Tome y, HUt. anc. aO
450 UISTOIRÊ ANCIENNE.
agréable à Philippe que de lui abandonner Thèbes, dont la ruine lui ouvrira un chemin assuré vers Athènes.
Démosthène leur développe ensuite les vues que Philippe a eues en s'emparant de cettç place : a Que veutce il donc ? et pourquoi a - 1 - il envahi Élatée ? Il veut, (c d'un côté, par la montre d'une armée, et par Fap- « proche des attirails de guerre autour de Thèbes, ena courager sa faction, lui inspirer plus d'audace; d'autre (c part, frapper du contre-coup la Ëiction opposée, t\ « l'étourdir tellement, qu'il soit en état de la subjua guer, ou par la terreur, ou par la force. Philippe « vous prescrit, par son exemple, le plan que vous « devez suivre. Assemblez sous Eleusis un corps d'A- « théniens en âge de servir, et soutenez-les par votre <c cavalerie. Par cette démarche, vous apprendrez à « toute la Grèce que vous avez les armes à la main, fic et vous inspirerez aux partisans que vous avez à « Thèbes une égale confiance pour faire valoir leurs ce raisons, et pour tenir tête au parti opposé, lorsqu'ils « verront qu'ainsi que ceux qui vendent leur patrie à « Philippe ont dans Élatée des troupes toutes prêtes à ce les appuyer au besoin, de même ceux qui veulent « combattre pour la liberté vous ont à leur porte tout « prêts, à les défendre en cas d'attaque. » Démosthène ajouta 'qu'il fallait sur-le-champ envoyer des ambassa-^ deurs vers les peuples de la Grèce, et sur-tout vers les 'thébains, pour les engager à former une ligue commune contre Philippe.
Un avis si sage, si salutaire, fut suivi dans tousses chefs; et en conséquence on forma un décret où, après avoir rapporté les différentes entreprises par lesquelles Philippe avait donné atteinte à la paix, on continue
PERS£S £T aHECS. 4^'
ainsi : « Cest pourquoi le sénat et le peuple d'Athènes, a attentife à la magnanimité de leurs ancêtres, qui préa feraient la liberté de la Grèce au salut de leur propre a patrie, ont résoltt qu'après avoir fait des prières et ce des sacrifices-pou r invoquer les dieux et les dernier dieux tutélaires d'Athènes et de l'Attique, on mette (c en mer deux cents voiles ; qu'au plus tôt l'amiral de (€ leur flotte aille croiser en -deçà des Thermopyles, a tandis qu'avec un bon corps d'in&nterie et de cava* a lerie les généraux de terre iront camper aux envice rons d'Eleusis : que l'on envoie aussi des ambassa* (X deurs aux autres Grecs, à commencer d'abord par « les Thébains, car ce sont eux que Philippe menace « de plus près ; qu'on les exhorte à ne redouter en au* « cune sorte Philippe, mais à maintenir avec courage <c leur indépendance particulière et la liberté commune « de toute la Grèce; et qu'on leur déclare que, si <K autrefois quelque mécontentement a refroidi l'amitié a réciproque entre eux et nous, le peuple d'Athènes, . « oubliant le passé, les assistera maintenant et d'hom- « mes, et d'argent, et de traits, et de toute sorte d'arec mes, convaincu que les Grec» naturels peuvent avee (c honneur s'entre-disputer la prééminence , mais qu'ils « ne peuvent, sans flétrir ila gloire des Grecs et sans (C déroger à la vertu de leurs ancêtres, se laisser dé- <c pouiller de cette prééminence par un étranger, ni (( consentir à un si honteux asservissement. »
Démosthène, qui était à la tête de l'ambassade, par- piut. tit sur-le-champ pour Thèbes; et il n'y avait pas de p" 8537*854. temps à perdre, car en deux jours Philippe pouvait arriver dans l'Attique. Ce prince envoya aussi ses am-
45a HISTOIAE AKGIENICE.
