‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 3 sur 33 · Tome F. HisL mnc. Q · texte numérisé non relu

Tome F. HisL mnc. Q

i8 HISTOIRE AirciEirirE.

ne souffrait point de délai. Elle n'en souflKît point en effet; et le peuple, qui, lorsqu'il est une fois prévenu, se laisse entraîner à son penchant sans rien examiner, nomma sur*le-cbamp Denys pour généralissime avec un pouvoir absolu '. Dans cette assemblée même, il fit ordonner une double paie pour les soldats, faisant entendre que l'état s'en dédommagerait avantageusement par les oonquêtes qui en seraient le fruit Quand tout cela fut conclu et l'assemblée finie, les Syracusains, examinant de sang-froid tout ce qui venait de se passer, en furent extrêmement surpris, comme si eui -mêmes n'en avaient pas été les auteurs ; et ils comprirent , mais trop tard, qu'en voulant assurer leur liberté, ils s'étaient donné un maître.

Denys sentit bien de quelle importanoe il était de prévenir le repentir du peuple. Il ne lui restait plus qu'un pas à faire pour arriver à la tjrrannie , qlii était de se faire donner des gardes, et il le fit d'une manière habile et ru^ée. Il proposa à tous les citoyens qui étaient au-dessous de quarante ans et en âge de porter les armes de se rendre, avec des vivres pour trente jours, à la ville de Léonte. Les Syracusains en étaient alors les maîtres, et ils y tenaient garnison* Cette place était remplie de soldats fugitifs et étrangers^, gens fi>rt propres pour l'exécution de ses desseins. Il se doutait bien que la plupart des Syracusains ne le suivraient pas. Il partit; et, étant arrivé de nutt, il campa dans les chaiftps près de la ville. Peu de temps après, on

' Cett là le rapport de Diodore cette oireoiutâiiee ( in 9^Ua Dt^m,

de Sicile. Siai», selon Plut»rq«e, S3>'— L.

Hippariniu , père de Dion, fut nom- ' Dans le texte : remplie de ban-

mk générdUssime avec Denys en ttis et d'étrangers. -^L.

entendit un grand bruit dans tout le canp ; des gens apostés fMtr Denys avaient excité ce tumulte. Il supposa qu'on lui avait tendu des embûches, et qu'on avait voulu Tassassiner. Plein de tt^ouble et d'alarme , il se réfugie dans la citadelle de la ville des Léontins, et y passe le reste de la nuit, après y avoir. allumé beaucoup de feux , et y avoir Êdt venir oeux des soldats qui lui étaient le plus affîdés. A la pointe du jour, toute la multitude s'assemble. Il expose, encore saisi de crainte , le danger qu'il a couru, et demande qu'on lui permette de choisir à son gré six cents gardes pour mettre sa personne en sûreté. Pisistrate lui en avait donné l'exemfJe long-temps auparavant, et avait employé la même artifice quand il se fit tyran d'Athènes. Sa demande parait fort raisonnable , et lui est accordée. Il choisit sur-le-champ mille gardes, les arme de pied en cap, les équipe magnifiquement, et leur fait de grandes promesses. Il s'attache aussi d'une manière particulière les soldats étrangers, en leur parlant avec bonté et bmiliarité^ Il fait plusieurs changements dans les troupes pour s'assurer des officiers, et renvoie Dexippe à Lacédémone, parce qu'il s'en défiait. Il fait venir en mâme temps de Gèle une grande partie de la garnison que lui-même y avait envoyée , et rassemble de tous cotés les fugitifs, les exilés, les gens chargés de dettes et de crimes, digne cortège d'un tyran.

Avec une telle escorte, il se rend à Syracuse, et y répand la terreur. Les citoyens n'étaient plus en état de s'opposer à son entreprise , ni de lui disputer sou autorité. La ville était pleine de soldats étrangers, et se voyait près d'être attaquée par les Carthaginois. Pour s'affermir encore davantage dans la tyrannie, il épouse

aO HISTOIRE A.NGIENNE.

la iille d'Hermocrate , le plus puissant citoyen de Syracuse , et qui avait le plus contribué à la défaite des Athéniens; et il donne sa sœur en mariage à Polyxène , beau-irère d'Hermocrate. Ayant ensuite convoqué l'assemblée , il se défît de Daphnée et de Démarque , qui s'étaient opposés le plus vivement à son usurpation. C'est ainsi que Denys, de simple greffier à Syracuse et de bourgeois du dernier rang, se rendit maître et tyran de la plus grande et de la plus opulente ville de la Sicile.

