‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 7 sur 33 · Tome F, Him. cm · texte numérisé non relu

Tome F, Him. cm

l3o HISTOIRE ANCIENNE.

plus déclarés, mais parce qu'ils n'avaient point d'autre ressource.

Sur ces entrefaites, les Carthagiqois, qui étaient presque toujours en guerre avec les Syracusains, étant abordés en Sicile avec une grosse flotte, y avaient déjà fait des progrès très- considérables. Les Siciliens, et ceux de Syracuse, justement effrayés d'un succès si rapide, résolurent d'envoyer une ambassade en Grèce pour demander du secours aux Corinthiens, de qui ceux de Syracuse tiraient leur origine, et qui s'étaient toujours déclarés ouvertement contre. 1^ tyrans en faveur de la liberté. Icétas, qui se proposait pour fin de son généralat de se rendre maître de Syracuse, et nullement de l'aflranchir, traitait sous main avec les Carthaginois, pendant qu'en public il louait les sages mesures des Syracusains , et qu'il envoyait même ses députés avec les leurs.

An. M. 3655. Corinthe reçut parfaitement bien les ambassadeurs, ay.j.c.349- décerna du secours pour Syracuse, et nomma sur-lechamp pour général Timoléon. Retiré depuis plus de vingt ans, il ne se mêlait plus des affaires publiques, et il était bien éloigné de croire qu'à l'âge et dans l'état où il se trouvait on dût songer à lui.

Il était d'une des plus nobles familles de Corintlie; il aimait passionnément sa patrie, et montrait en tout une douceur singulière, exdepté contre les tyrans et contre les méchants; il était excellent capitaine; et comme dans sa jeunesse il avait eu toute la maturité d'un âge avancé , il eut dans sa vieillesse tout le feu et tout le courage de l'âge le plus bouillant.

Il avait eu un frère aîné, nommé Timophane, qu'il aimait tendrement; et il le fit bien voir dans un coin-

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bat , OÙ il le couvrit de sa personne et lui sauva la vie au péril de la sienne; mais il aimait encore plus sa pa* trie. Ce frère s*en étant rendu le tyran, une si noire perfidie le perça de douleur; il employa tous les moyens possibles pour le ramener à son devoir : douceur, amitié^ tendresse, remontrances, menaces même; mais, voyant que tous ses efforts étaient inutiles , et que rien ne pouvait vaincre la dureté de ce cœur livré à Tambition , il fit assassiner son frère en sa présence par deux de ses amis et de ses proches, et crut qu'en cette occasion les droits de la nature devaient le céder à ceux de la patrie.

Cette action fut admirée et applaudie par les principaux citoyens de Corinthe ,*et par la plupart dès philosophes, qui la regardaient comme le plus noble effort de la vertu humaine , et il semble que Plutarque en porte le même jugement. Tout le monde n'en jugea pas de la sorte, et on la lui reprocha' comme un parricide abominable, qui ne manquerait pas d'attirer sur lui la vengeance des dieux. Sa mère sur-tout , pénétrée de la plus vive douleur, prononça contre lui les malédictions et les imprécations les plus effroyables; et, quand il vint pour la consoler, ne pouvant souffrir la vue du meurtrier de son fils , elle le rejeta avec indignation , et ferma sa porte sur lui.

Il sentit alors toute l'horreur de son crime. Livré à de cruels remords, qui ne lui faisaient plus envisager dans Timophane un tyran, mais un frère, il résolut de renoncer à la vie, et prit le parti de se laisser mourir en s'abstenant de manger. Ses amis eurent bien de la peine à le faire renoncer à cette funeste résolution. Vaincu par leurs prières et leurs instances, il consentit à pren-

î3a HISTOIRE ANCl£NJy£.

dre de la nourriture , mais se condamna à passer de ses jours dans la solitude. Dès ce moment il renon^» à toutes les affaires publiques ; et pendant les premic res années il ne venait jamais à la ville, mab allai' errant dans les lieux les plus déserts , toujours dévore par son chagrin et plongé dans une noire mélancolie; tant il est vrai que ni les louanges des flatteurs , ni les faux raisonnements des politiques, ne peuvent étouffer ce cri de la conscience, qui est en même temps le témoin, le juge et le bourreau de ceux qui osent violer les droits les plus sacrés de la nature !

Il passa vingt ans dans cet état. A la vérité dans les derniers temps il était revenu à G>rinthe , mais il y vivait en simple particulier, toujours retiré et sans se mêler du gouvernement. Ce ne fut point sans beaucoup de répugnance qu'il accepta le généralat; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis de se refuser à sa patrie, et son devoir l'emporta sur son inclination.

Pendant que Timoléon assemblait ses troupes et qu'il se préparait à faire voile , les Corinthiens reçurent dlcétas des lettres par lesquelles il leur mandait, <c qu'il «c n'était plus besoin qu'ils fissent des levées , et qu'ils oc se consumassent en frais pour venir en Sicile s'expooc ser à un danger évident. » Il leur représentait « que c( les Carthaginois, avertis de leur dessein, attendaient « avec un grand nombre de vaisseaux leur escadre sur <ç son passage, et que leur lenteur à envoyer leurs trouce pes l'avait forcé à appeler ces mêmes Carthaginois à « son secours, età les employer contre le tyran. s> Il avait fait avec eux un traité secfet, par lequel il stipulait \ qu'après qu'il aurait chassé Denys de Syracuse, il occuperait sa place.

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Jecture de ces lettres, loin de refroidir le zèle des ^.ixiithieniSy ne fit que les irriter encore davantage, et MtB, le départ de Timoléon. Il s'embarqua avec dix galères ', et aborda heureusement sur la côte de l'Italie; mais ^ quand il y fiit arrivé, des nouvelles venues de Sicile le jetèrent dans une grande perplexité, et abattirent extrêmement le courage de ses troupes. On apprit qu'Icétas venait de battre Denys; que, s'étant rendu maître de la plus grande partie de Syracuse, il avait obligé le tyran à se renfermer dans la citadelle et dans le quartier appelé, /'//e, où il le tenait assiégé; et qu'il avait donné ordre aux Carthaginois d'empêcher Timoléon d'approcher et de prendre terre, afin que, quand ik l'auraient forcé de se retirer, ils pussent tranquillement partager entre eux toute la Sicile.

£n effet, les Carthaginois avaient envoyé à Rhége vingt galères. Les Corinthiens, y étant arrivés, y trouvèrent des ambassadeurs de la part dlcétas, qui déclarèrent à Timoléon qu'il pouvait venir à Syracuse, et qu'il y serait fort bien reçu, pourvu qu'il eût renvoyé ses troupes. La proposition était tout-à-fait injurieuse , et encore plus embarrassante. Il paraissait impossible de battre 1^ vaisseaux que les Barbares avaient fait avancer sur leur passage, car ils étaient plus forts du double. Se retirer, c'était abandonner à un sort malheureux toute la Sicile , qui allait être visiblement pour Icétas le prix dé sa trahison, et pour les Carthaginois la récompense de l'appui qu'ils auraient donné à la tyrannie.

Dans cette conjoncture si délicate, Timoléon de-

» En rannée 343 avant J.-G. — L.

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mande an« conférence avec les ambassadeurs et les principaux officiers de Tescadre carthaginoise en présence de ceux de Rhége; c'était, disait-il, uniquement pour sa propre décharge et pour sa sûreté, afin que sa patrie ne pût point l'accuser d'avoir contrevenu a ses ordres et trahi ses intérêts. Les gouverneurs et les magistrats de Rhége étaient d'inteUigence. avec hii. Ils ne demandaient pas mieux que de voir les Corinthiens dominer dans la Sicile, et ne craignaient rien tant que le voisinage des Barbares. Ils convoquent donc une assemblée et fennent les portes de la ville, sous prétexte d'empêcher les citoyens de sortir, afin qu'ils pussent vaquer uniquement à cette a(&ire.

Le peuple étant assemblé , on fait de longs discours qui n'aboutissent à rien, chacun traitant la même matière, et rebattant les mêmes raisons ou en ajoutant de nouvelles , le tout pour traîner en longueur la dé- Hbération, et pour gagner du temps. Cependant neuf galères des Corinthiens partirent, et les vaisseaux des Carthaginois les laissèrent passer, croyant que cela se faisait de concert avec leurs officiers qui étaient dans la ville, et que ces neuf galères s'en retournaient à Corinthe, la dixième demeurant pour mener Timoléon h Syracuse , à l'armée dlcétas. Quand on eut dît à l'oreille à Timoléon que ses galères étaient en mer, il se coula doucement parmi la feule, qui, pour favoriser son évasion , se pressait extrêmement autour de la tribune. Il gagna le rivage, s'embarqua très - promptement, et, ayant rejoint ses galères, ils arrivèrent ensemble h Taurominium, ville de Sicile, où ils fiirent reçus à bras ouverts par Andromaque, qui en était

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maître , et <{ui joignit ses citoyens aux troupes de Co* rinthe^ pour remettre la Sicile en liberté*

On comprend aisément quelle lut la surprise et la honte des Carthaginois de se Toir ainsi trompés. Mais, leur disait-on^ étant Phéniciens (ils passaient pour les plus grands fourbes du monde )^ les ruses et les fourberies ne devaient pas tant les étonner, ni leur déplaire si fort.

Sur la nouvelle de I arrivée de Timoléon, Icétas, effrayé, fit venir la plupart des galères des Carthaginois. Ils avaient cent cinquante vaisseaux longs, cin* quante miiïe hommes d# pied et trois cents chariots armés. Les Syracusaiià perdirent toute espérance de salut, voyant les Carthaginois saisis du port, Icétas maître de la ville, Denys barricadé dans la citadelle, et Timc^éon qui ne tenait à la ftcile que par un petit eoin de sa lisière, où il occupait la petite ville de Tauromimum avec trè»)>eu d'espérance, et endbre moins de f<Nrces; car ses troupes ne montaient en tout qu'à mille soldats, et^ peine avait^l les provbions néceissaires pour les nourrir. D'ailleurs, les villes ne se fiaient point à lui; les maux qu'elles venaient de souffrir par les extorsions et par les cruautés qu'on y avait exercées , les avaient aigries contre tous les commandants de troupes ; sur-tout depuis l'horrible perfidie de Callippe et de Pharax, qui, étant venus toiis deux, l'un d'Athènes, et l'autre de Lacédémone, pour affranchir la Sicile et pour chasser les tyrans, leur avaient &it paraître la tyrannie douce et désirable, tant étaient dnres les vexations dont on les avait accablées. Elles eraignaimt d'esaayer encore les mêmes traitements de la part de Timoléon. ^

i36 HISTOIRE AirciEirirE.