bassadeurs à Thèbes. Python ' tenait parmi eux la première place, et se distinguait tellement par son éloquence vive et persuasive, à laquelle il était difficile de résister, qu'auprès de lui les autres députés ne Elisaient que bégayer : mais il trouva ici son maître. Aussi Orat.proCo- Démosthèue, dans une harangue où il rapporte les serroM.p. 09. ^j^^ ^^vj ^ pgujyg à la république, fiiit sonner celuici fort haut, et place à la tête de ses exploits politique> Fheureux succès de cette importante négociation, ibid. Il élait d'une extrême conséquence pour Athènes
d'attirer dans la ligue les Thébains, qui étaient voisîm de l'Attique et la couvraient, qui avaient des troupes très-aguerries, et qui, depuis les célèbres victoires de Leuctres et de Mantinée, tenaient le premier rang parmi les peuple^ de la Grèce pour la bravoure et la science militaire. La chose n'était pas aisée, tant à cause de^ grands services qu'ils avaient reçus encore tout récemment de Philippe, pendant la guerre de la Phocide, qu'à cause de l'antipathie ancienne et déclarée entre Thèbes et Athènes.
Les députés de Philippe parlèrent les prenHers. Ib exposèrent et mirent dans tout leur jour, et les bienfaits dont Philippe avait comblé les Thébains, et les maux sans nombre qu'Athènes leur avait fait souffrir. Ils leur représentèrent vivement les grands avantagea qu'ils pouvaient attendre du ravage de l'Attique, dont les troupeaux, les biens, et la puissance, passeraient dans leur ville; au lieu qu'en se liguant avec Atliènes,
I Ce Python était de Byzance. 11 cAté de Philippe. ( DcMosra. |m^avait obtenu le droit de bourgeoisie 193 et 745. ) à Athènes, puis s*était tourné du
la Béotie deviendrait le théâtre de la guerre , et éprouverait seule les pertes, les ravages, les incendiés, et tous les autres malheurs qui en -sont une 9Uite inévitable. Ils conclurent en demandant, ou que les Thébains joignissent leurs armes à celles de Philippe oontre les Athéniens, ou qu'au moins ils lui livrassent un passage sur leurs terres pour entrer dans TAttique.
Lf'amour de la patrie, et une juste indignation contre la mauvaise foi et les usurpations de Philippe, animaient déjà assez Démosthène : mais la vue d'un orateur qui semblait vouloir lui disputer l'honneur de la parole enflanMnà encore son zèle, et lui prêta une nou^ velle vivacité. Il opposa aux* raisonnements captieux de Python les actions mâmes de Philippe, et sur-tout la prise d'Élatée en dernier lieu, qui découvraient clairement ses desseins.' Il le représenta comme un prince inquiet, entreprenant, ambitieux, artificieux, perfide, dont le plan était d'envahir toute la Grèce, mais qui, pour y réussir plus sûrement, était attentif à n'en attaquer les peuples que les uns après les autres; dont les prétendus bienfaits étaient des pièges tendus^ à la crédulité des peuples qui ne le connaissaient pas , pour désarmer ceux dont le zèle pour la liberté publique pourrait être un obstacle à ses entreprises. Il leur fit comprendre quç la conquête de l'Attique, loin de satisfaire l'insatiable avidité de cet usurpateur, ne servirait que de degré pour assujettir Thèbes et les autres villes de la Grèce. Qu'ainsi l'intérêt des deux républiques, devenu désormais inséparable, demandait qu'on oubliât parfaitement les anciens sujets de mé« contentement pour réunir toutes leurs forces contre Tennemi commun.
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454 HISTOIRE A.NCIENNE.
Les Thébains n'hésitèrent pas long- temps à prendre Tbeopomp. leur parti. La forte éloquence de Démosthène . dit un
apud Plut. , . . rn 1 1
inviu historien, soutTlant dans leurs âmes comme un vent P^854. impétueux, y ralluma le zèle de la patrie et l'amour de la liberté avec tant d'ardeur, que, bannissant de leur esprit toute pensée de crainte, de prudence, de reconnaissance , ils furent transportés et ravis par son discours comme par une espèce d'enthousiasme, et uniquement enflammés de l'amour de la belle gloire. On voit ici ce que peut sur les esprits le talent de la parole, sur-tout quand il est accompagné d'amour et de zèle pour le bien public. Un seul homme réglait tout à son gré dans les- assemblées d'Athènes et de Thèbes, également aimé, respecté, et autorisé dans ces deux villes.
