CHAPITRE II
Ce chapitre renferme l'histoire du second Denys, tyran de Syracuse, fils du premier, et celle de Dion, son proche parent.
§ I. Denys le jeune succède à son père. Dion l'engage à /aire venir Platon à la cour; merveilleux changement que sa présence y cause; conspiration des courtisans pour en prévenir les suites.
Denys l'ancien eut pour successeur un de ses fils qui a«.m.3«39. porta le même nom que lui , et que l'on appelle ordinairement Denys le jeune. Après lui avoir fait des fii- nîod. 1. 1 5. nérailles magnifiques, il assembla le peuple, et le pria ^*'
Googk
d'avoir pour lui les mêmes bontés qu'il avait tëmoi- Diod. 1. 16, gnées à son père. Il était bien éloigné de son caractère : P*s- **®' car autant que le premier Denys avnit été vif et entreprenant, autant celui-ci était-il paisible et tranquille; ce qui n'aurait pas été un malheur poui^ son peuple, si cette douceur et cette tranquillité avaient été Teffet d'un esprit sage et modéré , non d'une paresse et d'une nonchalance naturelles.
On est étonné de voir Denys le jeune recueillir paisiblement, après la mort de son père, la succession à la tyrannie comme un patrimoine héréditaire, malgré la pente naturelle aux Syracusains pour la liberté, réveillée par une occasion si favorable, et malgré la faiblesse d'un jeune prince sans mérite connu et sans expérience. Il parait que les dernières années de Denys l'ancien, qui s'appliqua, sur la fin de sa vie, à faire goûter à ses sujets les douceurs du gouvernement, les avaient en quelque sorte réconciliés avec la tyrannie, sur-tout depuis que, par ses grands exploits sur terre et sur mer, il s'était acquis à lui-même une grande renommée , et avait infiniment relevé la gloire de l'empire de Syracuse, qu'il avait su rendre formidable à Carthage même, aussi-bien qu'aux plus puissants peuples de l'Italie et de la Grèce. D'ailleurs ils avaient lieu de craindre que, si l'on entreprenait de changer de gouvernement, les suites funestes d'une guerre civile ne leur fissent perdre tous ces avantages ; au lieu que le caractère doux et humain du jeune Denys ne leur montrait dans l'avenir que de favorables espérances. Il monta donc tranquillement sur le trône de son père.
On a vu quelque chose de semblable en Angleterre.
PERSES BT GRECS. 7I
Le fiuneux Cromwell mourut aussi paisiblement dans son lit qu'aurait fait le meilleur prince , et son corps fut enseYeli avec les mêmes honneurs et. U même pompe (fue ceux des rois légitimes. Les Anglais élevèrent Richard, son fils, à la dignité de protecteur; et ils lui demeurèrent aussi soumis qu'ils l'avaient été au père, quoiqu'il n'eût aucune de ses grandes qualités.
Dion , le plus brave aussi-bien que le plus sace des Plat, iu Syracttsams, et qui était beau -frère du jeune Denys, 961. aurait pu lui être d'un grand secours, s'il avait su profiter de ses avis. A U première assemblée que tous les amis du prince tinrent chez le jeune Denys, Dion parla avec tant de sens de ce qui était utile et expédient dans la conjoncture oit Ton se trouvait , qu'il fit voir qu'en prudence tous les autres n'étaient auprès de lui que des enfants, et qu'en franchise et liberté de parler ils n étaient que de vils esclaves de la tyrannie , lâchement occupés de l'unique, soin de plaire au prince. Mais ce qui les surprit et les étonna plus que tout, c'est que Dion , voyant tous ces courtisans saisis de crainte à la vue de l'orage déjà formé du coté de Carthage et prêt à fondre sur la Sicile , eut le courage de promettre que, si Denys voulait avoir la paix, il s'embarquerait dans le moment, irait en Afrique, et conjurerait cette tempête à sa satisfaction ; et que , s'il aimait mieux faire la guerre, il lui fournirait et entretiendrait à ses dépens cinquante galènes à trois rangs tout équipées.
Le jeune Denys , admirait et élevant jusqu'aux nues une magnanimité si généreuse, lui témoigna beaucoup de reconnaissance de son affection et de sa bonne volonté; maïs les courtisans, qui regardaient la magnificence de Dion comme un reproche pour eux , et sa
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grande puissance comme wie diroinulioii de la leur, tirèrent d'abord de là un prétexte de le calomnier, et n épargnèrent aucun des. discours qui pouvaient le plus aigrir contre lui le jeune prince. Us lui faisaient entendre qu'en se rendant -fort sur mer il s'ouvrait uu chemin à la tyrannie ; et qu'avec ses vaisseaux il pensait à transporter toute la puissance aux fils d'Aristomaque, qui étaient ses neveiux.
Mais ce qui les indisposait le plus contre Dion , c'est la vie qu'il menait, qui était une censure. perpétuelle de la leur; car ces courtisans, s'étant d'abord emparés de l'esprit du jeune tyran, qui avait été très-mal élevé, ne pensaient qu'à lui fournir sans cesse de nouveaux amusements, le tenant toujours occupé à des festins, abandonné à des femmes, et livré à tous les autres plai- Atheii.i.xo, sirs les plus honteux. Dè^ le commencement de son règne , il fit des débauches qui duraient des trois mois entiers; et pendant tout ce temps-là son palais, fermé à tout ce qu'il y avait de gens sages, était plein d'ivrognes; et tout retentissait du bruit de farces et de plaisanteries obscènes, de chansons impudiques, de danses, de mascarades et de toutes sortes de dissolutions. Il n'y avait donc rien de si importun pour eux, comme on le peut penser, ni qui leur fût tant à charge, que la présence de Dion , quj ne donnait dans aucun de ces plaisirs. C'est pourquoi , prêtant à ses vertus les couleurs les plus apparentes du vice, ils trouvèrent le moyen de le calomnier auprès du prince, et de faire passer sa gravité pour arrogance et sa liberté de parler pour une insolence séditieuse. S'il voulait donner quelques sages conseils, on le traitait de sévère pédagogue, qui s'ingérait mal à propos de faire des leçons et des
reproches au prince; et, s'il refusait de faire la débauche avec les autres, c'était, disait -on, un misanthrope et un atrabilaire , qui du haut de sa vertu méprisait tous les autres, et s'érigeait en censeur du genre humain.
Aussi faut -il avouer qu'il avait naturellement dans l'air et dans les manières quelque chose d'austère et de dur, qui sentait la hauteur, et qui était capable de rebuter non -seulement un jeune prince nourri continuellenient de flatteries et de complaisances, mais les meilleurs même de ses amis, et ceux qui lui étaient le plus fortement attachés. Pleins d'admiration pour sa droiture, sa fermeté et sa noblesse de penser, ils lui représentaient que, pour un homme d'état qui a besoin 4e savoir manier les esprits pour les conduire à son but, il avait dans l'humeur quelque chose de trop rude et de trop sauvage. Platon, dans la suite, travailla à le put.£pUt.4. corriger de ce défaut, en le liant particulièrement avec un philosophe qui avait du jeu et de l'agrément dans l'esprit, et qui était fort propre à lui inspirer des manières douces et insinuantes. Il l'en fit aussi souvenir dans une lettre qu'il lui écrivit , où il lui parle ainsi : a Faites réflexion , je vous prie , qu'on trouve « que vous manquez de douceur et d'affabilité ; et « mettez-vous bien dans l'esprit que le moyen le plus K sûr de faire réussir les affaires,^ c'est de se rendre ff agréable à ceux avec qui Ton a à traiter. La fierté « écarte le monde ^ , et réduit un homme à la solitude. )> Malgré ce défaut, il ne laissait pas d'être fort considéré à la cour, où la supériorité de ses lumières et un mérite
' Uè' «Ma^tta , <f littia îuvow&ç. fitude. J'ai montré affleun en quoi M. Dacier traduit ainsi ces mots : La cette version était yicieuse. Manière fierté est tottjonrs compagne deia SO' d'enseigner, t. II.
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transcendant le rendaient absolument néoeasaire , sur* tout dans un temps où Tétat était menacé de grands orages.
Plut, in Conune il croyait que tous les vices du jeune Dcnys piat.£pUt.7, venaient de la mauvaise éducation quil avait eue, et ^' ^^' ^ ' de la profonde ignorance où il était de ses devoirs , il sentit bien que le premier pas qu'il y avait à &ire était de le lier, s'il était possible, avec des k<»nmes d'esprit dont la conversation solide, mais agréable, pût l'instruire en le divertissant; car ce prince, par lui-même, n'avait point un mauvais Ibnds.
La suite fera voir que Denys le jeune avait de la disposition pour le bien et pour la vertu. Il ne man* quait pas de goût et d'ouverture pour les arts et pour les sciences. Il savait faire cas du mérite et des talents qui distinguent les hommes. Il aimait la conversation des gens habiles; et par le commerce qu'il eut avec eux il se rendit capable des connaissances les plus élevées. Il vint jusqu'à familiariser le trône avec des sciences qui ne sont pas en possession d'en approcher de si près; et , en les rendant de la sorte comme ses favorites , il les enhardit , et , par une protection qui leur tenait lieu de lettres de noblesse, il les mit en honneur. Il n'était pas insensible non plus aux douceurs de l'amitié. Dans l'intérieur de sa maison, il était bon parent et bon maître , et il se faisait aimer de ceux qui l'approchaient. Son naturel ne le portait point à la violence, ni à la cruauté; et l'on peut dire qu'il était tyran par succession et par héritage plutôt que par goût et par inclination.
Tout cela montre qu'on aurait pu faire de lui un assez bon prince , si d'abord on avait pris soin de cul-
tiver les hetireuaes dispositions qu'il avait apportées en naissant. Mais son père, à qui tout mérite , jusque dans ses en&nts même, faisait ombrage, s'était ap« pliqué à étouffer en lui toute semence de bien , tout sentiment de noblesse et d'élévation, par une éducation basse et obscure, afin que, dans la suite, il ne pût rien entreprendre ccmtre lui. Il s'agissait donc de lut trouver un homme du caractère que j'ai marqué, ou plutôt de lui inspirer à lui-même le désir de le cliercber.
C'est à quoi Dion travailla avec une merveilleuse dextérité. 11 lui parlait souvent de Platon , le plus habile et le plus illustre des philosophes, dont il avait connu le mérite par lui-même, et à qui il était redevable de ce qu'il savait. Il faisait valoir la beauté de son génie, l'étendue de ses connaissances, la douceur de son caractère , l'agrément de sa conversaticHî : surtout il le lui représentait comme l'homme du monde le plus capable de le former dans l'art de régner, d'où dépendait son propre bonheur et celui des peuples. Il lui laisait entendre que ses sujets, gouvernés désormais avec douceur, eomme une fiimille est gouvernée par un bon père, rendraient volontairement à sa modération et à sa justice les devoirs qu'ils ne rendaient que malgré eux à la foi'ce et h la violence, et que par là il deviendrait de tyran un roi juste , à qui tout se soumettrait par amour.
Il est incroyable combien ces discours, jetés de temps en temps dans la conversation comme par hasard, sans affectation, et sans qu'il parût de dessein prémédité, sfllumèrent dans l'esprit du jeune prince
un désir ardent de connaître Platon et de l'entretenir. Il lui écrivit des lettres également pressantes et obligeantes. Il dépécha à Athènes courriers sur courriers pour hâter son voyage. Platon , qui en craignait les suites et qui n'en espérait pas beaucoup de fruit , traînait l'aflaire en longueur, et, sans refuser absolument, il faisait assez sentir qu'il aurait de la peine à se déterminer. Les obstacles et les difficultés qu'on opposait à la demande du jeune prince, loin de le rebuter, ne servirent, comme il arrive ordinairement, qu'à enflammer ses désirs. Les philosophes pythagoriciens , établis dans la grande Grèce en Italie, joignirent leurs prières aux siennes et à celles de Dion , qui de son côté redoubla ses instances , et employa les raisons les plus fortes pour vaincre la répugnance de Platon. « Il s'agit, lui « disait • il, non d'un simple particulier, mais d'un c( prince puissant, dont le changement entraînera celui a de tous ses états, et vous en connaissez l'étendue. « C'est lui-même qui fait toutes les avances, qui vous (c presse et vous sollicite de venir à son secours, et c< qui emploie auprès de vous le crédit de tous vos amis. c( Quelle conjoncture plus favorable pouvons -nous at- « tendre que celle que la divine Providence nous offre? c< Ne craignez- vous point que vos délais ne donnent c< aux flatteurs qui environnent le jeune prince le temps <c de l'attirer à eux et de le faire changer de résolution ? (c Quels reproches auriez- vous à vous faire, et quel c( déshonneur même serait-ce pour la philosophie, si (c Ton disait un jour que Platon , pouvant, par les conff seils qu'il aurait donnés à Denys, établir dans la « Sicile un gouvernement sage et modéré, •l'a replongée
PEKSSS ET GRECS* 77
tf dans tous les maux de la tyrannie par la crainte d'esa sujer les fatigues d'un voyage , ou par je ne sais c quelles autres difficultés inuiginaires ! »
Platon ne put résister à de si vives sollicitations. ^,^^^^ "
Dion. p. OD3*
Vaincu par la considération de ce qu'il se devait à lui-mé^e, comme il nous l'apprend dans ses écrite, et pour ne pas donner aux hommes un prétexte de lui reprocher qu'il n'était philosophe qu'en paroles, et que jamais il n'avait mis la main à l'œuvre pour paraître tel par ses actions, et d'ailleurs envisageant le grand bien cjue son voyage pourrait procurer à la Sicile, il se laissa persuader.