§ II. Mout^ements dans la Sicile et à Syracuse contre Denys. llvientàboiU de les dissiper. Pour arrêter les révoltes y il songe à attaquer les Carthaginois, Il trai^aille aux préparatifs de cette guerre auec un soin et un succès merveilleux. Voyage de Platon à Syracuse; sa liaison intima avec Dion.

Diod. L i8, Denys eut une rude secousse à essuyer dès le commencement. Les Carthaginois ayant assiégé Gèle, il marcha au secours de cette ville; et, après quelques actions contre l'ennemi , qui réussirent mal , il entra dans la place. Il y agit faiblement; et tout le service qu'il rendit aux habitants fut de les faire sortir de nuit, et -de les accompagner pour favoriser leur fuite. On le Soupçonna d'agir de concert avec les ennemis ; d'autant plus qu'ils ne le poursuivirent point, et qu'il y eut peu de ses soldats étrangers de tués. Tout ce qui était resté d'habitants à Gèle fut égorgé. Ceux de Camarine, dans la crainte d'un pareil traitement , se retirèrent avec tous les effets qu'ils purent emporter. Ce spectacle de vieillards, de femmes, de jeunes filles, de tendres en-

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iants , dont on hâtait la marche au-delà de leurs forces , toucha de compassion les troupes de Denys, et les irrita contre ce tyran. Celles qu'il avait fait venir de l'Italie se retirèrent dans leur pays. Les cavaliers de Syracuse, ayant tenté inutilement de le tuer dans le chemin, parce qu'il était toujours environné de ses étrangers, prirent les devants, et, étant entrés dans Syracuse, marchèrent droit au palais du tyran, qu'ils pillèrent, et firent essuyer à sa femme toutes sortes de mauvais traitements , dont elle mourut. Denys , qui avait prévu leurs desseins, les suivit de près avec cent cavaliers seulement et quatre cents fantassins, et, ayant fait près de vingt lieues ' par une marche forcée , arriva vers le milieu de la nuit à la porte de l'Achradine , qu'il trouva fermée. Il y mit le feu, et s'ouvrit un passage. Les plus riches des citoyens accoururent montés à cheval pour lui disputer l'entrée ; mais ils furent enveloppés par les soldats , et presque tous tués. Denys , étant entré dans la ville, égorgea tout ce qu'il trouva à sa rencontre, pilla les maisons de ses ennemis, en tua un grand nombre , et en fit sortir plusieurs de Syracuse. Le lendemain matin , toutes les troupes de Denys arrivèrent. Les malheureux fugitifs de Gèle et de Camarine, ayant en horreur le tyran, se retirèrent chez les Léontins. Imilcon ayant envoyé un héraut à Syracuse, conclut le traité dont il a été parlé dans l'histoire des Cartha-* ^ Tom. x, ginoiâ. Une des conditions fut que Syracuse demeurerait cect» édit.]. soumise à Denys; ce qui confirma tous les soupçons qu'on avait conçus contre lui. Tout ceci arriva l'année a«.m.3«oo. de la mort de Darius Nothus.

' 400 stades. = 1 3 j lieues de a o ko degré. -— L.

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2& HISTOIRE ANGIEirirE.