Philippe, déconcerté par la réunion de ces deux peuples, envoya des ambassadeurs à Athènes fK>ur les engager à ne point armer, et à vivre avec lui en bonne intelligence. Mais les esprits étaieiit trop aigris et trop justement alarmés pour qu'on écoutât aucune proposition ^ et l'on ne se flait point à la parole d'un prin^ qui ne cherchait qu'à tromper. Ainsi tout se prépara à la guerre, et les troupes montraient une ardeur incroyable. Des personnes mal intentionnées essayèrent de l'éteindre ou de la refroidir par le récit de funestes présages, et de terribles prédictions qu'on mettait dans la bouche de la prêtresse de Delphes. Mais Démosthène, plein de confiance dans les armes des Grecs, et merveilleusement encouragé par le nombre et par la valeur des troupes qui ne demandaient qu'à voir l'ennemi , ne leur permettait point de s'amuser à tous ces oracles. et à toutes ces frivoles prédictions. C'est
pour-lors qu'il dit que la Pythie philippisait ^ faisant entendre, par ce mot, que c'était l'argent de Philippe qui causait l'enthousiasme de la prêtresse, qui lui ouvrait la bouche , et qui faisait parler le dieu à son gré. Il faisait souvenir les Tliébains de leur Épaminondas, et les Athéniens de leur Périclès, qui regardaient ces oracles et ces prédictions comme de vains épouvantails, et ne consultaient que la raison. L'armée d'Athènes partit donc sur-le-champ , et se rendit à Eleusis. Les Thébains, surpris d'une si prompte diligence, s'y joi» gnirent, et tous ensemble attendirent l'ennemi.
Philippe, de son coté, n'ayant pu ni empêcher les Thébaihs de se joindre à ceux d'Athènes, ni porter ceux-ci à faire alliance avec lui, après avoir réuni toutes ses troupes , entra dans la Béotie. Il avait trente mille hommes de pied et deux mille chevaux. L'armée des ennemis n'était pas tout- à -> fait si nombreuse. On peut dire que de part et d'autre le oourage des soldats était égai : mais le mérite des che£i ne l'était pas. Et qui pouvait -on alors comparera Philippe? Iphicrate, Chabrias , Timothée , fameux chefs des Athéniens , n'étaient plus. Phocion aurait pu lui tenir tête : mais , outre que cette guerre avait été engagée contre son avis, la faction contraire lui avait donné l'exclusion,, et avait fait nommer pour généraux Charès , qui était absolument décrié, et Lysiclès, qui ne se distinguait que par une téméraire et présomptueuse audace!. C'est par le choix de tels chefs, auquel la cabale seule a part, que se prépare la ruine des états.
Lés deux armées campèrent près de Chéronée , ville de Béotie. Philippe donna le commandement de son aile gauche à son fils Alexandre , âgé pour-lors de seize -
456 HISTOIRE ANCIEirirE.
ou dix-sept ans , ayant mis auprès de lui les plus habiles officiers qu'il eût; et lui, il se chargea de la droite. Dans l'autre année, les Thébains formaient l'aile droite, et les Athéniens la gauche.
Au lever du soleil, on donna de part et d'autre les signaux. Le combat fut rade et opiniâtre, et la*victoire balança long-temps entre les deux partis, chacun faisant des efforts extraordinaires de courage et de bravoure. Alexandre, qui, dès-lors animé d'un beau lèu, cherchait à se signaler pour répondre à la confiance de son père , sous les yeux de qui il combattait et faisait le premier essai du commandement, montra dans cette bataille toute la capacité d'un vieux général y et le courage déterminé d'un jeune officier. Ce fut lui qui enfonça, après une longue et vigoureuse résistance, le bcUaiUon sacré des Thébains, qui était l'élite de leur armée. Le reste des troupes qui était autour d'Alexandre, animé par son exemple, acheva de la mettre en déroute.
