‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 4 sur 33 · Tome V, Hist. anc · texte numérisé non relu

Tome V, Hist. anc

34 HISTOIRE AirCIESTlTE.

les fondements de la liberté de Syracuse, y avait amené Platon , le plus célèbre des philosophes. Dion devint son ami et son disciple, et il profita bien de ses leçons : car, quoique élevé dans une cour où tout respirait le luxe et les délices , et où Ton faisait consister le souverain bien dans la volupté et dans la magnificence , il n eut pas . plus tôt entendu les discours de ce nouveau maître , et goûté de cette philosophie qui mène à la vertu , qu'il sentit son ame enflammée d'amour pour elle. Platon , dans une de ses lettres , lui rend ce glorieux témoignage , que jamais il n'avait trouvé de jeune homme sur qui ses discours eussent fait tant d'impression , et qui eût saisi avec, tant de vivacité tous ses principes»

Comme Dion était jeune et sans expérience , voyant la facilité avec laquelle Platon l'avait fait changer d'inclination et de goût , et l'avait porté à aimer les choses honnêtes et vertueuses, il eut la simplicité de croire que les mêmes raisons feraient les même effet sur l'ame de Denys; et dans cette vue il n'eut point de repos qu'il n'eût porté le tyran à l'entendre , et à avoir quel* que conversation avec lui. Denys y consentit. Mab la tyrannie avait jeté de trop profondes racines dans son esprit pour en pouvoir être arrachée. C'était comme une forte teinture % qui avait pénétré jusqu'au fond de l'ame , et qu'il n'était plus possible d'effacer. Mut. p. 960. Quoique le séjour de Platon à la cour n'eût été d'aucun fruit par rapport au tyran , celui - ci ne laissa pas

' TtiV ^AfTiv c^x àvitvTa rHç tu- = Dans ce passage le mot «^pc-

pAvvt^oç , jv irc^û xpo'vo> ^«uffotrcibv (laicu; fait dilliciilt^. Si ce mot n'est

oSvav KtÊX ^u9txirXuTcv. Â^of^aîcuç 9k corrompu , Plutarqne doit entendre

(fyracc 'ti ^tt twv xfrnçt^^ dcvriXe^t- par ^pofjkaioi, les hommes encore

éàvtffOai Xo'^wv. (Plut, in Moral,, capablesdeprendre part aux courses

P*S' 779') du gymnase. — L,

PFRSES ET GRECS. 35

de continuer toujours à donner à Dion les mêmes marques de son estime et de sa confiance , jusque-là qu'il supportait sans se fâcher la liberté avec laquelle il lui parlait. Denys raillant un jour sur la manière de gouverner ' de Gélon , ancien roi de Syracuse , et disant par une allusion à son nom qu'il avait été la risée ^ de la Sicile y tous les courtisans se mirent à admirer et à fiiire valoir la finesse et la gentillesse de cette plaisanterie, toute fade et toute plate qu'elle était, comme le sont presque tous les jeux de mots. Dion prit la chose sérieusement , et osa lui représenter qu'il avait tort de parler ainsi d'un prince qui par sa conduite sage et équitable avait donné le modèle d'un parfait gouvernement , et avait fait goûter aux Syracusains la puissance monarchique. Fous régnez , lui dit-il , et Von se fie a vous à cause de Gélon; mais, à cause de vous. Von ne se fiera plus a personne. C'était beaucoup pour un tyran qu'on pût lui parler ainsi impunément.

§ III. Denys fait déclarer la guerre aux Cartha-ginois. Divers succès de cette guerre. Syracuse réduite à V extrémité , et bientôt après délivrée. Nouveaux mouvements contre Denys. Défaite d^Imilcon, puis de Magon. Funeste sort de la ville de Rhége.

Denys, voyant ses grands préparatifs achevés, et Diod.i. x4, qu'il était en état d'entrer en action, s'ouvrit publique- * *'*"^

■ n parait qu'à Tépoquc de ton fort mal disposa en m &¥fur , en

ouriage Denys avait beaucoup convient à pluaieura repri4e« ( XIY ,

adouci les formes de son gouverne- $ 4^)* — L.

sent. Diodorc de Sioile, quoique > FiXciç signifie risée,

36 HISTOIRE AirCIENKt.

ment de son dessein aux Syracusains , afin de les intéresser davantage au succès de cette entreprise , et ieur dit cp'il songeait à déclarer la guerre aux Carthaginois. Il représenta qu'ils étaient les ennemis perpétuels et déclarés des Grecs , et en particulier de ceux qui habitaient dans la Sicile : que la peste qui venait de désoler Carthage était une occasion favorable dont il fallait profiter : que les peuples asservis sous de si durs maîtres n'attendaient qu'un signal pour se déclarer : qu'il serait glorieux à Syracuse de faire rentrer dans la possession de la liberté les villes grecques qui gémissaient depuis long-temps sous le joug des Barbares : qu'au reste , en déclarant la guerre présentement aux Carthaginois , ils ne feraient que les prévenir de quelque temps , puisque, aussitôt que ces peuples auraient réparé leurs pertes , ils ne manqueraient pas de venir les attaquer avec toutes leurs forces.

Los avis ne furent point partagés. La haine ancienne et naturelle contre les Barbares, le dépit et le ressentiment de ce qu'ils avaient donné un maître à Syracuse , l'espérance qu'ayant les armes en main ils pourraient trouver quelque occasion de recouvrer leur liberté, réunirent tous les suffrages : la guerre fîit résolue d'un commun consentement , et elle commença dans le moment même. Il y avait à Syracuse, tant dans la ville que dans le port , un grand nombre de Carthaginois qui , sous la bonne foi des traités et de la paix , y exerçaient le trafic, et s'y croyaient en sûreté. La populace, autorisée par le prince , courut , au sortir de l'assemblée , dans leurs maisons et sur leurs vaisseaux , pilla tous leurs biens , et enleva tous leurs effets. Il essuyèrent le même traitement dans toute la Sicile; et l'on ajouta au

pillage des biens Je meurtre et le carnage, comme en représaille de toutes les ciniautés que les Barbares avaient exercées contre les vaincus , et pour leur montrer à quoi Us devaient s'attendres'ils continuaient de faire la guerre avec la même inhumanité.

Après cette sanglante exécution, Denys envoya un Ajc.M.3607. héraut à Carthage , chargé d'une lettre par laquelle il signifiait aux Carthaginois que Syracuse leur déclarait la guerre s'ils ne retiraient leurs garnisons de toutes les villes grecques qu'ils occupaient dans la Sicile. La lecture de cette lettre, qu'on fit d'abord dans le sénat , puis dans l'assemblée du peuple, causa une grande alarme, sur-tout à cause de l'état pitoyable où la peste avait réduit la ville. Cependant ils ne perdirent point courage, et se préparèrent à une vigoureuse défense. On fit de nouvelles levées avec une diligence extrême , et Imilcon partit sur-le-champ pour se mettre à la tête de l'armée carthaginoise qui était en Sicile.

Denys, de son côté, ne perdit pas de temps. Il se mit en niarche avec son armée, qui grossissait de jour en jour par les nouvelles troupes qui lui venaient de tous côtés. £lle se trouva monter à quatre-vingt mille hommes de pied et trois mille chevaux. La flotte ét^it composée de près de deux cents galères, et de cinq cents barques chargées de vivres et de machines de . guerre. II commença la campagne par le siège de Motyâ , place forte des Carthaginois, située près du mont Éryx dans une petite île, éloignée du continent un peu plus d'un quart de lieue ' , et qui y tenait par une langue de terre , que les assiégés coupèrent aussitôt pour empêcher les approches des ennemis de ce côté-là.