I^es flatteurs qui étaient à la cour de Denys, effrayés de la résolution qu'il avait prise malgré leurs remontrances, et redoutant la présence de Platon, dont ils prévoyaient toutes les suites, se liguèrent ensemble contre lui comme contre un ennemi commun. Us jugeaient bien que , si , selon les maximes du nouveau gouvernement, tout se réduisait au vrai mérite, et qu'il n'y eût plus de bienfaits à attendre de la part du prince que pour les services rendus à l'état , ils n'auraient plus de part à la faveur, et ne feraient que se morfondre à la cour. Ainsi ils dressèrent une forte batterie pour empêcher l'effet du voyage, qu'ils ne pouvaient traverser : ce fut d'engager le prince à rappeler d'exil Philiste , non-seulement homme de guerre, mais grand historien, très - éloquent , fort versé dans les lettres , et zélé partisan de la tyrannie , pour avoir en lui un contre -poids capable de contre -balancer Platon et toute sa philosophie. Exilé par le vieux Denys pour quelque mécontentement personnel, il s'était retiré dans la ville d' Adria ; et l'on croit qu'il y composa
pag. aaa.
Diod. 1. z3, la plus grande partie de ses écrits. Il avait fait llitstoire d'Egypte en douze livres, celle de Sicile en onze, et celle de Denys le tyran en six. Il ne nous est rien- resté de tous ces ouvrages. Gioéron lui donne de grands éloges *, jusqu'à dire qu'il était un petit Thucydide y/^/zè pusiUus Thwydidesy pour faire entendre qu'il rimitait et qu'il en approchait. Il fut donc rappelé. En métne temps les courtisans adressèrent à Denys 'des plaintes contre Dion , l'accusant d'avoir eu des confiances avec Théodote et Héraclide, ennemis secrets du prince, pour chercher avec eux les moyens de détruire la tyrannie, pint. io Les affaires étaient en cet état qutfnd Platon arriva
^ '^. ' en Sicile ^. Il y fut reçu avec des caresses infinies et So/aeuuÎ. avec les plus grands honneurs. A la descente de sa ^',x8j' g^l^re, il trouva un des chars du prince, attelé et paré magnifiquement. Le tyran offrit un sacrifice comme pour un très -grand bonlieur qui lui était arrivé. Il ne se trompait pas : un homme sage , et capable de donner de bons conseils à un prince , est un trésor précieux et inestimable pour tout un royaume; mais il. est raix' qu'on en connaisse le prix, et encore plus rare qu'on en fasse l'usage qu'on devrait.
IMaton trouva les plus heureuses dispositions du inonde dans le jeune Denys , qui se livra sans réserve à ses leçons et à ses conseils ; mais , comme il avait lui* même infiniment profité des avis et des exemples de
I «Hune ( Xhucy didem ) cott«e- imitatut. » (Cic. de Orae. Ub. 2,
cutufl est Syracusius Philistus; qui n. 57.)
quum Dionysii tyraimi familiarissi* <* Siculoit Ole, creber, acuiu»,
mas easet, otlaiii tuiim Goniiunpait brevîs, penè pnsUJas Thaeydîdcs. •
in historla scribenda, maximèqoe {là, Epist. 1 3 adQ.frae. Mh,^,^ lliucydidem est , sicut milù videtur , > Vers l'aniiée 364 avant J.<^. — L.
Socnte, son maître, le plus habile hoinme qu'ait eu le paganisme pour faire goûter la vérité , il eut soin de manier l'esprit du jeune tyran avec une adresse merveilleuse , évitant de heurter de firont ses passions , travaillant à gagner sa confiance, par des manières douces et insinuantes, et sur-tout s'étudiant à lui rendre la vertu aimaMe pour la rendre en même temps vidorieose du vice, qui ne retient les hommes dans ses liens qu'à force d'attraits, de douceurs et de délices.
Le changement fut prompt et étonnant. Le jeune prince, plongé juscpie-là dans l'oisiveté, dans la mollesse et dans l'ignorance de tous ses devoirs, qui en est nne suite inévitable , sortant comme d'un sommeil léthargique , commença à ouvrir les yeux , à entrevoir la beauté de la vertu, à goûter les douceurs et les charmes d'une conversation également solide et agréable; et il se livra avec autant d'empressement au destr d'apprendre et de s'instruire , qu'il en avait eu auparavant d'éloignement et d'horreur. La cour, qui est le singe des princes et qui suit en tout leurs inclinations , entra dans les mêmes sentiments. Toutes les salles du palais ^ comme autant d'écoles de géométrie , étaient pleines de la poussière dont les géomètres se servent pour tracer leurs figures; et en très -peu de temps 1 étude de la philosophie et des plus hautes sciences devint le goût dominant et général.
Le grand fruit de ces études, par rapport à un prince, n'est pas seulement de lui remplir l'esprit d'une infinité de connaissances très -curieuses, très -utiles et souvent très -nécessaires, mais encore plus de le retirer.de l'oisiveté, de l'indolence, et des vains amu-
8o HISTOIRE ANCIEITKE.
sements de la cour ; de l'accoutumer à une vie appliquée et sérieuse; de lui faire naître le désir de s'instruire des devoirs de la royauté , et de connaître ceux qui ont excellé dans Tart de régner; en un mot, de le mettre en état de gouverner par lui-même, et de voir tout par ses propres yeux, c'est-à-dire d'être véritablement roi. Mais c'est à quoi les courtisans et les flatteurs s'opposèrent de concert, comme cela arrive ordinairement.
, Ils furent sérieusement effrayés d'un mot qui échappa à Denys, et qui montrait quelle impression avaient déjà faite sur son esprit les discours qu'on lui avait tenus sur le bonheur d'un roi qui est aimé tendrement de ses sujets comme un père, et sur la vie malheureuse d'un tyran qui en est haï et détesté. Quelques jours après l'arrivée de Platon , échut le temps d'un sacrifice solennel que l'on faisait tous les ans dans le palais pour la prospérité du prince. Là , le héraut ayant prononcé à haute voix, selon la coutume, cette prière, quUl plut aux dieux de maintenir long 'temps la tyrannie et de conserver le tyran^ Denys , qui était tout proche , et à qui ces noms commençaient à devenir odieux, lui dit tout haut : Ne cesseras - tu point de me maudire ? Cette parole alarma infiniment Philiste et son parti. Ils jugèrent de là que le temps et une longue habitude rendraient invincible et insurmontable le pouvoir de Platon sur l'esprit de Denys, puisque un commerce de peu de jours avait déjà changé entièrement l'esprit de ce jeune prince. Ils songèrent donc à dresser contre lui des machines encore plus fortes qu'auparavant.
Ils commencèrent par jeter du ridicule sur la vie retirée qu'on faisait mener à Denys, et sur les études
PERSES ET GRECS. 8l
auxquelles on rappliquait, comme s*il sefut agi d'en faire un philosophe. Ils allèrent plus loin, et travaillèrent de concert à lui rendre suspect et même odieux le zèle de Dion et de Platon, en les lui représentant comme d'incommodes censeurs et d'impérieux pédagogues ' , qui prenaient sur lui une autorité qui ne convenait ni à son âge ni à son rang. II n'est pas étonnant ' qu'un jeune prince comme Denys , qui , avec le plus excellent naturel et au milieu des meilleurs exemples, aurait eu bien de la peine à se soutenir, ait enfin succombé à une tentation si délicate dans une cour infectée depuis long-temps, où il n'y avait d'émulation que pour le vice, et où il était environné d'une troupe de flatteurs qui ne cessaient de le louer et de lui applaudir en tout.
Le principal soin des courtisans fut de décrier la personne et la conduite de Dion même, non plus séparément ni en secret, mais tous ensemble et à découvert. Ils disaient hautement, et à quiconque voulait l'entendre, que c'était une chose toute visible qu'il se servait de l'éloquence de Platon pour enchanter et pour ensorcela Denys, afin que, [ce prince venant à quitter volontaîreipent le trône, il s'en saisit et y établit les enfants d'Aristomaque , qui étaient ses neveux. Us répandaient publiquement qu'il était bien fâcheux de voir que les Athéniens , étant yenus autrefois en Sicile avec de grandes forces et par terre et par mer , y avaient tous péri sans avoir pu prendre Syracuse , et que maîn-
■ • Tristes et superciliosos allen» tinetur , nedum inter ceitsmina viviuecensores , publicosp»<UgogDt. » tionim pudUcItia , ant modostia , aut {^atcEpùt. xa3.) quidquam probî morU servaretur. •>
■ « Vix anibas honestis pudor re- (Ta.cit. AnnaL lib. 4 , eap« 1 5. )
Totme F. BitL anc. 6
8a HISTOIRE ANCIBirirE.
tenant avec un seul sophiste ils vinssent k bout de détruire la tyrannie de Denys , en persuadant à ce prince de casser les dix mille étrangers qui composaient sa garde, de se défaire des quatre cents galères qu'il tenait toujours armées , de congédier les dix mille hommes de cheval , et de réformer la plus grande partie de son infanterie, pour aller chercher dans l'Académie (c'était le lieu où Platon tenait ses assemblées) un prétendu souverain bien qu'on n'expliquait point, et pour se rendre heureux en idée par l'étude de la géométrie, en abandonnant à Dion et à ses neveux une félicité réelle et solide , qui consiste dans la domination y dans les richesses , dans le luxe et dans les plaisirs.
§ IL Exil de Dion. Peu de temps après y Platon quitte la cour y et retourne en Grèce. Dion sy fait admirer par tous les savants. Troisième voyage de Platon à Syracuse. «
Les courtisans, attentifs à profiter de tous les moment favorables, obsédaient sans cesse le jeune prince; et, couvrant leur secret dessein d'une appareiA de zèle pour ses intérêts, et d'une modération affectée à Tégard de Dion, ils ne se lassaient point de l'exhorter à prendre de sages mesures pour mettre son trmde et sa vie en sûreté. Tous ces discours produisirent d'abord dans l'esprit de Denys de violents soupçons contre Dion, qui dégénérèrent bientôt en une furieuse colère, et éclatèrent par une rupture ouverte. On apporta secrètement à Denys des lettres que' Dion écrivait aux ambassadeurs de Cartilage, dans lesquelles il leur mandait que , quand ils voudraient traiter de paix OA^ec Denrs^
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ils najisseni point leurs œnferences qu'il rCyJutpre^ senij parce qiiil leur aiderail à faire leur traité plus ferme et plus solide. Denys lut ces lettres à Philiste; et, ayant concerté avec lui ce qu'il devait faire, il amusa et trompa Dion par les dehors d'une feinte récoDciliatîon , le mena seul au-dessous de la citadelle d^^^ i ,5 sur le hord de la mer, lui montra ses lettres , et l'accusa ^' ^'®' ^"' de s'être ligué contre lui avec les Carthaginois. Dion [piotarch.in voulut se justifier, mais il refusa de l'entendre; et à '^'^S'^l llieare même il le fit monter sur un brigantin , et or* doima aux matelots de le mener sur les côtes d'Italie, et de l'y laisser. Dion, aussitôt après, fit voile de là au Péloponnèse.
Un traitement si dur et si injuste ne pouvait pas Piat.p.964. manquer de fiiire un grand éclat, et de révolter toute la ville , sur-tout le bruit s'étMt répandu , quoique sans ' fondement, qu'on avait fait mourir Platon. Denys, put.epitt.7, qui en craignait les suites, s'appliqua à adoucir les ^<^' ^^9^' esprits et à étouffer les plaintes. II donna aux parents de Dion deux vaisseaux, afin qu'ils y chargeassent toutes ses richesses et toute sa maison , car il avait un équipage de roi, et qu'ils l'allassent trouver dans le Péloponnèse,
Dès que Dion fut parti , Denys fit changer de logement à Platon, et le fit passer dans la citadelle, en apparence pour lui faire honneur, mais en effet pour s'assurer de sa personne, et pour l'empêcher d'aller joindre Dion. Sa vue aussi , en l'approchant de lui , pouvait être de se mettre en état de l'entendre plus souvent et plus commodément : car, charmé par la douceur de sa conversation, et cherchant lui-même à lui
plaire en tout et à s'en faire aimer, il avait conçu pour lui une estime , ou plutôt une passion qm allait jusqu a la jalousie, mais une jalousie violente, qui ne pouvait souffrir ni compagnon ni rival. Il voulait le posséder tout seul, régner seul dans son esprit et dans son cœur, en être seul estimé et aimé. Il paraissait disposé à lui céder tous ses trésors et toute son autorite, s'il voulait Taimer plus que Dion, et ne pas préférer l'amitié de Dion à la sienne. Piutarque a raison d'appeler cet amour un cunour lyrcumique '. Platon avait beaucoup à souffrir, car cette passion avait tous les symptômes de la jalousie la plus marquée ^ : tantôt c'étaient des marques d'amitié, des caresses, et une effusion de cœur sans borne et sans fin ; tantôt des reproches , des menaces et des emportements furieux ; bientôt après, des repentirs, des larmes, et d'humbles prières pour obtenir son pardon.
Dans ce temps -là il survint, fort à propos pour Platon, une guerre qui obligea Denys à le renvoyer, et à lui rendre sa liberté. A son départ, il voulut le «ombler de présents, que Platon refusa, se conten* tant de la promesse qu'il lui fit de rappeler Dion , le printemps suivant; mais il ne tint pas sa promesse, et lui envoya seulement ses revenus, priant Platon, dans ses lettres, de l'excuser s'il avait manqué au temps préfix , et d'en accuser la guerre seule. Il lui donna' sa parole qu'aussitôt que la paix serait ccHiclue, il ferait revenir Dion, à condition pourtant qu'il se tiendrait
' ÂpaaOl) TUpavvtxèv £pMTa. BeJlum , pas ninùm. (Tb&s»t. ia Emimdk.)
a Ib «more kcc omnia insant vitia , injaric . lu ainore h»e lunl mais , bcUiua ,
SuspicioBta , laioaicitla , indacia» , Pa& runàv . ( Hoeat.)
en repos, qu'il ne se mêlerait de rien, et qu'il ne le décrierait point dans l'esprit des Grecs.