Ce fut pour-Iors qu'il sacrifia à son repos et à sa sûreté tout ce qui lui pouvait faire ombrage. Il ^savait qu'après avoir dépouillé les Syracusains de tout ce qu'ils avaient de plus cher, il ne pouvait manquer d'en être extrêmement hai; et la crainte des malheurs qu'il devait en attendre croissait dans l'usurpateur à proportion de leur haine. Il regardait tous ses nouveaux sujets comme autant d'ennemis ; et il croyait ne pouvoir se précau* tionner contre les dangers qui l'environnaient de toutes parts, et qui le suivaient par-tout , qu'en exterminant les uns pour intimider les autres. 11 ne voyait pas qu'en ajoutant la cruauté des supplices à l'oppression publique, il ne faisait que multiplier ses ennemis, et les engager, après la perte de leur liberté, à sauver au moins leur vie en attentant à la sienne. Dîod. pag. Denys , qui prévoyait que les Syracusains ne manqueraient pas, pour se rétablir dans la liberté, de profiter du repos que leur laissait la paix récemment conclue avec les Carthaginois, n'oublia rien non plus de son côte pour affermir sa domination. Il s'appliqua à fortifier la partie de la ville appelée Vile ' , que sa situation avantageuse rendait déjà très-forte , et qui pouvait viltre gardée par une médiocre garnison. II l'environna de bons murs, flanqués, d'espace en espace, de plusieurs tours fort hautes, et la sépara ainsi du reste de la ville. Il y bâtit une forte citadelle * pour lui servir de retraite et d'asyle en cas d'accident , et y fit construire un grand nombre de boutiques ^ et de galerie^ capables de contenir une multitude considérable d'habitants.

■ Cest rUe à'Ortygie, située ma.- * Dans la partie de rile qui regarde

devant du grand port, dont elle ferme le continent. — L. rentrée. — L. ^ Dans le grec xP^|ii.«Ttcnpi* »

PXASES £T GB£CS. 23

Pour ce qui regarde le& terres, il choisit leâ meilieurea, qu'il donna à ses créatures et sluk officiers qu'il avait mis en place ; et distribua le reste à proportion égale entre les citoyens et les étrangers, mettant au nombre des premiers les esclaves qui avaient été affranchis. Il partagea de la même sorte les maisons, réservant celles de l'Ile pour les citoyens qui lui étaient le plus afiidés et pour ses étrangers.

Après avoir pris toutes ces précautions pour sa propre sûreté, il songea à subjuguer plusieurs peuples de la Sicile, qui étaient encore libres, et qui avaient donné du secours aux Carthaginois. Il commença par le siège dUerbésine. Les Syracusains qu'il avait menés avec lui , se voyant les armes à la main , crurent devoir s'en servir pour se rétablir en liberté. Comme ils s'attroupaient et concertaient ensemble , un des premiers officiers, qui leur parla durement, fut tué sur-le-champ; et ce meurtre fut comme Iç signal de la révolte. Ils firent venir aussitôt d'Etna Jes cavaliers qui s'y étaient retirés au commencement de la révolution. Denys, alarmé de ce mouvement, laissa le siège, et marcha promptement vers Syracuse pour la contenir dans l'obéissance. Les révoltés l'y suivirent de près ; et, s'étant emparés d'Épipole, ils lui fermèrent par ce moyen toute issue dans la campagne. Ayant fait venir du secours de leurs alliés par terre et par mer, ils mettent la tête du tyran à prix , et promettent le droit de bourgeoisie aux étrangers qui l'abandonneront. Il en passa un grand nombre de leur coté, qu'ils traitèrent fort

mot dont le sens ii*est pas ici bien ûe peut-être des baraques pour lodair, malgré Ui note de Wesseling ger les soldats. — L. {adDiotl.Ub. x , $ i }. Ce mot sîgni-

24 HISTOIRE ANCIENITE.

humainement. Us font avancer leurs machines, et battent fortement les murs de Tlie, sans donner à Denys le temps de respirer.

Ce tyran 9 réduit aux abois, abandonné par le plus grand nombre des étrangers, et se voyant sans issue du côté de la campagne, assemble ses amis pour délibérer avec eux , plutôt sur le genre de mort qu'il doit choisir pour terminer glorieusement sa carrière, que sur les moyens de se sauver. On s'applique à lui relever le courage. Les avis se partagent; mais enfin celui de Philiste prévaut, qui était qu'il ne fallait point absolument renoncer à la tyrannie. Denys, pour gagner du temps, députe vers les révoltés, et demande qu'on lui permette de sortir de la ville avec le^ siens; ce qui lui fut accordé, et on convint de lui donner cinq vaisseaux pour emmener ses gens et pour emporter ses effets. Il avait cependant envoyé sous main vers les Campaniens, qui étaient en garnison dans les places des Cartha* ginois, et leur avait fait offrir des sommes considérables pour le venir tirer du danger où il était.