Six stades. = 480 toises. — L.

Digjtized by

Denys, ayant laissé le soin du siège à Leptine, qui commandait la flotte, alla avec ses troupes de terre attaquer les places alliées aux Carthaginois. Alarmés à la vue d'une armée si nombreuse , elles se rendirent toutes , à l'exception de cinq , qui étaient Ancyre , Solos , Palerme ' , Ségieste et Ëntella. Il assiégea les deux dernières.

Imilcon cependant , pour faire une diversion , détacha de sa flotte dix galères , qu'il fit partir de nuit pour aller surprendre et attaquer les vaisseaux qui étaient restés dans le port de Syracuse. Le commandant chargé de cette expédition entra de nuit dans le port sans trouver de résistance; et, après avoir brisé une grande partie des vaisseaux qui s'y rencontrèrent, il se retira, bien content de l'heureux succès de son entreprise.

Denys, après avoir fait le dégât dans les terres ennemies, ramena toutes ses troupes devant Motya; et, ayant mis en oeuvre un nombre infini de travailleurs pour faire des levées, il rétablit la langue de terre , et fit avancer par là ses machines. L'attaque de la place fut des plus vives , et la résistance he le fut pas moins. Après qu'on fut entré dans la ville par les brèches , les assiégés se défendirent encore long-temps avec un courage incroyable , et il fallut les poursuivre et les forcer de maison en maison. Le soldat, irrité d'une défense si opiniâtre, égorgea tout ce qui se présentait devant lui : femmes , enfants , vieillards , rien ne fut épargné , sinon ceux qui se réfugièrent dans les temples. La ville ftit livrée au pillage , Denys étant bien aise de s'attadier les troupes par l'attrait et l'espérance du gain.

Les Carthaginois firent un effort extraordinaire,

' Panormus.

PERSES JET GRECS. Sq

I année suivante , et mirent sur pied une armée de trotô cent mille hommes d'infanterie, et de quatre mille chevaux , sans compter les chariots armés en guerre qui montaient à quatre cents. La flotte, commandée par Magon , était composée de quatre cents galères et de plus de six cents barques chargées des vivres et des machines. Imilcon avait donné ses ordres aux capitaines des vaisseaux dans des lettres cachetées, qu'ils ne devaient ouvrir qu'après être sortis du port. Il avait pris cette précaution pour tenir ses desseins plus secrets et empêcher les espions d'en donner avis en Sicile. Le rendeE-vous était à Palerme. La flotte y arriva sans avoir fait beaucoup d^ perte dans le trajet. Imilcon prit Éryx par trahison , et bientôt après força Motya de se rendre. Messine lui parut une place importante , parce qu'elle pouvait favoriser le trajet des troupes d'Italie en Siàle, et traverser le passage de celles qui venaient du Péloponnèse. Il s'en rendit maître après une longue et vigoureuse résistance ; et , quelque temps après , il la rasa entièrement.

Denys , àe voyant beaucoup inf<Mrieur en nombre aux ennemis, s'était retiré à Syracuse. Presque tous les peuples de Sicile, qui le haïssaient anciennement, et qui ne s'étaient réconciliés avec lui qu'extérieurement et forcés par la crainte, profitant de cette occasion, quittèrent son parti , et embrassèrent celui des Carthaginois. Le tyran leva de nouvelles troupes , et accorda la liberté aux esclaves pour les faire servir sur Les vaisseaux. Son armée montait à trente mille hommes d'infanterie et trois mille chevaux, et sa flotte à cent quatre-vingts galères. Il se mit en campagne avec ces forces, et s'éloigna de Syracuse d'environ huit lieues.

Googk

4o HISTOIRE ANGIEITNE.

Imilcon avançait toujours avec ses troupes de terre , et sa flotte le suivait côtoyant les rivages. Quand il fut arrivé à Naxe, il ne put pas continuer sa route sur le bord de la mer , et fut obligé de prendre un long circuit autour du mont £tna, dont un incendie récent avait couvert de cendres et de flammes toute ta contrée voisine. Il ordonna à sa flotte de l'attendre à Catane. Denys , qui en fut averti , crut que c'était un temps favorable pour l'attaquer pendant qu'elle serait éloignée des troupes de terre; au lieu que les siennes , rangées sur le rivage, seraient en état d'animer et de soutenir sa flotte. Le projet était sagement concerté, mais le succès n'y répondit pas. Leptine, son amiral, s'étant avancé inconsidérément avec trente galères contre l'avis de Denys, qui lui avait recommandé sur -tout de ne point séparer ses forces , en coula d'abord à fond plu- ' sieurs de celles des ennemis : mais , se voyant enveloppé par le grand nombre , il fut obligé de prendre la fuite. Le reste de la flotte en fit autant , et elle fut vivement poursuivie par les Carthaginois. Magon remplit plusieurs barques de soldats , avec ordre de faire mainbasse sur ceux qui tachaient de se sauver à la nage vers le bord. L'armée de terre qui y était placée les voyait périr misérablement, sans pouvoir leur donner aucun secours. La perte fut grande du coté des Siciliens. Il y eut plus de cent galères prises ou brisées, et il y périt vingt mille hommes , tant dans le combat que dans la fuite.

Les Siciliens , qui craignaient de se renfermer dans Syracuse, oii ils ne manqueraient pas d'être bientôt assiégés , pressaient Denys de les mener contre Imilcon , qu'une entreprise si hardie pourrait déconcerter, outre

qu'on trouverait ses troupes extrêmement fatiguées f>ar la marche forcée qu elles auraient faite. Cette proposition lui plut assez d'abord; mais, ayant fait réflexion que Magon, qui commandait la flotte ennemie, pourrait bien cependant s'avancer vers Syracuse, et s'en rendre maître, il jugea plus à propos d'y retouraer; ce qui lui fit perdre beaucoup de ses troupes, qui se débandèrent de coté et d'autre* Imilcon, après une marche de deux journées, arriva à Catane, et y demeura quelques jours pour faire reposer son armée , et pour radouber les vaisseaux de sa flotte qu'une tempête violente avait fort maltraités.

Il prit, après cela, le chemin de Syracuse, et fit Bîod.p.ass entrer sa flotte dans le grand port en vainqueur. Plus de deux cents galères, ornées de dépouilles ennemies, s'avançaient avec une contenance majestueuse , la cbiourme faisant une espèce de concert par l'ordre uniforme et réglé avec lequel les rames étaient mises en mouvement. Elles étaient suivies d'un* nombre infini de petits bâtiments; de sorte que le port, quelque vaste qu'il fût, pouvait à peine les contenir, et que toute la mer était couverte de voiles. D'un autre côté parut en même temps l'armée de terre, composée, comme on l'a déjà dit, de trois cent mille hommes de pied, et de quatre miUe chevaux. Imilcon plaça sa tente dans le temple de Jupiter ' ; et l'armée campa aux environs , à un peu plus d'une demi-lieue ' de la ville. On juge aisément quelle alarme et quelle frayeur un tel spectacle jeta dans Syracuse. Le général carthaginois fit avancer ses troupes vers les murs pour présenter la bataille aux

' Situé sur la colline qui portait ' la stades,

le nom d^Oi^mpieum, — L.