Les habitants d'Àdrane, petite ville de Sicile au-dessous du mont £ina, étant divisés entre eux, les uns avaient appelé Icétas et les Carthaginois, et les autres avaient envoyé vers Timoléon. Les deux chefs arrivèrent presque en même temps près d^Adrane. Le premier avait avec lui près de cinq mille hommes, et l'autre nen avait que douze canls. Malgré cette inégalité, Timoléon, qui se doutait bien qu'il trouverait les Carthaginois en désordre, occupés à prendre leurs logements et à dresser leurs tentes, fait avancer sa troupe, et, sans perdre de temps à se reposer comme les officiers le lui conseillaient, va/ondre sur l'ennemi, qui sur-le-champ se met à fuir. Ceik fut cause qu'on n'en tua pas plus de trois cents, et qu'on ne fit que deux fois autant de prisonniers : mais on prit leur camp et tout leur bagage. Les Adranites ouvrent en nième temps leurs portes, et se rendent à Timoléon : d'autres villes lui envoyèrent aussitôt leurs députés pour frire leurs soumissions.

Denys lui-même, qui renonçait à ses vaines espélances , et qui se voyait à la veille d'être forcé, plein de mépris pour Icétas, qui s'était laissé vaincre avec tant de honte, et pénétré d'admiration et d'estime pour Timoléon , envoya à ce dernier des ambassadeurs pour se rendre aux Corinthiens, et pour leur remettre la citadelle* Timoléon, profitant d'un bonheur si inespéré, fit filer dans le château Euclide et Télémaque , deux officiers corinthiens, avec quatre cents soldats, non pas tout à-la -fois, ni en plein jour, car cela était impossible, les Carthaginois étant maîtres du port, mais par pelotons et à la dérobée. Ces troupes, s'étant donc toutes glissées heureusement dans la citadelle, s'en sai-

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sissenty et s'ei]i{>arent de tous les meubles du tyran, et de toutes les provisions qu'il avait faites; car il y avait quantité de dievaux, toute sorte de machines de guerre et de traits, et on trouva jusqu'à soixante -dix mille paires d'armes, qu'on y avait amassées de longue main. Denys avait encore deux mille soldats de troupes réglées, qu'il livra à Timoléon avec tout le reste ; et pour lui, prenant fon argent et quelques-uns de ses amis en petit nombre, il s'embarqua sans être aperçu des troupes dlcétas , et se rendît au camp de Timoléon.

Ce fut pour la première fois de sa vie qu'il parut dans l'état vil et abject d'un simple particulier et d'un supi^iant, lui qui était né dans le sein de la tyrannie, et qui s'était vu maître du plus puissant royaume qui ait januûs été usurpé par des tyrans. Il l'avait possédé dix ans entiers avant que Dion prit les armes contre lui ; et après encore il le posséda quelques années, mais toujours parmi les guerres et les combats. Ilfîit envoyé a«.h.3657. à Corinthe ' avec une seule galère, sans escorte, et ^' ' ' *'' avec très^peu d'argent. Il y servit de spectacle, et tous accouraient vers lui, les uns avec unesea*ète joie pour repaître leurs yeux de la vue des maux d'un homme que le nom 'de tyran rendait odieux, les autres touchés d'une sorte de compassimi en comparant l'état d'où il était déchu avec le profond abyme de misères où ils le voyaient plongé.

La manière dont il se conduisit à Corinthe n'excita plus à son égard que des sentiments de mépris et d'indignation. Il passait les jolimées entières ou dans les

* Dans le printemps de ran 34i. — - h>

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boutiques de parfumeurs, ou dans les cabarets, oa avec des femmes de mauvaise vie , ou avec des oomédiemies et des chanteuses, disputant avec elles sur les règles de la musique et Tharmonie du chant. Quelquesuns ont cru qu'il en usait ainsi par pohtîqiie, pour ne se point rendre suspect aux Corinthiens, et pour ne laisser entrevoir de sa part aucune pensée ni aucun désir de recouvrer ses états. Mpis c'est lui faire trop d'honneur; et il parait bien plus vraisemblable que, nourri et élevé dans la crapule et dans les débaudhes, il ne faisait ici que se livrer à son penchant , et qu'il vivait, dans cette espèce d'esclavage où il était tombé, à peu près comme il avait vécu sur le tr£ne, ne trouvant point dans son infortune d'autre dédommagement ni d'autre consolation.

cic. Tuseni. On a écrit que Textréme pauvreté oii il se trouva r*i7. " ' réduit à <k>rinthe l'obligea d'y ouvrir une école, et d'apprendre à Hre aux enfants * , peut-être, dit Cicéron , sans doute en plaisantant, pour se conserver encore une espèce d'empire, et ne pas renoncer absolument à l'habitude et au plaisir de commander. Qu'il ait eu cette pensée ou non , U est bien certain que Denjs , qui s'était vu maître de Sjracuse et de presque toute la Sicile, qui avait possédé d'immenses richesses, qui avait eu sous ses ordres de nombreuses flottes, de grandes armées et une puissante cavalerie; que ce Dem^s, réduit maintenant presque à la mendicité", et de roi devenu maître d'école , était une grande leçon pour les

> « Dionythu CorinilB firo» ' ne qoU viwum fartim» cwiatu, wàdocebat , uaque ade6 imperîo carere gUtcrludi factiu ex t3miiiio docuit. > non poterat. » (Yal. Mxx.)

> m Tant! mutatione majores natn ,

Valer. Max.

lib. 6, c. 9.

PERSES ST 6KECS. iSg

personnes élevées en dignité, qui leur apprenait à ne point trop se fier h leur grandeur, et à ne point trop compter sur leur fortune. C'est l'avertissement que les Lacédémoniens donnèrent quelc[ue temps après à Phi- Oemetr.Phftlippe. Ce prince leur ayant écrit d'un air fort haut et ub. 8[sg.] fort menaçant, ils lui mandèrent pour toute réponse : Dewfs à Corinihe.

Un mot qu'on nous a conserré de Denys, s'il est vrai, donnerait lieu de croire que ce prince sut (aire un bon usage de son adversité, et mettre ses maux à profit; ce qui serait pour hii un grand éloge , mais contraire à ce que j'en ai rapporté auparavant. Dans son pint in tu séjour à Corinthe , un étranger , qui le raillait mai à "^ * **' *^^' propos et avec une indiscrète grossièreté sur le cornmerœ qu'il avait en avec les philosophes pendant qu'il était dans sa plus grande splendeur, lui demanda, comme par insulte, à quoi toute la sagesse de Platon hii avait servi : Trouvez-vous donc , répKqua-t-il , que je n'aie tire coicune utiUté de Piaton , en me vojrant porter mon infortune comme je Jais ?

5 VI. Timoiéon, après Oi^oir remporté plusieurs Trieioires 9 rend la liberté à Syracuse y et y établit de sages his. Il se démet de son autorité j et passe le reste de sa vie dans la retraite : il y meurt. Honneurs rendus à sa mémoire.

Depuis la retraite de Dents, Icétas pressait vive- AN.M.365ft ment ta citadelle de Syracuse, et la serrait de si près, Piût. in * que les convois qu'on envoyait aux Corinthiens ne p. ^^^i^%, pouvaient y entrer qu'à peine. Timoiéon , qui était à ^"^i'^t] Catane , y en fiiisait couler de temps en temps. Pour

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leur oter cette ressource, loétas et Magon partirent eusemble, dans le dessein d'aller assiéger cette plaee. Pendant leur absence, Léon le Corinthien, qui commandait dans la citadelle, ayant remarqué du haut de ses remparts que ceux qu'on avait laissés pour continuer le siège se tenaient mal sur leurs gardes, fit toutà-coUp une furieuse sortie sur eux pendant qu'ils étaient dispersés, en tua une partie, mit l'autre en fuite, et se saisit du quartier de la ville appelé Achradiney qui était le quartier le plus fort, et celui que les ennemis avaient le moins maltraité. Léon en fortifia l'enceinte à la hâte, et la joignit à la citadelle par des ouvrages qui servaient de communication.

Cette fâcheuse nouvelle fit revenir promptement Magon et Icétas. Dans le même temps, un corps de troupes que Corinthe avait envoyé entra heureusement en Sicile, ayant trompé la vigilance de l'escadre carthaginoise qui gardait les passages. Quand elles fitrent débarquées, Timoléon les reçut avec joie; et, après s'être saisi de Messine, il marcha en bataille contre Syracuse. Il n'avait pas avec lui plus de quatre mille combattants. Dès qu'il fiit près de la ville, son premier soin fut d'envoyer des émissaires parmi les soldats qui portaient les armes pour Icétas. Us leur représentèrent qu'il était bien honteux que des Grecs comme eux travaillassent à livrer Syracuse et toute la Sicile aux Carthaginois, les plus méchants et les plus cruels de tous les Barbares; qulcétas n'avait qu'à se. joindre à Timoléon, et que de concert ils opprimeraient l'ennemi commun. Ces soldats, ayant semé tout aussitôt ces propos dans tout le camp, donnèrent à Magon de furieux soupçons qu'il était trahi; outre qu'il y avait

Googk

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déjà quelque temps qu'il ne cherchait qu'un prétexte pour se retirer. C'est pourquoi, malgré les prières et les vives instances dicétas, il leva l'ancre, et fit voile en Afrique, abandonnant honteuseiiient la conquête de la Sicile.

Le lendemain , Timoléon parut en bataille devant la place, et l'attacpia pas trois endroits avec tant de vigueur et de succès, que lès troupes dloétas furent renversées par-tout, et mises en fuite. Ainsi, par un bonheur qui a peu d'exemples, il emporta de force en un instant Syracuse, une des plus fortes villes qui iîissent alors. Quand il s'en vit maître, il ne fit pas comme Dion, et n'épargna pas comme lui les forteresses et les édifices publics, à cause de leur beauté et de leur magnificence. Pour éviter de donner les mêmes soupçons qui avaient décrié, quoique sans fondement, et enfin perdu ce grand homme, il fit publier à son de trompe que tous les Syracusains qui voudraient venir avec des outils n'avaient qu'à se mettre à dé* molir les forteresses des tyrans. A ce cri, tous les Syr racusains, regardant cette publication et cette journée comme un heureux commencement de leur liberté, accourent en foule , et ne rasent pas seulement la citadelle, mais tous les palais des tyrans, et fouillent jusqu'à leurs tombeaux, qu'ils renversent et dissipent.

La forteresse étant rasée, et la place rendue tout unie, Timoléon y fit bâtir des tribunaux pour rendre la justice au nom du peuple, afin que ce même lieu, d'où, sous les tyrans, on avait vu partir tous les jours des édits sanglants, devînt l'asyle et le rempart de la liberté et de l'innocence.