Dans l'intervalle de ces pourparlers, les Syracusains , qui croyaient l'affaire terminée et le tyran perdu, avaient désarmé une partie des troupes, et le reste agissait fort nonchalamment. L'arrivée des Campaniens au nombre de douze cents chevaux surprit et alarma infiniment la ville. Après avoir battu ceux qui s'opposaient à leur passage, ils percent jusqu'à Denys. Trois cents autres soldats arrivent en même temps à son secours. Alors la face des choses change entièrement. La terreur et le découragement passent du côté des Syracusainsf Denys , ayant fait une sortie , les pousse vivement jusque dans la partie de la ville appelée NéapoUs, Le carnage

PERS£S £T GBECS. !1*5

ne fat pas considérable j )>arce que Denys avait défendu de tuer les fuyards. Il fit ensevelir les morts , et fit dire à ceux qui s'étaient retirés à Etna qu'ils pouvaient revenir en toute sûreté , promettant d'oublier absolument le passé. Plusieurs revinrent, d'autres ne crurent pas devoir se fier à la parole dû tyran. Il récompensa avantageusement les Campaniens, et les renvoya.

Les Lacédémoniens firent alors, par rapport à Syra- Diod.p.a4i. cuse , une démarche bien indigne de la réputation de Sparte. Ils venaient de ruiner la liberté à Athènes : ils se déclaraient ouvertement , dans toutes les villes de leur dépendance, contre le gouvernement populaire. Ils députèrent un de leurs citoyens à Syracuse, en apparence pour témoigner la part qu'ils prenaient au mal-heur de la ville, et pour lui offrir du secours, mais en effet pour fortifier Denys dans la résolution de se maintenir dans la tyrannie, espérant que ce prince, devenu fort puissant, pourrait leur être d'un grand secours.

Ce qui venait de se passer à Syracuse avait appris à Pag- ^7- Denys ce qu'il devait attendre, à l'avenir, de ses sujets. Pendant que les habitants de la ville étaient occupés au-dehors à la' moisson des blés, il visite leurs maisons, et en enlève toutes les armes. Ensuite il environne la citadelle d'un second mur, équipe un grand nombre de vaisseaux, arme beaucoup d'étrangers, et prend toutes les mesures possibles pour se précautionner contre la mauvaise volonté des Syracusains.

Après avoir pourvu à sa sûreté au-dedans, il songea p. 245 -a4<^. à pousser ses conquêtes au-dehors. Par là il ne se proposait pas simplement d'accroîti^e son domaine et ses revenus; il cherchait encore davantage à rendre ses

i6 HISTOIRE ANCIENNE.

sujets distraits sur la perte de leur liberté, en tournant leur attention contre un ancien ennemi , toujours odieux, et en les occupant de projets éclatants, d'expéditions militaires, d'exploits glorieux, et de l'espérance de riches dépouilles. Il comptait aussi par ce moyen s'attirer l'affection des troupes, et mériter l'estime des peuples par la grandeur et le succès de ses entreprises.

Denys ne manquait ni de courage ni de ruse, et il avait toutes les qualités d'un grand capitaine. Il prit donc , soit par force , soit par trahison , Naxe , Catane , Léonte, et quelques autres villes ', toutes voisines de Syracuse , et qui par cette raison étaient à sa bienséance. Il traita les unes avec bonté et clémence pour s'attirer l'estime et la confiance des peuples, abandonna les autres au pillage * pour jeter la terreur dans le pays. Lies habitants de Léonte furent transportés à Syracuse.

Diod.^^ Ces conquêtes alarmèrent les villes voisines, qui se voyaient menacées du même malheur. Rhége , située en Italie sur le bord du détroit qui sépare la Sicile de l'Italie , songea à le prévenir. Elle fit entrer dans sa ligue les exilés de Syracuse , qui étaient en assez grand nombre, et engagea les Messéniens, situés à l'autre coté du détroit, à l'aider d'un puissant secours. On avait levé une armée assez considérable , qui se préparait à marcher contre le tyran : mais la discorde qui se mit parmi les troupes fit avorter cette entreprise;

■ Etna, Enna. ves : Nulcm lut détruite et aoa terri-

> Les habitants de Catane et de toire donné aux Sicnles. On établit

Naxos furent Tendus conune escla- A Catane une colonie deCampaniens.

elle se termina par un traité d'union et de paix , que Denys conclut avec les deux villes.