42 HISTOIRE ANCIENITE.

Syracusains; et en même temps, ayant fait un détachement de cent galères , il s'empara des deux ports ' qui restaient. Comme il vit que personne ne remuait, il se retira, content pour-lors de l'aveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse. Pendant trente jours, il fit le dégât dans le pays, coupant tous les arbres et ravageant tout. Il se rendit maître du faubourg d'Achradine , et pilla les temples de Cérès et de Proserpine. Prévoyant que le siège pourrait être de longue durée, il se retranche dans son camp , et l'environne de bons murs , après avoir démoli pour cet effet tous les tombeaux , et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une grande magnificence. Il construit trois forts à quelque distance l'un de l'autre : le premier, à Plemmyre*; le second, vers le milieu du port; et le dernier , attenant le temple de Jupiter , pour y mettre le* vin et le blé en sûreté. Il envoie aussi un grand nombre de petits bâtiments en Sardaigne et en Afrique pour en amener des vivres.

Dans le même temps arrive Polyxène, que Denys, son beau-frère , avait envoyé dès le commencement en Italie et en Grèce pour y amasser du secours , amenant avec lui une flotte de trente vaisseaux commandée par Pharacide, Lacédémonien. Ce renfort, venu fort à propos , ranima les Syracusains. Ayant aperçu en mer un bâtiment chargé de vivres pour les ennemis, ils détachent cinq galèi-es , et l'enlèvent. Les Carthaginois les poursuivent avec quarante vaisseaux : eux de leur côté font avancer toute leur flotte , et , ayant engagé le combat^ se rendent maître de la galère amirale, en

' L« p«tic port et celui de Trogîle. gnnd port de Syracuse , vis-à-vis de > Cap avancé qui ferme rentrée du Tile d'Ortygie. — L.

Gôogk

maltraitent et en prennent vingt-quatre, poursuivent les autres jusqu'au lieu où toute la flotte était retirée, et leur présentent une seconde fois le combat, que les Carthaginois, effrayés de l'échec qu'ils venaient de recevoir , n'osent accepter.

Les Sjracusains, fiers d'une victoire si inespérée, retournent à la ville , emmenant avec eux les galères qu'ils avaient prises, et y rentrent comme en triomphe. Enflés par cet heureux succès , qui ne pouvait être attribué qu'à leur courage (car Denys était alors absent, et était allé avec un petit détachement de la flotte chercher des vivres , accompagné de Leptine ) , ils s'animent les uns les autres, et, se voyant les armes à la main, ils se reprochent mutuellement leur lâcheté; et, pleins d'ardeur, ils s'écrient que le temps est venu de secouer le joug honteux de la servitude et de se rétablir dans leur ancienne liberté.

Pendant qu'attroupés ensemble par pelotons, ils tenaient de pareils discours , le tyran arrive ; et, ayant convoqué l'assemblée , il fiMicite les Syracusains sur la victoire qu'ils venaient de remporter , et leur promet de terminer bientôt ia guerre, de leur rendre la paix, et de les délivrer de leurs ennemis. Il était près de renvoyer l'assemblée, lorsque Théodore, l'un des plus illustres citoyens , homme de tête et de main , prit la parole, et osa se déclarer ouvertement en faveur de la liberté. « On nous parle , dit^l , de nous rendre la paix , « de terminer la guerre , de nous délivrer de nos enne- « mis. Que signifie ce langage dans la bouche de Deff nys? Est-ce donc une paix que l'état de servitude où « l'on nous réduit? Y a-t-il pour nous un ennemi plus

44 '• HISTOIllE ANCIENrrS.

ce à craindre que le tyran qui opprime notre liberté, (( ou une guerre plus cruelle que celle qu'il nous fait « depuis plusieurs années? Qu'Imilcon remporte sur ce nous la victoire ; content de nous imposer quelques K tributs, il nous laissera vivre selon nos lois. Mais le (c tyran qui nous asservit n'en reconnaît point d'autres c( que son avarice , sa cruauté , son ambition. Les ce temples des dieux pillés par ses mains sacrilèges, nos ce biens livrés en proie et nos terres abandonnées à ses ce satellites , nos personnes exposées tous les jours aux <e plus durs et aux plus honteux traitements , te sang « de tant de éitoyens répandu au milieu de la ville

' ce même et sous nos yeux ; vpilà le fruit de son règne , <e et la paix qu'il nous procure. Est-ce pour maintenir ce notre liberté , qu'il a construit cette citadelle ; qu'il ce l'a environnée de si fortes murailles et de si hautes e< tours ; qu'il a appelé à sa garde cette troupe d'étrance gers et de Barbares qui nous insultent impunément? « Jusques à quand , Syracusains , souffrirons -nous ces tt indignités, plus insupportables à des gens de cœur « que la mort même? Hardis et intrépides contre les ce ennemis du dehors, serons -nous toujours lâch^ et tu tremblants en présence du tyran? La Providence, ce qui nous a remis nos armes entre les mains, nous

. ce montre l'usage que nous en devons faire. Sparte et (c les autres villes alliées , qui se font gloire d'être libres ce et indépendantes, nous regarderaient comme indice gnes de porter le nom de Grecs si nous avions ce d'autres sentiments qu'elles. Faisons voir que nous ce n'avons point dégénéré de nos ancêtres. Si Denys ce consent à se retirer, ouvrons -lui les portes, et qu'il

« emporte d'ici tout ce quHl lui plaira. Mais , s'il pera siste dans la tyrannie , qu'il sente ce que peut dans tf des hommes de courage l'amour de la liberté. »

Après ce discours, tous les Syracusains, suspendus entre la crainte et l'espérance, avaient les yeux tournés sur les alliés , et principalement sur ceux de Sparte. Alors Pharacide , qui commandait leur flotte , monta sur la tribune aux harangues. On s'attendait qu'un citoyen de Sparte se déclarerait en faveur de la liberté. Il fit tout le contraire , et dit que sa république l'avait envoyé pour secourir les Syracusains et Denys contre les Carthaginois , et non pour faire la guerre à Denys et détruire son autorité. Cette réponse consterna les Syracusains. La garde du tyran arriva en même temps, et l'assemblée finit. Denys, depuis ce temps -là, sentant plus que jamais ce qu'il avait à craindre , s'appliqua à gagner le peuple et à s'attacher les citoyens , faisant des présents aux uns , invitant les autres à venir manger avec lui , et affectant de les traiter en toute occasion avec bonté et familiarité.

Ce fut apparemment vers ce temps- là que Polyxène, Plut, in beau-frère de Denys, dont il avait épousé la sœur nommée Thesta, s'étant déclaré sans doute contre lui dans la conspiration de Syracuse, s'enfuit de Sicile pour mettre sa vie en sûreté , et pour ne point tomber entre les mains du tyran. Denys fit venir sa sœur chez lui, et lui fit de grandes plaintes de ce qu'ayant su la fuite que son mari méditait, elle ne l'en avait pas avertie Elle lui répondit sans s'étonner, et sans marquer la moindre crainte : <c Vous ai-je donc paru une « femme si lâche et d'un cœur si bas, que, si j'avais « su la fuite de mon mari y je n'eusse pas fait tous mes

DioD. p. I

46 HISTOIRE ANCIErr]!r£.

ce efforts pour en être la compagne et pour partager « avec lui ses dangers et ses malheurs ? Je ne l'ai pas a sue ; et je me serais trouvée bien plus heureuse d'être ce appelée par -tout la femme de Polyxène banni , que a d'être appelée ici la sœur du tyran. » Denys ne put refuser son admiration à une réponse si pleine de courage : et tous les Syracusains furent si charmés de la vertu de cette dame , <{u'après que la tyrannie fut détruite , ils lui conservèrent pendant sa vie les mêmes honneurs, le même équipage et le même train de reine qu'elle avait auparavant; et qu'après sa mort tout le peuple accompagna son corps au tombeau , et honora ses funérailles par un concours extraordinaire.