Timoléon était maître de la ville , mais il manquait

l4l UISTOtllE ANGIEinirC.

d'habitants pour la peupler; car, le& uns étant péris dans les guerres et dans les séditions, elles autres ayant pris la fuite pour éviter la domination dès tyrans , la ville de Syracuse était devenue un désert, où llierfae était crue si haute que les chevaux y paissaient. Il en était de même de presque toutes les villes de Sicile. Timoléon et les Syracusains trouvèrent donc à propos d'écrire à Corinthe qu'on leur envoyât de Grèce des hommes pour peupler Syracuse; qu'autrement le pays ne pourrait jamais se remettre, d'autant phis qu'il était menacé d'une nouvelle guerre : car ils avaient eu avis que, Magon s'étant tué lui-même, les Carthaginois, irrités de ce qu'il s'était si mal acquitté de sa diarge, avaient fait mettre son corps en croix, et faisaient de grandes levées pour revenir en Sicile^ avec une armée encore pliis forte, au commencement du printemps.

Ces lettres étant arrivées avec les ambassadeurs de Syracuse, cpii conjuraient les Corinthiens d'avoir pitié de leur ville, et d'en vouloir être les fondateurs pour la seconde fois, les Corinthiens ne regardèrent point la calamité de ce peuple comme une occasion de s^randir et de se rendre maîtres de leur ville , selon les maximes d'une basse politique; mais, envoyant à tous les jeux sacrés de la Grèce et dans toutes les assemblées^ ils firent publier par des hérauts que les Corinthiens, après avoir éteint la tyrannie dans Syracuse et chassé le tyran, déclaraient libres et indépendants les Syracusains et tous les peuples de Sicile qui voudraient retourner dans leur pays, et qu'ils les exhortaient à en aller partager entre eu\ les terres avec une entière et juste égalité. En même temps ils dépê-

P£KS£S £T GRECS. l43

chent des courriers en Asie, et daos toutes les îles où un grand nombre de ces fugitifs s'étaient retirés, pour les inviter à se rendre promptement à Ck>rinthe, qui leur fournirait à ses frais des vaisseaux, des capitaines, et une escorte sûre pour les ramener dans leur patrie.

Dès que cette publication Ait faite, Gorinthe se vit cottibler de louanges et de bénédictions, qu'elle méritait à juste titre. On publia par*tout qu'elle avait délivré Syracuse des tyrans, qu elle l'avait tirée des mains des Barbares, et qu'elle l'avait redonnée li ses citoyens. Il n'est pas nécessaire ici d'insister sur la grandeur et sur la noblesse d'une action si belle et si généreuse. Au simple récit de cette histoire, chacun sent l'impres* sion que &it sur son cœur le beau et le grand, et Ton reomnait que jamais conquête ni triomphe n'égalèrent la gloire qu'un si parfait désintéressement acquit alors aux Corinthiens,

Ceux qui se rendirent à Corinthe, n'étant pas en assez grand nombre, demandèrent qu'on leur donnât des hommes dé Corinthe et de toute la Grèce, pour grossir cette nouvelle espèce de colonie. L'ayant obtenu, et se voyant bien dix mille au moins, ils s'embarquèrent pour Syracuse, oix ils trouvèrent un grand peuple, qui de toute lltalie et de la Sicile s'était déjà rendu auprès de Timoléon : on prétend que le nombre en montait à plus de Soixante mille hommes. Timoléon leur partagea gratuitement les terres : mais il vendit les maisons, dont il fit une très -grande somme, laissant aux anciens habitants la faculté de racheter les leurs; et par ce moyen il assembla mi fonds considérable pour le peuple, qui était pauvre, et

l44 HISTOIRE AirCIENNE.

qui n'avait ni de quoi subvenir à ses nécessités, ni de quoi soutenir la guerre.

On vendit aussi à Tèncan les statues de tous les tyrans et de tous les princes qui avaient gouverné Syracuse; mais auparavant elles furent citées en justice, et on leur fit leur procès dans les formes. Une seule échappa à la rigueur de cette recherche, et fut conservée : ce fut celle de Gélon, qui avait remporté une célèbre victoire sur les Cartliaginois près dHimère, et qui avait gouverné les peuples avec bonté et justice, et dont, par cette raison, la mémoire était encore chérie et respectée. Si l'on faisait subir une pareille enquête à toutes les statues, je ne sais s'il y en aurait beaucoup qui demeurassent sur pied.

Suidai, im L'histoirc nous a conservé un autre jugement pro- PauuuTVe ^^^'^^ aussi à l'égard d'une statue, mais d'une espèce p. 3S4- bien différente. Le fait est très -curieux, et fera excuser la digression. Niton', fameux athlète de Thase', avait été couronné comme vainqueur jusqu'à quatorze cents fois ^ dans les jeux solennels de la Grèce. Un homme de ce mérite ne manqua pas d'envieux. Aprè> sa mort, un de ses rivaux insulta sa statue, et la fra{^ de plusieurs coups, peut -être pour se venger de ceux qu'il avait reçus autrefois de celui qu'elle représentait Mais la statue, comme si elle eût été sensible à cet outrage , tomba tout de son haut sur l'auteur de Fin

< PauMnias nomme cet athlète cités, quatre cents; encore est -ce

Théagène. — L. beaucoup. =rr Cest mie correction

* Thaïe était une ile de la mer qu*Àmaaée avait lUfa laile dans n

Egée. Tersioa latine; M. Clavier , le dernier

3 Ce nombre parait suspect. Peut- traducteur , n'a pas jugé à propos de

èire fiiut-il lire dans les deux auteurs Tadmettre. — L.

PKRSES ET GRECS. l45

suite, et le tua. Les fils de llioinine écrasé poursuivirent la statue juridiquement , comme coupable d'homicide, et punissable en vertu de la loi de Dracon. Ce fiimeux législateur d'Athènes, pour inspirer une plus grande horreur de l'homicide , avait ordonné qu'on exterminât les choses même inanimées dont la chute causerait la mort d'un homme. Les Thasiens, conformément à cette loi, ordonnèrent que la statue serait jetée ilans la mer. Mais quelques années après, étant affligés d'une grande famine , et ayant consulté l'oracle de Delphes, ils la firent retirer de la mer, et lui rendirent de nouveaux honneurs. ,

Syracuse étant ainsi comme ressuscitée , et de tous cotés des gens y accourant en foule pour l'habiter, Timoléon , qui voulait aussi affranchir les autres villes, et achever entièrement de déraciner de la Sicile la tyrannie et les tyrans, se mit en marche avec des troupes. Il força Icétas à renoncer à l'alliance des Carthaginois, et l'obligea à raser ses forteresses, et à vivre en simple particulier dans la ville des Léontins. Leptine, tyran d'Apollonie et de plusieurs autres villes et châteaux, se voyant en danger d'être pris par force, se rendit. Timoléon lui sauva la vie , et l'envoya à Gorinthe ; car il trouvait qu'il n'y avait rien de plus beau ni de plus honorable que de faire voir à toute la Grèce les tyrans de la Sicile réduits dans l'humiliation et vivant comme des bannis.

Il retourna ensuite à Syracuse, pour travailler à la police et y établir les lois les plus imp<)rtantes et les plus nécessaires, conjointement avec Céphale etDenys, deux législateurs que les Corinthiens lui avaient envoyés; car il n'avait pas la faiblesse de vouloir se rendre

Tonu y, Hist. anc. * | O

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maître de tout, et dominer seul. Mais en partant , pour faire gagner quelque chose aux troupes [qu'il avait à sa solde, et pour les tenir aussi en haleine par ce moyen, il les envoya, sous la conduite de Dinarque et de Démarate, dans tous les lieux qui obéissaient aux Carthaginois. Ces troupes débauchèrent plusieurs villes à ces Barbares , vécurent toujours dans Tabondance, firent un grand butin, et rapportèrent même beaucoup d'argent monnayé ^ qui fut d'un très -grand secours pour soutenir la guerre.

[338ay.j.c.] Sur CCS entrefaites, les Carthaginois arrivèrent à moi.p?248^ Lilybée, sous la conduite d'Asdrubal et d'Amilcar, ^ ' avec une armée de soixante -dix mille hommes, deux cents vaisseaux de guerre, et mille vaisseaux de charge qui portaient les machines, les chariots armés, les chevaux, et toutes sortes de munitions de guerre et de bouche. Ils ne se proposaient rien moins que de chasser tous les Grecs de la Sicile. Timoléon ne crut pas devoir les attendre; et quoiqu'il n'eût pu lever que six ou sept mille hommes , tant la terreur avait saisi les esprits, il marcha avec cette petite troupe contre l'armée formidable des ennemis, et remporta près du Tome ï, fleuve Crimisc une célèbre victoire. On en peut voir le ce^te^idit.] détail dans l'histoire des Carthaginois. Timoléon retourna à Syracuse au milieu des cris de joie et des applaudissements publics.

Il était parvenu auparavant à vaincre et à réduire les tyrans de Sicile, mais il ne les avait point changés, et ne leur avait point ôté l'humeur tyrannique. S'étant unis ensemble, ils formèrent contre lui une puissante ligue. Timoléon se mit aussitôt en campagne, et en vint aisément à bout. Il leur fît souffrir à tous la juste

PERSES ET GRECS. lij^

peine de leur révolte. Entre autres, Icétas et son fils furent punis de mort, comme tyrans et comme traîtres. Sa femme et ses filles ayant été conduites à Syracuse, et présentées à l'assemblée du peuple, on les condamna aussi à mort, et elles furent exécutées ^ Le peuple sans doute voulut par là venger Dion, son premier libérateur; car c'était Icétas même qui avait jeté dans la mer Arête, femme de Dion, sa sœur Aristomaque, et son fils encore enfant.

Il est rare que la vertu n'ait point d'envieux. Deux accusateurs appelèrent Timoléon en jugement, et, l'ayant assigné à comparaître à certain jour, lui demandaient des cautions. Le peuple témoigna beaucoup d'indignation, et voulait dispenser un si grand homme des formalités ordinaires. Il s'y opposa fortement; et sa raison était qu'il n'avait entrepris tant de travaux que pour faire observer les lois. On l'accusait de malversation pendant son généralat. Timoléon ne s'amusa pas à réfuter ces calomnies, mais il s'écria « qu'il rendait grâces a aux dieux de ce qu'ils avaient exaucé ses prières , et « de ce qu'enfin il voyait les Syracusains jouir de la « pleine liberté de tout dire ; liberté qui sous les tyrans « était absolument inconnue, mais qu'il était bon de « contenir dans de justes bornes. » '

Ce grand homme avait donné à Syracuse de sages

* Rollm, panégyriste de TImo- s'était permise contre les Corinthiens,

léoa y ne fiût pas asses sentir la Quant à la mort de la femme et des

oittoté que ce chef montra dans filles d*Icétas, Plutarque, malgré sa

cette circonstance. Ce n'était pas as- partialité pour Timoléon , convient

•ez de faire moorir loéus et son fils ; que cette mort lui fut reprochée ,

^ fit subir le même sort au général pai-ce qu'il ne fit aucune démarche

(i'Icétas , Enthymns , dont le crime pour les sauver delà vengeance d'une

cooâstait dans une plaisanterie qu'il populace effrénée. — L.

lO.

lois % avait purgé toute la Sicile des tyrans qui Tavaient si long -temps infestée, avait rétabli par- tout la sûreté et la paix, et fourni aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever. Après de si glorieuses actions, qui lui avaient donné un crédit sans bornes, il se démit lui-même de son autorité pour vivre dans la retraite. Les Syracusains lui avaient donné la plus belle maison de la ville, pour reconnaître les grands services qu'il leur avait rendus. Us lui donnèrent aussi une maison de campagne très -belle et très -agréable, où il se tenait la plupart du temps avec sa femme et ses enfants, quil avait fait venir de G>rinthe:car il ne retourna point dans son pays, et Syracuse était devenue sa patrie. Il eut la sagesse, en renonçant à tout, de se soustraire aussi totalement à l'envie, qui ne manque pas de s'attacher aux places éminentes, et qui ne respecte pas même le mérite le plus solide. Il évita un écueil où souvent les plus grands hommes , par une soif insatiable d'honneurs et de puissance, vont se briser; qui est de s'engager jusqu'à la fin dans de nouveaux soins et de nouveaux troubles dont l'âge les rend incapables, et d'aimer mieux succomber sous le poids que de le déposer *.

