‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 27 sur 33 · Tome F. mit. mite. 3o · texte numérisé non relu

Tome F. mit. mite. 3o

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trente mille soldats, vint à bout de ce que la Perse, avec des millions d'hommes, avait tenté inutilement à Platée , à Salamine et à Marathon. Philippe , dans les premières années de son règne, avait repoussé, divisé, désarmé ses ennemis. Dans les suivantes, il avait soumis, par l'artifice ou par la force, les plus puissants peuples de la Grèce, et s'en était rendu l'arbitre. Maintenant il se prépare à venger les injures que la Grèce avait reçues des Barbares, et ne médite rien moins

Diod. 1. 16, que de renverser leur empire. Le principal fruit qu'il ^* J^' tira de sa dernière victoire, et c'était le but qu'il se proposait depuis long-temps, et qu'il n'avait jamais perdu de vue, ce fut de se faire déclarer dans Tassem- ' ' blée des Grecs leur général contre les Perses. En cette

qualité, il se prépara à aller attaquer ce puissant royamne. Il désigna pour commander une partie de ses troupes Attale et Pannénion, deux de ses chefs sur la valeur et la prudence desquels il comptait le plus, et les fit partir pour FAsie mineure.

Plut, ia Alex. Autant le dehors était heureux et brillant pour Phip<3^9- lippe, autant l'intérieur de sa maison était pour lui triste et affligeant. La division et le trouble j régnaient. La mauvaise humeur d'Olympias, qui était naturellement jalouse, colère et vindicative, y excitait continuellement des querelles et des disputes, et rendait la vie désagréable à Philippe. D'ailleurs, mafl peu fidèle lui-même, on prétend qu'il éprouva l'infidélité qu'il avait méritée. Soit juste sujet de plainte, soit légèreté et inconstance de sa part, il en vint jusqu'à la répudier. Alexandre, qu. avait plusieurs autres sujets de mécontentement, fut vivement piqué de l'injure qu'on faisait à sa mè^e.

Philippe, après avoir répudié, Olyinpias, épousa Cléopatre, nièce d'Âttale, laquelle était encore trèsjeune, mais d'une beauté extraordinaire, aux attraits de laquelle il ne put résister. Au milieu des réjouissances de la noce, et dans la chaleur du vin, Attale,. oncle maternel de la nouvelle reine, s'avisa de dire que les Macédoniens devaient demander aux dieux qu'elle donnât un légitime successeur à leur roi. A ces mots, Alexandre, naturellement colère, irrité d'un discours si offensant, Quoi! miséraMe, lui dit- il, me prends 'tu donc pour un bâtard? et en même temps il lui jeta sa coupe à la tête. Attale repartit de même. La querelle s'échauffe. Philippe, qui mangeait à une autre table, trouva fort mauvais que l'on troublât ainsi la fête, et, oubliant qu'il était boiteux, il courut l'épée nue droit à son fils; mais heureusement le père tomba , et les conviés eurent le loisir de se jeter entre deux. Le plus difficile fut d'obtenir d'Alexandre qu'il ne s'obstinât point à se perdre. Outré de tant d'injures atroces, quoi qu'on pût lui dire du respect qu'il devait à son roi et à son père, il exhala son ressentiment par cette amère raillerie : Vraànenl les Macédoniens ont ta un chef bien en état de passer d^ Europe en Asie y bu qui ne peut ailer d^une table à r autre sans s^exposer a se rompre le cou! Après cette insulte il sortit; et ayant pris avec lui sa mère Olympias, à qui l'on faisait un si grand affront, il la mena en Épire, et, pour lui, il passa chez les lUyriens.

Cependant Démarate de Corinthe, qui était lié avec Philippe par les noeuds de Y jspitalité, et qui était très - familier et très-libre avec lui, arriva à sa cour. Après les premières civilités et les premières caresses,

Philippe lui demanda si les Grecs étaient en bonne intelligence entre eux : VraimerUy seigneur^ lui répondit Démarate, U vous sied bien de vous mettre tcuU en peine de la Grèce , vous qui avez rempli votre propre maison de tant de quereUes et de dissensions ! Le prince, sentant jusqu'au vif ce reproche, revint à lui, reconnut sa faute, et rappela Alexandre, en lui en* voyant ce même Démarate pour lui persuader de revenir. .