Du côté des Carthaginois , la face des affaires changea tout d'un coup. Ils avaient fait une faute irréparable de ne pas attaquer Syracuse en arrivant , et de ne pas profiter de l'alarme que la vue de leur armée et de leur flotte, également formidables, y avait répandue. Ici la peste , qui fut regardée comme une punition du ciel pour les temples qu'ils avaient pillés et les tombeaux qu'ils avaient démolis, ravagea en peu de Tom. I temps leur armée. J'en ai marqué les étranges svmpcette édit.]. tomes daus 1 histoire des Carthaginois. Pour surcroît de malheur, les Syracusains, avertis du triste état où ils se trouvaient, les attaquèrent en même temps par terre et par mer dès avant le jour. La surprise, la frayeur, l'empressement même avec lequel ils se hâtaient de se mettre en état de défense , jetaient parmi eux le trouble et la confusion. Ils ne savaient de quel côté il fallait porter du secours , tout étant également en danger. Beaucoup de vaisseaux furent coulés à fond, d'autres presque entièrement brisés, un plus grand

nombre encore consumés par les flammes.^ Les vieillards, les femmes, les enfants accouraient en foule sur les murs pour être témoins de cet affreux spectacle, et tendaient les mains vers le ciel , rendant grâces aux dieux de l'éclatante protection qu'ils donnaient à leur ville. Le carnage fut horrible, et dans le camp, et hors du camp, et sur les vaisseaux. La nuit seule y mit fin.

Imiicon, réduit au désespoir, fit offrir sous main trois cent mille écus ' à Denys pour qu'il lui permît d'emmener de nuit ce qui lui restait de troupes et de vaisseau3(. Le tyran , qui était bien aise de laisser aux Carthaginois quelque ressource pour tenir toujours ses sujets dans la crainte , lui accorda cette permission , mai3 seulement pour les citoyens de Carthage. Il partit donc de nuit, quatre jours après, avec quarante vaisseaux remplis de Carthaginois seulement, et laissa tout le reste de ses troupes. Les Corinthiens, avertis par le bruit et le mouvement des galères qu'Imilcon prenait la fuite, en donnèrent avis à Denys , qui fit semblant de n'en avoir rien appris , et ordonna sur - le champ qu'on les poursuivît. Mais , comme ils virent que l'exécution de ses ordrçs traînait en longueur , ils allèrent eux-mêmes à la poursuite des ennemis , et coulèrent à fond quelques-uns des vaisseaux de l'arrière-garde.

Denys alors fit sortir ses troupes. Mais, avant leui* arrivée, les Siciliens qui étaient au service des Carthaginois s'étaient retirés, prenant chacun la route de leur pays. Denys, ayant mis des gardes à tous les passages, marcha droit au camp des ennemis, quoiqu'il fût encore nuit. Les Barbares, qui se voyaient cruellement abandonnés et trahis par Imilcon et les

3oo ulcnu. = i,65o,ooo fr. — L.'

Siciliens , perdent courage et s'enfuient. Les uns tombent entre les mains des soldats qu'on avait placés aux issues; les autres, mettant bas les armes, demandent quartier. Il n'y eut que les Ibériens qui envoyèrent un héraut à Denys pour capituler , et il les incorpora dans ses gardes. Tout le reste fut fait prisonnier. Biod. Sic. Tel fut le sort des Carthaginois, qui montre, dit l'historien , que l'humiliation suit de près l'orgueil , et que ceux à qui leur puissance enfle trop le cœur sont bientôt forcés à reconnaître leur faiblesse. Ces fiers vainqueurs , maîtres de presque toute la Sicile , qui comptaient déjà Syracuse à eux , et qui étaient d'abord entrés comme en triomphe dans le grand port, insul- ^ tant aux Syracusains , en sortent maintenant de nuit couverts de honte , traînant avec eux les tristes débris et les restes malheureux de leur flotte et de leur armée, et réduits à craindre pour leur propre patrie. Imilcon , qui n'avait respecté ni l'asyle sacré des temples, ni la sainteté inviolable des tombeaux, après avoir laisse dans le pays ennemi cent cinquante mille hommes sans sépulture , va périr misérablement dans Carthage, vengeant sur lui-même par sa mort le mépris qu'il a fait et des dieux et des hommes.

Denys , qui se déflait des étrangers qu'il avait auprès de lui, en écarta dix mille; et, sous prétexte de les ré^ compenser, leur donna la ville des Léontins, qui en effet était une habitation très -commode, et un établistdein,i. 14. sèment très -avantageux. Il confia sa garde à d'autres p. 3o4-3io. étrangers, et aux esclaves qu'il avait affranchis. Il fit plusieurs tentatives dans la Sicile , et dans le pays voisin , sur-tout contre ceux de Rhége. Les peuples d'Italie, se voyant en danger, formèrent une puissante

Googk

ligue pour arrêter ses con<{uéles. Le succès fut assez ^I de part et d'autre»

Ce fut à peu près dans ce tèmps-là que les Gaulois, jaitm.i. 20, qui peu de mois auparavant avaient brûlé Rome , en- ^'^' voyèrent des députés à Denys pour faire alliance avec lui. U était pour-lors en Italie. La nouvelle qu'il reçut d'un gfand armement des Carthaginois l'obligea de retourner en Sicile.

En effet, les Carthaginois, ayant mis sur pied une nombreuse armée sous la conduite de Magon , firent de nouveaux efforts, qui ne réussirent pas mieux que les premiers , et qui se terminèrent par un accommodement avec Denys.

U attaqua de nouveau ceux de Rhége, et il y reçut av.m.36i5. d'abord un échec assez considérable. Mais, ayant rem- ^[J[; 1.^,4] porté une grande victoire contre les Grecs d'Italie, ^5"»3'5• dans laquelle il fit plus de dix mille prisonniers , il les renvoya tous , contre leur attente , libres et sans rançon , afin de détacher les peuples d'Italie des intérêts de ceux de Rhége, et de dissiper une ligue puissante qui pouvait faire échouer ses desseins contre cette ville, x^insi , ayant gagné par cette action de bonté et de générosité tous les habitants du pays, et d'ennemis qu'ils étaient les ayant rendus ses amis et ses alliés , il retourna contre Rhége. Il était fort animé contre cette ville à cause du refus injurieux qu'elle avait fait de lui donner une épouse, et de la réponse insolente dont elle avait accompagné ce refus. Les assiégés, se voyant hors d'état de résister à la nombreuse armée de Denys, et n'espérant de sa part aucun quartier si la ville était prise d'assaut , parlèrent de capitulation. Il ne se rendit

Twme F. BUu une. 4

5o HISTOIRE ANCfCNNE.

pas difficile. Il leur fit payer trois cent mille écus ' , les obligea de]ui livrer tous leurs vaisseaux, qui montaient au nombre de soixante et dix, et de lui remettre entre les mains cent otages : après quoi il leva le siège. Ce n'était pas par bonté et par clémence qu'il en usait ainsi, mais pour les perdre plus sûrement après ies avoir afïaiblis.