Platon, s'en retournant en Grèce, passa à Olympie pour voir les jeux. Il se trouva logé avec des étrangers considérables. Il mangeait avec eux , passait avec eux les journées entières, et vivait d'une manière très-* simple et très^commune, sans jamais leur parler ni de Socrate ni de l'Académie, et sans leur faire connaître de lui autre chose sinon qu'il s'appelait Platon. Ces étrangers étaient ravis d'avoir trouvé un homme si doux et si sociable; mais comme il ne parlait que de choses fort ordinaires, ils ne crurent jamais que ce fut ce philosophe dont la réputation faisait tant de bruit. Les jeux finis , ils allèrent avec lui à Athènes , où il les logea. Ils n'y furent pas plus tôt, qu'ils le prièrent de les mener voir ce fameux philosophe qui portait même nom que lui , et qui était disciple de Socrate. Platon leur dit en souriant que c'était luimême; et ces étrangers, surpris d'avoir possédé un si riche trésor sans le connaître, se surent mauvais gré à eux-mêmes, et se firent de secrets reproches de n'avoir pas discerné tout le mérite de ce grand homme à travers les voiles de la simplicité et de la modestie dont il le couvrait, et l'en admirèrent encore davantage.
Le temps que Dion passa à Athènes ne lui fut pas Pint. in inutile ; il l'employa principalement à l'étude de la philosophie, pour laquelle il avait un grand goût, et qui était devenue sa passion. Il sut pourtant ' , ce qui n'est pas aisé, la renfermer dans*de justes bornes, et
' - Retinojtqae, quod est difficUlimum , ex sapîentia modum. >• (Tacit, in y^gric, n. 4. )
Dion. p. 964.
86 HISTOIRE ANCIEITNE.
il ne s'y livra jamais aux dépens de son devoir. Ce lut pour-lors que Platon le lia d'une amitié particulière avec Speusippe , son neveu , qui , joignant à la gravité d'un philosophe les manières aisées et insinuantes d'un homme de cour, savait mêler agréablement les jeux et les plaisirs honnêtes aux occupations les plus sérieuses y et qui , par ce caractère assez rare dans un savant, était plus propre que personne à adoucir ce qu'il y avait de trop dur et de trop austère dans l*humeur de Dion.
Pendant que Dion était à Athènes , le tour de Platon vint de donner des jeux et de faire représenter des tragédies à la fête de Bacchus ; ce qui se faisait avec beaucoup de magnificence et à grands frais, par l'émulation . extraordinaire qui s'y était introduite. Dion fournit à toute la dépense; Platon, qui ne cherchait qu'à le faire paraître , ayant bien voulu lui céder cet honneur, afin que sa magnificence le fît encore plus aimer et estimer à Athènes.
Dion visita aussi les autres villes de la Grèce , se trouvant à toutes les fêtes et à toutes les assemblées, et s'entrétenant avec les plus excellents esprits et les plus profonds dans la politique. Ce n'était point par une fierté et une hauteur assez ordinaire aux personnes de son rang qu'il se distinguait dans les compagnies, mais au contraire par un air simple et modeste, et plus encore par la beauté de son génie, l'étendue de ses connaissances, et la sagesse de ses réflexions. Toutes les villes lui rendirent de grands honneurs , jusque-là que les Lacédémoniens le déclarèrent citoyen de Sparte, sans se mettre en peine de la colère de Denys , quoique actuellement il leur donnât un secours
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très-utile dans la guerre qu'ils avaient contre les Thébains* Tant de marques d'estime et de distinction ré- Yeillèrent la jalousie du tyran : il cessa d'envoyer à Dion les revenus de ses terres , et les fit régir par ses propres receveurs.
Après que Denys eut fini la guerre qu'il soutint en PUt.epist.7, Sicile, dont l'histoire ne nous apprend aucune cir- ^'piiit.~m^ constance, il craignit que le traitement qu'il avait fait '*'^. " à Platon ne le décriât parmi les philosophes, et ne le fit passer pour leur ennemi. C'est pourquoi il fit venir à sa cour les plus savants hommes d'Italie , et il tenait dans son palais des assemblées où il s'efforçait , par une folle ambition , de les surpasser tous en éloquence et en profondeur de savoir, débitant mal à propos les discours qu'il avait retenus de Platon. Mais comme ces discours n'étaient que dans sa mémoire, et que le cœur n'en avait point été touché , la source en fut bientôt tarie. Alors il sentit ce qu'il avait perdu de n'avoir pas mieux profité -du trésor de sagesse qu'il possédait chez lui , et de n'avoir pas écouté jusqu'au bout les admirables leçons du plus grand philosophe qui fût au monde.
Comme tout est violent et fougueux dans les tyrans , Denys se sentit saisi tout-à-coup d'une impatience démesurée de revoir Platon , et il mit tout en œuvre pour y réussir. Il obligea Architas et les autres philosophes pythagoriciens à lui écrire qu'il pouvait venir en toute sûreté , et à se rendre caution qu'on lui tiendrait toutes les paroles qu'on lui avait données. Ils envoyèrent de leur part Archidémus à Platon ; et Denys fit partir en même temps de son coté deux galères à trois rangs -de rames, avec plusieurs de ses amis , pour obtenir de lui par leurs prières ce qu'il desirait. Il lui écrivit aussi
88 HISTOIRE ANCIENITE.
des lettres de sa main , oii il lui déclarait nettement que , s'il ne se laissait persuader de venir en Sicile , Dion ne devait rien attendre de lui; au lieu que, s'il venait, il n'y avait rien quil ne fût disposé à faire en sa faveur.
Dion reçut par la même voie plusieurs lettres de sa femme et de sa sœur, qui le pressaient d'obtenir de Platon qu'il iït ce voyage, qu'il contentât l'impatience de Denys, et qu'il ne lui donnât point de nouveaux prétextes d'en user mal à son égard. Quelque répugnance qu'eût Platon pour ce voyage, il ne put résister à de si vives sollicitations; et il se détermina à aller pour la troisième fois en Sicile , à l'âge de soixante et dix ans.
Son arrivée releva les espérances de tout le peuple, qui se flattait que sa sagesse vaincrait enfin la tyrannie; et Denys en témoigna une. joie qui ne se peut exprimer. Il le fit loger dans l'appartement des jardins , qui était le plus honorable; et eut en lui tant de confiance, qu'il le laissait approcher à toute heure sans le fouiller, faveur qu'il n'accordait à aucun de ses meilleurs amis.
Après les premières caresses , Platon voulut entamer l'affaire de Dion, qui lui tenait fort au cœur, et qui était le principal motif de son voyage. Denys usa d'abord de remises ; ensuite ce ne furent que plaintes et brouillèries, qui n'éclataient point encore au-dehors. Le tyran avait grand soin de les cacher , s'efTorçant par toutes sortes d'autres honneurs, et par toutes les attentions et les complaisances possibles, de le détourner de l'amitié qu'il avait pour Dion. Platon, de son côté, dissimulait; et, quoiqu'il fût extrêmement choqué d'un manque de parole si indigne, il ne le faisait pas sentir.
Gomme ils en étaient en ces termes , et qu'ils pensaient que personne n'avait pénétré leur secret , Hélicon de Cyzique , un des amis particuliers de Platon , prédit qu'il y aurait, un tel jour, une éclipse de soleil. Cette éclipse étant arrivée comme il Tavait dit, et à l'heure marquée ' , Denys en fut tellement surpris et émerveillé (preuve qu'il n'était pas grand philosophe), qu'il lui donna un talent^. Aristippe, badinant sur cette aventure avec les autres philosophes., dit qu'il avait aussi quelque chose à prédire de fort incroyable et de fort extraordinaire. Comme on le pressa de s'expliquer : (( Je vous prédis , leur dit-» il , qu'avant qu'il soit peu , « Denys et Platon , qui vous paraissent si bien ensem- « ble, seront ennemis. »
£n effet, Denys, las de se contraindre, fit vendre toutes les terres et tous les effets de Dion, et en retint l'argent. En même temps il fit quitter à Platon 1 appartement des jardins, et le logea hors du château, au milieu de ses gardes , qui le haïssaient de longue main, et qui cherchaient à le tuer, parce qu'il conseillait à Denys de renoncer à la tyrannie , et de les casser pour vivre sans autre garde que l'amour de ses peuples. Platon reconnaît qu'il fut redevable de sa vie à lamitié du tyran , qui arrêta la fureur des gardes.
Architas, célèbre philosophe pythagoricien, qui te-
' n ii*est pas dit que FécUpM phénomène eut lieu. «m?a à Vhettre marquée. P^itar- Cette éclipse arriva le x'i mai 36 1
que se contente de dire qu'elle arri- avant J.- G. ; ainsi le second voyage
va, comme Héllcon lavait annoncé de Platon est du printemps de cette
\,xxi yfvc{ilyi}; mç irpctTiri ). L*histo- année (Barthél. rojr. du. j. Anach,
rien ne détermine pas si Fastronome cbap. xxxixi , notes ). — L. avait su prédire Theure k laquelle le * Mille écus. = 5,5oo fr. — L.
QO HISTOIRE AirCIENNE.
naît le premier rang à Tarente, et y exerçait la première magistrature, n'eut pas plus tôt appris le grand danger où était Platon, qu'il envoya promptement des ambassadeurs et une galère à trente rames pour redemander Platon à Denys , et pour le faire souvenir qu'il n'était venu à Syracuse que sur sa caution et sur celle de tous les philosophes pythagoriciens , qui lui avaient répondu qu'il n'avait rien à craindre ; qu'ainsi il ne pouvait ni le retenir malgré lui, ni souffrir qu'on lui fît aucune insulte, sans manquer ouvertement à sa parole , et sans se décrier absolument dan^ l'esprit de tous les gens de bien. Ces justes remontrances réveillèrent un reste de pudeur dans l'ame du tyran, qui permit enfin à Platon de retourner en Grèce. pint. in Mo- La plûlosophie et la sagesse partirent avec lui du palais. A ces conversations aussi agréables qu'utiles, à ce goût empressé pour les arts et pour les sciences, à ces entretiens graves et judicieux d'une sage politique on vit succéder de vains discours ^ , dç frivoles amusements, et une stupide indolence, ennemie de tout ce qui était sérieux. La crapule et les débauches reprirent à la cour leur ancien empire, et la changèrent, d'école de vertu qu'elle avait été sous Platon , en vraie étable de Circé.
rai. p. 5a.
PERSES BT GRECS. 9I
J IIL Dion part pour déliirer Syracuse. Prompt et heureux succès de son entreprise. Horrible ingrat titude des S^acusains. Bonté inouïe de Dion à leur égard y et à V égard de ses plus cruels ennemis. Sa mort.
Quand PJaton eut <{uitté la Sicile ' , Denys ne garda f "•/* ^$^'plus de mesure , et maria sa sœur Arête , femme de Pittt. m Dion , à un de ses amis , nommé Timocrate. Un si gâ. indigne traitement fîit comme le signal de la guerre. Dès oe moment, Dion résolut d'attaquer à forces ouvertes le tyran, et de se venger de toutes les injustices qu on lui avait faites. Platon fit tout ce qu'il put pour le détourner de cette pensée ; mais , voyant que ses efforts étaient inutiles, il lui prédit les malheurs qu'il allait causer, et lui déclara qu'il ne devait attendre de lui ni secours ni conseil : que, puisqu'il avait eu l'honneur d'être commensal de Denys , de loger dans son palais^ et de participer aux mêmes sacrifices, il se souviendrait toujom^s des devoirs auxquels l'hospitalité l'engageait; et que, pour satisfaire d'ailleurs h l'amitié qu'il avait pour Dion , il demeurerait neutre, toujours prêt à faire les fonctions d'un bon médiateur pour les réconcïier, et toujours également opposé à leurs desseins quand ils chercheraient à se détruire.
Soit prudence, ou reconnaissance, ou conviction que Dion ne pouvait légitimement entreprendre de détrôner Denys, Platon pensait ainsi. D'un autre côté,
< Le voyage de Platon eut lieu au /'• 89 9 note x ) ; et aon départ en printempa de Fan Soi (plus haut, 36o. — L.
9^* UISTOIRE ANCIEWITE.
Speusippe et tous les autres amis de Dion Texhortaient continuellement à aller affranchir la Kcile , qui lui tendait les bras , et qui je recevrait avec une extrême joie. Telle était véritablement la disposition de Syracuse , que Speusippe , dans le séjour qu'il j avait fait avec Platon, avait reconnue par lui-même. Ce n'était qu'un cri de tout le monde, qui pressait et conjurait Dion de venir : qu'il ne se mît point en peine de ce qu'il n'avait ni vaisseaux, ni infanterie, ni cavalerie ; qu'il montât seulement sur le premier vaisseau marchand qu'il trouverait , et qu'il vînt prêter sa personne et son nom aux Syracusains contre Denys.