Air. M. 3668. Philippe ne perdait point de vue la conquête de l'Asie/ Plein du grand projet qui roulait dans sa tête^ il consulte les dieux pour savoir quel succès il aurait. La Pythie lui répond : Le taureau est déjà couronne ^ sajm approche y et U va bientôt être immolé. U n'hésite pas un moment, et interprète en sa faveur un oracle dont l'ambiguïté aurait dû au moins le tenir en suspens. Pour se mettre en état de ne plus penser qu'à son expédition contre les Perses, et de se livrer tout entier à la conquête de l'Asie , il se bâte de finir ses affaires domestiques. Il offre un sacrifice solennel aux dieux , et se prépare à célébrer à Éges, ville de Macédoine, avec une magnificence incroyable, les noces de Cléopatre sa fille, qu'il donnait en mariage à Alexandre, roi d'Épire, et frère d'Olympîas sa femme. U y avait invité toutes les personnes les plus considérables de la Grèce, et il les combla de toutes .sortes de marques d'amitié et d'honneur, pour leur témoigner sa reconnaissance de la qualité de généralissime des Grecs qu'on lui avait conférée. Les villes à l'envi s'empressèrent de lui fiiire leur cour en lui envoyant des couronnes d'or, et Atliènes se signala parmi toutes les autres par. son zèle. Le poète Méo-

^EHSES ET GRECS. 4^9

ptolèitie avait composé exprès pour cette fête une tragédie ' intitulée CinjraSy où, sous des noms empruntés, il représentait le prince déjà vainqueur de Darius et maître de l'Asie. Philippe écoutait avec joie ces heur reux présages; et, les comparant avec la réponse de l'oracle, il se tenait assuré de sa conquête. Le lendemain du repas , on célébra des jeux et des spectacles. Comme ils faisaient partie de la religion, on y porta en pompe et en cérémonie douze images des dieux , travaillées avec un art inimitable. Une treizième les surpassait toutes en magnificence; c'était celle de Philippe , oîi il était représenté comme un dieu. L'heure venue, il sort de son palais, revêtu d'une robe blanche , et s'avance majestueusement au milieu des cris de joie et des applaudissements vers le théâtre, où une multitude innombrable, tant de Macédoniens que d'étrangers, l'attendait avec impatience. Il était précédé et suivi de ses gardes, qui, par son ordre, laissaient un assez grand intervalle entre eux et lui , afin qu'on le pût considérer plus facilement , et pour faire voir aussi qu'il regardait l'amour des Grecs à son égard comme la plus sûre garde qu'il pût avoir.

Tout l'appareil de cette fête, toute la célébrité de ces noces se termina au meurtre du roi , et ce fut un déni de justice qui lui fit perdre la vie. Quelque temps auparavant, Attale, dans l'ardeur du vin et de la débauche, avait fait une insulte sanglante à Pausanias, jeune seigneur de Macédoine. Celui-ci poursuivait de-»

* Suétone , entre les présages de ter joua la pièce qn*avaîtrepré4^tée

mort de Caligula , qui mourut i Néoptolème le jour que Philippe fut

peu près comme' PUlippe, observe tué.

que , ce JQur-là , le pantomime Btnes-

47^ HISTOIRE AirCIENNE.

puis long'temps la vengeance du cruel aflfront qu'il avait reçu, et ne cessait d'implorer avec chaleur la puissance royale. Mais Philippe, pour ne point mécontenter Attale, oncle de Cléopatre, qu'il avait épousée depuis la répudiation d'Olympias sa première femme, demeurait toujours sourd aux plaintes de Pausanias. Seulement, pour le consoler et lui donner des preuves de son estime et de sa confiance, il le mit parmi les premiers officiers de sa garde. Ce n'était pas ce que demandait le jeune Macédonien. Sa colère se tourne donc en fureur: il s'en prend à son juge, et forme le dessein de laver sa honte en se souillant d'un détestable parricide.

