‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 8 sur 33 · Tome F. HisL anc, I a · texte numérisé non relu

Tome F. HisL anc, I a

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mLste. On hésite long-temps sur ce choix. Enfin quelqu'un de la foule du peuple nomme au hasard l^icyde, un autre nomme aussitôt Hippocrate. Ces 'deux hommes sont demandés avec tant d'ardeur par la muhitude, composée de citoyens et de soldats, que le sénat ne peut empêcher qu'ils ne soient créés.

Les nouveaux magistrats ne découvrirent pas d'abord le dessein qu'ils avaient de remettre Syracuse dans les intérêts d'Annibal. Mais ils voyaient avec peine les démarches qu'on avait déjà faites avant qu'ils fussent en charge: car« aussitôt après le rétablissaient de la liberté, on avait envoyé des ambassadeurs à Appius pour proposer le renouvellement de l'alliance qulliéronyme avait rompue. Celui - ci les avait adressés a Marcellus , qui venait d'arriver en Sicile avec une autorité supérieure à la sienne. Marcellus en envoya à son tour aux magistrats de Syracuse pour traitex de la paix.

Ils trouvèrent, en y arrivant, l'état des choses bieo changé. Hippocrate etÉpicyde, d'abord par de sourdes menées, puis par des plaintes ouvertes, avaient in* spire à tout le monde une grande aversion pour les Romains, en faisant entendre qu'on songeait à leur j livrer Syracuse. La vue d' Appius, qui s'était approché 1 de l'entrée du port avec ses vaisseaux pour encourager j ceux du parti romain, fortifia de nouveau ces soupçons et ces accusations, de sorte que la multitude courut tumultuairement pour «onpéeher les Romains de mettre pied à terre, suppose qu'ils en eussent le dessein.

Dans ce trouble et cette confusion , on jugea à propos de convoquer l'assemblée du peuple. Les avis y

PtIRSES BT GRECS. I yg

étant' fort partagés, et la chaleur des disputes faisant craindre quelque sédition, Apollonide, un des principaux du sénat, tînt un discours fort convenable à l'état présent des affaires. Il .fit voir que jamais ville n avait été plus près ou de sa perte, ou de son salut, que l'était actuellement Syracuse : que, si tous, d'un consentement unanime, se rangeaient ou du coté des Romains, ou de celui dés Cardiaginois, leur état serait heureux; que, s'ils se partageaient de sentiments, la guerre ne serait ni plus vive ni plus dangereuse entre les Romains et tes Carthaginois qu'entre les Syra* cusains mêmes divisés les uns contre les autres, chaque parti devant avoir, dans Tenceinte des mêmes murailles, ses troupes, ses armées et ses chefs : qu'il fallait donc travailler uniquement à convenir tous ensemble et à se réunir; et que de savoir laqudle des deux alliances était la plus utile, œ n'était pas maintenant la question la plus importante : qu'au reste , pour te choix des alliés, l'autorité dHiéron semblait devoir l'emporter sur ceHe dHiéronyme; et que l'amitié des Romains, connue par une heureuse expérience de cinquante années, paraissait préférable à celle des Carthaginois, sur laquelle on ne pouvait trop compter pour le présent, et dont on s'était fort mal trouvé autrefois : enfin, et ce motif n'était pas tout -à -fait à rejeter, qu'en se déclarant contre les Romains ils auraient aussitôt sur les bras une guerre que les Carthaginois n'étaient pas en état de leur faire sitôt.

Moins ce discours parut passionné , plus il eut d'effet On voulut avoir l'avis des différents corps de l'état; et Ion pria les prijicipauX officiers des troupes, tant de la ville qu'étrangères, de conférer ensemble» L'afi^re

là-

l8o ITISTOIRE ANCIEirirE.

fut discutée long-temps, et avec beaucoup de vivacité. Enfin, comme on ne voyait pas de moyen présent de soutenir ia guerre contre les Romains, on conclut à la paix, et on leur envoya des ambassadeurs pour ter* miner l'affaire.