Dion n'hésita plus à prendre ce parti, qui d'un certain côté dut lui coûter beaucoup. Depuis que Denys l'avait obligé de quitter Syracuse et la Sicile, il menait dans son exil la vie la plus agréable qu'il soit possible d'imaginer pour un homme qui a bien goûté une fois la douceur de l'étude : jouissant tranquillennent de la' conversation des philosophes ; assistant à leurs disputes ; brillant d'une manière toute particulière par la beauté de son génie et par la solidité de son jugement ; parcourant les villes de la docte Grèce pour y voir et y entretenir l'élite des savants et des beaux esprits, et pour y consulter les plus habiles politiques; laissant par-tout des marques de sa libéralité et de sa magnificence; également aimé et respecté de tous ceux qui le connaissaient; et recevant, dans tous les lieux où il passait, des honneurs extraordinaires, qu'on rendait encore plus à son mérite qu'à sa naissance. C'est du milieu d'une vie si douce qu'il s'arracha pour aller se-
PERSES ET GRECS. ()i
courir sa patrie , qui implorait sa protection y et pour la délivrer du joug de la tyrannie , sous lequel elle gé* missait depuis long* temps.
Jamais peut-être entreprise ne fut ni formée avec tant de hardiesse , ni conduite avec tant de prudence. Dion commença à lever en secret des troupes étrangères, par des personnes interposées, pour mieux cachet son dessein. Un grand nombre de personnes considé-*. râbles, et qui étaient à la tête des affaires, se joignirent à lui. Mais, ce qui est étonnant, de tous ceux que le tyran avait bannis , et qui n^étaient pas moins de mille, il n'y en eut que vingt -cinq qui raccompagnèrent à cette expédition , tant la frayeur avait saisi les esprits. Le rendez- vous fut dans l'île de Zacynthe, où les troupes s'assemblèrent au nombre de près de huit cents hommes , mais tous éprouvés dans de grandes occasions, tous merveilleusement exercés et robustes , tous d'une audace et d'une expérience audessus des plus braves et des plus aguerris , et enfin très -capables d'enflammer le courage des soldats que Dion espérait trouver en Sicile, et de les porter à combattre avec toute la valeur que demandait une si noble entreprise.
Mais, quand il fut question de parlir, et qu'on sut que cet armement était destiné contre la Sicile et contre Denys, car jusque-là on ne l'avait point encore déclaré, ils furent tous consternés, et se repentirent de s'être engagés dans une entreprise qu'ils ne pouvaient s'empêcher de regarder comme l'effet d'une témérité folle et insensée , qui dans un dernier désespoir croit devoir tout hasarder. Dion eut besoin ici de toute sa fermeté et de toute son éloquence pour ranimer le
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i^ HISTOIRE ANCIENNE.
courage des troupes et pour dissiper leur crainte. Mais^ après qu'il leur eut parlé, et que d'un ton as* sure, quoique modeste, il leur eut fait entendre quil ne les menait point à cette expédition comme soldats, maïs comme officiers , pour les mettre à la tète de tous les Syracusains et de tous les peuples de Sicile préparés à la révolte depuis long*temps , la consteiTiation et le morne silence se changèrent <en cris de joie et d'allégresse , et ils ne demandèrent plus qu'à partir.
Dion, ayant préparé un sacrifice magnifique pour l'offrir à Apollon , se mît à la tête de ses troupes armées de pied en cap, et marcha ainsi en procession vers le temple. Ensuite il fit un grand festin à toute sa troupe. A la fin du repas , après les libations et les prières solennelles, tout-à-coUp la lune vint à s'éclipser '. Dion, qui était bien instruit, rassura les soldats, que ce phénomène avait d'abord effrayés. lis s'embarquèrent le lendemain sur deux vaisseaux de charge. Ils étaient suivis d'un troisième vaisseau qui n'était pas fort grand , et de deux barques à trente rames. Diod i. i6. Qui aurait jamais cru , dit un historien , qu'un homme, avec deux vaisseaux de charge, eût osé attaquer un prince qui avait quatre cents navires * de
< C^tte éclipse, selon les calculs et de per, leur domiune ne s'étende lalaade, « an liiaa le 9 aoÂtde dant^liewiriiiie partie d«b Sicile, et Tan 357 avant J.-G. (Ba.rtbbt.. f^oy. par conséquent étant renftinné dans du j. Anach. chapit. lx , notes ). ' des bornes fort étroites. H est vrai Uépoque de cette éclipse et de celle que Syracuse était une ville que le de soleil a servi pour réformer, la conunerce avait rendue fort riche et chronologie de cette partie de This- fort opulente. Ces deux princes titoire. — L. ' raient sans doute de grosses contri-
> On a de la peine k comprendre butions des villes qui étaient de leur
comment les deux Denys ont pu en- dépendance , soit dans la Sicile , «ott
t retenir de si gittndes forces de terre dans Fltalie. Mais on ne oompmid
PERSES ET GRECS. qS
guerre, cent mille hommes de pied, dix mille chevaux, une aussi grande provision d'armes et de blé , et autant de richesses qu'il en fallait pour entretenir et pour soudoyer des troupes si nombreuses ; qui , outre cela , était maître d'une des plus grandes et des plus fortes villes qu'il y eût alors ; qui avait des ports , des arsenaux, des citadelles imprenables, et qui était soutenu et fortifié par un grand nombre d'alliés très* puissante? L'événement nous apprendra si la force et la puissance 8<Mit des chaînes de diamant pour lier un empire , comme le vieux Denys s'en était flatté; ou plutàt si la bonté, l'humanité , la justice des princes , et l'amour des sujets, ne sont pas des liens infiniment plus forts et plus indissolubles.
Dion s'étant mis en mer avec sa petite troupe , ils piat. in naviguèrent douze jours par un vent faible et petit ; et '^'^2. le treizième ils arrivèrent à Pachyne , qui est un cap ^!^'ill^\^! de ^ile, éloigné de Syracuse d'environ douze ou quinze lieues. Dès qu'ils y eurent touché, le pilote cria qu'on descendit promptement à terre, craignant une violente bourrasque , si Ton s'éloignait de la côte. Mais Dion, qni craignait de faire sa descente si près des ennemis , et qui aimait mieux aborder plus loin , doubla le cap de Pachyne. Il ne l'eut pas plus tôt passé , qu'il s'éleva une furieuse tempête , accompagnée de pluie , d'éclairs et de tonnerres , qui les poussa sur la côte orientale d'Afrique ' , oii ils coururent grand risque
pas aùément jDonunent toot cela a pu ïl aérait k aouhaiter que lea historiens
■offire aux dépenses énormes que fai- nous donnassent plus de lumières sur
ait Oeoys Tancien pour équiper de . cet article.
grmdes flottes, pour lever et entre- ■ Dans Tile de Cercina , 4 rentrée
tenir de nombreuses années, pour de la petite Syrte. — L. ttutttmire de magnifiques bâtiments.
96 HISTOIRE AIVCIEBTNE.
d'être brisés sur la pointe des rochers. Heureusement pour eux, un vent du midi s'étant levé tout* à -coup, contre leur espérance, ils déployèrent toutes leurs voiles, et , après avoir fait leurs prières aux dieux y ils s'avancèrent en pleine mer pour gagner la Sicile. Ils coururent ainsi quatre jours fort légèrement , et le cinquième ils entrèrent dans le port de Minoa, petite ville de Sicile ', et de la domination des Carthaginois , dont le commandant , nommé Synalus ^ , était ami particulier et hôte de Dion. Ils y furent parfaitement bien reçus, et y seraient restés quelque temps pour se rafraîchir, et pour se délasser des rudes fatigues qu^ils avaient essuyées pendant la tempête, s'ils n'eussent appris que Denys se trouvait alors ahsent, et qu'il s'était embarqué peu de jours auparavant et avait pris la route d'Italie ^ avec quatre-vingts vaisseaux. Lies soldats demandèrent avec instance qu'on les fît partir sur-le-champ ; et Dion , ayant prié Synalus de lui envoyer ses bagages quand il en serait temps, marcha droit à Syracuse.
A mesure qu'il s'avançait, sa troupe se grossissait considérablement par le grand nombre de ceux qui venaient de tous cotés se joindre à lui. Le bruit de sa venue s'étant répandu promptement dans Syracuse, Timocrate , qui avait épousé la femme de Dion , sœur de Denys , et à qui il avait laissé le commandement de la ville en son absence, lui dépêcha un courrier en Italie, avec des lettres qui lui apprenaient l'arrivée de
Dan» le territoire d' Agrigente. ^ ^ Pour yisiter tes colonies de TA-
— L. driatique, telon DIodore de Sicile. Appelé Paralus , par Diodore. — L.
Dion. Mais ce courrier, près d'arriver, se trouva si fatigué, ayant couru une bonne partie de la nuit , qu*il fut forcé de s'arrêter pour dormir quelques moments. Cependant un loup, attiré par l'odeur d'un morceau de chair qu'il avait attaché à son sac , accourut , et emporta la chair et le sac où étaient les lettres '. Ainsi Denys ne put apprendre que tard et par d'autres la nouvelle de l'arrivée de Dion.
Quand celui-ci fut près de l'Anape, qui n'est qu'à une demi-lieue ^ de la ville, il fit halte, oifrit un sacrifice sur le bord de la rivière, et adressa ses prières au soleil levant. Tous ceux qui étaient présents, voyant Dion couronné d'un chapeau de fleurs qu'il avait pris à cause du sacrifice , se couronnèrent aussi en même temps , comme animés par un seul et même esprit. Il n'avait pas avec lui moins de cinq mille hommes de ceux qui l'avaient joint dans sa marche. 11 s'avance avec eux ver» la ville. Les plus considérables des habitants qui y étaient restés vont au-devant de lui, vêtus de belles robes blanches, pour le recevoir aux portes. Dans le même temps le peuple alla se jeter sur les amis du tyran , et enlever ceux qui faisaient le métier d'espions et de délateurs, gens maudits ^, ennemis des dieux et des hommes , dit Plutarque, qui couraient journellement la ville , et , se mêlant avec les citoyens , s'ingéraient dans toutes leurs affaires, et rapportaient au tyran ce qu'ils avaient dit et ce qu'ils avaient pensé, et souvent ce qu'ils n'avaient ni pensé ni dit. Ceux-là furent les premières victimes de la fureur du peuple ;
' nmaniaefitleMulquîiiicome ^ ÀvOpwfrouç dvovtou^, x«( Oioî;
cette petite histoire. — - L. JX^p«<^Ç*
* Dix stades ou gSo toises. — L.
TosM F. Hisi, anc. 7
98 HISTOIRE ArrCIENNE.
on les assomma sur Theure à coups de bâton. Tirno* crate , n'ayant pu se jeter dans la citadelle , prit un cheval et sortit de la ville.
Dans ce moment, Dion parut à la vue des murailles. Il marchait à la tête de ses troupes , magnifiquement armé, ayant d'un côté son frère Mégaclès, et de l'autre l'Athénien Callippe , tous deux couronnés de chapeaux de fleurs. Après lui marchaient cent soldats étrangers très-bien faits , qu'il avait choisis pour ses gardes. Les autres suivaient en bel ordre de bataille , conduits par leurs capitaines et par leurs officiers. Les Syracusains les' voyaient avec une satisfaction merveilleuse , et les recevaient comme une procession sacrée, que les dieux même voyaient avec plaisir, et qui leur ramenait la démocratie et la liberté quarante-huit ans après qu'elles avaient été bannies de leur ville.
Après que Dion fut entré , il fit sonner les trompettes pour apaiser le tumulte et 'le bruit; et, dès qu'on eut fait silence , il fit publier par un héraut que Dion et Mégades^ venus pour abolir la tyrannie^ affranchissaient les Syracusains et tous les peuples de la Sicile du joug du tyran. Et, voulant haranguer lui-même le peuple, il monta au haut de la ville par le quartier de l'Achradine. Par -tout où il passait, les Syracusains avaient dressé , des deux côtés des rues , des tables et des coupes, et préparé des victimes; et à mesure qu'il passait devant leurs maisons, ils jetaient sur lui toutes sortes de fleurs, et lui adressaient leurs vœux et leurs prières comme à un dieu. Telle a été la source de l'idolâtrie, qui rendait des honneurs divins à ceux qui avaient fait de grands biens aux peuples. £t en est -il un qui leur soit plus doux et plus cher que la liberté?
PERSSS £T GRECS. gg
Au pied de la citadelle, et au-dessous du lieu appelé Pentapyle, il y avait une horloge solaire fort élevée que Denys avait fait bâtir. Dion j monta , harangua de là le peuple répandu tout autour, et Texhorta à faire tous ses efforts pour recouvrer et pour conserver sa liberté. Les Syracusains , ravis de Tentendre, et voulant lui marquer lelir reconnaissance et leur affection , l'élurent, lui et son frère , capitaines-généraux avec une autorité souveraine, et, de leur consentement et à leur prière même, ils leur joignirent vingt des citoyens les plus considérables, dont la moitié était de ceux qui, ayant été chassés par le tyran, étaient revenus avec Dion.
Ensuite, ayant pris le château d'Épipole, il délivra tous les citoyens qui y étaient prisonniers, et l'environna de bonnes murailles ^ Sept jours après, Denys arriva dltalie, et entra pap mer dans la cita-
' n y a lUnsle texte : Éx to6tou rî; (liv ÉirtiroXàc iXâiv » tc6c xaOi!fffiivou< Tûv iroXtTMv thivt, n^y ^*âxfo«oXiv diciTiîxi9i (Plut, in ^ne, S 29 ). IloUin traduit ces dernien mots ainsi : eî l'environna de bonnes murailles, faisant rapporter àxpo'ircXtv an château d*Épipole : il a siiÎTi la traduction de Daoier , qui , en cet endroit , est doublement fautive ; ÂxfoiroXtç désigne la citadelle àt Syncose , située dans Tile 4*Or- ' tygie, et qpi était encore au ponyoir <1« Denys ; àicoTiixtCn» ^^ signifie ^environner de bonnes murailles:
c'est le mot propre pour indiquer la principale opération d'un siège cbes les Grecs; eOe consistait, comme on ait , k fienner , an moyen d*une contrerallation , les communications de la place arec le dehors (àiroXapiêaniy rtiyu mX ct-rcxXttiv rîk i^oiovl).