Il roulait depuis long -temps dans sa tête un grand Dîod. 1. 14. dessein, qui était d'abattre, s'il le pouvait, dans la Si^ cile la puissance des Carthaginois, qui mettait un grand obstacle à la sienne , parce que ses sujets ou ses alliés mécontents trouvaient toujours un asjle ouvert et une retraite assurée dans les villes qui étaient de la dépen« dance de ce peuple. La conjoncture de la peste, qui venait de ravager Carthage, et qui en avait extrême* ment diminué les forces, lui parut une occasion &vo« rable pour l'exécution de son dessein. Mais, en hoimne de tête, il crut que la grandeur des préparatifs devait répondre à celle de l'entreprise pour en assurer le succès ; et il s'y prit d'une manière qui fait voir l'étendue de ses vues et sa rare capacité. Il y donna donc tous ses soins et toute son application , persuadé que la guerre qu'il allait commencer avec une nation des plus puissantes qui fussent alors, pourrait être de longue durée , et qu'elle aurait des suites considérables.

Il cmnmença par faire venir k Syracuse ' , tant des a«.m.36o5. villes qui lui étaient soumises en Sicile que de la Grèce

■ La prtmière opéritio& que Ht L'activité extraordiiiairè que De-

Deays fut de fortifier ÉpîfdUf col- nys Mt développer parmi lei Sym-

Hne escarpée qui domine la ville, et cusains, annonce dana ce tyran de«

qfoi jusqtt*alon avait été placée hors qualités rares pour commander aux

dsTcBoaiMe. Telle Ait la rapidité hommes; et les ressooroeseKtnwrdi-

des travaox, qa*en moins de vingt naires que nécessitèrent tous ces

joots Épipole fîit environné d'un grands traraux, attestent qu'il s'était

Bur de trente stades de longueur occupé avec snecès de tout oe qui

(385o toises), et d'une hauteur rai- pouvait augmenter la prospérité de

lonnshle, flanqué de tours de di- Syracuse. — L. Maoe a» diauaoe.

a8 HISTOIRE AirCIEKNE.

et de l'Italie, un grand nombre d'artisans et d'ouvru . de toute sorte , qu'il invita à ce voyage par l'attrait du gain et de la récompense, moyen sûr d'avoir dan.' chaque genre ce qu'il y a de plus habiles gens. Il fît fabriquer une multitude infinie de toutes sortes d'ar* mes, épées, javelots, lances, pertuisanes, casques, cuirasses, boucliers, le tout selon l'usage et la coutume de chacune des nations à qui ces armes étaient desti* nées. Il fit construire aussi un grand nombre de galères à trois et à cinq rangs de rames, dont l'invention était toute récente, sans compter les barques et les autres bâtiments nécessaires pour le transport des vivres et des troupes.

Toute la ville, devenue un atelier général, retentissait du bruit des travailleurs. Non -seulement les vestibules et les environs des temples, les portiques , les lieux d'exercices , les places publiques , mais encore tontes les maisons des particuliers qui avaient quelque étendue , étaient remplis d'ouvriers. ^Denys y avait établi un ordre merveilleux. Chaque espèce d'artisans, divisée par rues et par quartiers, avait ses inspecteurs et ses surveillants, dont la présence et les conseils avançaient et perfectionnaient le travail. Le prince luimême était toujours au milieu des ouvriers, les excitant et les animant par des louanges et des récompenses proportionnées à leur mérite. Selon que chacun d'eux se distinguait par son habileté et son industrie , il savait aussi les distinguer par différentes marques d'honneur; jusque-là qu'il en faisait manger quelquesuns à sa table, et affectait de s'entretenir familièrement avec eux comme avec des amis. On a raison de dire

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* . , c'est l'honneur qui nourrit les arts ' , et que tous es hommes, de quelque condition qu'ils soient, peuvent y être rendus sensibles. Un prince qui saurait Qiettre en mouvement les deux grands ressorts et les deux puissants mobiles de l'esprit humain, l'intérêt et la gloire , en y apportant les précautions nécessaires , ferait fleurir en peu de temps dans son royaume tous les arts et toutes les sciences, et le remplirait à peu de frais d'hommes excellents en tout genre. C'est ce qui arriva pour-lors à Syracuse, où un homme seul, habile dans l'art du gouvernement, alluma parmi les ouvriers une ardeur et une émulation qui ne se peuvent exprimer.