Peu de jours après cette résolution prise, les Léontins envoyèrent demander du secours à Syracuse pour défendre leurs frontières. Cette députàtion parut venir fort à propos pour décharger la ville d'une multitude inquiète et turbulente, et pour éloigner leurs chefs non moins dangereux. On fit partir quatre mille hommes sous le commandement dHippocrate, dont on était bien aise de se défaire, et qui ne fut pas fâché lui-même de cette occasion qu'on lui donnait de brouiller; car il n'y fut pas plus tôt arrivé, qu'il pilla les frontières de la province romaine, et taiUa en pièces une troupe qu'Appius avait envoyée pour les défendre. Marcellus se plaint aux Syracusains de cette injure, et demande qu'on chasse de la Sicile cet étranger avec son frère Épicyde, qui, s'étant venu rendre en même temps dans la ville des Léontins, tâchait d'en brouiller les habitants avec ceux de Syracuse, en les exhortant à se mettre en liberté aussi-bien que les Syracusains. La ville' des Léontins était de la dépendance de Syia* cuse : mais ^e prétendait ici secouer le joug et agir indépendamment des Syracusains, conune une ville pleinement libre. Lors donc que ceux de Syracuse envoyèrent aux Léontins faire des plaintes des hostilités commises contre les Rommns, et demander qu'on chassât les deux frères carthaginois qui en étaient les auteurs, les Léontins leur répondirent qu'ils ne les avaient pas chargés de faire la paix pour eux avec les Romains.

PERSES ET GRECSfc l8l

Les députés de Syracuse rapportèrent à Marcellus cette réponse des Léontins^ dont ils ne disposaient plus, lui laissant la liberté de leur déclarer la guerre, sans que cela portât aucun préjudice au traité qu'ils avaient fait ensemble. Il marcha aussitôt contre Léonce, dont il se rendit maître à la première attaque^ Hippocrate et Épicyde prirent la fuite. On fit main-basse sur tout ce qui se trouva de déserteurs, dont le nombre mon* tait bien à deux mille : mais, depuis que la ville fut prise, on ne toucha à aucun des Léontins ni des autres soldats; on lei^r rendit même tout ce qui leurappar-» tenait, à Texception de ce que le premier tumulte d'une ville prise d'assaut avait fait périr.

Huit mille hommes , que les magistrats de Syi*acuse envoyaient au secours de Marcellus, rencontrent en dlemin un homme, qui leur fait le récit de ce qui s'est passé à la prise de Léonce, exagérant, soit par imprudence, soit par une malice afTectée, la cruauté des Romains,, qu'il assurait, contre la vérité, avoir fait passer au fil de l'épée tous les habitants, aussi -bien que les troupes qui y avaient été envoyées de Syracuse.

Cette nouvelle., qu'ils n'approfondirent point autrement, leur donne de la compassion pour leurs compagnons. Ils témoignent leur indignation par leur murmure. Hippocrate et Épicyde, qui étaient déjà connus de ces troupes, se présentent à elles précisé* ment dans ce moment de trouble et de tumulte, et prennent le parti de se mettre sous leur protection, n'ayant point d'autre ressource. Ils sont reçus avec joie et applaudissement. Le bruit se porte jusqu'à la queue de l'armée, où étaient les commandants Dinomène et Sosis. Ceux-ci apprennent la cause du tumulte, ac«

l8a HISTOIBE AKCIEVITE.

courent, blâment les soldats d avoir reçu au milieu d'eux Hippocrate et Épicyde, ennemis de la patrie, et ordonnent qu'on les arrête et qu'on les lie. Les soldats s'y opposent avec de grandes menaces. Ces deux généraux envoient à Syracuse pour informer le sénat de ce qui se passe.

Cependant l'armée s'avance vers Mégare^ et rencontre sur sa route un liomme aposté par Hippocrate, et chargé d'une lettre qui paraissait être écrite par les magistrats de Syracuse à Marcellus. Ils le louaient du carnage qu'il avait fait à Léonce, et ^l'exhortaient à faire le même traitement à tous les soldats mercenaires, pour rendre enfin la liberté à Syracuse. La lecture de cette lettre supposée soulève les mercenaires, dont ce *corps était presque entièrement composé. Ils veulent se jeter sur le peu de Syracusains qui s'y trouvent Hippocrate et Épicyde empêchent cette violence, non par un sentiment de miséricorde ou d'humanité, mab pour ne pas perdre entièrement l'espérance qu'ils avaient de rentrer dans Syracuse. Ils y envoient un homme qu'ils avaient gagné, qui y raconte le pillage de Léonce conformément à leur premier récit. Ces bruits sont écoutés favorablement de la multitude, qui s'écrie qu'il faut fermer les portes aux Romains. Hippocrate et Épicyde arrivent cependant auprès de la ville, dans laquelle ils entrent moitié par force, moitié par les intelligences qu'ils y avaient. Us tuent les magistrats, et s'emparent de la ville. Le lendemain, les esclaves sont affranchis , les prisonniers délivrés , et dans une assemblée tumultuaire Hippocrate et Épicyde mis dans les premières places. Syracuse ainsi, après un court rayon de Uberté, retomba dans son ancienne servitude.