Timoléon, qui connaissait tout le prix d'un noble et glorieux loisir ^ , n'en usa pas ainsi. Il passa le reste de sa vie en simple particulier, goûtant la douce satis&c-* tion de voir tant de villes et tant de milliers d'hommes lui devoir le repos et la félicité dont ils jouissaient.

' Timoléon, assisté de Céphalus > « Mulant deficere quâm desi-

et deDenys, comme on Ta ▼u (p. nere. •» (Qufirrii..)

145), revit les lois de Diodes, qui ^ «Otiom cam dignitate." (Cic

éuicnt incomplètes (Diod. Sic. XVI, [ de Oratore, S » ] • )

PERSKS ET GRECS. l49

Mais il fut toujours respecté et consulté comme l'oracle commun de la Sicile. Il n'y avait ni traité de paix , ni établissement de loi, ni partage de terres, ni règlement de police, qui parussent bien faits, si Timotéon ne s'en était mêlé, et s'il n'y avait mis la dernière main.

Sa vieillesse fut éprouvée par une affliction bien sensible, qu'il supporta avec une patience étonnante; je veux dire par la perte de la vue. Cet accident, loin de rien diminuer de la considération et du respect qu'on avait pour lui , ne servit qu'à les augmenter. Les Syracusains ne se contentèrent pas de lui rendre de fréquentes visites, ils lui menaient encore à la ville et à la campagne tous les étrangers qui passaient chez eux, afin qu'ils vissent leur bienfaiteur et leur libérateur. Quand ils avaient à délibérer dans l'assemblée publique sur quelque affaire importante, il l'appelaient à leur secours; et lui, sur un char à deux chevaux, il traversait la place , se rendait au théâtre, et^ monté sur ce char, il était introduit dans l'assemblée avec des cris et des acclamations de joie de tout le peuple. Après qu'il avait dit son avis, qui était toujours religieusement suivi , ses domestiques le remenaient au travers du théâtre, et tous les citoyens le reconduisaient jusque hors des portes, avec les mêmes acclamations et les mêmes battements de mains.

On lui rendit encore de plus grands honneurs après sa mort. Rien ne manqua à la magnificence de son convoi, dont le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacun s'empressait d'honorer s^ mémoire. Ces larmes n'étaient ni accordées à la coutume et à la bienséance, ni commandées par

l5o HISTOIRE ANGIENPrE.

une ordonnance publique, mais coulaient de source, et partaient d'une affection sincère, d'une vive reconnaissance, et d'une douleur inconsolable. Il fut ordonné qu'à l'avenir, toutes les années, le joiu: de sa mort, od célébrerait en son honneur des jeux de musique et des jeux gymniques, et qu'on ferait des courses de dievaux. Mais ce qu'il y eut de plus honorable pour la mémoire de ce grand homme, c'est le décret par lequel le peuple de Syracuse arrêta que, toutes- les fois que la Sicile serait en guerre avec les étrangers, elle prendrait un général à Corinthe.

Je ne sais si l'on voit rien dans l'histoire de plus grand ni de plus accompU que ce qu'elle nous apprend de Timoléon. Je ne parle pas seulement de ses exploits guerriers, et de l'heureux succès de toutes ses entreprises. Plutarque y observe un caractère qui, sel<Hi lui, distingue Timoléon de tous les plus grands hommes de son temps , et il se sert pour cela d'une comparaison très-remarquable. II y a, dit-il, en fait de peinture et de poésie, des ouvrages excellents en eux-mêmes, et que l'on reconnaît, au premier coup-d'œil, partir de main de maître, mais dont les uns font sentir qu'ils ont cQÛté beaucoup de peine et de travail, au liea qu'on voit dans les autres un air aisé et une graoe naturelle qui en relèvent de beaucoup le prix; et il met dans ce dernier rang les poésies d'Homère. Il en est de même, continue-t-il, des exploits d'Épaminondas et de ceux d'Agésilas, quand on les compare à ceux de Timoléon. On sent, dans les premiers, qu'ils ont été faits à force et avec d'innombrables difficultés ; mais dans ceux-ci on voit une aisance et une facilité qui montrent

PBRSES ET GRECS. l5i

clairement que c'est l'ouvrage, non de la fortune, mais de la vertu que la fortune a pris plaisir à seconder. C'est toujours Plutarque qui parle ici.

Mais, sans parler des exploits guerriers de Timo« léon, ce que j'admire le plus en lui, c'est son amour vif et désintéressé pour le bien public, ne se réservant que le plaisir de voir les autres heureux par ses ser* vices ; c'est son extrême éloignement de tout esprit de domination et de hauteur, son honorable retraite à la campagne, sa modestie, sa modération, son indifFé* rence poiur les honneurs, et, ce qui est enoore plus rare, son aversion pour toute flatterie, et même pour les plus justes louanges. Quand on relevait en sa pré* senœ sa sagesse, son courage, et la gloire qu'il avait eue de chasser les tyrans ' , il ne répondait autre chose, sinon qu'il se sentait obUgé de*tém<ngner une grande reconnaissance envers les dieux de ce qu'ayant résolu de rendre à la Sicile la paix et la liberté, ils avaient bien voulu le choisir préférablement à tout autre pour un si honorable ministère : car il était bien persuadé que tous les événements humains sont conduits et ré? glés par les ordres secrets de la Providence divine. Quel trésor, quel bonheur pour un état qu'un tel mi* niçtre!

Pour en mieux connaître le prix, il ne &ut que €ODiparer fêtât où se trouve Syracuse sous Timoléon, et celui où elle avait été sous les deux Denys. C'est la

< «Quom snaa laude* audirec ptm- tàmhm duccm etse YttliiiMait. Nihil

dicari, nonquam aliud dixtt, quAm enim rcnun huinaiiTum liac dcorum

M in ea re mazimas dtis gratias agere numine agi putabat. » ( Corsil. Nbf.

itqoe liabere , quôd , quum SicOiam in TimoL cap. 4* ) recreare coDatltuiMcnt , tàm se potia-

l5<à HISTOIRE Al^GIEirNE.

même ville,, ce sont les mêmes habitants et les mêmes peuples : mais quelle différence y voit-on sous les deux sortes de gouvernement dont nous parlons! Les deux tyrans ne songeaient qu'à se faire craindre, et qu'a abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis. Ils étaient craints en effet comme ils le voulaient être, mais en même temps ils étaient haïs et détestés; et ils avaient encore plus à craindre de leurs sujets que leurs sujets n'avaient à craindre d'eux. Timoléon au contraire, qui s'est regardé comme le père des Syracusains, et qui n'a songé qu'à les rendre heureux , goûte le plaisir d'en être aimé et respecté comme un père l'est de ses enfants; et sa mémoire est parmi eux en bénédiction , parce qu'ils ne peuvent sentir la paix et U joie dont ils jouissent, sans se souvenir que c'est un sage législateur qui leur a fait ces riches présents.

Air.M.3685. Lcs maux horribles qu'éprouvèrcut bientôt après les 19- Syracusains sous le tyran Agathocle leur firent encore mieux «entir la grandeur de la perte qu'ils avaient faite, et leur donnèrent lieu de regretter le gouverne- Tome i, ment pacifique et modéré de Timoléon. J'ai exposé

Jette^éâiu s^^cz ^u long, dans l'histoire des Carthaginois, tout ce qui regarde les expéditions et les aventures d' Agathocle. J'insérerai ici les principaux événements de ce qui reste de l'histoire de Syracuse jusqu'à la prise de cette ville par Marcellus, oîi Syracuse et tout le domaine d'Hiéron devinrent province romaine, comme l'était déjà tout le reste de la Sicile.

P£RS£S ST GRECS. l53

xji VU. Hiéron , second du nom , est choisi pour capitaine général à Syracuse y et bientôt après nommé roi. Il fait alliance avec les Romains au commencen^nt de la première guerre punique. Il profite de Vhabileté d'Archimède, son parent ^ qui lui /ait construire une infinité de machines propres pour la défense d'une place. Il meurt fort âgé. Hiéronjrme, son petit-fils y lui succède y et le fait regretter par ses vices et par ses cruau* tés. Il est tué dans une conspiration. Meurtre funeste des princesses. Hippocrate et Épicjrde s'emparent de l'autorité à Syracuse y et se déclarent pour les Carthaginois y comme l'avait fait Hiéronjrme.

La Sicile, livrée en proie, et aux ennemis du dedans iLir.M.37a3. qui étaient les tyrans, et à ceux du dehors qui étaient les Carthaginois, avait appelé à son secours Pyrrhus, dans l'espérance qu'il rétablirait ses affaires; mais son prompt départ la replongea dans ses anciens maux. J'exposerai cette histoire plus au long quand je parlerai de Pyrrhus.

La dissension s'étant mise entre les citoyens de Sy- Ajt. m 3727 racuse et leurs troupes, celles-ci élurent pour chefs Poiyb. l7^ Artémidore et Hiéron. Le dernier était alors fort jeune, jiutin.La3, mais d'une prudence et d'une maturité qui annonçait *^^'^' ({uelque chose de grand pour l'avenir : on l'avait élevé avec un soin particulier. Il descendait de la famille de Gélon, qui avait autrefois régné, à Syracuse avec beaucoup de gloire; et la mémoire d'un prince si estimable

l54 HISTOIRE JLJfClEVJXE.

et si aimé de ses sujets était très-capable de lui attirer la faveur des Syracusains.