Denys s'appliqua sur-tout à la marine. Il savait que c'était Corinthe qui avait inventé l'art de construire des galères à trois et à cinq rangs de rames : il crut devoir procurer à Syracuse , colonie de Corinthe ,' la gloire d'avoir perfectionné cette invention ; et il en vint à bout. Lies bois, pour la construction des galères, furent tirés, partie de l'Italie, d'où on les voiturait sur des chariots jusqu'à la mer, et de là à Syracuse dans des vaisseaux; partie du mont Etna, très -fertile pourlors en pins et en sapins. On vit en. peu de temps paraître tout-à-coup et comme sortir de terre une flotte de deux cents galères; et il en fit radouber phis de cent autres qu'on avait déjà auparavant. Il fit construire de nouveau, dans l'encemte du grand port, cent soixante loges , qui pouvaient la plupart contenir chacune deux vaisseaux , et en fit réparer cent cinquante anciennes.

' « HoQos alit artefl , onmeBqae inceDduntur ad ttudîâ glorie. • (Gic. Tuse, Qiuest. Ub. i , n. 4. )

3o HISTOIRE mCIENlTE.

La vue de tant de galères bâties si promptement , et équipées avec tant de magnificence, faisait croire que c'était l'ouvrage de la Sicile entière, qui avait réuni toutes ses forces et employé tous ses revenus pour €dumir à tant de frais. D'un autre côté, quand on je^ tait les yeux sur la multitude incroyable d'armes qui venaient d'être fabriquées, on était tenté de croire que cet uqique soin avait occupé entièrement Denys, et avait 4û épuiser ses trésors. On comptait cent quarante mille boucliers, autant de casques et d'épées, plus de quatorxe mille cuirasses travaillées avec tout l'art et toute la délicatesse possible. Elles étaient destinées pour les cavaliers, pour les tribuns et les centurions de l'infanterie, et pour les troupes étrangères qui gardaient le prince. Les dards , les traits , les javelots étaient sans nombre ; et les machines de guerre répon-» daieot à tout cet appareil.

La moitié de la flotte devait avoir pour sa chiourme des citoyens; et l'autre moitié, des étrangers. Denys ne songea à la levée des troupes que quand tous les pré* paratife dont nous venons de parler furent en état. Sjrracuse et les autres villes de sa dépendance lui en fournirent une partie : il lui en vint aussi beaucoup de la Grèce, et sur^tout de la Laconie. La paie considé* rable qu'il offrait fît qu'on venait de tous cotés s'enrôler en foule.

Il n'omit aucune des précautions nécessaires pour faire réussir son entreprise , dont il connaissait toute l'importance et sentait toute la difficulté. Bien instruit que tout dépend du zèle et de l'affection des troupes pour leur général, il s'appliqua avant tout à gagner les cœurs, tant de ses propres sujets que des autres

PERSES ET GRECS. 3f

habitants de la Sicile^ et il y réussît menreilleusement. Il avait changé entièrement de façon d'agir depuis un certain temps* La bonté, la douceur, la démence, la pente à faire du bien , les manières gradeuses et insinuantes à l'égard de tout le monde , avaient pris la place de cet air hautain et impérieux et de cette inhumanité qui l'avaient rendu si odieux. On ne le reconnaissait plus, et ce n'était plus le même homme.

Pendant qu'il pressait les préparatife de la guerre, et <]u'il s'appliquait à s'attirer l'affection de ses sujets, il aongea à gagner aussi l'amitié de deux puissantes ▼illes, Rhëge et Messine, qui pouvaient mettre obstacle à ses grands projets par une puissante diversion. La ' ligue qu'avaient formée contre lui, quelque temps auparavant, ces deux villes, quoiqu'elle n'eût point eu de suite, lui donnait de l'inquiétude. Il songea donc à s'assurer de l'amitié de l'une et de l'autre. Il gratifia les habitants de Messine d'un nombre considérable de terres qui étai^it dans leur voisinage et à leur bienséance. Pour donner à ceux de Rhége des marques de son estime et de sa considération pour eux, il leur envoya des ambassadeurs, qu'il chargea de leur demander pour lui une fille de leur ville en mariage ; car il avait perdu sa première femme dans l'émeute populaire dont il a été parlé ci - devant.