PERSES ET GlECS. l83

^ Vin. Le consul MarceUus forme ie siège de {iyracuse. Les pertes considérables d'hommes et de vaisseaux causées par les terribles machines d'^rchimède obligent MarceUus à changer le siège en blocus. Enfin il prend la ville par le moyen des intelligences qu'il y avait. Mort d'Arckimède^ tué par un soldat qui ne le connais* sait poinL

Les choses étant en cet état, MarceUus crut devoir iât. ia>. a4,

Plut.

in Marcell.

quitter le pays des Léontins pour s'avancer vers Sy- piut,'

racuse. Lorsqu'il en fut assez proche, il envoya des ^^oS^f^ij, députés pour faire savoir aux habitants qu'il venait ^^^j^.^jjg] pour rendre la liberté aux Syracusains, et non pour leur faire la guerre. On ne leur permit pas d'entrer dans la ville. Épicyde et Hippocrate allèrent au-devant d'eux, et, ayant entendu leurs propositions, répondirent fièrement que, si les Romains songeaient à mettre le siège devant leur ville, ils s'apercevraient bientôt qu'autre chose était d'attaquer Syracuse, et d'attaquer Léonce. MarceUus se détermina donc à faire l'attaque de la ville ' par terre et par mer : par terre, du côté de IHexapyle; par mer, du côté de l'Achradine, dont les murs sont baignés par les flots de la mer.

Il laissa le commandement des troupes de terre à Appius, et se réserva celui de la flotte. Elle était composée de soixante galères à cinq rangs de rames, qui étaient pleines dliommes armés d'arcs, de frondes et de dards, pour nettoyer les murailles. U y en avait un

> On peat consulter la description de Syracuse dans le tome II, page 447. =r Tome III , p. 4)4 à€ cette édit. — L.

l84 HISTOIRE ANCIENNE.

grand nombre d'autres chargées de toutes sortes de machines propres à l'attaque des places, dont la plus grande et la plus terrible était la sambuque, ainsi appelée à cause de sa ressemblance avec un instrument, de musique peu connu qui portait ce nom. Cette machine était ce que nous appelons. un pont-le\fis. Ce pont de la sambuque s'abattait étant soutenu avec des cordes, et servait aux assiégeants pour passer de leurs tours*de bois sur les murs des assiégés.

Les Romains montant à l'assaut par deux endroits, la consternation régnait dans Syracuse, par la crainte où Ton était de ne pouvoir rien opposer à une si terrible puissance et à de si grands efforts. En effet. Il aurait été impossible d'y résister, sans un seul homme, dont la merveilleuse industrie tint heu de tout à Syracuse : c'était Archimède. Il avait pris soin de garnir les murs de tout ce qui était nécessaire pour une bonne défense. Dès qu'il eut commencé à faire jouer du coté de la terre ses machines, elles décochèrent contre Finfanterie toutes sortes de' traits, et des pierres d'une pesanteur énorme, qui volaient avec tant de bruit, de roideur et de rapidité , que, rien ne pouvant soutenir ce choc , elles renversaient et écrasaient tous ceux qu'elles rencontraient, et jetaient dans tous les rangs un désordre horrible.

Du côté de la mer on voyait sur les murailles de grandes machines qui, avançant et abaissant tout d'un coup sur les galères de grosses poutres d'oîi pendaient des antennes armées de crocs, les cramponnaient, et, les enlevant ensuite par la force du contre-poids, les lâchaient tout d'un coup, et les abymaient; ou, après les avoir enlevées par la proue avec des mains

PCRSES £T GRECS. l85

(le fer ou des becs de grue, et les avoir dressées sur la poupe ^ elles les plongeaient dans la mer; ou elles les ramenaient vers la terre avec des cordages et des crocs, et, après les avoir fait pirouetter long- temps ^ elles les brisaient et les fracassaient contre les pointes des rochersi^ui s'avançaient de dessous les murailles, et écrasaient ainsi tous ceux qui étaient dessus. A tout moment, des galères enlevées et suspenduesr en l'air , tournoyant avec rajï^idité, présentaient im spectacle aflreux; et, après que tous les hommes qui les montaient étaient dispersés par la violence du mouvement, et jetés fort loin comme avec des frondes, elles allaient se briser contre les murailles, où, les cordages et les chaînes venant à lâcher prisé, elles retombaient, et s'abymaient dans la mer.