Plntarque veut dire que Dion , aprè»
s*étre rendu maître d*ÉpipoIe , vint mettre la siège devant la citadelle , et construisit en avant de la place un mur que PluUrque appelle plus bas irtpitsîxifffi.* (în Diane, $ 3o) et ^tATttxifffia (Ibid. S 4S).
Tobserye de plus que les prisonniers n'étaient point renfermés dans la redoute d*Épipole; les Latomies ou carrières , placées au pied de cette colline , étaient les prisons de Syra^ cttse (£lijlv.XII,S 44; iéiPerison,) :
quijr étaient renfermée est donc une traduction fautiTe.
Il faut traduire ainsi le passage :
Ensuite, s' étant emparé d'Épipole, il délivra les citojrens détenus (dans les Latomies), et il éleva un mur, pour couper toute communication de la citadelle avec le dehors. — L.
lOO HISTOIRE AirCIENITE.
délie. Le même jour un grand nombre de chariots apportèrent à Dion les armes qu'il avait laissées à Synalus, et d'abord il les distribua aux citoyens qui n'en avaient point. Tous les autres s'armèrent et s'équipèrent le mieux qu'ils purent, se montrant tous pleins d'ardeur et de bonne volonté.
Denys commença par envoyer des ambassadeurs à Dion et aux Syracusains. Ils firent des propositions qui paraissaient fort avantageuses. La réponse fîit qu'avant tout il fallait abdiquer la tyrannie. Denys ne s'en montra pas éloigné. On en vint k des entrevues et à des pourparlers. Ce n'était qu'une feinte : il cher» chait à gagner du temps, et à ralentir l'ardeur des Syracusains par l'espérance d'un accommodement. En effet, ayant retenu et fait prisonniers les députés qu'on lui envoyait pour négocier , il attaqua tout d'un coup avec une grande partie de ses troupes le mur dont les Syracusains avaient environné la citadelle ' , et y fit plusieurs brèches. Une attaque si vive , à laquelle ceux - ci ne s'attendaient point , jeta le trouble et la confusion parmi leurs soldats, qui prirent aussitôt la fiiite. Dion fit de vains efforts pour les arrêter. Il crut que l'exemple serait plus efficace que les discours, et se jeta, tête baissée, au milieu des ennemis. Il soutint leur choc avec un courage intrépide , et fit un grand carnage. Il fut blessé à la main d'un coup de pique : sa cuirasse put à peine résister à tous les traits qu'on lançait contre lui; et, son bouclier étant percé de piques et de javelines , il fut enfin porté par terre. Ses soldats l'enlevèrent, sur l'heure, du milieu
Yoyet la note préoédeatc L.
PERSES ET GRECS. lOI
des ennemis. Il leur laissa Timonide pour les commander, et, montant à cheval, il courut par toute la ville, arrêta la fuite des Syracusains, et, ayant pris les soldats étrangers qu'il avait laissés pour garder le quartier de TAchradine, il les mena tout frais contre les troupes de Denys , déjà fatiguées , et entièrement rebutées d'une si vigoureuse résistance , a laquelle ilsf ne s'étaient point attendus. Ce ne fut plus un combat, mais une déroute. Grand nombre de ces soldats demeura sur la place, le reste se sauva avec peine vers la citadelle. Cette victoire fut éclatante et glorieuse. Les Syracusains, pour récompenser la valeur de ces soldats étrangers, leur donnèrent à chacun une somme assez considérable ; et ces soldats honorèrent Dion d'une couronne d'or.
Aussitôt après,. il vint de la part de Denys des hérauts chargés de plusieurs lettres pour Dion de la part des femmes de vsa maison , et d'une aussi de Denys même. Dion les fit toutes lire en pleine assemblée. Celle de Denys était tournée en forme de prière et de justification , mêlée cependant de terribles menaces contre les personnes qui devaient être les plus chères à Dion , contre sa sœur, sa femme et son fils. Elle était écrite avec un art et une adresse merveilleusement propres à rendre Dion suspect. Denys le faisait souvenir de tout ce qu'il avait fait autrefois avec tant d'ardeur et de zèle pour le maintien de la tyrannie. Il l'exhortait en termes couverts et cachés , mais assez clairs pour être entendus , ^ ne pas l'abolir entièrement, à la garder pour lui-même, à ne pas remettre en liberté des hommes qui dans le fond du coeur ne l'aimaient point, et à ne pas abandonner au
lOa HISTOIRE ArrciENirE.
caprice d'une multitude inconstante et violente son propre salut , et celui de ses amis et de ses parents. Plut. p. 97ÎI- La lecture de cette lettre produisit l'effet que Denys i)ip^7i. i6, s'était proposé. Les Syracusains , sans être touchés de p.4i9-42a. j^ bonté de Dion pour eux, et de la grandeur d'ame .qui lui faisait oublier ses plus chers intérêts et étouffer la voix du sang et de la nature pour leur procurer la liberté, prirent ombrage de sa trop grande autorité , et conçurent contre lui d'injustes soupçons. L'arrivée d'Héraclide acheva de les déterminer. C'était . un dés bannis, homme de guerre et fort connu dans les troupes par les commandements considérables qu'il avait eus sous les tyrans , plein de hardiesse et d'ambition, et ennemi secret de Dion, avec qui il avait eu quelque différend dans le Péloponnèse. Il était arrivé à Syracuse avec sept galères à trois rangs de rames, et trois autres vaisseaux , non pour se joindre à Dion , mais résolu de marcher avec ses seules forces contre le tyran. Il le trouva réduit à se tenir enfermé dans sa citadelle. Il chercha d'abord à gagner les bonnes grâces du peuple, à quoi son air insinuant et ouvert le rendait fort propre, au lieu que l'austère gravité de Dion rebutait la multitude, sur-tout depuis que, devenue encore plus fière et plus difficile à manier par la dernière victoire , elle prétendait être traitée comme un état populaire ' , avant même que d'avoir été rendue un peuple libre; c'est-à-dire', pour développer la force du mot grec , qu'elle voulait être traitée avec complaisance, avec ménagement, avec flatterie, avec déférence pour tous ses caprices.
PERSES £T GRECS. Io3
Quelle reconnaissance peut-on attendre d'un peuple qui ne consulte que sa passion et son emportement? Les Syracusains , de leur chef, courent sur-le-champ à rassemblée, et choisissent Héraclide pour leur amiral. Dion , étant survenu , se plaint hautement , et dit que la charge dont ils venaient de revêtir Héraclide était un démembrement de celle qu'ils lui avaient donnée , et qu'il ne serait donc plus généralissi^le si un autre commandait sur mer. Ces remontrances obligent les Syracusains , malgré eux , à ôter à Héraclide la charge dont ils venaient de l'honorer. Au sortir de Tassem* biée Dion le mande, et, après lui avoir fait quelques légères réprimandes sur l'étrange conduite qu'il gardait à son égard dans une conjoncture si délicate , où la moindre division entre eux pouvait tout perdre , il convoque lui-même une nouvelle assemblée , et , en présence du peuple, il nomme Héraclide amiral, et lui fait donner des gardes comme il en avait lui-même.
Il prétendait vaincre à force de bienfaits la mauvaise volonté de son rival. Héraclide, en paroles et dans tout ce qui paraissait au-dehors , faisait la cour à Dion , con- ^ fessait les obligations qu'il lui avait, promettait une étemelle reconnaissance, était petit et soumis devant lui , et exécutait ses ordres avec une promptitude et une ponctualité qui montraient un homme entièrement dévoué à son service et qui ne cherchait qu'à lui plaire. Mais sous main, par ses brigues et par ses cabales, il soulevait les esprits contre lui , et le traversait en tout. Si Dion consentait que Deiys sortit de la citadelle par un traité, on l'accusait de l'épargner et de vouloir le sauver. Si, pour leur plaire, il continuait le siège sans vouloir prêter l'oreille à aucune proposition d'accom-
modement, ils ne manquaient pas de lui reprocher qu'il était bien aise de faire durer la guerre afin de commander plus long-temps , et de tenir toujours ses citoyens en respect et en crainte.
Philiste y qui était arrivé de la Fouille ' au secours du tyran avec plusieurs galères, ayant été défait et rois à mort, Denys envoya offrir à Dion de lui remettre la citadelle, les armes qui y étaient, et les troupes, avec tout Targent nécessaire pour les soudoyer pendant cinq mois, si Ton voulait, par un traité, lui permettre de se retirer en Italie pour y passer le reste de ses jours , et lui accorder le revenu de certaines terres dans le voisinage de Syracuse , qu'il désignait. Les Syracusains» qui espéraient de prendre Denys en vie, rejetèrent ces pro« positions. Denys , déchu de cette espérance , laissa la citadelle entre les mains de son fils aîné ApoUocrate; et , ayant observé le moment d'un vent favorable , il embarqua sur des vaisseaux ses trésors les plus précieux et les personnes qui lui étaient les plus chères ^ et fit voile vers l'Italie- Aif.M.3644. On sut bien mauvais gré à Héraclide, qui commandait les galères, de l'avoir laissé échapper par sa négligence. Pour regagner les bonnes grâces du peuple , il fait proposer dans l'assemblée un nouveau partage des ten^s, insinuant que le commencement de la liberté c'était l'égalité, comme la pauvreté était le commencement de la servitude. Dion s'opposant à ce décret, Héraclide persuada au peuple de retrancher la paie aux soldats étrangers , dont le ncmibre était de trois mille , d'ordonner de nouveaux partages, et de créer de nou-
» Il y a dans le texUide Vlaftjrgie ( i\ iotiruytac); ce pays n*a rien de commun avec la Pouîlle. — L.
Ar.J.C.36o.
PEBSES ET GRECS. Jo5
veaus capitaines , en se délivrant pour une bonne fois de l'insupportable sévérité de Dion. Les Syracusains le firent, et nommèrent vingt-cinq nouveaux officiers, du nombre desquels fut Héraclide.
En même temps ils envoyèrent secrètement solliciter les soldats étrangers d'abandonner Dion, et de se ranger de leur côté , promettant de leur donner part dans le gouvernement de la ville comme aux citoyens naturels. Ces généreux soldats n'écoutèrent point ces offres : au contraire , mettant Dion au milieu^ d'eux avec une fidélité et une affection dont il y a peu d'exemples, et lui faisant un rempart de leurs corps et de leurs armes, ils le menaient hors de la ville sans faire le moindre mal à personne , mais reprochant vivement à tous ceux qu'ils rencontraient leur ingratitude et leur perfidie.' Les Syracusains , qui méprisaient leur petit nombre , et attribuaient à crainte et lâcheté leur modération , commencèrent à les charger , ne doutant point qu'ils ne les défissent tous dans la ville , et qu'ils ne les passassent tous au fil de l'épée jusqu'au dernier.
Dion, réduit à la triste nécessité ou de combattre contre ses citoyens , ou de périr avec ses troupes , tendait les mains aux Syracusains , employant les prières les plus tendres et les plus affectueuses, et leur montrant la citadelle pleine d'ennemis qui contemplaient avec joie tout ce qui se passait. Les voyant sourds et insensibles à toutes ses remontrances , il commanda à ses soldats de marcher serrés sans faire la moindre charge. Ils obéirent, se contentant de faire grand bruit de leurs armes, et.de pousser de grands cris, comme s'ils allaient se jeter sur les Syracusains. Ceux-ci furent si effrayés de ce mouvement , qu'il n'en resta pas un seul. , et
Io6 HISTOIRE ÀNGIENirE.
qu'ils s'enfuirent tous par toutes les rues , sans que personne tes poursuivît. Dion obligea ses soldats à presser leur marche , et il les mena vers les terres des I^éontilis.
Les officiers des Syracusains, devenus l'objet des railleries et des risées de toutes les femmes de la ville , et voulant réparer leur honte , ^firent reprendre les armes à leurs troupes , se remirent à poursuivre Dion , et , l'ayant atteint au passage d'une rivière , ils firent approcher leur cavalerie pour escarmoucher. Mais, quand ils virent que Dion songeait sérieusement à repousser leurs insultes , et que , plein de feu , il faisait tourner tête à ses soldats , ils furent saisis de frayeur , et , s'abandonnant à une fuite plus honteuse encore que la première, ils se hâtèrent de regagner la ville. Plut D. 975- Les Léontins reçurent Dion avec de grandes marques Dio<l!p.4a2, de distinction et d'honneur. Ils firent aussi des largesses à ses soldats, et les déclarèrent citoyens. Peu de jours après ils envoyèrent des ambassadeurs aux Syracusains leur demander justice pour ces troupes qu'ils avaient si maltraitées : ceux-ci, de leur coté, envoyèrent aussi des députés aux Léontins pour se plaindre de Dion. Syracuse était dans l'enivrement d'une joie aveugle et d'une prospérité insolente, qui ne laissait aucun lieu à la réflexion ni au jugement.
Tout conspirait à nourrir et à enfler leur orgueil. La famine était si grande dans la citadelle , que les soldats de Denys , après avoir beaucoup souffert , se résolurent enfin de la livrer aux Syracusains. Ils envoyèrent, la nuit, faire cette proposition, et ils devaient se rendre le . lendemain matin. Mais, au point du jour , comme ils se ^ préparaient à exécuter le traité, Nypsius, général plein de prudence et de valeur , que Denys avait envoyé
de Naples ' pour porter du blé et de l'argent aux assiégés, parut avec ses galères, et aborda près d'Aréthuse*. L'abondance succédant tout d'un coup à la disette, Nypsius mit à terre ses troupes, convoqua une assemblée, et, parlant aux soldats conformément à la eonjoncturéprésente,il]es disposa à s'exposer à toutes sortes de dangers. Ainsi la citadelle, sur le point de se rendre , fut sauvée contre toute espérance.