A l'aile droite, Philippe, qui ne voulait pas céder à son fils, chargea vivement les Athéniens, et commença à les ébranler et à leur faire perdre du terrain. Mais ife reprirent bientôt coutage, et regagnèrent leur Pui «n stra- pï'^™^'' postc. Lysiclès , l'uu des deux généraux , ayant tcg U, enfoncé quelques troupes du centre des Macédoniens, se crut déjà victorieux, et plein d'une téméraire confiance, il s'écria : Allons^ ccunaraàeSy pourswvons-ks jusque dans la Macédoine. Philippe, s'apercevant que les Athéniens, au lieu de profiter de leur avantage pour prendre sa phalange en flanc, suivaient ses troupes avec trop d'ardeur, dit froidement : les Athèmem ne sasfenl pas vaincre. Aussitôt il donne ordre à sa pha-
lange de se replier sur une petite h^teur ; et voyant que les Athéniens en désordre s'abandonnaient à la poursuite de ceux qu'ils avaient enfoncés, il va fondre sur eux avec sa phalange , et les prenant en queue et en flanc, les met en déroute. Démosthène, plus grand homme d'état que grand homme de guerre, et plus capable de donner dans ses discours de salutaires conseils que de les soutenir par un courage intrépide, prit la fuite avec les autres, et jeta bas ses armes. On prétend Pint. in vitu
^ 1 9«i i* • 19/ deceA. Oiat.
même que , pendant qu il luyait , sa robe s étant accro- p. 845. chée à un chardon, il crut que c'était quelque ennemi qui l'arrêtait, et cria : Donnez-moi la vie. Il demeura &ur la place plus de mille Athéniens, et l'on en fit prisonniers plus de deux mille, parmi lesquels 'se trouva l'orateur Démade. La perte ne fut pas moindre du coté des Thébains.
Philippe, après avoir érigé un trophée, et offert aux dieux un sacrifice en acticm de grâces pour la victoire qu'il venait de remporter, distribua des récompenses aux officiers et aux soldats , à chacun selon son mérite et son rang.
La manière dont il se conduisit après le gain de la bataille, montre qu'il est bien plus aisé de vaincre des ennemis armés que de se vaincre soi-même et que de surmonter ses passions. Au sortir d'un grand repas qu'il avait donné aux officiers, enivré également de joie et de vin, il se transporta sur 1^ champ de bataille, et là, insultant à tous ces morts dont la terre était couverte, il mit en chant le commencement d'un décret que Démosthène avait dressé pour exciter les Grecs à cette guerre, et chanta, en battant la mesure : Z>^//io* sthene^ PéaMen jjîls de Démosthène y a dit.,.. Il n'y
458 HISTOIRE AUCCIENNE.
eut personne qui ne fût choqué de voir le prince se déshonorer lui-même et flétrir sa gloire par une bassesse si indigne d'un roi et d'un vainqueur; mais tous gardaient le silence. L'orateur Démade, du nombre des prisonniers, mais toujours libre, fut le seul qui osa lui en faire sentir l'indécence : Eh! Seigneur ^ lui dit-îK la fortune vous ayant donné le rôle dC Agamemnon^ comment ne rougissez - vous point de jouer celui de Thersite? Cette parole, pleine d'une généreuse liberté, lui ouvrit les yeux, et le fit rentrer en lui-même. Loin de savoir mauvais gré à Démade, il l'en estima encore davantage, lui fit toutes sortes d'amitiés, et le combla d'honneur.
Depuis ce temps -là, il parut changer entièrement d'esprit et de conduite , comme si , dit un historien , la conversation de Démade eût adouci son humeur et l'eût familiarisé avec les grâces attiques^ Il renvoya libres tous les prisonniers athéniens, sans exiger deux aucune rançon, et leur donna, à la plupart, des habits, dans la vue de gagner par ce bon traitement une république aussi puissante que celle d'Athènes. En quoi , selon Poiyb. 1. 5, Polybe, il remporta un second triomphe , plus glorieux pour lui, et même plus avantageux que le premier: car, dans le combat, son courage n'avait vaincu qne ceux qui s'y trouvèrent présents; ici sa bonté et sa clémence lui gagnèrent .la vHle entière , et lui soumirent tous les cœurs. Il renouvela avec les Athénien» l'ancien traité d'amitié et d'alliance, et accorda la paix aux Béotiens, après avoir laissé une bonne garnison dans Thèbes.
[XTI.5-8,]).