Quant à la* machine que Marcellus faisait avancer, et qu'on appelait sanU>uqiie y elle n'eut pas une meilleure destinée. Comme elle était encore assez loin des murailles, Archimède lâcha contre elle un gros rocher de dix quintaux ' , après celui-là un second, et un moment après un troisième, qui, tous la heurtant avec un. sifflement et un tonnerre épouvantable , renversèrent et brisèrent ses appuis, et donnèrent une telle secousse aux galères qui la soutenaient, qu elles se lâchèrent et se séparèrent.

Marcellus, presque rebuté et poussé h bout, se re-

' Le quintal , qne les Grecs ap- quel nous rapportons ces difT^^nts

pdlcntTflcXavTOv, était de plusieurs poids, ne pesait que 80 livres ro-

sortes.Le moindre était de ia5 livres, nudnes, équivalant à 53 livres 7

nyenavaitdez75,de4oo,deioop onces, poids de marc. Enoonsé",

et de laSo. quence, le rocher lancé par la ma-

= Le moindre ulent n'était pas chine d'Ardùmède pesait 535 11-

^ ia5 livres. Le talent attique , au- vres. — L.

l86 HISTOIRE ANCIENITE.

tira avec ses galères le plus diligemment qu'il lui fut possible, et envoya donner ordre à ses troupes de terre d'en faire autant. En même temps il assembla un conseil de guerre, où il fiit résolu que, dès le lendemain avant la pointe du jour, on tacherait de s'approcher des murailles : car les machines, dont 4pcfaîmède se servait, ayant beaucoup de force et de portée, ils comptaient qu'elles enverraient les pierres et les traits fort loin par-dessus leurs têtes; et que s'il en ajustait contre eux dans cette petite distance, elles lui deviendraient inutiles, parce que le peu d'espace ne laisserait pas assez de force au coup.

Mais Archimède avait pourvu à tout. Il avait préparé de longue-main des machines qui portaient à toute sorte de distance quantité de traits proportionnés, et des bouts de poutres qui, étant fort courts, demandaient moins de temps pour les ajuster; et on tirait plus souvent. D'ailleurs il avait fait aux murailles, fort près-après, des trous, où il avait placé des scorpions ', qui, n'ayant pas L^eaucoup de portée, blessaient ceux qui approchaient, et n'en étaient point aperçus.

Quand les Romains eurent donc gagné le pied des murailles, pensant y être bien à couvert, ils se trouvèrent encore en butte à une infinité de traits, ou accablés de pierres qui tombaient d'en haut sur leurs têtes, n'y ayant endroit de la muraille qui ne fît pleuvoir incessamment sur eux une grêle mortelle qui tombait à plomb. Cela les obligea de se retirer en arrière. Mais ils ne furent pas plus tôt éloignés, que voilà de nouveaux traits lancés sur eux dans leur retraite:

' Les tcorpioiis éuîrat àeê ma- les Anciens se serrairat pour lanctr chines , des espèces d*arbalètes dont des traits et des pierres.

P£BS£S ET ORS€S. 187

de sorte qu'ils perdirent beaucoup de inonde ^ et que presque toutes leurs galères furent froissées ou fracassées, sans qu'ils pussent rendre le moindre mal à leurs ennemis ; car Archimède avait placé la plupart de ses machines à couvert derrière les murailles, de mani^ que tes Romains^ accablés d'une infinité àt coups saiis voir ni le lieu ni la main d'où ik partaient, semblai^it proprement, dit Plutarque, combattre les dieux.