Pendant ce temps - là les Syracusains montent à la hâte sur leurs galères , et vont attaquer la flotte ennemie. Us coulèrent à fond quelques galères, en prirent quelques autres, et poursuivirent le reste jusqu'à terre. Mais ce fut cette victoire même qui devint la cause de leur perte. Abandonnés à eux-mêmes et à leur propre conduite, sans chef qui eût de l'autorité sur eux, sans conseil , les officiers comme les soldats , tous se livrent à la joie , aux festins , à l'ivrognerie , à la débauche , et à toute sorte de licence. Nypsius sut bien profiter de cet enivrement général. Il attaque la muraille qui environnait la citadelle. S'en étant rendu maître , et l'ayant abattue en plusieurs endroits, il lâche ^es soldats dans la ville , et la leur abandonne au pillage. Tout était dans la confusion et dans le désordre. Ici les citoyens, à demi endormis, sont égorgés : là les maisons sont pillées : d'un autre côté, on emmène les femmes
I n semblerait d'après cela que premier de ces deux historiens, Nyp-
Dcnys s*éuit fetiré à Naples. RoUîn tins partit de Locres , ix Aoxp&v
ae parait pas avoir bien saisi le texte dcvax^^U (Dzon. Sic. XVI, $18).
en cet endTt>it. Diodore de Sicile et ^ ««t donc vraisemblable que Denys
Pltttarqoe ne disent point que Nyp- '▼^it choisi cette ville pour lé lien de
nm Jiii tnvcy^i da Naples; ils disent •* résidence. — L. wulemeut que ce général éteùt de * Dans rintérieur du grand poit,
^apks , a NtairoXiTïiç : et , selon le wr la o6te de rîle d*Ortygîe. — L.
Googk
I08 HISTOIRE ANGIEKirE.
et les enfants , et on les fait entrer dans la citadelle maigre leurs pleurs et leurs cris.
Un seul homme pouvait remédier à ce malheur, et sauver la ville. Tous l'avaient également dans l'esprit, mais personne n'osait le proposer, tant ils étaient honteux de la manière indigne dont ils l'avaient chassé. Comme le danger augmentait de moment en moment, et qu'il approchait déjà du quartier de l'Achradine, dans l'extrémité et le désespoir où l'on se trouvait , on entendit tout d'un coup une voix qui vint du côté des alliés et de la cavalerie, qu^UfaUcdi rappeler Dion y et faire venir les troupes du Péloponnèse qui étaient dans les terres des Léoniins. Dès que quelqu'un eut eu le courage de hasarder cette parole, ce ne fut plus qu'un cri des Syracusains, qui, avec des larmes de joie et de douleur, se mirent à prier les 4îeux qu'ils voulussent le leur ramener. L'espérance seule de le revoir leur rendit le courage , et les mit en état de tenir tête aux ennemis. Les députés partirent sur-lechamp à toute bride, et arrivèrent à la ville des Léontins à l'entrée de la nuit.
Ils mettent pied à terre, et, se jetant d'abord aux pieds de Dion, tout baignés de larmes , ils lui exposent l'extrémité où sont les Syracusains. Déjà quelques Léontins et plusieurs soldats du Péloponnèse , qui les avaient vus arriver, s'étaient amassés autour de Dion; et ils se doutaient bien , à voir leur empressement et leur posture humiliée, qu'il était survéïiu quelque chose de bien extraordinaire. Dès que Dion les eut entendus, il les conduisit à l'assemblée qui se forma dans le moment; car tout le peuple y accourut avec beaucoup de zèle. Les deux principaux députés, étant
introduits, exfJiquèrelit en peu de paroles la grandeur de leurs maux y et conjurèrent les troupes étrangères cde venir promptement secourir les Syracusains, et a d'oublier les mauvais traitements qu'ils en avaient tt reçus , d'autant plus qiie ces infortunés en portaient c une peine bien plus grande qu'aucun des plus mal- « traités n'auraient voulu leur imposer. »
Ces députés ayant fini, un morne silence régna dans tout le théâtre où se tenait l'assemblée. Dion se leva : mais, dès qu'il eut commencé à parler, un torrent de larmes lui coupa la parole. Les sbldats étrangers lui criaient d'avoir bon courage, et compatissaient à sa douleur. Enfin, s'étant un peu remis, il leur parla en ces termes : « Hommes péloponnésiens, « et vous nos alliés , je vous ai assemblés ici afin que « vous délibériez sur ce qui vous regarde : car , pour a moi , il ne m'est plus permis de délibérer dès que « Syracuse est en danger. Si je ne puis la sauver, je « vais périr avec elle et m'ensevelir sous ses ruines. «Mais 5 pour vous, si vous êtes résolus de nous se- < courir encore cette fois , nous qui sommes les plus ff imprudents et les plus malheureux de tous les hom- «mes, venez relever et sauver la ville de Syracuse, « qui est votre ouvrage. Que si les justes sujets de «plainte que vous avez contre les Syracusains vous « portent à les abandonner dans l'état où ils se trou- «vent, et à les laisser périr, puissiez -vous au moins « recevoir des dieux une digne récompense de l'affec- « tion et de la fid^ité que vous m'avez témoignées jus* «qu'ici. Au reste, souvenez -vous toujours de Dion, «qui, en premier lieu, ne vous a point abandonnés ((quand vous avez été maltraités par ses citoyens, et
IIO HISTOIRE AirciEirirE.
(( qui ensuite n'a pas abandonné ses citoyens quand ils
« sont tombés dans l'infortune. »
Il n avait pas encore cessé de parler^ que les soldats étrangers se levèrent avec de grands cris , et le pressèrent de les mener et de marcher dans le moment au secours de Syracuse. Les députés des Syracusains, ravis de joie^ les saluent, les embrassent, et leur souhaitent à Dion et à eux toutes sortes de biens et de prospérités de la part des dieux. Quand le tumulte fut apaîaé, Dion ordonna à ses troupes d'aller se préparer au départ, et, dès qu'elles auraient soupe, de se rendre avec leurs armes dans ce même lieu, parce qu'il était résolu de partir, cette même nuit, pour voler au secours de sa patrie.
Cependant, à Syracuse, les officiers de Denys, après avoir fait pendant tout le jour le plus de mal qu'ils avaient pu à la ville, dès que la nuit fut venue, setaient retirés dans la citadelle avec perte de quelquesuns de leurs soldats. Ce petit répit redonna courage aux orateurs séditieux des Syracusains. Se flattant que les ennemis demeureraient en repos après ce qu'ib venaient de faire, ils exhortèrent les habitants à laisser là Dion, à ne pas le recevoir, s'il venait à leur secours avec ses troupes étrangères, à ne pas leur céder en courage, et à sauver eux-mômes par leurs seules forces leur ville et leur liberté. Il part donc sur-le-champ de nouveaux députés vers Dion : du côté des officiers-généraux, pour l'empêcher dé venir; de celui des principaux habitants et de ses amis, pour le prier de hâter sa marche. Ce partage de sentiments, cette variation de nouvelles, furent cause qu'il ne marcha que lentement et au petit pas.
Quand la nuit fut fort avancée , ceux qui haïssaient Dion se saisirent des portes de la ville pour l'empêcher dy entrer. Dans ce moment, Nypûus, bien averti de tout ce qui se passait dans Syracuse , fait sortir 4e la citadelle ses soldats en plus grand nombre et encore plus déterminés qu'auparavant. Us achèvent d'abattre la muraille qui les enfermait, courent par toute la ville, et la saccagent. Ce n'était par-tout que meurtre et que sang répandu. Peu, s'amusaient au pillage : on ne pensait qu'à tout ruiner et à tout détruire. Il semblait que le fils de Denys, que son père avait laissé dans la, citadelle, réduit au désespoir, et plein d'une haine envenimée contre les Syracusains, voulait comme enterrer la tyrannie sous les ruines de la yille. Pour prévenir le secours de Dion, ils eurent recours à la plus prompte des désolations et des ruines, qui est le feu; brûlant de leurs propres mains avec des torches et des flambeaux de paille allumée tous les endroits où ils pouvaient atteindre, et lançant sur les autres des dards enflammés. Les Syracusains qui fuyaient pour éviter les flammes étaient égorgés dans les rues^ et ceux qui, pour éviter^l'épée meurtrière, se retiraient dans les maisons, en étaient chassés par les flammes; car il y avait déjà beaucoup de maisons embrasées, et qui tombaient sur les passants.
Ce furent ces flammes mêmes qui ouvrirent la ville à Dion, en obligeant les citoyens de s'accorder pour lui en ouvrir les portes. On lui envoya courriers sur courriers pour hâter sa marche. Héraclide lui-même, c est-à*dire son plus déclaré et son plus mortel ennemi, lui députa son frère, et ensuite son oncle Théodote, pour le. conjurer de venir promptement le secourir,
lia HISTOIRE ANGIEITKE.
ny ayant plus personne qui pût faire tête à Tenneini, lui-même étant blesse, et la ville presque entièrement ruinée et réduite en cendres.
Ceà nouvelles furent apportées à Dion comme il était encore à soixante stades ' des portes. Ses soldats firent en cette occasion une si grande diligence, et marquèrent tant de bonne volonté, qu'il arriva trèspromptement aux portes de la ville. Il entra dans le quartier appelé HéccUompédon. Là il détacha ceux qui étaient légèrement armés , et les envoya contre les ennemis, afin que les Syracusains, en les voyant, reprissent courage. Cependant il mit en bataille son infanterie pesamment armée avec ceux des citoyens qui accouraient de tous côtés et venaient se joindre à sa troupe. Il les sépara par petits corps, auxquels il donna plus de profondeur que de front, et les mit chacun sous différents chefs, afin qu'il pût £ûre tête en plus d'endroits et paraître plus fort et plus redoutable.
Après avoir tout disposé de cette manière, et fait ses prières aux dieux , il marcha au travers de la ville contre l'ennemi. Par toutes les rues où il passait c'étaient des acclamations, des cris de joie et des chants de victoire mêlés de prières et d'exhortations de la part de tous les Syracusains, qui appelaient Dion leur sauveur et leur dieu, et ses soldats leurs concitoyens et leurs frères. Dans ce moment il n'y eut pas un seul homme de la ville qui aimât assez la vie pour n'être pas beaucoup plus en peine du salut de Dion que du sien propre, et pour ne pas plus craindre pour lui
K Deux ou trois lieu«s. =s 4,800 toises. — L.
que pour tous les autres ensemble, le voyant marcher le premier à un si grand péril , au travers du sang , du feu et des morts, dont les rues et les places étaient toutes couvertes.
De Tautre côté la vue des ennemis n'était pas moins terrible; car la rage et le désespoir les animaient, et ils étaient en bataille le long de la muraille qu'ils avaient abattue, et dont les débris rendaient Taccès très -difficile et très -périlleux. Ils s'étaient réduits à la défense de la citadelle, qui faisait leur sûreté et leur retraite, n'osant pas s'en écarter, dans la crainte que la communication ne leur en fût coupée. Mais ce qui était le plus capable de troubler et d'effrayer les soldats de Dion, et qui rendait leur marche très -pénible, c'était le danger des feux : car, de quelque côté qu'ils tournassent, ils marchaient à la lueur des flammes qui dévoraient les maisons; et il fallait qu'ils passassent sur des ruines au milieu des feux, qu'ils s'exposassent à être écrasés par de grands pans de muraille, par des planchers et par des toits qui croulaient à demi consumés par les flammes, et que, s'ouvrant un chemin au travers. d'une fîimée affreuse mêlée de poussière^ ils conservassent leurs rangs.
Quand ils eurent joint les ennemis, il n'y en eut qu'un très -petit nombre des deux côtés, qui purent en venir aux mains, à cause de la petitesse du lieu et de l'inégalité du terrain. Mais enfin les 'soldats de Dion, encouragés et fortifiés par les cris et par l'ardeur des Syracusains, firent de si grands efforts, que ceux de Nypsius furent forcés. La plupart se sauvèrent dans la citadelle, qui était fort proche; et ceux qui demeurè-
Tom€y.Hut,Me, 8
Il4 HISTOIRE ANCIENNE.
rent dehors, s'étant dissipés, furent taillés en pïiu. par les troupes étrangères qui les poursuivirent.
Le temps ne permit pas que l'on goûtât sur Theure le fruit et la joie de cette victoire, ni qu'on fît les réjouissances que méritait un si grand exploit, tous les Syracusains étant allés au secours de leurs maisons, et étant occupés toute la nuit à éteindre le feu , dont ils ne vinrent à bout qu'avec beaucoup de peine.
Dès que le jour ftit venu, aucun de tous les autres orateurs séditieux n'osa rester dans la ville; mais, se condamnant eux-mêmes, ils prirent tous la fuite pour se dérober au châtiment qui leur était dû : il n'y eut qulléraclide et Théodote qui vinrent se remettre entre les mains de Dion, avouant qu'ils en avaient très -mal usé avec lui, et le conjurant de ne pas les imiter; qu'il était séant et convenable à Dion,. supérieur comme il était dans tout le reste aux autres hommes, de se montrer tel aussi par sa grandeur d'ame, en domptant sa colère, et accordant à des ingrats un pardon dont euxmêmes s'avouaient indignes.