A peine Tannée l'eut-elle mis à sa tête, qu il entra dans la ville par le moyen de quelques amis; et il s'y conduisit avec tant de douceur et de grandeur d'ame, que les Syracusains, quoique mécontents de la liberté que s'étaient donnée les soldats de se choisir des chefs, ne laissèrent pas de le ncmimer capitaine-général d'un consentement unanime.

Dès ses premières démarches, il fut aisé de juger ce qu'on en devait attendre dans la suite. Le désordre du gouvernement passé avait laissé dans la ville une disposition toujours prochaine à ta révolte. Aussitôt que les troupes en étaient sorties, elle était troublée par des esprits séditieux et amateurs de la nouveauté. Hiéron voyant que Leptine, distingué par son crédit et sa probité, avait pour lui tout le peuple, il épousa sa fille, pour avoir toujours dans la ville, par cette alliance, un homme sur lequel il pût compter lorsqu'il serait obligé de marcher à la tête des armées.

Mais c'était contre cette année même qu'il crut devoir prendre de plus grandes précautions. Elle était composée en partie de vieux soldats étrangers, qui s'étaient attribué un pouvoir exorbitant, jusqu'à nommer de leur seule autorité des généraux et des magistrats. Hiéron comprit aisément qu'il n'en serait jamais le maître, parce qu'ils étaient trop bien unis; que, s'il entreprenait de punir les plus coupables, leur châtiment ne manquerait pas d'irriter le reste; et que l'unique moyen de faire cesser les troubles était d'exterminer entièrement cette milice factieuse, dont la licence

PERSES ET GRECS. l55

et l'esprit de rébellion ne pouvaient que corrompre les autres. Trompé par un faux zèle et un amour aveugle du bien public, il crut devoir en venir, pour le salut de sa patrie, à cette dure et fâcheuse extrémité, qui était contraire à son caractère, mais qui lui parut nécessaire dans la conjoncture présente. Pour se défaire de ces troupes séditieuses, il se mit en campagne sous prétexte d'attaquer les Mamertins * ; et quand il fut arrivé à la vue des ennemis, il partagea son armée en deux. II mit d'un côté les soldats qui étaient Syracusains, et de l'autre les étrangers; et laissa ceux-ci exposés aux Mamertins, qui les taillèrent en pièces. Il retourna pour-lors tranquillement à Syracuse avec les troupes de la ville.

L'armée ainsi purgée de tout ce qui pouvait y causer des troubles et des séditions, il leva par lui-même un nombre suffisant de troupes à la solde, et remplit ensuite paisiblement les devoirs de sa cliarge. Les Mamertins, fiers de leurs premiers succès, se répandant dans la campagne , il marcha contre eux avec les troupes syracusaines qu'il avait bien armées et bien aguerries, et leur livra bataille. Une grande partie des ennemis resta sur la place, et les généraux furent faits prisonniers. A son retour, toutes les villes qui for- Air.M.3733. maient le corps de l'état syracusain concoururent à le ^' '' *^^ nommer roi.

La perte de cette bataille affaiblit beaucoup les Mamertins. La division se mit dans Messine. Lesi uns <*urent recours aux Carthaginois , auxquels ils se li-

* Voyex ce qui a été dit de» Mamertins, tome I , p. 167. =■ P. 327 de cette édition.

l56 HISTOIRE ANCIENITE.

vrèrent eux et leur citadelle : les autres, demeurés maîtres de la ville, appelèrent les Romains à leur secours. Tai marqué , en expliquant les causes de la première guerre punique, ce qui détermina les Romains à secourir cette ville. A l'arrivée d'Appius Claudius, l'un des consuls, la citadelle lui fut livrée. Les Carthaginois ne tardèrent pas à venir avec une armée de terre et de mer pour reprendre Messine. Hiéron se joignit à eux. Mais, dès la seconde année de la guerre , jugeant par les premiers succès des Romains que la supériorité leur resterait, et, de plus, croyant pouvoir compter sur une plus grande fidélité de leur part à entretenir une alliance solide et durable, il envoya aux consuls qui étaient en Sicile des ambassadeurs pour traiter de paix et d'alliance. On n'eut garde de refuser ces offres. On craignait trop que les Carthaginois, tenant la mer, ne fermassent tous les passages pour les vivres : â quoi une alliance avec An m 3739. Hiéron remédiait pleinement. On y donna donc les mains. Les conditions furent que le roi rendrait aux Romains sans rançon ce qu'il avait fait sur eux de prisonniers, et qu'il leur paierait cent talents d'ar-

Depuis ce temps, Hiéron, toujours attaché aux Romains , à qui dans l'occasion il envoyait des secours , régna paisiblement à Syracuse , gouvernant en roi qui ne cherche et n'ambitionne que l'estime et Pamour de ses sujets. Jamais prince ne s'est rendu plus recommandable , et n'a joui pVs long-temps des fruits de sa sagesse et de sa prudence. Depuis ce traité

< Cent miUe écu*. = 55o,ooo fr. — L.

PERSES ET GRECS. ïB']

avec les Romains jusqu'à sa mort, c'est-à^-dire pendant près de cinquante ans, il se tint constamment attaché à leurs intérêts, et leur donna toutes les marques de la plus sincère amitié dans des conjonctures où il est rare que la fidélité des alliés se soutienne, et ne se laisse point ébranler par la crainte des maux dont elle gst menacée.

Les Romains sentirent, en plus d'une occasion, pendant la première guerre punique , et sur-tout dans le siège d'Agrigente, qui en fut comme l'ouverture, de quel secours était pour eux l'alliance faite avec Hiéron , qui leur fournit abondamment des vivres dans des temps où l'armée romaine, sans lui, aurait été exposée à une extrême disette.

L'intervalle entre la fin de la première guerre punique et le commencement de la seconde, qui est environ de vingt- cinq ans, fut pour Hiéron un temps de paix et de tranquillité, pendant lequel il est peu parlé des actions de ce prince.

Polybe seulement nous apprend que les Carthaginois, Aif.M.3763. dans la fâcheuse guerre qu'ils eurent à essuyer contre Poiyb.'i!Vj les étrangers ou mercenaires , qui fut appelée la guerre P' ^^ d^AJriquey se voyant extrêmement pressés, eurent recours à leurs alliés, et sur- tout au roi! Hiéron, qui leur accorda tout ce qu'ils demandaient de lui. Ce prince comprit que, pour se maintenir en Sicile, il était de son intérêt que les Carthaginois eussent le dessus dans cette guerre, de peur que, si les étrangers, qui avaient déjà remporté plusieurs avantages contre les Carthaginois, venaient à prévaloir entièrement, ils ne trouvassent plus d'obstacles à leurs projets , et qu'ils ne songeassent à porter leurs armes

ï58 HISTOIRE ANCIENNE.

victorieuses dans la Sicile. D'ailleurs, comme il était excellent politique, il crut devoir se tenir en garde contre la trop grande puissance des Romains, qui seraient devenus maîtres absolus, si les Carthaginois eussent succombé dans ta guerre contre les révoltés.

Il paraît quHiéron , exempt du tumulte et des embarras de la guerre, donna toute son attention à rendre ses peuples heureux, à répandre Tabondanée dans ses états, à entretenir et à augmenter la fertilité naturelle du pays, puisqu'il se donna la peine de composer luipiio. 1. i8 même un traité sur la manière de cultiver et de faire **^' * valoir les terres. Ce soin a toujours été regardé comme une des parties les plus essentielles d'une solide politique, et comme un des caractères les plus marqués d'un sage gouvernement. £n effet, la culture des terres, outre qu'elle oôcupe et met en mouvement une infinité de mains qui sans cela demeureraient oisives et engourdies, attire dans un royaume, par la traite des grains, les richesses des peuples voisins, et les fait couler dans les maisons des particuliers par un commerce qui se renouvelle tous les ans, et qui est le fruit légitime de leur travail et de leur industrie. Plat. Quoique Hiéron parût tout occupé des soins de la

p!io5^^, paix et de l'ititérieur du royaume, il ne négligeait point ceux de la guerre, persuadé que le plus sûr moyen de conserver la tranquillité de ses états est de se tenir toujours prêt à faire la guerre aux voisins injustes qui tenteraient de la troubler. Il sut profiter de l'avantage qu'il avait de posséder dans ses états le plus savant géomètre qui fût dans l'univers : on voit bien que je veux parler du fameux Archimède. Il était illustre non -seulement par sa grande habileté dans la géo-

PERSES ET GRECS. l59

métrie^ mais par sa natasanœ, puisqu'il était parent dHiéron. Uniquement sensible aux plaisirs de l'esprit et plein de dégoût pour le tumulte des affitires et du gouvernement, il s'était livré tout entier à l'étude d'une science dont les spéculations sublimes sur des véritçs purement intelligibles et spirituelles, et tout*àfait séparées de la matière*, ont un attrait pour les savants du premier ordre, qui ne leur laisse presque pas la liberté de s'appliquer à aucun autre objet. Hiéron eut pourtant assez de pouvoir sur l'esprit d'Archimède pour l'engager à descendre de ces hautes spéculations à Texercice de cette mécanique qui dépend de la main, et à lui fisiire faire plusieurs sortes de machines et de batteries, tant pour la défense que pour l'attaque des places. Ce n'est pas qu'il songeât à s'en servir ppur lui-même ; car, comme je l'ai déjà observé, son règne fut toujours fort tranquille. Mais, en prince sage et prévoyant ' , il crut devoir, pendant la paix, travailler aux préparatifs nécessaires pour la guerre. Nous verrons bientôt de quelle utilité toutes ces machines furent pour Syracuse.

U était grand et magnifique en tout, dans la constnicticMi des palais, des arsenaux, des temples. U fit bâtir un nombre infini de vaisseaux de toutes sortes de grandeurs pour le transport des blés, commerce qui faisait presque seul toute la richesse de l'ile. On parle Athen. L5. d'une galère bâtie par son ordre, sous la direction ^' * '^ d'Archimède , qui a été l'un des plus fameux bâtiments de l'antiquité. On fut l'espace d'un an à le construire. Hiéron passait lui-même les journées entières parmi les ouvriers pour les animer par sa présence.

' « 1d paee , at sapient , aptârit idonea ballo. » (Houat.)

Googk

ï6o , HISTOIRE ANCIENNE.

Le navire était à vingt rangs de rames. Cette masse énorme fîit affermie de tous côtés avec de gros clous de cuivre qui pesaient dix livres et plus.

Le dedans avait trois corridors ' , dont le plus bas conduisait au fond de cale, où l'on descendait par des degrés ; un autre conduisait aux appartements; le dernier et le plus haut menait au logement des soldats.

Au corridor du milieu, on trouvait à droite et à gauche des appartements au nombre de trente, dans chacun desquels il y avait quatre lits pour des hommes. L'appartement des patrons et des matelots avait quinze lits et trois salles à manger, dans la dernière desquelles, qui était à la poupe, on faisait la cuisine. Tous les pavés de ces appartements étaient composés de petites pierres rapportées de différentes couleurs, où était représentée l'Iliade d'Homère. Les planchers, les fenêtres, et tout le reste, étaient travaillés avec un art merveilleux, et embellis de toutes sortes d'ornements.