Marcellus, quoique poussé à bout, et ne sadiant que fiiire contre ces machines qu' Archimède lui opposait, ne laissait pas d'en faire des plaisanteries. « Ne « cesserons -nous pas, disait- il à ses ouvriers et à ses « ingénieurs , de faire la guerre à ce Briarée de géoce mètre , qui maltraite ainsi mes galères et ma samc buque? Il surpasse infiniment les géants à cent mains c dont nous parle la Fable, tant il lance de traits tout a d'un coup contre nous, d Et, à la vérité, tous les Syracusains n'étaient que comme le corps de ces machines et de ces batteries d' Archimède; et lui, il était seul l'ame qui faisait mouvoir et agir tous ces ressorts : car toutes les autres armes demeuraient oisives; il n'y avait que celles d' Archimède dont la ville se servit alors, et pour la défense, et pour l'attaque.

Enfin, Marcellus voyant les Romaips si effrayés, que, s'ils apercevaient seulement sur la muraille une petite corde ou la moindre pièce de . bois , ils prenaient d'abord la fiiite , criant qu' Archimède allait lâcher contre eux quelque effroyable machine , il renonça à l'espérance de la pouvoir prendre en y faisant brèche, cessa toutes les attaques, et laissa achever ce siège au temps, en le changeant en blocus. L'unique ressource que les Romains crurent qui leur restait, fut de réduire

l88 HIJSTOIRJE ANCIENNE.

par la faim le peuple nombreux qui était dans la ville, en coupant tous les vivres qui pouvaient leur venir, soit par terre, soit par mer. Pendant huit mois quils restèrent devant la ville , il n'y eut sorte de stratagèmes que Ton n'inventât, ni d'action de valeur que l'on ne fît, à l'assaut près, que l'on n'osa plus jamais tenter; tant un seul homme et une seule science ont de force dans quelques occasions, qmind on sait les employer à propos. Otez de Syracuse un seul vieillard, la prise de la ville est immanquable, avec toutes les forces qu'ont les Romains ; et ce seul homme de plus fait qu'on n'ose pas même l'attaquer, au moins de la manière qu'Ârchimède pouvait empêcher.

On voit ici quel intérêt ont les princes de protéger les arts, de favoriser les gens de lettres, d'animer les académies des sciences par des distinctions d'honneur, et par des récompenses solides^ qui ne ruinent et n'appauvrissent jamais un état. Je mets ici à part la naissance et la noblesse d'Archimède; ce n'est pas à elle qu'il était redevable de son heureux génie, ni de sa profonde science : je ne le regarde que comme un savant, comme un habile géomètre. Quelle perte eût-ce été pour Syracuse , si , pour épargner quelque dépense et quelque* pension, on eût laissé un tel homme dans l'inaction et dans l'obscurité ! Hiéron n'eut garde de se conduire de la sorte. U connut tout le mérite de notre géomètre; et c'en est un grand pour les princes, de connaître celui des autres. U le mit en honneur, il en fit usage, et n'attendit pas pour cela que le besoin et la nécessité l'y forçassent; il aurait été alors trop tard. Par une sage prévoyance, vrai caractère d'un grand roi et d'un

grand ministre , il prépara , dans le sein même de la paix, tout ce qui était nécessaire pour soutenir uii siège et pour faire la guerre avec succès, quoique alors il n'y eût aucune apparence qu'on dût rien craindre de la part des Romains , avec lesquels Syracuse était liée d'une amitié étroite. Aussi vit-on, dans un moment, sortir comme de terre une foule incroyable de machines de toute espèce et de toute grandeur, dont la vue seule était capable de jeter le trouble et répouvante dans les armées.

Il en est, parmi ces machines, dont on peut à peine concevoir l'effet , et dont on serait tenté de révoquer en doute la réalité , s'il était permis de douter du témoignage d'écrivains tels, par exemple, que Polybe, auteur presque contemporain, et qui écrivait sur des mémoires tout récents et qui étaient entre les mains de tout le monde. Mais quel moyen de se refuser an consentement uniforme des historieïis grecs et romains , amis et ennemis , sur des faits dont des armées entières furent témoins et sentirent les effets , et qui influèrent si fort dans les événements de la guerre ? Ce qui se pratiqua dans ce siège de Sjrracuse marque jusqu'où les Anciens avaient porté le génie et tart de faire ou de soutenir des sièges. Notre artillerie, qui imite si parfaitement le tonnerre , ne fait pas phf? d effet que les machines d'Archimède, si même elle en fait autant.