Héraclide et Théodote ayant fait ces supplications, les amis de Dion lui conseillaient de ne pas épargner des hommes si méchants et remplis d'une si noire envie, mais d'abandonner Héraclide aux soldats, et d'exterminer du gouvernement cet esprit de sédition et de cabale, maladie qui tient véritablement de la fureur, et qui n'est pas moins à craindre ni moins funeste que la tyrannie même. Mais Dion , pour les adoucir, leur disait : « Que les autres capitaines bornaient ordînairea ment leur appUcation à ce qui pouvait les mettre « en état de vaincre les ennemis: que, pour lui, il « avait passé un fort long temps à l'Académie à ap-
PERSES ET GRECS. Il5
^ .endre l'art de dompter la colère , l'envie et tout « esprit de dispute : que la marque de la victoire que « l'on a remportée sur ses passions n'est pas d'être « doux et affable à ses amis et aux gens de bien , mais (1 de se montrer humain à ceux qui nous ont £iit in- (c justice, et toujours prêt à leur pardonner : qu'il ne « cherchait pas tant à paraître supérieur à Héraciide « en puissance et en prudence qu'en bonté et en justice ; « car c'est en cela que consiste la supériorité véritable « et solide : que, si Héraciide est un méchant , un en- « vieux, un perfide, faut- il que Dion souille. et désho* « nore sa vertu par un lâche ressentiment ? Il est vrai « que, selon les lois humaines, il parait moins d'iù' tf justice à se venger d'une injure qu'à la faire le pre* « mier : mais si oh consulte la nature, (m trouvera que c l'un et l'autre viennent de la même faiblesse^ D'aii>> « leurs il n'y a point de férocité qui soit indomptable , « et qui ne se puisse vaincre à force de bienfaits. y> Dion, conduit par ces maximes, pardonna à Héraciide.
Il se remit ensuite à enfermer la citadelle d'une nouvelle enc^nte^ et ordonna à tous les Syracusains d'aller couper chacun un pieu, et de l'apporter. £t, <[uand la nuit ftit venue , il fit travailler ses soldats pendant que les Syracusains reposaient. De cette manière il eut environné la citadelle d'une bonne palis^ sade avant qu'on s'en fût aperçu; de sorte que, le len\ demain matin, quand on vit la grandeur de l'ouvrage et la promptitude de l'exécution, ce fut un sujet d'ad^ miration pour tout le monde, autant pour les ennemis que pour les citoyens.
Sa palissade achevée, il enterra les morts; et, ayant
Googk
ii6 HISTOIRE Airci£irir£.
mis en liberté ceux qui avaient été pris sur les ennemis, il convoqua une assemblée. Là Héraclide, s'étant avancé, proposa d'élire Dion généralissime, avec autorité souveraine sur terre et sur mer. Tous les plus gens de bien et les citoyens les plus considérables reçurent favorablement cette proposition, et voulaient qu'elle fut autorisée par les suffrages du peuple. Mais la troupe des mariniers et des artisans , fSchée de voir sortir la charge d'amiral des mains d'Héraclide, et persuadée qu'encore qu'il fiit peu estimable en toute autre chose ^ il serait au moins plus populaire que Dion, s'y opposa de tout son pouvoir. Dion , pour ne point aigrir les esprits, se relâcha sur ce point, et remit à Héraclide le commandement général sur mer. Mais l'obstacle qu'il apporta au partage qu'ils voulaient £ûre des terres et des maisons en cassant et annulant tout ce qui avait été ordonné sur cette matière, les brouilla avec lui sans retour.
Héraclide, profitant de ces dispositions si favorables à ses vues , ne manqua pas de recommencer ses cabales et ses intrigues contre Dion. Elles éclatèrent même ouvertement par une entreprise qu'il fit pour se rendre maître de Syracuse et en fermer les portes à son rival : mais elle ne lui réussit pas. Un Spartiate, envoyé au secours de Syracuse, moyenna encore le raccommodement d'Héraclide avec Dion, sous les serments les plus forts, et les plus grandes assurances de soumission et d'obéissance de la part du premier : faibles liens pour un homme qui est sans probité et sans bonne foi !
Les Syracusains, ayant congédié leurs troupes de mer, qui leur étaient devenues inutiles, donnèrent tous leurs soins au siège de la citadelle en rebâtissant la mu-
P£RS£S £T GBECS. II7
raille qui avait été abattue. Comme personne ne venait au secours des assiégés, que le pain commençait à leur manquer, et que les soldats devenaient mutins et n'observaient plus de discipline, le fils de Denys, se voyant sans espérance et sans ressource, fit une capitulation avec Dion, par laquelle il lui remit la citadelle avec toutes les armes et toutes les autres provisions de guerre. Il emmena avec lui sa mère et ses sœurs, remplit cinq galères ât ses effets et de ses gens, et alla trouver son père : car Dion lui donnait tout moyen de se retirer en sûreté. Il est aisé de concevoir quelle joie ce départ causa à toute la ville. Femmes, enfants , vieillards, tous s'empressèrent de venir au port pour repaître leurs yeux d'un si agréable spectacle, et pour solenniser un si beau jour, où, après tant d'années de servitude, le soleil levant commençait à éclairer pour la première fois la liberté de Syracuse.
ApoUocrate ayant fait voile , et Dion marchant pour entrer dans la citadelle, les princesses qui y étaient n'attendirent pas qu'il y fût arrivé, et sortirent au devant de lui jusqu'aux portes. Aristomaque menait avec elle le fils de Dion : Arête sa femme marchait après, les yeux baissés et fondant en larmes. Dion embrassa d'abord sa sœur, et ensuite son fils. Alors Aristomaque lui présentant Arête : « Ces larmes que vous voyez c couler de ses yeux , lui dit-elle , pendant que votre (F présence nous rend la joie et la vie, cette honte s peinte sur son visage , son silence même et son dé- « concertement, vous marquent assez de quelle dou- « leur elle est pénétrée à la vue d'un époux à qui mal- « gré elle on en a substitué un autre, mais qui seul a « toujours possédé son cœur. Vous saluera-t-elle comme
Il8 HISTOIRE ANCIENNE.
a son oncle? vous embrassera-t-elle comme son mari?» Aristomaque ayant ainsi parlé, Dion, le visage baigné ^e pleurs , embrassa tendrement sa femme , lui remit entre les mains son fils, et lui ordonna d'aller dans la maison où il habitait, parce qu'il avait jugé à propos d'abandonner la citadelle aux Syracusains pour plus grande marque de leur liberté.
Pour lui, après avoir récompensé avec une magnifi* cence vraiment royale tous ceux qui avaientifcu part à ses heureux succès, chacun selon son rang et son miérite, comblé de gloire et d'honneur, exposé en spectacle, non-seulement à la Sicile, mais à Carthage et à la Grèce entière, qui le regardaient comme le plus sage et le plus fortuné capitaine qui eût jamais été, il conserva toujours son ancienne simplicité; aussi modeste dans ses habits, dans son équipage et dans sa table, que s'il eût vécu dans l'Académie avec Platon, et non pas avec des gens de guerre, des officiers et des soldats, qui souvent ne respirent que les plaisirs et la magnificence. [EpisL4, En effet, pendant que Platon lui écrivait que la terre entière rCa^fait les yeux attachés que sur lui seul y peu touché de cette admiration générale, il tournait les siens continuellement vers l'Académie , cette école de sagesse et de vertu, où l'on jugeait des grandes actions et des grands succès, non par l'éclat extérieur qui les accompagne , mais par l'usage modéré et sage qu'on en sait faire.
Le dessein de Dion était d'établir «à Syracuse un gouvernement composé de celui de Lacédémone et de celui de Crète, mais où l'aristocratie dominerait toujours et déciderait des plus grandes affaires, par l'autorité qu il prétendait donner au conseil des anciens. Il trouva en-
p. 3ao.]
core ici de Topposition du coté d'Héraclide, toujours turbulent et séditieux à son ordinaire , et uniquement occupé à gagner le peuple par ses flatteries et ses cares* ses. Un jour que Dion l'avait envoyé appeler au conseil, il répondit qu'il n'irait point; et qu'étant simple particulier, il se trouverait à l'assemblée avec les autres citoyens quand elle serait convoquée. Il voulait par là faire sa cour au peuple , et rendre Dion odieux. Celui-ci, las de souffrir tant d'insultes , lâcha la main à ceux qu'il avait autrefois empédiés de le tuer, et leur permit de le faire. Ils allèrent donc dans sa maison , et se défirent de lui. On verra bientôt le jugement que Dion lui-même porta de cette action.
Les Syracusains furent fort affligés de cette mort; mais, comme Dion lui fit des funérailles magnifiques, qu'il suivit son convoi avec toute son armée, et qu'ensuite il harangua le peuple , ils s'apaisèrent , et lui pardonnèrent ce meurtre , persuadés qu'il n'était pas possible que la ville n'eût été continuellement agitée de troubles et de séditions tant qu'Héraclide et Dion auraient gouverné ensemble.
Depuis ce meurtre Dion ne goûta plus de joie, et Plot, p.981n'eut point de repos. Un fantôme affreux qui se pré- DioJup.iSa. senta à lui pendant la nuit le remplit d'un trouble effrayant et d'une noire mélancolie : c'était une femme d'une taille énorme, qui par son appareil, par son air et son visage hagard, ressemblait à une fiirie, et qui * balayait avec violence sa maison. La mort de son fils, qui pour quelque chagrin particulier s'était précipité du haut d'un toit, passa pour l'accomplissement de cette apparition , et fut le prélude de ses malheurs. Callippe y mit le comble. C'était un Athénien avec qui Dion
I20 HISTOIRE kNClEWJfZ.
avait lié une amitié intime pendant qu'il logeait chez lui à Athènes , et pour qui depuis il avait toujours eu une entière ouverture et une confiance sans bornes. Callippe s'étant livré à des vues d'ambition, et songeant à se rendre maître de Syracuse, ne compta plus pour rien les droits sacrés de l'amitié et de l'hospitalité, et entreprit de se défaire de Dion, qui seul pouvait mettre obstacle à ses desseins. Quelque soin qu'il eût pris de les tenir cachés, il en transpira quelque chose jusqu'aux oreilles de la sœur et de la femme de Dion , qui ne perdirent point de temps et travaillèrent à s'assurer de la vérité du fait par une exacte recherche. Pour en prévenir l'effet il alla les trouver fondant en larmes et paraissant inconsolable de ce qu'on avait pu le soupçonner d'un tel crime, et le croire capable d'un si noir attentat. Elles exigèrent de lui qu'il fît ce qu'on appelait le grand serment. Celui qui le prêtait, revêtu de la mante de pourpre de la déesse Proserpine, et tenant à la main une torche allumée, prononçait contre luimême dans le temple les exécrations les plus terribles qu'il soit possible d'imaginer.
Le serment ne lui coûta rien , mais il ne rassura pas les princesses. Il leur venait tous les jours de nouveaux indices de plusieurs côtés aussi-bien qu'à Dion , et tous ses amis l'exhortaient à prévenir le crime de Callippe par une juste et prompte punition. Il ne put jamais s'y résoudre. Le meurtre d'Héraclide, qu'il regardait comme une tache horrible à sa réputation et à sa vertu, se pré- ' sentait sans cesse à son imagination alarmée , et renouvelait par des frayeurs continuelles sa douleur et son repentir. Déchiré jour et nuit par ce cruel souvenir, il dit qu'il aimait mieux mourir mille fois et tendre le
PERSES ET GRECS. lai
COU à quiconque voudrait le tuer, que de vivre obligé tous les jours de se précautionner, non*seulement contre ses ennemis , mais encore contre les meilleurs de ses amis. , Cailippe ne méritait pas ce nom. Il se hâta d'exé- An. m. 364s.
'^'^ . *i>. • T^- j • At.J.C.358.
cuter son crime, et nt assassmer Dion dans sa maison , (i) par des soldats zacynthiens qui lui étaient entièrement dévoués. La sœur et la femme de ce prince furent mises en prison, où celle-ci accoucha, et mit au monde un fils qu'elle résolut d'y nourrir.
Après ce meurtre , Cailippe fut quelque temps dans une fortune éclatante, s'étant rendu maître de Syracuse par le moyen des troupes, dont il disposait à son gré, et qu'il avait gagnées à force de présents. Les païens croyaient que la divinité devait punir en cette vie, d'une manière prompte et éclatante, les grands crimes. Aussi Plutarque observe-t-il que l'heureux succès de Cailippe excita de violentes plaintes contre les dieux, comme s'ils soufiraient paisiblement et sans indignation que le plus scélérat des hommes se fut élevé à une si grande puissance par une voie si détestable et si impie. La Providence ne fut pas long-temps sans se justifier, et Cailippe porta bientôt la peine de son crime. Étant parti avec des troupes pour se rendre maître de Catane, Syracuse se révolta contre lui, et secoua le joug d'une si honteuse servitude. Il alla ensuite attaquer Messine , où il perdit beaucoup de monde, et en particulier tous les soldats zacynthiens qui avaient tué Dion. Aucune ville de Sicile ne voulant le recevoir, mais toutes le détestant comme un homme
( I ) La mort de Dion est de ans & Vépoque de son passage «n Sil'an 353, c*est-à-dire postérieure de 4 cfle. — L.
laa HISTOIRE ANGIEITNE.
exécrable, il se retira à Rhége, Après y avoir traîné pendant quelque temps une vie malheureuse, il fut tué par Leptine et par Polysperchon, et l'on prétend que ce fut avec le même poignard dont on s'était servi pour assassiner Dion.
Lliistoire fournit peu d'exemples où l'on voie une attention si marquée de la Providence à punir les grands crimes , tels que sont le meurtre , la perfidie , la trahison; à les punir, dis-je, soit dans les auteurs de ces crimes, qui les ont commandés ou exécutés, soit dans les complices qui y ont trempé en quelque manière que ce soit. La justice divine se fait sentir ainsi de temps en temps, pour prouver son attention, el pour empêcher le débordement des crimes qu'une entière impunité entretiendrait : mais elle ne fait pas toujours pendant cette vie ces punitions éclatantes, pour avertir les hommes qu elle leur en réserve de plus grandes dans une autre.