Diod. I. i4» En effet. Tannée suivante, sous un faux prétexte et P* '' ■ ^' un reproche qu'il leur fit d'avoir violé le traité , il les assiégea de nouveau avec toutes ses forces , après leur avoir renvoyé leurs otages. De part et d'autre <mi fit des efforts extraordinaires. D'un coté le désir de la vengeance , de l'autre la crainte des plus cruels supplices, animaient les troupes. Celles de la ville avaient pour chef Phyton, homme brave et intrépide, que le danger rendait encore plus courageux. Il faisait de fréquentes et de rudes sorties , dans l'une desqudies Denys reçut une blessure , dont il eut bien de la peine à se remettre. Le siège traînait en longueur, et avait déjà duré onze mois. Une > cruelle famine réduisit ta ville aux dernières extrémités. Le médimne ^ de blé se vendait deux cent cinquante livres^. Après avoir consumé tout ce qui leur restait de chevaux et de bétes de somme , ils furent réduits à se nourrir de cuirs et de peaux qu'ils faisaient bouillir, et enfin à brouter l'herbe dans la campagne comme des betes, ressource que Denys leur ôta bientôt , ayant fait manger par les chevaux tout ce qui restait de vert aux environs de la ville. Il fallut enfin céder à la nécessité. Ils se rendirent

■ 3oo talenti. s= I)65o,doo fr. romains» ctpre» de cùiq dfi$ ndtNs.

— L. ^ Cinq mines. =458 fr. — L.

* Lemédimnt niait sixl>oisseaax

PERSES ST GRECS. 5l

fh discrétion. Denys entra dans la ville, qu'il trouva pleine de cadavres. Ceux qui avaient survécu à la fa* mine étaient moins des hommes que des squelettes. Il fit plus de six mille prisonniers, qui furent conduits à Syracuse. 11 renvoya libres ceux qui furent eh état de payer par tête cinquante livres ' , et vendit les autres.

Denys fit tomber sur Phyton tout le poids de sa colère et de sa vengeance. Il commença par feire précipiter son fils dans la mer. Le lendemain il fit attacher Phyton à l'extrémité des plus hautes machines, pour le donner en spectacle à toute l'armée; et, en cet état, il lui fit dire que son fils avait été jeté dans la mer. a U a été plus heureux que moi d'un jour, » répondit ce père infortuné. Ensuite il le promena dans toute ht ville, le faisant battre à coups de verges, lui faisant essuyer mille outrages , et faisant crier par un héraut qu'on traitait ainsi ce perfide et ce traître pour avoir inspiré la rébellion à ceux de Rhége. a Dites plutôt , flc s'écriait ce généreux défenseur de la liberté, que la « vue d'une mort prodiaine rendait encore plus in- « trépide; dites que c'est ainsi qu'on traite un fidèle « citoyen pour avoir refusé de livrer sa ville et sa patrie « au tyran, d Ce discours, ce spectacle tirait les larmes des yeux de tous les spectateurs , et même des soldats de Denys. Il craignit que son priscmnier ne lui fût enlevé avant qu'il eût assouvi sur lui sa vengeance, et sur-le-champ il le fit précipiter dans la mer.

X Ud« mine. =: 91 fr. — L.

Googk

Sa HISTOIRE ANCIENNE.

§ iV> Passion violente de Denjrs pour la p€>€sie. Réflexions sur ce goût du tyran. Flatteries des courtisans; généreuse liberté de Philoxène. Mort de Denys. Ses maui^aises qualités.

Diod. 1. 14, Dans un intervalle que laissa à Denys son entreprise ^^' ' * sur Rhége, ce prince, qui était avide de toute espèce de gloire, et qui se piquait de bel -esprit, envoya à Olympie son frère Théaride pour y disputer en son nom le prix de la course des chariots , et celui de la poésie.

L'article que je commence à traiter ici , qui regarde le goût, ou plutôt la passion de Denys pour la poésie et les belles-lettres, étant un des traits qui le earactériseût le plus particulièrement, et d'ailleurs se trouvant mêlé de bien et de mal, demande, pour en juger équitablement , qu'on démêle ce que ce goût peut^ avoir de louable , et ce qui mérite aussi d'y être blâmé.

J'en dis autant du caractère total de ce tyran , qui tempérait les vices de .son ambition et de la tyrannie par beaucoup de grandes qualités qu'il, n'est pas permis de dissimuler, la vérité de l'histoire demandant qu'on rende justice aux plus méchants, parce qu'ils ne sont pas méchants en tout. Nous avons vu en lui plusieurs traits dig^es certainement de louange; je ne parle ici que de ce qui regarde les mœurs : la*douceur avec laquelle il souffrait la liberté du jeune Dion; l'admiration qu'il témoigna, de la réponse libre et généreuse que lui fit sa sœur Thesta à l'occasion de la fuite de son mari; les manières gracieuses et populaires qu'il eut en plusieurs occasions pour les Syracusains;

la familiarité avec laqueHe il conversait avec les moindres bourgeois, et même avec les ouvriers; Tëgalité qu'il gardait entre ses deux femmes , les égards et le respect qu'il avait pour elles : tout cela marque que Denys avait plus d'équité, de modération, de bonté, de générosité, qu'on ne le pense ordinairement. Il n'est pas tyran comme Phalaris, comme Alexandre de Phère, comme Caligula, ou Néron, ou Caracalla.

• Je reviens au goût de Denys pour la poésie. Dans les intervalles que lui laissaient les. affaires , il aimait à se délasser par le commerce des gens d'esprit, et par rétude des arts et des sciences. En particulier il aimait à faire des vers, et s'exerçait à composer des poèmes^ et sur- tout des tragédies. Jusque - là cette passion de Denys ne peut • elle pas être excusée par* un endroit qui a certainement quelque chose de louable : je veux dire par le goût qu'il avait pour les belles- lettres ^, par l'estime qu'il témoignait des savants, par la pente qu'il avait à leur faire du bien , et par l'usage qu'il faisait de ses heures de loisir? Ne valait -il pas mieux qu'il les employât à exercer son- esprit et à cultiver les sciences que de les employer à la bonne chère, à la danse, aux spectacles, au jeu', à des conversations frivoles, et à d'antres plaisirs encore plus pernicieux? Cest la réflexion sensée que fit Denys le jeune pendant piut. in tîqu'il était à Corinthe. Philippe de Macédoine, étant à ™** • P* *^ • table avec lui, se mit à parler d'un ton railleur et méprisant des odes et des tragédies que Denys , son père, avait laissées, et faisait semblant d'être en peine en quel temps il avait pu trouver le loisir de les composer. Denys lui repartit brusquement et avec esprit : Vous voUà bien embarrassé. Il les composa aux

heures que vous et moi, et une infinité iT autres , qui

nous en faisons tani accroire, payons a boire et a

nous diifertir.