On parle d'un miroir ardent , par le moyen duquel Archimède brûla une partie de la flotte romaine. L'invention serait rare. Nul auteur ancien n'en parle; c'est une tradition moderne , qui n'a nul fondement. Les mi«

190 HISTOIRE ANGIEirilfE.

roirs ardents étaient connus dans l'antiquité ^ mais non de cette sorte, qui paraît même impraticable '.

Après que Marcellus eut résolu de bloquer simplement Syracuse, il laissa Âppius devant la place avec les deux tiers de Tannée ; et avec le reste il s'avança dans llle, où il fit entrer quelques villes dans le parti des Romûns.

Dans ce même temps , Himilcon , général des Car- Aaginois, arriva d^ns la Sicile avec une grande armée ,

■ On a loBg-tonpf réTOqné en doute nourfleuleineiit la réalité , maU encore la posaibOit^ du miroir ardent d' Arcbinîède. H. de Baffon a déaM>n* tré le premier , |Mir daa expériencat déciaives , qu'un tel miroir est trèapossible ; mais «e n'est pas une raiaon pour qa*U «oit eertaiii qa*Arehimède Fait inventé, et s*en aoit servi. H est bien vrai <pie Tzetsès {Ckmad. n, 35), Buatathe, Zonama (IX, p. 4a4 ) $ qui rapportent le fiât, sont des écrivains fort modernes : nais il fiint dire aussi qu'Anthémios , mathématiGiendu 6* siéde, en parie comme d'un fait avéré (voy. \esMém.

de VAûod. des itucr., t. xliz , p. 409) : Galien, dans le a* siècle, en parie aussi fort dairement {Temperam. III, 9 , p. 79 , A. ) ; car le mot irupcta , dont Q se sert, ne peut s'entendre absolument, d'après l'ensemble du texte, que d'an instrument semblable , et non pas d'une machine k lancer dn feu, comme on l'a prétendu.

Lucien , écrivain du même temps , fait mentiofl de Fincendie des vaisseaux romains ( m Uipp* $ a ). Enfin , Txetaès cite^ conmie autorités, Dion , Diodore de Sicile , et Pappos ,

dont il avait probabloneat aous le», yenx daa oiivrafea , on parties d W vrages, que nous n'avons plus. H n*est donc pas exact de dire, < le dit lloUia, qa'oaci cien ne parle de ce moyen employé par Arcbimède ; et il est lâen difficile de croire que tout cela ne soit qu'un conte. A la vérité , on olijecte le silence de Polybe , de Diodore de Sicile, «t de Plotarqne. Cette preuve négative est très-forte sans doute.

On peut donc diviser la question:

qa'Arcfainiède ait inventé le aunar ardent, dont Anthénnaa décrit le mécanisme , c'est ce qu'il est pcnaU d*admettre ; qu'Q en ait hSx mut application lova du aiége , toîIà ce que le silence des auteurs cités rend fort probtématique. H est vraisemblable qoe les écrivdna postéricun,aitninés par l'idée merveilleuae qu'on s'était faîte d'ArdiImède , auront combiné deux firits indépendants rim de l'autre ; et conipté le miroir ardent inventé , mais non employé par ce grand géomètre , aq nombre des moyena qu'il mit en csavre pour repousser les Eomains.-^ L.

dans Tespérance de reprendre cette province sur le^ Romains. '

Hippocrate sortit de Syracuse avec ime partie des troupes pour l'aller joindre , afin de faire la guerre de concert contre Marcellus. Épicyde resta dans la ville pour y commander [pendant le siège.

Les flottes des deux peuples parurent en même temps sur les cotes de la Sicile; mais celle d^s Carthaginois , se voyant plus Êûble que .l'autre , n'osa pas hasarder un combat, et reprit bientôt la route de Carthage.

Marcellus , après quelques légères expéditions , dans lune desquelles il battit les troupes d'Hippocrate , re-* tourna devant Syracuse ; et, ayant fait partir pour Rome Âppius , qui allait y demander le consulat , il mit en sa place Q. Crispinus.