On dit qulsocrate , le plus célèbre rhéteur de ce nui. temps-là , qui aimait tendrement sa patrie, ne put sur- * p. ga^. ' vivre à la perte et à la honte qu'elle venait de souffrir dans la bataille de Chéronée. Dès qu'il eo eut reçu la nouvelle, he sachant pas comment Philippe userait de sa victoire, et voulant mourir libre, il avança sa fin en cessant de prendre aucune nourriture. Il était âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. J'aurèu lieu de parler ailleurs de son style et de ses ouvragés,
Déraosthène paraissais la principale cause du terrible échec qu'Athènes venait de recevoir, et qui porta un coup mortel à sa puissance, dont elle ne se releva jamais. Dans le moment même que l'on apprit cett€ Demostu. sanglante défaite, qui intéressait tant de familles, lors- ^'^p.^s*"^*'' qu'il n'aurait pas été surprenant que la multitude, i^^^^'^^ti^ saisie de frayeur et d'alarme, se fut laissé emporter à p- 855. quelque mouvement d'une colère aveugle contre celui qu elle pouvait regarder en quelque sorte comme l'auteur d'une si affreuse calamité; dans ce moment -là même , le peuple se livra encore entièrement aux conseils de Démosthène. Les précautions qu'on prit de poser des gardes , de relever les murs , de réparer les Fossés, furent prises conformément à ses avis. On le chargea lui-même du soin de pourvoir aux vivres, et de réparer les murs. Il s'acquitta de cette dernière commission avec une générosité ^i lui fit beaucoup d'honneur, et pour laquelle, dans la suite, on lui décerna une couronne d'or à la requête de Ctésiphon, en récompense de ce qu'il avait fait don à la république d'une somme assez considérable qu'il avait fournie de son propre fonds pour achever la réparation des murs.
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[fio HISTOIRE AlfCIEIfKE.
Dans l'occasion dont il s'agit, c'est-à-dire aprèi bataille de Chéronée, les orateurs qui étaient contrai à Démoftthène s'étant élevés contre lui de concert J l'ayant appelé en justice pour lui faire son procès, peuple ne se contenta pas de le renvoyer absous i toutes leurs charges et accusations, mais le coml encore de plus d'honneur qu'il n'avait jamais fail tant la vénération qu'on avait conçue pour son zè et pour sa fidélité était à l'épreuve des plus funesU revers.
Les Athéniens, peuple natupellement léger, inég^ et sujet à punir ses fautes et ses négligences en la pej sonne de ceux dont Icjp projets souvent ne manquaien de réussir que par ses lenteurs continuelles dans l'exécution , en couronnant ici Démosthène au milieu d'une calamité publique dont il paraissait seul l'auteur, rendent un hommage glorieux à sa capacité et à sa droiture» Par cette démarche , pleine de sagesse et de courage, ils semblent en quelque sorte s'avouera euxmêmes leur tort de n'avoir ni entièrement ni assez tôt déféré à ses avis , et se reconnaître seuls coupables de leurs disgrâces.
Plut. îkid. Le peuple n^ s'en tint pas là. Les os de ceux qui pro*Ctoi^h! 2iv**€"t été tués à la bataille de Chéronée ayant été p. 5x9,5ao. rapportés à Athènes pour y être inhumés, il choisit Démosthène pour faire l'éloge de ces vaillants hommes; preuve authentique qu'il ne lui attribuait point le mauvais succès de la bataille, mais, à la divine providence seule, qui dispose des événements humains comme il lui plaît; ce qui fut marqué en termes exprès dans l'inscription gravée sur le tombeau de ces illustres morts :
FERSES ET GRECS. 46[
f La terre couvre ici ces victimes d'état,
conT
Que leur zèle immola dans le fort du combat. ' onor La Grèce, sur le point de se voir asservie, pre.^ Ne se sauva du joug qu'aux dépens de leur vie. ^1^ Jupiter le voulut. Mortels , aucun efTort
Ne peut vous afFranchir des volontés du sort;
Aux dieux seuls anpartieut l'attribut d'impeccable, ^'' Et le droit de jou^d'un bonheur immuable.
}^ Cest la solide réponse que Démosthène oppose aux Demoitb.
eproches qu'Escbine ne cessait de lui faire sur la, perte ^^. 5^5?
