé l'épée à la main , et on n'y fit quartier à personne;
Après cette action d'éclat, Iphicrate voulait qu^on remontât le Nil sans perdre de temps, pour aller attaquer Memphis, la capitale de l'Egypte. Si cet avLs eût été suivi avant que les Égyptiens eussent eu le temps de revenir de la frayeur où les avaient jetés cetuformidable invasion et le premier coup qu'on venait de frapper, on aurait trouvé cette capitale sans défense; elle eût été immanquablement emportée, et toute l'Egypte était reconquise. Mais, le gros de l'armée n'étant pas encore arrivé, Phamabaze crut devoir l'attendre, et ne voulut rien entreprendre qu'il n'eût rassemblé toutes ses forces , sous prétexte qu'alors elles seraient invincibles , et qu'il n'y aurait point d'obstacle capable de l'arrêter.
Iphicrate , qui savait que , dans les affaires de la guerre sur-tout, il y a des moments favorables et décisifs qu'il faut saisir, en jugeait tout autrement; et, au désespoir de voir qu'on laissât échapper une occasion qui ne se retrouverait jamais, il demanda instamment qu'au moins on lui permit d'y aller seulement avec ses
' De Damiettc et de Rosette.
PERSES JET GRECS. 3o5
vingt mille hommes. Pharnabaze lui en jrefvisa la permission, par un sentiment de basse jalousie , craignant que, si cette entreprise réussissait, tout l'honneur de la guerre ne fut pour Iphicrate. Ce délai donna le temps aux ËgyptieiAS de se reconnaître. Us rassemblèrent toutes leurs troupes en un corps, mirent uae bonne garnison dans Memphis, et avec le reste tinrent la canapagne, et harassèrent tellement l'armée des Perses, qu'ils l'empêchèrent de s'avancer au-dedans du pays. Après cela survint l'inondation du Nil, qui, ayant couvert d'eau toute la can^agiie, obligea les Perses de retoumar dans la Phéaicie, après avoir perdu inutilement une bimne partie de letu* armée.
Ainsi cette expédition, qui avait coûté des somnies immenses, et dont les seuU préparatifs avaient donné tant de peine depuis plus de deux ans, échoua entièrement, et n'aboutit qu'à causer une haine irréconciliable entre les deux généraux qui y avaient commandé. Phamabaze, pour s'excuser, accusait Iphicrate d'en avoir empêché la réussite. Iphicrate, avec beaucoup plus de raison , en attribuait tout^ la faute à Phamabaze; mais, sachant fort bien que ce seigneur serait cru à la cour préférablement à lui, et n'ayant pas oublié ce qui était arrivé à Conon , il prit le parti, pour éviter un sort pareil à celui de cet illustre Athénien , de se sauver à Athènes dans un petit vaisseau qu'il loua. Pharnabaze l'y fit accuser d'avoir fait avorter l'expédition d'Egypte. Le peuple d'Athènes lui fit répondre que, si on pouvait l'en convaincre, il serait puni comme son crime le méritaiL Mais son innocence était trop bien connue à Athènes pour l'inquiéter là -dessus. Il ne paraît pas qu'on lui en ait jamais fait d'affaire; et,