SaetinCçt. Jules César et l'empereur Auguste ont cultivé la

Aug. C.85. poésie et fait des tragédies. Luculie avait songé à

cuUojpliig"! mettre en vers les mémoires de ses campagnes. On

attribuait à Lélius et à Scîpion , tous deux grands

hommes de guerre, sur-tout le dernier, les comédies

de Térence ; et ce bruit, répandu dans Rome, loin de

nuire à leur réputation , ne servit qu'à les faire encore

estimer davantage.

Ces délassements, par eux-mêmes, n'étaient donc point condamnables; et le goût pour la poésie, renfermé dans de justes bornes, ne méritait point d'être blâmé. Le pidicule de Denys n'était que dans ce qu'il prétendait y exceller par- dessus tous les autres. Il ne pouvait souffrir en rien ni supérieur, ni concurrent. Parce qu'il avait seul la première autorité, il s'était aussi accoutumé à croire qu'il avait seul les premiers talents de l'esprit. £n un mot, il était tyran en tout. Cet esprit de domination et d'empire , cpie lui donnait son rang, était une des canses de l'estime démesurée qu'il faisait de son propre mérite. Elle naissait aussi des applaudissements continuels de ces courtisans , et de ce concert uniforme de louanges de la part de tous ceux qui conspiraient à le tromper sur un article si flatteur. Et de quoi un grand, un ministre, un prince, toujours encensé ' , toujours adoré, ne se croit -il pas capable ? On sait que le cardinal de Richelieu , au milieu de ses grandes occupations, non-secriement corn-

* Ifihil est qaod credere de se

If on poMÎt, qauin landatur dU aequA potestu.

JuvuTAL. [^«U. IV, T. 71].

posait des pièces de tlieâtre , mais qu'il se piquait aussi d'y exceller; et que sa jalousie sur ce point alla jusqu'à user d'autorité pour /aire critiquer les pièces de ceux à qui le public , juge équitable et incorruptible sur ce point, donnait la préférence sur lui.

Denys ne faisait pas réflexion qu'il y a des choses ^ estimables en elles-mêmes, et qui font honneur aux particuliers , où il ne convient point à un prince de vouloir pmner. J'ai déjà rapporté ailleurs la leçon que Philippe^ roi de Macédoine, fit à son fils Alexandre pour avoir marqué dans un repas trop d'habileté dans la musique : N'as^tu pas honiej lui dit-il , ik chanter si bien ? C'était une faute contre la bienséance de son rang» Si César et Auguste^ en fieûsant des tragédies, s'étaient mis en tête d'égaler Sophocle, ou même de le surpasser, c'eût été pour eux un ridicule, et même une honie , que d'y primer. Pourquoi cela? C'est qu'un prince , étant oUigé par un devoir essentiel et indiapensaUe de s'occuper sans cesse des vues gênéraies du gouvernement, et se trouvant chargé d'un détail infini d'affaînes particulières, qui retentissent toutes à lui cûnune au centre, ne peut prendre les sciences que par délassement, et par de courts inter* valiez, qui ne iui donnent pas tout le loisir nécessaire pom- y eausdier au-dessus de ceux. qui s'y^nnent tout entiers , et 4|ui en font leur unique étude. Ainsi, quand le pidilic voit un prince qui affecte de primer en ces sortes de sciences, il est en droit de conclure qu'il néglige ses devoirs essentiels , et ce qu'il doit au bonheur de son peuple, pour se livrer à une occupation qui consume inutilement son temps et les forces de son esprit.

56 HISTOIRE ANGI£NN£«

Il faut pourtant rendre cette justice à Denys , qu'on ne lui a jamais reproché que la poésie Tait rendu moins actif et moins appliqué à ses grandes affaires , ni qu'elle lui en ait jamais fait négliger aucune. ï>»o<i-|'4' Tai déjà. dit que ce prince, dans un intervalle de paix , avait envoyé à Olympie son frère Théaride pour y disputer en son nom le prix de la course des chariots, e;t celui de la poésie. Quand il fut arrivé dans rassemblée, la beauté aussi -bien que le mmibre des chars , et la magnificence des riches pavillons brodés d'or et d'argent, attirèrent les yeux et l'admiration de tous les spectateurs. Les oreilles ne furent pas moins charmées quand on commença à lire les poèmes de Denys. Il avait . choisi pour faire cette lecture des hommes d'une voix pleine, sonore, agréable ' , qui se faisaient entendre au loin et distinctement , et qui savaient donner du poids et du nombre aux Vers qu'ils récitaient. On fut donc enlevé d'abord ; et cette heureuse prononciation, soutenue avec tant d'art et d'agrément, en imposa à tous les auditeurs. Mais le charme cessa bientôt, et l'esprit ne fut pas long- temps la dupe des oreilles. On sentit tout le ridicule des vers. On eut honte d'y avoir applaudi. Les louanges et les applaudissements se changèrent en risées et en brocards pleins d'insultes. Le mépris et l'indignation allèrent jusqu'à mettre en pièces les riches pavillons de Denys. Lysias, le célèbre orateur, qui était venu aux jeux olympiques pour y disputer le prix de l'éloquence , qu'il avait déjà remporté plusieurs fois, entreprit de prouver par un savant discours qu'il était contre l'honneur de

' Ce« lecteara s'appelaient '^x^u^Qi.

PERSES ET GRECS. Sj

la Grèce , amie et protectrice de la liberté , d'admettre à la eélébraticm des jeux sacrés un tyran impie, qui ne songeait qu'à réduire les Grecs en servitude. Il ne parait pas qu'on fit alors cet affront à Denys : mais 1 événement lui en tint lieu. Ses chariots, étant entrés dans la lice, ou furent emportés par une aveugle impétuosité au-delà des bornes, ou se brisèrent tous les uns contre les autres. Pour comble de malheurs , la galère qui remenait ceux que Denys avait envoyés pour assister aux jeux fut battue d'une rude tempête , et eut bien de la peine à regagner Syracuse. Quand le^ pilotes y furent arrivés , ils répandirent dans toute la ville , par haine et mépris pour le tyran , que c'étaient ses mauvais poèmes qui avaient attiré et aux lecteurs, et aux coureurs, et à la galère même, tant de fôcheux accidents. Un si malheureux succès ne découragea point Denys, et ne lui fit rien rabattre de la haute opinion qu'il avait de sa verve poétique. Les flatteurs , dont sa cour était pleine , ne manquèrent pas de lui faire entendre qu'un tel déchaînement contre ses poèmes ne pouvait être que l'effet de l'envie -, qui s'attache toujours à ce qu'il y a de plus excellent; et que tôt ou tard ses envieux même, forcés par l'évidence, rendraient justice à son mérite, et reconnaîtraient sa supériorité au-dessus de tous les autres poètes.

L'entêtement de Denys sur cet article est inconce- niod. i. i5, vable. Il était certainement grand homme de guerre ^^' '' et excellent capitaine : mais il se flattait d'être encore meilleur poète , et il comptait que ses vers lui faisaient plus d'honneur que toutes ses victoires. Entreprendre de le détromper d'une opinion si avantageuse , outre

Googk

58 HISTOIRE A^NCIENICE.

qu'il n'y avait nulle espérance d'y réussir , c'eût été lui faire mai sa cour. Aussi tous les savants., tous les poètes, qui mangeaient en grand nombre à sa table, quand il leur Usait ses poèmes , paraissaient au-dehors extasiés d'admiration. Jamais , selon eux , on n'avait rien vu de pareil. Tout était grand, tout était noble dans sa poésie : tout y était royal , ou , pour mieux dire , tout y était divin.