4e cette bataille, «c Âttaquez-moi, lui disait- il, sur les
] avis que je donnai, mais abstenez - vous de me ca-
,, 4 lomnier sur ce qui arriva : car c'est au gré de Fin-
,, j( telligence suprême que tout se dénoue et se termine;
, ^ au lieu que* c'est par la nature dès avis mêmes qu'on
<c doit juger de l'intention de celui qui les donne. Si
t ce donc, par l'événement, Philippe a vaincu, ne m'en
, a faites point un crime, puisque c'était Dieu qui dis-
.« posait de la victoire, et non moi : mais quaj^ec une
« droiture,- qu'avec une vigilance, qu'avec une activité
. « infatigable et supérieure à mes forces, je ne cherchai
« pas, je ne mis pas en œuvre tous les moyens où la
« prudence humaine peut atteindre, et que je n'inspirai
« pas des résolutions et nobles, et dignes d'Atliènes, et
« nécessaires, montrez-le-moi, et alors donnez carrière
« à vos accusations. »
Il emploie ensuite cette figure nobic et hardie , qui id. iiiid. est regardée comme le plus bel endroit de la harangue, ^* et que Longin a tant fait valoir. Démosthène veut jus- Lo&g. de tifier sa conduite, et prouver aux Athéniens qu'ils ^"**^*^*i**^^' n'ont point failli en livrant bataille à Philippe. Il ne se contente pas d'apporter froidement l'exemple des
AEsch.
contra P«
grands hommes qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon, à Salamine, et devant Platée; il en use bien d'une autre sorte, dit ce rliéteur : et tout d'un coup, comme s'il était inspiré d'un dieu et possédé de l'esprit d'Apollon même, il s'écrie. en jurant par ces vaillants défenseurs de la Grèce : Non^ messieurs y non y vous ri' c^z point Jailli, rtn jure par ces grands hommes qui ont combattu y sur terre à Marathon et a Platée j sur mer devant Salamine et Artémise; et tant d'aMres^ qui tous ont reçu de la république les mêmes honneurs de la sépulture ^ et non ceux-là seulement qui ont réussi et remporte la victoire. Ne dirait-on pas, ajoute Longin, qu'en changeant l'air naturel de la preuve en cette grande et pathétique manière d'affirmer par des serments si extraordinaires; il déifie en quelque sorte ces anciem citoyens , et fait regarder tous ceux qui meurent de la sorte comme autant de dieux, par le n<Hn desquels on doit jurer.
J'ai déjà remarqué ailleurs combien ces discours ' , prononcés solennellement à la gloire de ceux qui étaient morts en icombattaot pour la liberté , étaient capables d'inspirer à la jeunesse athénienne une zèle ardent pour la patrie, et un vif -désir de se signaler dans les combats. Une autre cérémonie observée à i ctc». l'égard des enfants de ceux dont les pères étaient morts au lit d'honneur n'était pas moins efficace pour exciter à la vertu. Dans une fête célèbre, oii l'on représentait des spectacles en présence de tout le peuple,
^ Démosthène , dans le discours fit ainsi prononcer des oraisoo^ contre Leptine , fait observer qu'il funèbres à Thonncur de ceux qui n'y avait que la ville d'Athènes qui étaient morts pour la patrie.
un héraut montait sur le théâtre pour y produire de jeunes orpheUns couverts d'une armure complète, et criait à haute voix : <c Ces jeunes orpheUns ^ à qui une (c mort prématurée a ravi au milieu des hasards leurs « pères illustres, ont retrouvé dans le peuple un père a qui a pris soin d'eux jusqu'à la fin de leur enfance. «Maintenant il les renvoie, armés de pied en cap, (c vaquer sous d'heureux auspices à leurs affaires, et « les convie de mériter chacun à l'envi les premières (€ places dans la république. » C'est par de pareils moyens que se perpétuent dans un état la bravoure militaire, l'amour pour la patrie, le goût de la vertu et de la solide gloire.
Ce fut l'année même de la bataille de Chéropée , et deux ans avant la mort de Philippe , qu'Eschine , jaloux de la gloire de son rival, attaqua le décret qui lui avait accordé une couronne d'or, et qu'il intenta une accusation contre Ctésiphon , ou plutôt contre Démosthène; mais la cause ne fut plaidée que sept ou huit ans après, vers la cinquième ou sixième année du règne d'Alexandre. J'en rapporterai ici le succès, pour ne point couper dans la suite le récit des faits d'Alexandre.