Au plus haut corridor^, il y avait un gymnase, c'est-à-dire un lieu d'exercice , et des promenades proportionnées à la grandeur du navire. On voyait là des jardins et des plantes de toute espèce, d'un arrangement merveilleux. Des tuyaux, les uns de terre cuite, les autres de plomb, portaient l'eau tout autoiir pour les arroser. On y voyait, outre cela, des berceaux de lierre blanc et de vigne, dont les racines

' En grec irapo^ct : on ne pent <1« Ponts (ScBWsioa. md Âtkm., bien entendre la description d'Athé- p. 307. C ). — L. née, qu*en donnant a ce mot le scna ' Cest-à-dire sur le premier pont.

PERSES £T GRECS. l6l

éudent dans de grands tooneaux pleins de terre. Ces tonneaux étaient arrosés de la même manière que les jardins. Les berceaux faisaient ombre aux promenades.

Ensuite on trouvait l'appartement de Vénus à trois lits, dont le pavé était composé d'agates, et d'autres pierres précieuses , les plus belles qu'on avait pu trouver dans File. Les murailles et le toit étaient de bois de cyprès. Les fenêtres étaient ornées d'ivoire, de peintures , et de petites statues. Dans un autre appartement il y avait une bibliothèque , au haut de laquelle, en dehors , on avait placé un cadran solaire.

Il y avait aussi un appartement à trois lits pour le bain , où se voyaient trois grandes chaudières d'airain, et une baignœre faite d'une seule pierre de différentes couleurs. La baignoire contenait deux cent cinquante pintes. A la proue était un grand réservoir d'eau, qui contenait cent mille pintes.

Tout autour du navire on voyait, en dehors, des Atlas de six coudées (neuf pieds) de haut, qui soutenaient les hauts bords : ces Atlas étaient à une égale distance les uns des autres. Le navire était orné tout autour de peintures. On y voyait huit tours, proportionnées à sa grosseur : deux à la poupe, deux d'égale grandeur à la proue, et quatre au milieu du vaisseau. Sur ces tours étaient des parapets ' par lesquels on pouvait jeter des pierres sur les vaisseaux ennemis qui auraient trop approché. Chaque tour était gardée par ({uatre jeunes hommes armés de pied en cap , et par deux archers. Tout le dedans des tours était plein de pierves et de traits.

Sur le bord du vaisseau bien planchéié était une

' A.}<mtit*: percés de créneaux (^arv^f^ara;. -— L. Tome K HisL tuu, II

l6a HISTOIRE AKCIENNE.

espèce de rempart, sur lequel était une machine j jeter des pierres j faite par Archimède : elle jetait une pierre du poids de trois cents livres ' , et une flèche de douze coudées (dix -huit pieds), à la distance d'un stade, c'est-à-dire à cent vingt- cinq pas de là.

Le navire avait trois mâts , à diacun desquels étaient deux machines chargées de pierres. Là étaient aussi des crocs et des masses de plomb, pour jeter sur ceux qui approchaient. Tout le navire était environné d'un rempart de fer, pour empêcher ceux qui voudraient venir à l'abordage. Tout autour du navire étaient disposés des corbeaux de fer, qui, étant lancés par des machines, accrochaient les vaisseaux des enn^nis et les approchaient du navire , d'où on les pouvait accabler facilement. Sur chacun des bords Se tenaient soixante jeunes hommes armés de pied en cap : il y en avait tout autant autour des mâts et des machines à jeter des pierres.

Quoique la sentine fut extrêmement profonde, un seul homme la vidait avec une machine à vis ^, inventée par Archimède. Un poète athénien (il s'appdait jirchùnele) fit une épigramme.sur ce superbe navire. Il en fut bien payé. Hiéron lui envoya en récompense mille medimnes de blé, et les fit conduire jusqu'au port de Pirée. Le médimne, selon le P. Montfitucon, est une mesure de six setiers ^. Cette épigramme est

' De trois ulcnta , environ i56 li- ^ Le médimne de SîcOe, dont 3

Très, 8*il 8*agit dn talent attique. — L. est question ici, valait 6 modlot lo-

* C'est la vis tans fin, qu^Anshî- nuôns, au témoignage de Gcéron;

mède inventa, pendant son voyage le modios pesait i6 de nos livres :

™ ^pt« (DioD. Sic. V, $ 3 7) ,et i ainsi le poids du médimne écail d*«B.

l'Aide de laquelle il dessécha les teitçs viron 96 livres ; k 'peu près les f <le

qui avaient été inondées par le Nil. notre setier. -^ L.

PERSES ET GRECS. l63

parvenue jusqu'à nous. On connaissait alors le prix des vers à Syracuse.

Hiéron , ayant appris qu'il n'y avait point de port en Sicile qui pût contenir ce'vaisseau, hors quelques- ^

uns où il ne pouvait être sans péril, résolut d'en Étire présent au roi Ptolémée ' , et de l'envoyer à Alexandrie. Il y avait alors disette de blé dans toute l'Egypte.

Plusieurs autres vaisseaux de charge de moindre grandeur accompagnaient ce grand navire. On mit dans ces vaisseaux soixante mille muids de blé ^y dix mille grands vases de terre pleins de poisson salé, vingt mille quintaux pesant de chair salée ^ , et vingt autres mille grands fardeaux de différentes bardes, sans comprendre les vivres pour tout l'équipage.

Pour éviter une trop grande longueur, j'ai retranché quelques parties de la d^cription qu'Athénée nous a laissée de ce grand navire. Je souhaiterais que, pour nous en donner une plus juste idée, il en eût marqué précisément toutes les dimensions. Un mot aussi ajouté sur les rangs de rames aurait éclairci et décidé une questioii qui demeurera toujours obscure et douteuse.

Ce fîit dans la seconde guerre punique qulliéron AK.M.3786. donna des preuves éclatantes de son attachement aux lU). Ut.Vi ,' Romains. Dès qu'il eut appris l'arrivée d'Annibal dans "•^«^^»ritaUe, il alla avec sa flotte tout équipée, au-devant de T. Sempronius qui était arrivé à Messine, pour

' U y a lieu de croire que c'était ^ En lUant xf i&v avec Caaanboo ;

Pt<rféiiiéePliUad«lphe. ==rOu]4ut6t mais si on liMÎt ifi»v, avec M.

PtoléBiéeÉver§ète, qui a régné entre Schweighaiiser, il fiudsait traduire

lc« années 246 etaax. — L. 9U>,ooo talents de iaifu ou i ,07 7 ,000

' A-pcu-près a 4,000 sctlers. — L. Utt^s pesant. — L.

l64 HISTOIRE ANCIENNE.

pffrir ses services au consul , et l'assurer que, dans l'âge avancé où il était, il ferait paraître le même zèle pour les intérêts du peuple romain, qu'il avait montré au- * trefois, encore tout jeune, dans la première guerre

contre les Carthaginois. Il se chargea de fournir gratuitement du blé et des habits aux légions du consul, et aux troupes des alliés. Sur la nouvelle qu'on reçut, dans le moment, de l'avantage remporté par la flotte romaine sur celle des Carthaginois, le consul remercia le roi de ses offres avantageuses, et n'en fit point alor^ d'usage.

Lit. lib. aa, Aussitôt après la défaite des Romains près, du lac Vtîèr^Max. ^^ Trasimèuc, Hiéron leur envoya ' trois cent mille lib. 4, cap. 8. boisscaux de blé, deux cent mille d'orge, et trois cent vingt livres pesant d'or, non en espèces monnayées, car il connaissait la délicatesse du peuple romain qui ' n'aurait pas voulu recevoir un tel présent, mais sous la figure d'une victoire, qu'il était persuadé que le peuple romain n'oserait pas refuser dans la crainte de s'attirer par ce refus un mauvais augure. Yalère Maxime fait remarquer ici la noble et prudente libéralité de ce prince, d'abord dans le généreux dessein qu'il forme de faire ce présent aux Romains, puis dans l'industrieuse précaution qu'il prend pour prévenir et empêcher leur refus. En effet, le sénat, quoique tout récemment il eût refusé For que quelques villes lui avaient fait offrir, se crut obligé d'accepter le présent

^ «• Trecenta millia modiom trid- Victotie formayît, nt eot religioDe

ci , et ducenu millia hordei , aurique motos , munificentxA suà uti cogervt :

ducenta et quadraginta pondo urbi volufttate mittendi priai , iteràni

nostne muneri misit. Neque igna- proTidentSâcayendiiieremittiiratiir.

ras yerecundise majonim nostronun liberalîs. » (Val. Max. ) quùd noUent accipere , In habitom id

Googk

PERSES ET GRECS. l65

(lUiéron , qui était pour les Romains d'un si bon augure ', et marqua sa reconnaissance pour ce prince, dont l'affection et la fidélité pour les Romains , depuis qu'il était devenu leur allié, ne s'étaient jamais démenties pendant un. si grand nombre d'années.^

Cette fidélité fut mise à une rude épreuve après la ah.m.378S. sanglante défaite des Romains à la bataille de Cannes, LiV^ib.^'a,' qui fil t suivie de la défection presque générale de tous "' ^' leurs alliés. Mais le ravage même de ses terres par les troupes carthaginoises que leur flotte y avait débarquées ne fut pas capable de l'ébranler. Il eut seulement la douleur de voir que cette contagion universelle avait pénétré jusque dans sa propre maison. Gélon, l'aîné M. iib.a3, de ses fils, qui d'ailleurs avait de bonnes qualités, méprisant la vieillesse de son père , et ne faisant plus de cas de l'alliance avec les Romains depuis la funeste journée de Cannes, se déclara ouvertement pour les Carthaginois ; et son exemple aurait peut-être entraîné une bonne partie de la Sicile, si sa mort, arrivée fort à propos, n'en avait arrêté les suites.