Denys, sachant que rien n'affermit tant un trône que la me d'un héritier, qui peut entrer dans les mêmes desseins, qui a les mêmes intérêts, qui peut suivre le même plan et garder les mêmes maximes de gouvernement, profita de cet intervalle de tranquillité dont il jouissait , pour contracter un double mariage , afin d'avoir un successeur à qui il pût transmettre la sou-

veraineté, qui lui avait coûté tant de travaux et de périls à acquérir.

Diod. 1. 14, Ceux de Rhége, à qui Denys s'était d'abord adressé, ***' *'' ayant tenu conseil et long -temps délibéré sur la demande qu'il leur faisait, la conclusion fut de ne point accepter l'alliance avec un tyran; et, pour toute réponse , ils lui firent dire qu'ils n'avaient que la fille du bourreau à lui donner. La raillerie était sanglante. Nous verrons dans la suite que ce bon mot coûta cher - à la ville.

Plat, in Les Locriens , à qui Denys envoya les mêmes dépiiion.p.g59. ^^^ j^g gg montrèrent pas si difficiles ni si délicats, et lui donnèrent pour épouse Doride , fille d'un de leurs plus illustres citoyens. Il la fit venir- de Locres dans une galère à cinq rangs de rames, qui était d'une magnificence extraordinaire, et où l'or et l'argent brillaient de toutes parts. Il épousa en même temps Aristomaque, fille d'Hipparinus , le plus considérable et le plus puissant citoyen de Syracuse , et sœur de Dion , dont il sera beaucoup parlé dans la suite : il la fit venir dans son palais sur un char attelé de quatre chevaux blancs; c'était une marque d'honneur très -singulière. Les noces de l'une et de l'autre furent célébrées le même jour avec une joie universelle de toute la ville , et accompagnées de festins et de présents d'une magnificence incroyable.

Ce fut contre les mœurs et contre la coutume universelle et immémoriale de tous les peuples de l'Occident qu'il épousa deux femmes en même temps ' , usant en

^ Cet exemple de bigamie est fort c<le de ne pas croire k la réalité du extraordinaire ; et quelques modernes fait , diaprés le témoignage unanime Font révoqué en doute. U est difiB- des Anciens , et les détails dans les-

cela , comme dans le reste , de la liberté que prend la tyrannie de se mettre au-dessus de toutes les lois.

Denys parut aimer également ces deux femmes, sans donner de préférence à l'une sur l'autre , pour leur ôter tout lieu de jalousie et de discorde. Le peuple de Syracuse prétendait que celle de son pays lut préférée à rétrangère : mais celle-ci eut le bonheur de donner la première un fils à son mari y ce qui lui aida beaucoup à se soutenir contre les cabales et les brigues des Syracusains. Aristomaque fiit long -temps sans devenir grosse j quoique Denys souhaitât avec tant de passion d'en avoir des enfants , qu'il fit mourir la mère de la Locrienne, l'accusant d'empêcher Aristomaque, par des maléfices et par des sortilèges , de concevoir.

Aristomaque avait un fi*ère; c'était le célèbre Dion, qui fut foi*t bien auprès du prince. Il dut son crédit d'abord à la protection dé sa sœur : mais dans la suite , ayant donné des preuves de son grand sens, son propre mérite le fit fort aimer et considérer du tyran. Outre toutes les autres marques que ce prince lui donna de sa confiance, il ordonna à. ses trésoriers de lui fournir sans autre ordre tout l'argent qu'il demanderait, pourvu qu'ils vinssent lui dire, le jour même, ce qu'ils lui auraient donné.

Dion avait naturellement beaucoup de noblesse, d'élévation et de grandeur d'âme. Une heureuse rencontre servit à nourrir en lui et à fortifier encore ces sentiments. Une espèce de hasard, ou plutôt, dit Plutarque , une providence particulière , qui jetait de loin

<|a^ ib entrent k ce sujet (Dion . Sic. Vaur. Maxim. IX , 1 3. — Gic'

XrV, 44-45. — Plut, in Dione , J 3 . Tusc, Qumst. V , ao ). — L. — JEliav. f^ar. hist. Xin, lo. —

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