Un homme déterminé à mourir est bien fort et bien redoutable. Pausanias, pour l'exécution de son dessein meurtrier, choisit le moment de cette pompeuse cérémonie, où tous les yeux étaient attachés sur le prince, sans doute pour rendre sa vengeance phis éclatante, et pour la proportionner en quelque sorte à la grandeur de l'injure qu'il avait reçue, dont il croyait avoir droit de rendre le roi responsable après toutes les poursuites inutiles qu'il avait faites auprès de lui pour en tirer la satisfaction qui lui était due. Le yoyant donc seul dans cet espace vide que ses gardes laissaient autour de lui, il s'avance, le perce d'un coup de poignard, et le fait tomber mort à ses pieds. Dîodore remarque qu'il fut assassiné dans le moment même que sa statue entrait dans le théâtre. L'assassin avait fait tenir des chevaux tout prêts , et il se serait sauvé sans un accident qui l'arrêta et laissa le temps de Fat- An.m.3668. teindre : il fut mis en pièces sur-le-champ. Ainsi mou-

Av.J.C.336. Tfci .!• * / 1 N

rut Phuippe, âge de quarante-sept ans, après en avoir

régné vingt-quatre. Artaxerxe Ochus, roi de Perse, mourut aussi la même année.

Oémosthène fut secrètement «averti de cette mort de AEcchia. Philippe; et, pour disposer par avance les Athéniens p. 440. à reprendre courage, il alla au conseil avec un visage où la joie était peinte, et dit que, la nuit précédente, il avait eu un songe qui promettait quelque grand bonheur aux Athéniens. Peu de temps après on vit arriver les courriers qui apportaient les nouvelles de la mort de Plûlippe. On se livra à des transports de joie immodérés, sans garder aucune mesure ni aucune bienséance; et c'était Démosthène sur «tout qui inspirait ces sentiments. Lui-même parut en public avec une couronne de flears sur la tête et vêtu magnifiquement, quoique ce ne fût que le septième jour de la mort de sa fille. U engagea les Athéniens à faire des sacrifices pour remercier les dieux d'une si bonne nouvelle; et par un décret il fit décerner une couronne àPausanias, qui avait commis le meurtre.

On ne reconnaît ici. ni Démosthène, ni les Athéniens; et l'on a peine à comprendre comment, dans un crime aussi détestable qu'est le meurtre d'un roi, un peu de politique au moins ne les porta pas à dissi*muler des sentiments qui les déshonoraient gratuitement, et qui marquaient en eux une extinction de probité et d'honneur.

§ VIIL Faits et Dits mémorables de PhiUppe, Ca-ractère de ce prince en bien et en mal.

Il y a dans la vie des grands hommes certains faits et certaines paroles, plus propres souvent à les faire

47^ HISTOIRE AirCIENKE.

connaître que leurs actions les plus éclatantes, parce que dans celles-ci, pour l'ordinaire, ils s'étudient, se contrefont, et se donnent en spectacle; au lieu que dans les autres, parlant et agissant d'après nature, ils se montrent tels qu'ils sont, sans art et sans £akrd. M. de Tourreil a ramassé avec assez de soin la plupart des faits et dits mémorables de Philippe, et il s'est appliqué particulièrement à peindre le caractère de ce prince. U ne faut pas, dans le récit de ces actions et de ces paroles détachées, attendre beaucoup d'ordre et de liaison.

Quoique Philippe aimât les flatteurs, et les récompensât jusqu'à payer du titre de roi en Thessalie les adulations de Thrasidée, il aimait par intervalles la Ari«t. Epiit. vérité. Il souffrait qu'Aristote lui fît des leçons stw Fart in Apophth. de, régner. U disait qu'il avait l'obligation aux orateurs p«« 177- d'Athènes de l'avoir corrigé de ses défiiuts à forœ de lés lui reprocher. Il gageait un homme pour lui dire AEiUn. L 8, tous les jours, avant qu'il donnât audience : Philippe j

**^* ' * souviens^toi que tu es mortel. sen. de In, II faisait paraître beaucoup de modération lors mâme ><»pa • ^çy^ jyj parlait d'une manière choquante et injurieuse', et, ce qui n'est pas moins admirable^ lorsqu'on lui disait ses vérités : grande qualité, dit Sénèque, pour bien régner. A la fin d'une audience qu'il donnait à des ambassadeurs d'Athènes venus pour se plaindre de quelque acte d'hostilité, il leur demanda s'il pouvait leur rendre quelque service. « Le plus grand service ce que tu nous puisses rendre, dit Démocharès, c'est de ce t'aller pendre. » A ces mots, sans s'émouvoir, quoi-

■ « Si qu« aUji in Pliilippo Tirtus, fiiit et contumelianini paticatia, ingens instrumcntum ad tutdam regni. .