Elle fut suivie de près, de la mort dlliéron, qui AH.M.a?^». iut pour la Sicile, et pour Rome même, un véritable uv. iib. 24 i malheur. Gélon avait eu de Néréide, fille de Pyrrhus, Poiyb^'iejjat. un fils qui fiit nommé Hteronymey et qu'il laissa en '»P'7«»-7«5. bas âge : jeuile* prince incapable d'user sagement de la liberté^, loin de pouvoir désister à la séduction de la puissance souveraine. La crainte qu'avait Hié-

' « Ab MfUita ita responsum re^ rem romanam onini tempore ac looo

«■cVImm bonam egregiunique so- munificè adjuTÎaae. *• (Lit.)

cium Hîcronem esie, atque iino te- * «Puenim, vixdimi Ubertatem,

nore, ex quo io amicitiam popiiU nedàm dominatiouem , modicé latu-

Tomani ▼encrit, fidem colaiase , ac rum. » (Idem.)

l66 HISTOIRE ANCIENNE.

ron que le bon état où il laissait son royaume ne changeât bientôt sous un roi enfant , lui fit naître la pensée et le désir de rendre la liberté aux Syracusains. Mais ses deux filles s'opposèrent de tout leur crédit à ce dessein, dans Tespérance que le jeune prince n'aurait que le titre de roi, et qu'elles en auraient toute l'autorité avec leurs maris Andranodore et Zoîppe , qui tiendraient le premier rang entre ses tuteurs. Il n'était pas aisé ' à un vieillard nonagénaire de tenir contre les caresses et les artifices de ces deux femmes , qui l'obsédaient jour et nuit , de conserver la liberté de son esprit au milieu de leurs insinuations pressantes et assidues, et de sacrifier avec courage l'intérêt de sa famille à celui du public.

Pour prévenir autaitt qu'il lui était possible les maux qu'il prévoyait, il lui nomma quinze tuteurs qui devaient former son conseil , et les pria instamment en mourant de ne jamais se départir de ralliance avec les Romains , à^ laquelle il avait été inviolablement attaché pendant, cinquante ans, et d'apprendre au jeune prince, leur pupille, à marcher sur ses traces, et à suivre les principes dans lesquels il avait été élevé jusque-là.

Le roi étant mort après ces dispositions, on fit ses funérailles ^, qui furent moins célèbres par la magnificence de leur pompe que par l'amour de ses sujets, qui le pleurèrent comme un père. Peu de temps après, Andranodore écarta tous les autres tuteurs, sous pré-

' « Non facile ent nonagesimum pablicam privata curam. » (Lit. ) jam agent! annum , circumsesso diea * oFunus fit regiam , magis amort

noctesque muliebribos blanditiis, civînm et caritate, quàm cnrâ foo-

liberare animiim, et convertert ad rum célèbre.»

texte qulliéronyine était en âge de gouyerner par lui-n^me, il avait alors près de quinze ans; et, s'étant démis de la tuteUe qui lui était commune avec ses collègues, il attifa par là à lui 9êu1 toute l'auto* rite. Les dispositicms les plus sages des princes mou* rants sont souvent peu respectées après leur mort, et rarement exécutées.

Le meilleur prince et le plus modéré ' , succédant à un roi aimé de ses sujets comme l'avait été Hiéron, aurait eu bien de la peine à les consoler de la perte qu'ils venaient de faire. Mais Hiéronyrae, comme si par ses vices il eût cherché à £ûre encore regretter davantage son aieul, ne fut pas plus tôt le maître, qu'il fit voir combien tout était changé. Au lieu qulliéron et Gélon , son fils , ne s'étaient jamais distingués du reste des citoyens ni par les habillements, ni par au* cune autre marque extérieure , on vit tout d'un coup paraître Hiéronyme vêtu de pourpre, le front ceint d'un (fiadâme, environné d'une troupe de gardes armés : quelquefois même il affectait d'imiter Denys le tyran, en sortant du palais sur un char attelé de quatre chevaux blancs.

Ses mœurs et sa conduite répondaient parfidtement à ce superbe appareil et à cet extérieur. Il témoignait du mépris pour tout le monde. Il écoutait avec un air dédaigneux ceux qui lui parlaient. Toutes ses ré« ponses étaient injurieuses. On ne l'abordait qu'à peine ,

' «Vixqiiideinunî 1>ono modem- 1>n«n efficere Tdlet aTum, primo

toqae regî ftoflis mom hvot apnd statmi conspeotu ornnùi quàm dis-

Syncntaiio» aocoedenti Unue cari- paria eiaent oatendit. »(Iinr. lib. a4,

tati Hieronts. Verom enim verè Hie- n. 5. ) tomjmm, vdiit aitU vitiu dendm*- ,

l68 HISTOIRE AirCIEinfE.

non-seulement les étrangers , mais ses tuteurs même. C'étaient tous les jours de nouvelles débauches, accompagnées d'unes cruauté inhumaine. La frayeur saisit tellement tovs les Syracusains, que quelques «uns même de ses tuteurs crurent ne pouvoir prévenir les supplices que pai: une mort volontaire, ou par une fuite précipitée.

Trois hommes seulement , Andranodore etZoIppe, tous deux gendres dliiéron, et un certain Thrason, avaient les entrées plus libres auprès du jeime roi. Il les écoutait peu sur tout le reste : maïs, comme les deux premiers étaient ouvertement déclarés pour les» Carthaginois , et le troisième pour les Romains, cette différence de sentiments , et les disputes souvent très-vives qui en étaient la suite , attiraient sur eux l'attention du prince.

Il arriva , à peu près dans ce tempsJà , qu'on découvrit une conjuration contre la vie dHiéronyme. On dénonça un des principaux conjurés, nommé Théodote, Appliqué à la question , il avoua le crime pour lui-même; mais la violence des supplices les plus cruels ne fut pas capable de lui &ire trahir ses complices. £n6n, comme s'il eût cédé à la force des tourments, il chargea les meilleurs amis du roi, quoique innocents , entre lesquels il nomma Thrason , comme le chef de toute l'entreprise, ajoutant qu'ils n'auraient eu garde de s'y engager s'ils n'avaient eu à leur tête un homme de son crédit. La chaleur que celui-ci avait toujours fait paraître pour la cause des Romains rendit l'indice vraisemblable. Ainsi il fut puni de mort. Aucun des complices, pendant qu'on fai^it souffrir la torture à leur compagnon, ne prit

la iîike ou- ne se cacha; tant ils comptaient sur le courage et sur la fidélité de Théodote , et tant celui* ci avait de force pour tenir ce secret caché !

La mort de Thrason , qui seul était le lien et le nœud de Falliance avec les Romains , laissa le champ libre aux partisans des Carthaginois. Héronyme envoya des ambassadeurs à Annibal, qui lui envoya à son tour un jeune gentilhomme carthaginois , nommé Annibal comme 4ui, avec Hippocrate et Epicyde, nati£i de Carthage', mais originaires de Syracuse. Après le traité, conclu avec Hiéronyme, Annibal retourna vers son général ; les deux autres demeurèrent auprès du roi , avec la permission d' Annibal. Les conditions du traité étaient qu'après qu'ils auraient chassé les Romains de la Sicile, sur quœ ils comptaient certainement, le fleuve Himéra, qui partage presque toute nie, séparerait la province des Carthaginois de son royaume. Hiéronyme, enflé des louanges de ses flatteurs, demanda même, quelque temps après, qu'on lui cédât toute la Sicile, laissant aux Carthaginois, pour leur part, lltalie. La proposition parut folle et téméraire; mais Annibal y fit peu d'atten-* tion, ne songeant qu'à tirer le jeune roi du parti des Romains.

Sur le {M*eniier bruit de ce traité, Appius, préteur de Sicile, env<^a des ambassadeurs à Hiéronyme, pour renouveler l'alliance que les Romains avaient eue avec s(m aieul. Ce prince orgueilleux les reçut avec beauœup de mépris, leur demandant d'un ton railleur et insultant ce qui s'était passé à la journée de Cannes; que les ambassadeurs d' Annibal en racontaient des choses incroyables; qu'il était bien aise d'en savoir la

170 HISTOIJIE AirCIElfirE.

vérité par leur bouche, afin de se déterminer sur le choix de ses alliés. Les Romains lui répondirent qn'ils reviendraient vers lui quand il aurait appris à recevoir sérieasement des ambassadeurs; et, après Favoir averti, plutôt que prié , de ne point changer témérairement de parti-, ils se retirèrent. /

Enfin, sa cruauté et les autres vices auxquels il se livrait aveuglément lui attirèrent une fin malheureuse : ceux qui avaient formé la cpnsfùrfttioa dont U a été parlé suivirent leur plan , et, ayant trouvé une occasion Êivorable d'exécuter leur entreprise , le tuèrent dans un voyage qu'il &isait de Syracuse au pays et dans la ville des Léontins.

On voit ici sensiblement la diiïerence qu'il y a entre un roi et un tyran , et que ce ne scmt point les gardes et les armes qui mettent un prince en sûreté, mais l'affection des sujets. Hiéron , .persuadé que ceux qui ont dans les- mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se gouverner eux-mêmes par les lois, se oonduisait de telle sorte, qu'on pouvait dire que c'était la loi, et non Hîéron, qm régnait. Il ne se croyait riche et puissant que pour fitire du bien et pour rendre les autres heureux. U n'avait pas besoin de se précautionner pour la sûreté de sa vie : il avait toujours autour de lui la plus sure garde , qui est l'amour des peuples; et Syracuse ne craignait rien tant que de le pertibre. Aussi sa mort lut pleurée comme celle du père comman de l'état Les bouches, et encore plus les cœurs , long-temps après , étaient remplis de son nom , et ne cessaient de bénir 6a mémoire. Hiéronyme, au contraire, qui n'avait d'autre règle que la^ violence, qui regardait tous les autres

hommes comme nés uniquement pour lui , qui se piquait de commander non à des sujets, mais à des esclaves, menait la vie du monde la plus triste, si c'est vivre que de passer ses jours dans des frayeurs continuelles. G)mme il ne se fiait à personne, personne ne pouvait se fier k lui. Ceux qui approchaient le plus près de sa personne étaient les plus exposés à ses soupçons et à sa cruauté , et ils crurent ne pou- Toir mettre leur vie en sûreté qu'en finissant la sienne. Voilà où se- termina un règne très-court, mais rempli de désordres, d'injustices et de violences.

Âppias, qui prévoyait les suites de cette mort, donna avis de tout au sénat , et prit toutes les précautions nécessaires pour conserver la province du peuple Romain.

Les Romains, voyant qu'il s'élevait dans la Sicile ah.m.379o. une guerre qui n'était pas à mépriser , chargèrent du liv. iib. ai, soin de cette province Marcellus , l'un des consuls.

Au moment qu'Hiéronyme fiit tué, les soldats songèrent d'abord à venger sa mort sur les conjurés : mais le doux nom de la liberté , dont on les flatta ; l'espérance qu'on leu^ donna de leur distribuer l'argent du tyt^n , et de leur payer une meilleure solde ; et le récit de ses crimes affreux et de ses honteuses débauches ; tout cela apaisa leur première impétuosité et changea tellement leurs dispositions qu'ils laissèrent sans sépulture le corps de ce prince, qu'ils venaient de regretter si fort un mcmient auparavant.

Dès qu'on eut appris ce meurtre à Syracuse, Andranodore s'empara de l'île qui était une des parties de la ville , de la citadcMe , et d'autres endroits propï'es à s'y défendre ; et il y mit de bonnes garnisons.

17a HISTOIRE ANCIENNE.