Jamais cause n'axcita tant de curiosité, et ne fut plaidée avec tant d'appareil. On accourut de toutes , parts', dit Cicéron, et l'on accourut avec raison. Quel plus beau spectacle que de voir aux mains deux orateurs, excellents chacun en leur genre, formés par la
* « Ad quod judicium concursus mm ontonim , in gravisninâ cauM ,
dlcitur e tota Grsecia fiictus esse. accurau et înimicitiis incensa coii<
Quid enlm aut tam ▼isendum , aut tentio ? • (Cic. d» Opt. Qen. Orat,
tam audiendum fiiit, quàm summo- n. aa. )
464 HISTOIRE AirClENKE.
nature, perfectionnés par Fart, et, de plus, animés par d'éternelles dissensions et par une haine inîplacrable?
Ces deux: discours ont toujours été regardés comoir les chefs-d'œuYre de ranti<[uité les plus parfaits, sur- DcOpt.Gea. tout celui de Démostliène. Cicéron l'avait traduit tout entier; preuve éclatante du cas qu'il en fieiisait. Malheureusement de tout son ouvrage il ne nous reste que l'avant-propos, qui fait bien regretter le reste.
A travers les beautés sans nombre qui se montrent de toutes parts dans ces deux harangues, on y voit, ce me semble, s'il m'est permis de critiquer de si grands hommes, un défaut considérable, qui en peut ternir beaucoup l'éclat, et qui me parait contraire aux règles de la saine et bonne éloquence : ce sont les injures grossières que ces deux orateurs se disent de part et d'autre. On a fait le même reproche à Cicéron pour les harangues qu'il prononça contre Antoine. J'ai dit que ce style et ce tissu d'injures grossières était contraire à la bonne éloquence. En effet, tout discours dicté par la passion et par la vengeance devient infailliblement suspect aux juges; au lieu qu'un discours fort et invincible du coté des raisons , mais retenu et modéré pour les manières , gagne les cœurs en même temps^ qu'il éclaire les esprits , et persuade autant par l'estime qu'il inspire pour l'orateur que par la force des raisons qu'il emploie.
Ija conjoncture du temps paraissait fort favorable à Ëschine. Le parti des Macédoniens , qu'il avait toujours favorisé, était très-puissant à Athènes, sur- tout depuis la ruine de Thèbes.' Cependant Eschine succomba, et paya de la juste peine de l'exil une accusation témérairement intentée. Il alla s'établir à Rho-
des, et ouvrit là une école d'éloquence, dont la gloire se soutint pendant plusieurs siècles. Il commença ses leçons par lire à ses auditeurs les deux harangues qui avaient causé son bannissement. On donna de grands éloges à la sienne : mais, quand ce vint à celle de Dé* iHosthène, les battements de mains et les acclamations redoublèrent; et ce fut alors qu'il dit ce mot, si louable dans la bouche d'un ennemi et d'un rival : Eh I que seraU'<e donc si vous Paviez entendu lui-même? Au reste, le vainqueur usa bien de la victoire; car^ au moment qu'Eschine sortit d'Athènes pour aller à Rhodes, Démosthène, la bourse à la main, courut après lui, et l'obligea d'accepter une offre qui dut lui faire d'autant plus de plaisir, qu'il avait moins lieu de s'y attendre. Sur quoi Eschine ' s'écria : Comment ne regretterais 'je pas une patrie oh je laisse un ennemi si généreux 9 que je désespère de rencontrer aU" leurs des amis qui lui ressemblent !
§ VII. Philippe dans le conseil des amphictyons , se /ait déclarer général des Grecs contre les Perses, et se prépare à cette grande expédition. Troubles domestiques dans V intérieur de sa maison. Il répudie Olympias, et épouse une autre femme. Il célèbre les noces de Cléopatre sa fille aJèc Alexandre, roi d'Épire, et est ^tié au milieu de ces noces.
On peut dire que ce fut la bataille de Chéronée qui ak.m.3«67mit la Grèce sous le joug. LaMacédoine alors, avec ^* * ' ^*
* Quelques auteurs attribuent ce après « il éprouva le sort d'Eschine, mot i Démosthène lorsque » trois ans et fut à son tour hanni d'Athènes.