Au commencement de la campagne suivante, Mar* aw. m. 379*1. cellus, désespérant presque absolument de pouvoir ur!i^[^^t prendre Syracuse , soit par force, parce qu'Archimède "p*^*' lui opposait toujours des obstacles invincibles , soit par >» MarœU. , mmme, parce que la tlotte Carthagmoise , qui était re» Tenue plus nombreuse qu'auparavant , y faisait entrer librement des convois, fut sur le point d'aj^andonner le siège et le blocus , pour tourner la guerre du côté d'Agrigente , contre Himilcon et Hippocrate. Mais , avant que de prendre ce parti , U voulut essayer s'il ne pour» rait point se rendre maître de Syracuse par quelque intelligence secrète. Il gagna d'abord un esclave , par le moyen duquel il fit entrer dans la conspiration jusqu'à quatre-vingts des principaux de la ville, qui venaient par troapes le trouver dans son camp , cachés dans des barques sous des filets de pêcheurs. Le complot était près de réussir , lorsqu'un certain Attale , de dépit de

iÇ)% HISvTOIBE ASrCIENNE.

n'y avoir pas été admis, le découvrit à Épicyde, qui fît mourir tous les conjiu*és.

Cette entreprise échouée de la sorte jeta Marcellus dans un nouvel embarras , ou plutôt dans un nouveau désespoir. Rien ne se présentait à son esprit , que la douleur et la honte de lever un siège après y avoir coiisumétant de temps et fait de. si grandes pertes, tant d'hommes que de «vaisseaux. Une espèce de hasard lui offrit une nouvelle ressource , et fit renaître son espérance.' Des vaisseaux Romains avaient pris un certain Damippus , qu'Épicyde envoyait en ambassade à Phi- ^lippe, roi de Macédoine. Les Syracusains témoignèrent beaucoup de désir de le racheter , et Marcellus ne s en él<Mgna pas. On convint d'un endroit auprès du port Trogile , pour y tenir les conférences sur la rançon du prisonnier. Comme on y alla plusieurs fois , un soldat Romain s'étant avisé de considérer de près le mur avec attention, après en avoir compté les pierres, avoir examiné à vue d'œil la mesure de chacune, et avoir supputé par estimation la hauteur du mur , il le trouva beaucoup plus bas qu'on ne le croyait , et conclut qu avec de médiocres échelles on pouvait facilement monter dessus. Sans perdre de temps , il fit rapport de tout I à Marcellus , qui ne négligea pas l'avis , et s'en assura par ses propres yeux. Ayant fait préparer des échelles, il prit Toccasion d'une fête qu'on célébrait à Syracuse I en L'honneur de Diane , et pendant laquelle les habitants s'abandonnaient à la joie et à la bonne chère. A i l'heure de la nuit où il conjectura que les Syracusains, I après avoir beaucoup bu , commenceraient à s'endormir , il fit avancer doucement un corps de mille soldats d'élite vers le mur avec des éclielles. Quand les

PERSES ET GHECS. igS ,

premiers furent arrivés au haut sans bruit et sans tumulte , d'autres les suivirent , la hardiesse des premiers donnant du courage aux seconds. Les mille soldats, profitant du repos des ennemis, qui étaient ou ivres ou endormis , eurent bientôt escaladé le mur. Ayant enfoncé la porte de l'Hexapyle , les troupes s'emparèrent de la partie de la ville appelée Épipole.

Il ne s'agissait plus pour-lors de tromper les ennemis , mais de les effrayer. Les Syracusains , éveillés par ie bruit , commençaient à se troubler et à se mettre en mouvement. Marcellus fit sonner à-la-fois toutes les trompettes; ce qui jeta une telle épouvante et une si grande frayeur dans les cœurs , que tout le monde prenait la fuite , croyant qu'il ne restait pas un seul quartier de la viHe qui ne fut au pouvoir de l'ennemi. Il restait pourtant la plus forte et la plus belle partie, 2ifi^\ke jichradine j qui n'était pas prise, parce qu'elle avait ses murailles séparées du reste de la ville.

Marcellus , dès la pointe du jour , était entré dans la ville neuve * , et dans le quartier appelé Tyque, Épicyde , ayant assemblé promptement quelques troupes' c[u'il avait dans 111e qui joignait l'Achradine , marcha contre Marcellus; mais le trouvant plus fort et mieux accompagné qu'il n'avait cru, après une légère escarmouche il se renferma dans l'Achradine.

Tous les capitaines et les officiers qui étaient autour de Marcellus le félicitaient de ce grand bonheur. Pour lui, quand il eut regardé de dessus la hauteur la beauté et la grandeur de cette ville , on dit qu'il versa quelques

' La Ville neuve , ou Néapolis , temps , avait été comprise dans la était Épipole', qui , dans \t% derniers yiDe , et environnée de mundUea.

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