Théodote et So8is, chefs de la conspiration, ayant laissé leurs complices à l'armée pour contenir les soldats, arrivèrent à la ville bientôt après. Us se rendirent maîtres du quartier d'Achradine, où, en montrant au peuple la robe sanglante du tyran avec son diadème, et l'exhortant à prendre les armes pour défendre sa liberté , ils se virent bientôt à la tête d'une nombreuse multitude.

Toute la ville était en confusion. Le lendemain, à la pointe du jour, tout le peuple, tant armé que sans armes, accourt à l'Achradine, où se tenait le sénat qui, depuis la mort d'Hiéron, n'avait été ni assemblé ni consulté sur aucune affaire. Polyène, ISin des sénateurs, parla au peuple avec beaucoup de liberté et de modération. Il leur représenta que, connaissant par expérience les< indignités et les misères de la servitude, ils en étaient vivement frappés; mais que, pour ce qui est des maux que la discorde civile entraine après elle, ils en avaient plutôt entendu parler à leurs pères , qu'ils n'en étaient instruits par euxmêmes : qu'il les louait d'avoir pris promptement les armes; et qu'il les louerait encore davantage, s'ils ne s'en servaient que dans la dernière nécessité : que, pour le présent, il était d'avis d'envoyer des députés à Andranodore , pour lui déclarer qu'il eût à se soumettre au sénat, à ouvrir les portes de l'île, et à en retirer sa garnison; que, s'il persistait dans son usurpation , il fallait le traiter plus rigoureusement enoore qu'on n'avait Êiit Hiéronyme.

Cette ambassade fit d'abord impression sur son esprit : soit qu'il conservât encore quelque respect pour le sénat, et qu'il fût touché du consentement général

des citoyens ; soit que la partie de llle la mieux fortifiée, qui lui avait été enlevée par trahison et livrée aux Syracusains, lui donnât de l'inquiétude. Mais sa femme Démarate ', princesse fièrc et ambitieuse, l'ayant tiré à part 9 le fit souvenir de cette parole célèbre de Denys le tyran, quHl ne fallait point sortir du trône qu^on n*enjut arrache par les pieds : qu'on pouvait en un moment renoncer à une grande fortune, mais qu'il en coûtait beaucoup de temps et de peine pour y parvenir : que le parti le plus sage, pour le présent, était d'obtenir des ambassadeurs quelque temps pour délibérer, pendant lequel il ferait venir des soldats de chez les Léontins; qu'en leur promettant de partager entre eux les tréjsors du roi, il se rendrait maître de tout.

Il ne rejeta pas entièrement ces conseils, mais il ne jugea pas à propos d'en faire usage sur-le-champ; et il crut que le moyen le plus sûr d'arriver au but qu'il se proposait était de céder pour le présent. Il promit donc de se soumettre à l'autorité du sénat; et, le len- ^ demain, ayant ouvert les portes de l'île dès le matin, il se rendit à l'Âchradine; et là, après s'être excusé devant le peuple de son délai et de sa résistance, sur la crainte qu'il avait eue qu'on ne l'enveloppât, comme allié, dans la punition du tyran, il déclara qu'il venait remettre sa personne et ses intérêts entre les mains du sénat. Puis , se tournant vers les meurtriers du tyran , et apostrqphant Théodote et Sosis : c< Vous avez ,

' « Sed eTOcatam eam ab legitit Dionytu tyraimi vocis : quâ, pedl-

Demanu uxor, filJa Hteronû, in- biutractom, non inaidentem equo,

flata adbuc regiia anisiis ac muliebri relînquere tyrannidem dizerit de>

spiritu, admonet aaepè nsoipatae bere. » (Lnr.)

174 HISTOIRE 4NGI£in!7£.

« leur dit-il, fait une mémorable action ; mais , croyezce moi j votre gloire n'est que commencée , et n'est point « encore parvenue à son comble : si vous ne songez tf à établir la paix et la concorde parmi les citoyens, « la république court grand risque d'expirer et de pé- «t rir dans le moment même qu'elle commence à goûter a l^s doux fruits de la liberté. » Après ce discours, il mit à leurs pieds les clefs de l'île et des trésors du roi. La joie se répandit dans toute la ville; et les temples furent remplis, pendant tout ce jour, d'une foule infinie de peuple, qui allait remercier les dieux de cet heureux changement.

Le jour suivant, le sénat s'étant «assemblé selon l'ancienne coutume, on créa des magistrats, parmi lesquels on nomma Ândranodore des premiers, avec Théodote et Sosis, et quelques autres conjures qui étaient absents.

D'un autre coté, Hippocrate et Épicyde, se voyant, à la nouvelle de la mort du tyran, abandonnés des soldats qu'ils commandaient, s'en revinrent à Syracuse, où ils demandèrent une escorte pour retourner sûrement auprès d'Annibal, n'ayant plus rien à faire en Sicile depuis la mort de celui à qui ce général les avait envoyés. On n'était pas fâché de se délivrer de ces deux étrangers, dont l'esprit était inquiet et remuant, et qui avaient beaucoup d'expérience dans la guerre. Mais la négligence qu'on apporta à régler le temps de leur départ leur donna lieu de s'insinuer dans l'esprit des soldats, qui les estimaient à cause de leur habileté, et de les indisposer contre le sénat et contre les citoyens les mieux intentionnés.

Andranodore , à qui l'ambition de sa femme ne don-

naît point de repos ^ et qui jusque-là avait usé de dissimulation pour mieux couvrir ses desseins, croyant quil était temps de les &ire éclore, conspira avec Thémiste , gendre de Gélon, pour s'emparer de la royauté. U communiqua ses vues à un comédien, nonuné Ariston, pour qui il n'avait rien de caché. Cette profession n'était point infâme chez les Grecs, et était exercée par des gens d'une condition honnête. Ariston, pour qui lés droits de la patrie étaient plus sacrés que ceux de l'amitié, découvrit la conspiration. ÂJidranodore et Thémiste sont tués aussitôt par l'ordre des autres magistrats , en entrant dans le sénat. Le peuple se soulève , et menace de venger leur mort; mais on Feifraie en jetant les cadavres des deux conjurés hors du sénat. Puis on l'instruit de leurs mauvais desseins , auxquels on attribue tous les maux de la Sicile plutôt qu'à la méchanceté d'Hiéronyme, qui, n'étant qu'un enfant, ne s'était conduit que par leurs conseils; que ses tuteurs et ses maîtres avaient régné sous son nom ; qu'ils animaient dû être exterminés avant Hiéronyme, ou du moins avec lui ; que l'impunité les avait poussés « de nouveaux crimes, et les avait portés à aspirer à la tyrannie ; que, n^ayant pu y réussir par la force, ils avaient employé la dissimulation et la perfidie : qiu'on n'avait .pu vaincre à force de grâces et de &veurs la mauvaise volonté d'Andranodore, en le nommant à la première magistrature parmi les libérateurs de la patrie, lui qui était l'ennemi déclaré de la liberté : qu'au reste, cette ambition de régner leur avait été inspirée par les princesses du sang royal qu'ils avaient épousées, l'une fille d'Hiéron, et l'autre fille de Gélon.

176 HISTOIRE AJBfCIENNE.

A cette parole, il s'élève un cri de toute rassemblée, qu'il n'en faut laisser vivre aucune, et qu'il faut exterminer entièrement la race des tyrans, sans qu'il en reste de trace. Tel est le caractère de la multitude' ; ou elle se livre bassement à l'esclavage, ou elle domine avec insolence : mais, par rapport à la liberté, qui tient le milieu entre ces deux excès, elle ne sait ni s'en passer, ni en user; et il ne se trouve que trop de flatteurs, toujours prêts à entrer dans ses passions, à enflammer sa colère, et à la pousser aux dernières violences et aux plus barbares cruautés, à quoi elle n'est déjà que trop portée par elle-même. C'est ce qui arriva pour-lors. Sur la requête des magistrats, qui fut presque plus tôt acceptée que proposée, oi\ ordonna que la race royale serait entièrement détruite.

On tue d'abord Démarate, fille d'Hiéron, et Harmonie, fille de Gélon, mariées, la première à Andranodore, et la seconde à Thémiste. De là on va à la maison dlléraclée, femme de Zoippe, qui, ayant été envoyé ambassadeur à Ptolémée, roi d'Egypte, y était resté volontairement en exil pour ne pas être témoin des maux de sa patrie. Avertie qu'on «allait venir a elle , cette infortunée princesse s'était réfugiée avec ses deux filles dans le lieu le plus retire de sa maison vers ses dieux pénates. Là , quand les assassins furent arrivés, les cheveux épars, le visage baigné de larmes, et dans l'état le plus propre à exciter la compassion,

■ « H«c nitura multitudiab est; indulgentes rainîstri, qui tTidosat-

aat servit hiimîliter , aut superbe do- que intempérantes plebeîorum ani-

minatur : libertatem , quae média est , mos ad aangninem et csedes irritent. •

nec spemere modieè, nec liabere (Lit. [Ub. 24. c. aS]). sdunt. Et non ferme desont irarum

PERSES EX GRECS. l'J'J

elle les conjura d'une voix tremblante et entrecoupée de soupirs, au nom dHiéron son père et de son frère Gélon, de ne pas envelopper une* princesse innocente dans le crtme et dans les malheurs d'Hiéronyme. Elle leur représenta qu'elle n'avait tiré d'autre fruit du règne de ce prince que l'exil de son mari; que, n'ayant point eu de part à la fortune ni aux desseins criminels de sa sœur Démarate, elle n'en devait point avoir à son châtiment : qua pouvait-on craindre, au reste, ou d'elle-même, dans l'état d'abandon et presque de viduité où elle était réduite, ou de ses filles, malheureuses orphelines sans appui et sans crédit? que si l'on ne pouvait supporter la vue des personnes du sang royal, on pouvait les reléguer à Alexandrie, et rejoindre la femme à son mari, les filles à leur père. Quand elle les vit inflexibles à ses remontrances, oubliant ce qui la regardait, elle les pria de vouloir au moins sauver la vie aux princesses ses filles, toutes deux d'un âge qui inspire la compassion aux ennemis les plus transportés de fureur. Elle ne gagna rien sur Tesprit de ces barbares. L'ayant arrachée comme d'entre les bras de ses dieux pénates, ils la percèrent de coups sous les yeux de ses deux filles ; et les égorgèrent aussitôt elles-mêmes, déjà teintes et couvertes du sang de leur mère. Ce qu'il y eut de plus triste dans leur destinée, c'est qu'immédiatement après leur mort, il vint un ordre du peuple, qui leur sauvait la vie.-

De la compassion le peuple passa en un moment à des sentiments de colère et de fureur contre ceux qui avaient si fort pressé l'exécution, sans laisser de lieu à la réflexion ni au repentir. Il demande qu'on nomme des magistrats en la place d'Andranodore et de Thé-

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