Dans toute la troupe il ne s'en trouva qu'un seul qui ne se laissa point entraîner à ce torrent de louanges et de flatteries : c'était Philoxène. Il avait grande réputation, et excellait dans la poésie dithyrambique. On raconte de lui un trait dont La Fontaine a bien su faire usage. Étant k la table de Denys , et voyant qu'on avait servi un très-petit poisson pour lui , et un monstre pour le roi, il s'avisa d'approcher de son oreille le poisson fretin. Interrogé pourquoi cette mo^ merie : « C'est , dit-il , que je voulais savoir certaines « nouvelles du temps de Nérée ; mais ce jeune hôte de ir la mer n'a pu me répondre. Le vôtre est plus vieux : « il saura sans doute ce que je demande. »

Denys, un jour, ayant lu à œ Philoxène une pièce de vers, et l'ayant pressé de lui en dire son sentiment, il kii parla avec ime entière franchise, et lui -dit librement tout ce qu'il pensait Le prince , qui n'était pas accoutumé à ce langage, en fut très-blessé, et, attribuant «ne telle audace à jalousie, ordonna qu'on le condui^t dans les carrières : c'était la prison publique. Toute la cour, affligée et alarmée, s'intéressa pour le généreux prisonnier, et obtint sa délivrance. II fiit élargi le lendemain , et rentra dans les bonnes grâces du prince.

PERSES ET GRECS. Hg

Dans le repas que Denys donna oe joor-là aux mêmes convives , qui fiit comme le sceau de ia réconciliation , et daoa lequel la joie et la gaîlé régnèrent plus que jamais , après qu'on eut fiiit bonne chère et longuement , le prince ne manqua pas de faire entrer parmi les propos de table ses vers, qui en faisaient le sujet le plus ordisaire. Il choisit sur- tout certains morceaux qu'il avait travaillés avec grand soin, qu'il regardait comme ses chefe-d'œuvre, et qu'il ne pouvait tire sans une sensible complaisaàce et' sans une vraie satisfection de lui-même. Mais , pour mettre le comble à sa joie , il avait besoin du sofFrage et de l'approbation de Philoxène,dont il faisait d'autant plus de cas qu'il n'avait pas coutume de les prodiguer comme les autres. Ce qui s'était passé la veille était une bonne leçon pour ce poète. Denys lui demanda donc oe qu'il pensait des vers qu'il venait de lire. Philoxène ne se déconcerta point, et, sans lui répondre un mot, se tournant vers ses gardes qai étaient autour de la table, il dit d'un ton sérieux mêlé de gaité, Qu'on me remène aux carrières. Le prince sentît tont k, sel et toute la finesse de cette ingénoe phûsanlerie % et il ne sentit que celsr. Ce qu'elle avait de spirituel émoussa la pointe d'tme liberté qui, dans un antre temps, l'aurait piqué et offensé vi ventent. Ici il ne fit qu'en rire, et ne lui en sut point du tout mauvais gré.

Il n'en naa pas de même à l'ocoasion d'une mauvaise piut. in Moplaisamerie d'Ântiphon, qui, aussi, était d'un genre "^'J^, ^^ bien différent , et partait d'un esprit violent et brutal. I^ prince , dans une conversation , demanda quelle

* T«Tt |Aèv ^ 'Hiv fùrpwrtXiw Ivtyxt n^v irajjufftav , to5 yAmtoç

6o HISTOIRE AIVCIENNE.

était la meilleure espèce d'airain. Chacun ayant dit son avis, Antiphon répondit que c'était celle dont on avait fait les statues d'Harmodius et d'Aristogiton '. Ce bon mot, s'il faut l'appeler ainsi, lui coûta la vie.

Les amis de Philoxène, craignant que sa trop grande liberté n'eût aussi pour lui des suites funestes, lui parlèrent sérieusement, et lui représentèrent que ceux qui (Hit à vivre avec les princes doivent parler leur langage ; qu'ils veulent qu'on leur dise des choses agréables; que quiconque ne sait point dissimuler n'est point propre à la cour ; que les grâces et les libéralités dont Denys les comblait méritaient bien qu'on les achetât par quelque complaisance ; qu'en un mot , avec sa liberté véridique, il courait risque de perdre nonseulement sa foitunè, mais la vie. Philoxène leur dit qu'il profiterait de leur avis , et qu'à l'avenir il donnerait à ses réponses un tour qui , sans blesser la vérité , satisferait le prince.

En effet, quelque temps après, Deajs leur ayant lu une pièce qu'il avait composée sur im sujet fort triste et fort lugubre , où il (allait exciter la compassion et faire couler les larmes des yeux des auditeurs, il s'adressa encore à Philoxène, et lui demanda ce qu'il pensait de ces vers. Celui-ci, pour lui répondre, se servît d'un mot ^ qui , dans la langue grecque , a deux sens : dans l'un, il signifie des choses lugubres, touchantes, propres à émouvoir la pitié et à inspirer des sentiments de compassion ; dans l'autre, il marque quel-

' Us avaient entrepris de dêlÎTrer répond en quelque chose au grec. Ce- Athènes de là tytannie des PSsIstra- pendant dés -vers jnioyabitt nesignitides. =r Et ils sTaîent égorgé Uip- fient qne de méchants iwrr. Peut-^tre parque . -^ L. que , des vers qui font pitié , rendrait

* OixTpâ. Notre mot pitojrabk wXewL l'équiTOque du grec.

PERSES ET GRECS. 6l

que chose de fort mauvais, *de très-defectueux, de pitoyable , de misérable. Denys , qui était plein d'estime pour ses ters, et qui ne croyait pas qu'on pût penser autrement que lui , prit ce mot dans le sens qui lui était fiiTorable, et fut fort content de Philoxène : les autres ne s'y trompèrent pas, et l'entendirent dans le vrai sens, mais sans s'expliquer.

Rien n'était capable de guérir sa folie par rapport Dioa. l i5, à la versification. Il parait, par Diodore de Sicile, * '^ qu'ayant envoyé une seconde fois à Olympie des poèmes de sa façon, il y essuya les mêmes risées et le même affiront qu'auparavant. Cette nouvelle, qu'on ne put lui cacher , le jeta dans une noire mélancolie qui ne le quittait point, et qui se changea bientôt en une espèce de fureur et de frénésie. A l'entendre, l'envie et la jalousie, toujours ennemies du vrai mérite, lui faisaient une cruelle guerre. Tout le monde conspirait contre lui pour ruiner sa réputation. Il accusait ses meilleurs amis d'dtre entrés dans ce complot; il en fit mourir plusieurs sous de vains prétextes, en exila d'autres, parmi lesquels étaient Leptine son frère, et Philiste, qui lui avait rendu de si grands services, et à qui il était redevable de sa puissance. Ils se retirèrent à Thurium, en Italie, d'où ils furent rappelés quelque temps après , et rétablis dans tous leurs bienset dans leur ancienne faveur :-Leptine même épousa la fille de Denys.