Pour Aristomaque et Arête, dès qu elles furent sorties de prison, Icétas de Syracuse, qui était un des amis de Dion, les reçut chez lui et en prit d'abord un grand soin avec une fidélité et une générosité qui auraient toujours été proposées en exemple, s'il avait persévéré; mais enfin, gagné par les ennemis de Dion, il leur fit préparer un vaisseau, et, les ayant fait embarquer comme s'il les envoyait au Péloponnèse, il donna ordre à ceux qui les menaient de les tuer sur la route et de les jeter dans la mer. Il ne fut pas longtemps non plus sans recevoir le cliâtiment de sa noire perfidie; car, ayant été pris par Timoléon, il fut mis à mort. Les Syracusains, pour achever la vengeance
PEBSES ET GRECS. Il3
de Dion, firent encore mourir les deux filles de ce traître.
Les parents et les amis de Dion, aussitôt après sa PUt.epist.s. mort, avaient écrit à Platon pour le consulter sur le parti qu'ils devaient prendre dans l'état présent de trouble et d'agitation où se trouvait Syracuse, et pour savoir quelle softe de gouvernement il jugeait qu'on dût y établir. Platon, qui «savait que les Syracusains n'étaient capables ni déporter une entière liberté, ni de souffrir une entière servitude, les exhorta fortement à pacifier toutes choses autant qu'ils pourraient, . et pour cela à changer la tyrannie, dont le nom seul était odieux, en une royauté légitime, qui rendit l'obéissance douce et agréable. Il conseillait ( et selon lui c'avait été l'avis de Dion ) de créer trois rois, savoir : Hipparinus, fils de Dion; un autre Hipparinus, frère de Denys le jeune, qui paraissait fort bien intentionné pour le peuple; et Denys lui-même, supposé qu'il voulût accepter les lois qu'on lui imposerait, et de leur donner à peu près la même autorité qu'avaient les rois de Sparte. On devait aussi nommer trente-cinq magistrats pour veiller à l'observation des lois, lesquels, en temps de paix et de guerre, auraient un grand pouvoir, et serviraient comme d'équilibre à celui des rois, du sénat, et du peuple.
Il ne parait pas que cet avis ait été suivi , et il avait Diod. i. i6, de grands inconvénients. On sait seulement qu'Hippa- ^^' rinus, frère de Denys, étant abordé à Syracuse avec une flotte et des troupes considérables, en chassa Callippe , et y exerça le souverain pouvoir pendant deux ans.
L'histoire de Sicile, que j'ai rapportée jusqu'ici,
ia4 HISTOIRE ANCIENNE.
comprend environ cinquante ans, depuis le commencement du premier Denys, qui en régna trente-huit, jusqu'à la mort de Dion.
$ IV. Caractère de Dion.
Il est difficile de trouver réunies dans une seule personne autant d'excellentes qualités qu'on en voit dans Dion. Je ne considère |ft>int ici son goût merveilleux pour les sciences, l'art de les associer avec les plus grands emplois de paix et de guerre, d'y puiser des règles de conduite et des maximes de gouvernement, et de s'en faire un délassement aussi utile qu'honorable : je m'attache à l'homme d'état; et combien de ce côté-là est-il admiraCble! Grandeur d'ame, noblesse de sentimenta, générosité à répandre ses biens , valeur héroïque dans lès combats, accompagnée d'un sangfroid et d'une prudence peu commune; un esprit vaste et capable des plus grandes vues; une fermeté inébranlable dans les plus grands dangers et dans les revers de fortune les plus inopinés; un amour de la patrie et du bien public porté presque jusqu'à l'excès, voilà une partie des vertus de Dion. Le dessein qu'il forma de déUvrer sa patrie du joug de la tyrannie, la hardiesse et la sagesse en même temps avec lesquelles il le mit à exécution , font voir de quoi il était capable.
Mais ce que je trouve de plus beau dans la vie de Dion, de plus digne d'admiration, et, s'il était permis de parler ainsi, de plus au-dessus de l'humain, c'est cette grandeur d'ame et cette patience inouïe avec laquelle il souffrit l'ingratitude de ses citoyens. Il avait
tout quitté et tout sacrifié pour venir à leur secours; il avait réduit la tyrannie aux abois, et touchait au moment où il devait les rétablir dans une entière liberté. Pour prix de tant de services , ils le chassent honteu* sèment de leur ville, accompagné d'une poignée de soldats étrangers, dont ils n'ont pu corrompre la fidélité; ils le chargent d'injures, et ajoutent à la perfidie les plus durs outrages. U n'a, pour punir ces ingrats et ces rebelles, qu'à faire un mouvement; il n'a qu'à laisser agir l'indignation de ses soldats : maître de leur esprit comme du sien, il arrête leur impétuosité; et, sans désarmer leurs mains, il met un frein à leur juste colère , ne leur permettant, dans le feu même et dans l'ardeur du combat, que d'effrayer et non de tuer ses ennemis, parce qu'il les regardait toujours comme ses concitoyens et comme ses frères.
On ne pouvait, ce semble, reprocher à Dion qu'un défaut, c'est qu'il avait quelque chose de dur et d'austère dans l'humeur , qui le rendait moins accessible et moins sociable, et qui éloignait un peu de lui jusqu'aux plus gens de bien , et jusqu'à ses meilleurs amis. Platon, et ceux qui s'intéressaient véritablement à sa gloire , l'en avaient souvent averti. Malgré les repro: ches qu'on lui faisait de la gravité trop austère et d« Tinflexible sévérité avec laquelle il traitait le peuple, il se piqua toujours de n'en rien relâcher , soit que son naturel fût entièrement éloigné des attraits de l'insinuation et de la persuasion, soit que, dans le dessein qu'il avait de corriger et de ramener les Syracusains gâtés et corrompus par les discours flatteurs et complaisants des orateurs, il crût devoir employer des manières plus fermes et plus mâles.
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ia6 HISTOIRE ANCIENITE.
Dion se trompait dans le point le plus essentiel du gouvernement. A compter depuis le trône jusqu'à la dernière place de 1 état, quiconque est chargé du soin de gouverner et de conduire les autres, doit, ayant tout , étudier l'art de manier les esprits ' , de les fléchir, de les tourner à son gré, de les amener à son point; . ce qui ne se fait point en voulant les maîtriser durement, en leur commandant avec hauteur, en se contentant de leur montrer la règle et le devoir avec une rigidité inflexible. U y a, dans le bien même et dans la vertu, et dans l'exercice de toutes les cliarges, une exactitude et une fermeté, ou plutôt une sorte de roideur, qui souvent dégénère en vice, quand elle est poussée trop loin. Je sais qu'il n'est jamais permis de courber la règle : mais il est toujours louable, et sou* vent nécessaire ,* de l'araoUir et de la rendre plus maniable : ce qui se fait sur-tout par des manières douces et insinuantes, en n'exigeant pas toujours le devoir avec une extrême rigueur, en fermant les yeux sur beaucoup de petites fautes qui ne méritent pas d'être relevées, en avertissant avec bonté de celles qui sont plus considérables; en un mot, en tâchant, par tous les moyens possibles, de se faire aimer, et de rendre la vertu et le devoir aimables.
' C'est ce qu*un «nden poëte ap- tion , «uqyel renyoîe notre auteor ,
pelait, y2rxa/uiiM atque omnium m- Cicéron cite ces deux autres ven,
gmarerumoratio,»(Ctc, de Divin,, également de Pacuviu8,aii témoi-
lib. 1 9 u. So.) gnagfl de Vairon (^de lÀng. Im, VJ,
=r Citation inexacte. Les paroles p. 79) :
citées par Rollin sont de Pacuvios, n«u,|«. ^mq».» ljmpb.u ..i B-rcfcJ
sekm ce que nous apprend Nonnios s^m
(II , 349) : Cicéron les rapporte Gonmota.ia tomulb Tcvcrw
dans le traité i£r Oraror« (II, 44). nnctanm. ~L.
A Tendroit du traité de la dîvina- ^
La permission de tuer Héraclide, qu'on obtint de Dion avec peine , ou plutôt qu'on lui arracha par force et contre son naturel , aussi-bien que contre ses principes, lui coûta cher, et jeta dans tout le reste de sa vie un trouble et une amertume qui durèrent jusqu'à sa mort, et qui en furent la principale cause.
§ V. Denjrs le jeune remonte sur le trône. Syracuse implore le secours des Corinthiens , qui lui enmient Timolêon. Celui -ci y malgré les efforts d^Icétas y entre dans Syracuse. Denjrs se rend à lui y et se retire à Corinthe.
Callippe, qui avait fait égorger Dion, et qui s'était a».m.3647. fait substituer à sa place , ne la conserva pas long-temps. Diod. 1. 16, Treize mois après, Hipparinus, frère de Denys, étant p* *** sarv^iu à Syracuse avec une flotte nombreuse, le chassa de la ville, et recouvra le trône paternel, qu'il tint pendant deux ans.
Syracuse et toute la Sicile, agitées par différentes factions et par une guerre intestine, étaient dans un pitoyable état. Denys, profitant de ces troubles, dix ans Aa.M.3654. après avoir été obligé de quitter le trône, avait ras- ^^*'' ' semblé quelques troupes étrangères; et, ayant chassé Nypsius, qui s'était rendu maître de Syracuse, il s'était remis en possession de ses états.
Peut-être était-ce pour remercier les dieux de son Diod. 1. 16, rétablissement, et pour leur marquer*!^ reconnais- p**^^sance, qu'il envoya à Olympie et à Delphes des statues d'or et d'ivoire d'un fort grand prix. Les galères qui les transportèrent furent prises par Iphicrate, qui était
ia8 HISTOIRE ANCIENNE.
pour-lors près de Corcyrc ' avec une flotte. Il écrivit à Athènes pour savoir quel usage il devait faire de cette proie sacrée. On lui répondit de ne point examiner scrupuleusement à quoi «Ile était destinée, mais de s'en servir pour faire subsister ses soldats. Denys s'en plaignit amèrement aux Athéniens dans une lettre qu'il leur écrivit, où il leur fait de vifs et de justes reproches sur leur avarice et leur impiété sacrilège. T. Liv. De- Un clicf de pirates en avait usé bien plus noblement ^*cap!a8. et plus religieusement à l'égard des Romains, environ ^*îî? 307'*' cinquante ans auparavant. Ceux-ci, après la prise de Véies, dont le siège .avait duré dix ans, envoyèrent à Delphes une coupe d'or. Les députés qui portaient ce présent furent pris par les pirates de Lipare, et conduits dans cette île.
La coutume était de partager entre les citoyens toutes les prises qui se faisaient ' , comme un bien commun. V L'île avait alors pour premier magistrat un homme plus semblable aux Romains qu'à ceux qu'il gouvernait. Il s'appelait Timasithée. On va voir qu'il remplit bien la signification de son noin ^. Plein de considération pour le caractère des envoyés, pour le don sacré qu'ils portaient, pour le motif de l'offrande, et plus encore pour la majesté du dieu à qui elle était destinée, il in-
I Corfou. ligioiiUjtt8t«iinple?it; adductoique
* Moserat ciWtatis , velut publico in publicum hospitium legatos , cum
latrocinio partam prsedam dividere. praesidio etiam naTium Delphos pro-
Fortè eo anno in^Émmo magistratu «ecutut , Romain indè soapîtcs rati*
erat Timasitheus quidam , Romania tuit. Hoapitium cum eo aenatuacon-
vir stmilîor quàm suis : qui legato- aulto eat fiictum , donaque poblîcè
rum nomen , donumque , et deum cui data, i* ( Tir. Liv. )
mitteretur, et doni cauaam veritus 3 Timasithée sifitùÉM 9 qui honore
ipse , multitudiuem quoque , quae les Dieux,
semper fermé regenti est aimilis , re-
P£RS£S £T GRECS. lag
spira les mêmes sentiments de respect et de religion à la multitude, qui, pour l'ordinaire, se conforme aux vues de ceux qui la conduisent. Les envoyés furent donc reçus avec toutes les marques possibles de distinction, et défrayés aux dépens du public. Timasithée les conduisit lui-même avec une bonne escorte jusqu'à Delphes, et les ramena de .même à Rome. On juge aisément combien les Romains furent touchés d'un si noble procédé. Par un décret du sénat, ils comblèrent Timasithée de présents , et lui accordèrent le droit d'hospitalité ; et, plus de cent cinquante ans après , quand les Romains prirent la même île de Lipare sur les Carthaginois, pleins d'une reconnaissance aussi vive que si l'action se fut passée tout récemment, ils se crurent obligés d'honorer encore la famille de leur bien&iteur, et ils voulurent que tous ses descendants fussent à perpétuité exempts du tribut imposé aux autres habitants de l'île.
Voilà certainement, de part et d'autre, du l>eau et du grand; nuiis le contraste ne fait pas d'honneur aux Athéniens.
Pour revenir à Denys, s'il montra du respect pour les dieux, il ne fit point paraître d'humanité à l'égard de ses sujets : ses malheurs passés, loin de le corriger et d'adoucir son humeur, n'avaient servi qu'à l'irriter et à le rendre encore plus féroce.
Les plus gens de bien et les plus puissants de la Dioii. 1. 16, ville, ne pouvant souffrir cette dure servitude, avaient pint. in Tien recours à Icétas, roi des Léon tins; et, s'étant aban< ^ jj's* donnés à sa conduite, ils l'avaient élu pour leur général , non qu'il fut en rien meilleur que les tyrans les