PERSES ET GRECS. ^l'i

qu'il vît tout le inonde justement indigné : « Dites à « vos maîtres, répliqua -t-il, que ceux qui osent dire a de pareilles insolences sont plus hautains et moins a pacifiques que ceux qui savent les pardonner. »

Gomme il assistait à la vente de quelques captifs en Plut. une posture peu décente, lun deux, s approchant de son oreille, l'avertit d'abattre le pan de sa robe : Qu*on n^ete cet homme^là en liberté y dit-il ,y6 ne sapais peu qu'il Jui de mes amis.

Toute sa cour le sollicitant de punir l'ingratitude w. ibid. des Péloponnésiens, qui l'avaient publiquement sifBé dans les jeux olympiques : Que ne Jèront^ils point , répondit-il, si je leur /ois du mal y puisqu'ils se moquent de moi après en avoir reçu tant de bien ?

Ses courtisans lui conseillant de chasser quelqu'un là. ibid. qui disait du mal de lui. Bon! bon! dit-il, q^n qu'il en aille médire partout! Une autre fois qu'on voulait l'obliger aussi de chasser un honnête homme qui lui faisait quelque reproche. Prenons garde auparavofity répondit-il, si nous ne hà en avons point donne sujet. Et, ayant appris que cet homme vivait mal à son aise sans recevoir aucune gratification de la cour, il lui fit du bien ; ce qui changea ses reproches en louanges, et * fit dire à ce prince un autre beau mot , quUl est au pouvoir des rois de se faire aimer ou haïr.

Comme on le pressait d'aider de son crédit auprès id. ibid. des juges un homme que la sentence qui allait être prononcée contre lui décrierait absolument, J*aime mieux y dit-il , qu*il soit décrié que moi.

Une pauvre femme s'avisa de le prendre à la fin d'un id. ibid. long repas pour lui demander justice, et pour lui exposer des raisons qu'il ne goûta pas. Il la jugea et la con-

474 HISTOIRE ANCIElTBrii;.

damna. Elle répond de sang-froid : yen appelle. Comment l dit Philippe, de votre roi? et a qui? A Philippe h jeun y répliqua-t-elle. La manière dont il reçut cette réponse ferait honneur au roi le plus sobre. Il examine l'afiGiire tout de nouveau, reconnaît l'injustice de son jugement, et se condamne à la réparer. Plot. Une pauvre femme se présentait souvent devant

^ ' lui pour lui demander audience, et pour le prier de vouloir bien terminer son procès; il lui répondait toujours qu'il n'avait pas le temps. Rebutée de ces refus réitérés , elle répliqua un jour avec émotion : McUs^ si vous n'auez pas le temps de me rendre justice , cessez donc d'être roi. II sentit toute la force de cette plainte, qu'une juste indignation avait arrachée à cette • pauvre femme; et, loin de s'en choquer, il la satisfit sur-le-champ, et devint' dans la suite plus exact à donner ses audiences. Il reconnut qu'en effet être roi et être juge, c'était la même diose; que le trône était un tribunal : que la souveraine autorité était un pouvoir suprême, et en même t^npsune obligation indispensable de rendre justice; que la rendre à ses sujets, et leur accorder pour cela tout le temps nécessaire, * n'était point ime grâce, mais un devoir et une dette; qu'il devait se faire aider dans ce ministère, mais non s'en décharger absolument; et qu'il ne pouviiit pas plus renoncer à la qualité de juge qu'à cette de roi. Tout cela est renfermé dans ce mot plein de naïveté, et encore plus de bon sens : Cessez donc cTétre roi * ; et Philippe le Comprit.

id. ibia. Il entendait la plaisanterie, aimait les bons mots.