Pour le tirer de la mélancolie que lui causait le p. 336, 337. mauvais succès de ses vers, il lui fallait de l'occupation: les guerres et les bâtiments qu'il entreprit lui en donnèrent. Il songea à établir de puissantes colonies dans la partie de l'Italie qui est située sur la mer Adriatique et qui regarde l'Épire , afin d'avoir une retraite assurée

Digitizeîi by

ii'l HISTOfftK ANCIENNE.

pour sa flotte quand il tournerait ses iorces de ce coté*là, et, dans cette vue, il fit alliance av€c les 111 j* riens, et rétablit Alcète, roi des Molosses, dana ses états. Son principal dessein était d'attaquer l'Épire, et de se rendre maître des trésors immenses amassés depuis plusieurs siècles dans le temple de Delphes. En attendant qu'il pût former cette entreprise, qui demandait de grands préparatifs, il sembla vouloir «domine s'essayer dans une autre du même genre, mais d'une plus facile exécution. Ayaiit fait une irruption dans la Toscane , sous prétexte de donner la chasse aux pirates , il pilla un temple fort riche qui était dans le faubourg d'une ville de ce pays, nommée Agylle', et en tira plus de quatre millions cinq cent mille livres ^. II avait besoin d'argent pour subvenir aux dépenses considérables qu'il faisait à Syracuse , tant pour fortifier le port et le mettre en état de contenir à l'aise deux cents galères, que pour ^ivironner toute la ville de bons murs, construire des temples magnifiques , et bâtir un lieu d'exercices près de la rivière d'Anape. Diod.i. i5, U forma dans le même temps le dessein de chasser ^'et^%4^' entièrement de la Sicile les Carthaginois. Une première CvSâ^ victoire qu'il remporta le knit presque en état d^ réus- 1. 1 [p aoi sir; mais la perte d'une seconde bataille, oii son frère Leptine fiit tué , ruina toutes ses espérances, et l'obligea de fiiire un traité par lequel- il cédait quelques ph^es aux Carthaginois, et leur payait de grosses' sonunes pour dédommagement des fiais de la guenre. Unenou-

< CétaitU pofC d*A§7lb , nommée t ooo tal«nu , qoî valent S^SÔo^ooo Pjrrgi ou les Tour». — L. fr. — L.

> i5oo talents. = L« texte porte ' loou talents ou 5,5oo,ooo fir.

velle entreprise qu'il fit contre eux , quelques années après, pour profiter du ravage que la peste avait causé à Carthage, ne lui réussit pas mieux.

Une autre victoire , d'un genre bien différent , mais i>iod.p.384 qui ne lui tenait pas moins au cœur, le dédommagea, ou du moins le eons(^a des malheureux succès qu'il avait eus du côté des armes. 11 avait fait représenter à Athènes une tragédie dans la célèbre fête de Bacchus, pour y disputer le prix; et il fut décWé vainqueur. Ce succès chez les Athéniens, qui étaient les meilleurs connakaeursen ce genre, semble marquer que la poésie de Denjs n'était pas si mauvaise ni si pitoyable; et il se peut bien faire que l'aversion des Grecs pour tout ce qui venait d'un tyran, influa pour beaucoup dans Timprobation qu'on donna à ses vers aux jeux olympiques. Quoi qu'il en soit, Denys reçut cette nouvelle avec des transports de joie qui ne peuvent s'exprimer. On en rendit aux dieux de publiques actions de grâces , et à peine les temples suffirent^ ils au concours du peuple. Toute la ville fut en festins et en réjouissances , et le prince régala tous, ses amis avec une magnificence extraordinaire. Content de lui-même au-delà de ce qu'on peut dire, et se croyant au coniible de la gloire, il faisait les honneurs de la table avec une gaité et une aisance, et en même temps avec une grâce et une noblesse qui charmaient tout le monde. 11 invitait les convives à boire et à manger, encore plus par son exemple que par ses paroles; et il poussa les clioaes si loin , qu'au sortir du repas il fut saisi de violentes douleurs causées par une indigestion, dont on prévit bien dès -lors les suites.

Denys avait eu -trois enfants de sa femme Doris, et .^^^' ù^

G4 HISTOIRE ANCIKNITE.

quatre de sa femme Aristomaque, dont il y avait deux filles, l'une appelée Sophrosyne, et Tautre nommée Arête. Sophrosyne fiit mariée à son fils aine , le jeune Denys, qu'il avait eu de sa femme Locrienne; et Arête épousa son frère Théaride. Celui-ci étant venu à mourir, Dion épousa sa veuve Arête, qui était sa nièce.

Comme il parut que la maladie de Denys ne laissait aucune espérance , Dion prit sur lui de lui parler des enfants qu'il avait eus d'Aristomaque , qui étaient ses beaux -frères et ses neveux, et de lui insinuer qu'il était juste de préférer les fils de sa femme Syracusaine à ceux de l'étrangère. Mais les médecins , voulant Ùlivc leur cour au jeune Denys, fiU de la Locrienne, destiné au trône , ne lui en laissèrent pas le temps ; car , le prince ayant demandé qu'on lui donnât un remède pour le faire dormir , ils lui en donnèrent un si fort , qu'ils assoupirent tous ses sens, et firent succéder la mort au sommeil sans aucun milieu. Il avait régné trente -huit ans.

Ce prince avait certainement de grandes qualités du côté de la politique et de la science militaire ; et il en avait eu besoin pour s'élever, comme il avait fiiit, d'une basse condition à un. si haut rang. Après avoir conservé la souveraineté pendant trente -huit ans, il la remit tranquillement à celui de ses enfants qu'il lui plut de choisir; et il l'avait établie sur des fondements si solides , que ce fils , malgré son peu de capacité pour gouverner, la conserva pendant douze ans : or tout cela ne se peut exécuter que par un grand fonds de mérite. Mais quelles qualités peuvent jamais couvrir les vices qui le rendirent l'objet de la haine de ses su-*

jets: une ambition qui ne connaissait ni bornes, ni lois; une aYarioeqcii n'épargnait pas les lieux les plus sacrés; une cruauté qui souvent n'épargnait pas ses plus proches; enfin une impiété ouverte et déclarée, qui ne reconnaissait la Divinité que pour lui insulter ?

Comme il retournait à Syracuse avec un vent très- cie. de icat. favorable, après avoir pillé à Locres le temple de Ppo- n. 83, 84.' serfine : f^qjrez^ vous f dit- il à ses amis avec un ris moqueur, comment les dieux immortels favorisent la navigation des sacrilèges ?

Ayant besoin d'argent pour faire la guerre contre les Carthaginois, il pilla un temple de Jupiter, et ôta à ce dieu un manteau d'or massif, qui était un ornement que lui avait donné le tyran Hiéron, de ses prises sur les Carthaginois. Il en plaisanta même , disant qu'un manteau d'or était bien pesant en été , et bien froid en hiver; et il lui en fit jeter sur les épaules un de laine, qui serait bon, disait- il, pour toutes les saisons.

Une autre fois il fit ôter à TEsculape d'Épidaure sa barbe d'or, sous prétexte qu'il ne convenait pas au fils d'avoir de la barbe , puisque le père ' n'en avait point.

Il fit aussi enlever de tous les te^iples les tables d'argent; et comme on y avait mis, suivant l'ancien usage de la Grèce, aux bons diecx , il voulait, disait-il, profiter de leur bonté.

Pour ce qui est des petites Victoires, des coupes et des couronnes d'or que les statues tenaient à la main , il les emportait sans façon , disant que ce n'était point les prendre, mais seulement les recevoir, et qu'il y

■ On peignait ApoUon tans l»arbe.

Page 1