PEKSES ET CRECS; '^']5

et en disait. Ayant reçu une blessure près du gosier, et son chirurgien l'importunant tous les jours de' quelque nouvelle demande : Prends tout ce qiie tu voudras y dit- il, car tu me tiens à la gorge.

On rapporte encore qu'après avoir écouté deux scé- Plut.

1 / . . s . 1 T . M 1 • i» Apophth.

lerats qui s entr accusaient de divers crimes, n bannit l'un ^ et condamna l'autre à le suivre.

Lie médecin Ménécrate, dont l'extravagance allait AEiian. i. la, jusqu'à se croire Jupiter, écrivit à Philippe en ces termes : Ménécrate Jupiter h Philippe salut. Philippe lui répondit : Philippe à Ménécrate santé et bon sens ^. Ce prince n'en demeura pas là, et, pour guérir son visionnaire , il imagina une plaisante recette : il le pria d'un grand repas. Ménécrate eut une table à part, où on ne lui servit pour tout mets que de l'encenà et des ^ pai'fums, pendant que les autres conviés goûtaient tous les plaisirs de la bonne chère. Les premiers transports de joie qu'il ressentit de voir sa divinité reconnue lui firent oubKer qu^il était homme; maïs, quand la faim le fcHTça de s'en souvenir, il se dégoûta d'être Jupiter, et prit brusquement congé de la compagnie.

Philippe dit un mot bien honorable et bien flatteur piut pour son ministre. Comme on reprochait à ce prince *° ' p**p * • de donner trop de temps au sommeil : Je dors^ dit-il, mais Antipater veille: • • •

Parménion, voyant un jour les ambassadeurs de id. ibid. toute la Grèce murmurer de ce que Philippe tardait trop à se lever et à leur donner audience : Ne vous étonnez pas y leur dit-il , sHl dort tandis que vous Veillez; car y tandis que vous dormiez^ il veillait. Par-là;

* Le mot grec &Ytauvetv signifie également, ces deuK choses.

476 HISTOIRE ANCIEîrWE,

il leur reprochait avec esprit l'assoupissement qui les tenait endormis sur leurs propres intérêts pendant que Philippe était bien éveillé et Vigilant sur les siens. Démosthène ne cessait de les en avertir avec sa liberté ordinaire. . Wnt-^ , Chacune des dix tribus d'Athènes élisait , toutes les

in Apophth. ^ ^ ^

iMg. 177- années, un nouveau général. Ils roulaient, et chaque général de jour exerçait la charge de généralissime. Philippe plaisantait sur cette multiplicité de chefs , et disait : Je n'm pu en toiile ma vie parvenir qu'à troui^er un seul général (c'était Parménion); mais les jithéniens ne manquent pas d'en trousser ^ à point nommé, dix tous les ans.

La lettre que Philippe écrivit à Aristote sur la nais- ^ sance de son fils marque le cas que ce prince faisait des hommes savants, et en même tempis le goût que lui-même avait pour les sciences et pour les beauxarts. Les autres lettres qiii nous restent de lui ne lui font pas moins d'honneur. Mais son grand talent était celui de la guerre et de la politique, où il a eu peu d'égaux : et il est temps de le montrer sous ce double titre. Je prie les lecteurs de se souvenir que c'est presque toujours M. de Tourreil qui les entretient et qui va leur tracer le portrait de Philippe.

Il est difficile de décider si ce prince fut plus grand homme de guerre que grand homme d'état. Environné, dès le commencement de son règne , et au-dedans et au -dehors, d'ennemis puissants et redoutables, il emploie tantôt l'adresse, tantôt la force, pour les surmonter. Il s'applique et réussit à désunir ses envieux : pour frapper plus sûrement , il élude et détourne les coups qui le menacent : aussi sage dans la bonne que

dans la mauvaise fortune , il n'abuse point de la vic« toire;. également prêt à la chercher ou à l'attendre^ il se hâte ou se modère selon que le point de maturité Texige : il laisse uniquement aux bizarreries du hasard ce que ne peut leur ôter la prudence : enfin il demeure toujours inébranlable , toujours fixe dans les justes bornes qui séparent la liardiesse d'avec la témérité.

On voit dans la personne ^e Philippe un roi près* que aussi maître de ses alliés que de ses sujets, et non moins redoutable dans les traités que dans les com^ bats : un roi vigilant, actif; lui-même soii surintendant, son ministre, son général. On le voit, avide et insatiable de gloire, la chercher où elle se vend à plus haut prix; faire, ses plus chères délices de la fatigue et du péril; former sans relâche ce juste, ce prompt aceord de soins et de mouvements que les expéditions militaires demandent; et, avec tant d'avantages , attaquer les républiques épuisées par de longues guerres, déchirées par des divisions domestiques, vendues par leurs propres citoyens , servies par une milice étrangère ou ramassée, rebelles aux sages conseils, et comme résolues à se perdre.

Il joignait en lui deux qualités ordinairement inalliables et incompatibles : un flegme , un sang-froid qui le rendait attentif à se prévaloir de toutes les conjonctures, et à saisir le moment favorable, sans que jamais aucun contre-temps le déconcertât; avec une activité, une ardeur, une vivacité, qui ne connaissaient ni moments de repos, ni différence de saisons, ni grandeur de dangers. Jamais capitaine ne fut ni plus hardi ni plus intrépide dans les combats. Démosthène, qui à

47^ HISTOIBë ▲^'GIEANE.

son égard ne doit point paraître suspect , lui rend sur cet article un témoignage bien glorieux ; je citerai sa Demosth. pTopres parolcs : Je voyais y dit cet orateur, ce mém P~ ^'JgJ**' Philippe y at^ec qui nous disputions de la souverainek et de l'empire y je le voyais y quoique couvert de blessures, œil cresféy claincule rompue, main etjaak estropiées y résolu pourtant à se précipiter encore m milieu des hasards y et prêt à livrer a lajhrtune lelk autre partie de son corps qu'elle voudrait y pourvu qu'at^ec ce qui lui en testerait il pHt vU^re avec honneur et gloire.

Philif^é n était pas seulement brave pour lui-même, mais il. avait inspiré le même courage à toute son armée. Instruit par d'habiles maîtres, comme on la vu, dans le métier de la guerre, il était venu à bout dV guerrir ses troupes, de les dresser à sa manière, et de se former des hommes capables de le seconder dans ses grandes entreprises. Il savait, sans rien perdre de son autorité, se familiariser avec le soldat, et commandait plutôt en père de famille qu'en général d'année, dès que la discipline le permettait. Aussi , par cette affabilité, qui mérite d'autant plus de soumission et de respect qu'elle en exige moins et qu'elle semble en dispenser, il tirait de ses troupes des services sans fin et une obéissance sans bornes.

Jamais personne ne fit plus d'usage des ruses de guerre que Philippe* Les dangers où il s'était vu exposé dès sa jeunesse lui avaient appris la nécsessité des précautions et l'art des ressources. Une sage défiance, qui sert à mettre le péril dans son véritable point as vue, le rendait, non timide et indécis, mais circonspect et prudent. Quelque raisoil. qu'il. eût de présumer

de son bonheur, il ne se comptait en sûreté et ne se croyait supérieur à l'ennemi que par la vigilance. Toujours juste dans ses prajets et infini dans les expé-» dients, il avait des vues immenses, le génie admirable pour distribuer dans le temps l'exécution de ses desseins , et toute l'adresse pour agir sans se laisser aperce» voir. Impénétrable à ses meilleurs amis, il était capable de tout entreprendre et de tout cacher. On a vu que toute son attention fut d'endormir les Athéniens par de beaux dehors de paix , et de jeter sourdema^it les fondements de sa grandeur sur leur crédule sécurité et sur leur aveugle indolence.

De si grandes qualités n'étaient point en lui sans défauts. Outre l'intempérance et la crapule, a laquelle il s'abandonnait sans réserve et sans ménagement, on lui a reproché des mœurs absolument corrompues- et déréglées. On en peut juger par ses liaisons les plus intimes, et par les compagnies qui fréquentaient le plus ordinairement sa maison. Une troupe de débau* chés et de dissolus, de bouffons, de pantomimes, et, qui pis est, de flatteurs, que l'avarice et l'ambition amassent en foule autour du disp^isateur des grâces, eut la principale part à sa 4X)nfidence et à ses bienfaits. Ce n'est pas seulement Démosthène qui fait ces reproches à Philippe; ils pourraient être suspects dans la boudie d'un ennemi si déclaré. Théopompe, historien Diod. i. i6, célèbre, qui avait écrit l'histoire de ce prince en cin- v-^^quante-huit livres, dont malheureusement il ne nous reste que quelques légers fragments, en parle d'une manière encore plus désavantageuse; «Philippe, dit-il, Theopomp. « n'avait que du mépris pour la modestie et pour les 1.^6, p. a^.' « bonnes mœurs. Toute son estime et toute sa libéra-

48o HISTOIRE AirCIENNE.

«c lité se réservaient pour des hommes plongés dans « la crapule, et prostitués aux derniers excès d'une vie tt licencieuse. Il aimait que «es camarades de plaisir «c excellassent dans l'art de l'injustice et de la malignité «( comme dans la science de la débauche. £h ! quelle «( sorte d'infamie^ quel genre de crime ne commettt taient-ils point ? etc. »

Mais ce qui, à mon jugement, doit le plus dléahonoper Philippe, c'est l'endroit même par lequel il paraît le plus estimable k bien des personnes, je veux dire sa politique. U passe, dans ce genre, pour un des plus habiles princes qui aient jamais été. £n efEst, on a pu remarquer, dans le récit de ses actions, que, dès le commencement de son règne, il s'était proposé un but et formé un plan dont jamais il ne s'écarta : c'était de se rendre maître de la Grèce. Mal afifenni encore sur son trône, et environné de toutes parts d'ennemis puissants , quelle apparence y avait-il qu'il pût former , ou du moins exécuter un tel projet ? Il ne le perdit jamais de vue. Guerres, combats, traités de paix, alliances, confédérations, tout tendait à ce but. Il prodiguait l'or et l'argent pour se faire des créatures. Il avait des intelligences secrètes dans toutes les villes de la Grèce, et, par le moyen des pensionnaire qu'il tenait à ses gages et qu'il payait grassement, il était informé exactement de toutes les résolutions qui s'y prenaient, et venait presque toujours à bout de faire tourner les délibérations à son gré. Par là il sut tromper la prudence, éluder les efforts et endormir la vigilance des peuples qui, jusque-là, avaient passé pour les plus actifs, les plus sages et les plus clairvoyants de la Grèce. £n suivant toutes ses démarches

pendant vingt ans, on le voit cheminer à pas réglés, et s'avancer régulièrement vers son but , mais toujours par des détours et des souterrains dont Tissue seule découvre le dessein.

Polyen nous marque clairement par quels moyens Poiyaii.1.4, il s'assujettit la Thessalie, ce qui lui fut d'un grand ^^'^^^ secours pour venir à bout de ses autres desseins, a II ne « fit point la guerre ouvertement aux Thessaliens , a dit- il; mais il profita des divisions qui partageaient « les villes et tout le pays en différentes factions. Il « donnait du secours à ceux qui lui en demandaient ; a et , lorsqu'il avait vaincu , il ne détruisait point ceux « qui avaient eu du désavantage , il ne les désarmait « point, il ne rasait point leurs murailles : il protégeait (c les plus faibles, et s'appliquait à affaiblir et à humi- « lier les plus forts : en un mot , il nourrissait plutôt « les divisions qu'il ne les apaisait, tenant par- tout « à ses gages les orateurs , vrais artisans de discordes a et les boute -feu des républiques. Et ce fut par ces « artifices, et non par les armes, que Philippe se rendit c( maître de la Thessalie. »

Tout cela est un chef- d'œuvre et une merveille en Demosth. fait de politique. Mais quels ressorts fait- elle jouer, *p. m. et quels moyens emploie- 1- elle pour parvenir à ses ,

fins? I^ finesse, la ruse, la fraude, le mensonge, la perfidie , le parjure. Sont -ce là les armes de la vertu? On voit, dans ce prince, une ambition démesurée conduite par un esprit adroit, insinuant, fourbe et artificieux ; mais on n'y voit point les qualités d'un homme véritablement grand. Philippe était sans foi et sans honneur. Tout ce qui pouvait servir à augmenter sa puissance lui paraissait juste et légitime. Il donnait

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