SANS LA PRIÈRE
IL EST IMPOSSIBLE DE RÉSISTER AUX TENTATIOxNS ET DE PRATIQUER LES COMMANDEMENTS.
La prière est l’arme la plus indispensable pour nous défendre contre les attaques de nos ennemis. Celui qui néglige de s’en servir, dit Saint Thomas , est perdu. Ce Saint Docteur ne doute pas qu’ Adam ne soit tombé parce qu’il ne s’est point recommandé a Dieu , lorsqu’il fut tenté : [Peccavif^quiaaddivinum auxilium recursumnon habuit.'^ Saint Gélase assure la même chose au sujet des Anges rebelles : Del gratiam in vacuum recipientes , non orando constare nequiverunt.'^ Saint Charles Borromée, dans une de ses lettres pastorales , nous fait remarquer qu’entre tous les moyens que Jésus-Christ nous a recommandés dans l’Evangile, la prière tient le premier rang , et que le Seigneur a voulu que son Église se distinguât par la de toutes les sectes , en lui donnant proprement le nom de Maison de Prière : Domus mea^ Domus orationis vocabi-
(1 ) De Sal Doc. c. 28. (â) P. /. q. 94. a. 4.
(3) Tr. adv. peîag. hær.
NÉCESSITÉ DE LA PRIÈUE
tur.^ Saint Charles conclut que toutes les vertus naissent, croissent, et se perfectionnent par la prière : Principium, progressus , et complementum est omnium virtutum. Ainsi, dan§ les ténèbres, les misères, et les dangers de cette vie, nous ne pouvons avoir d’espérance qu’enlevant les yeux vers Dieu , pour obtenir de sa miséricorde , par la prière , les secours dont , nous avons besoin et le salut , comme le disait le saint roi Josaphat : Sed cum ignoremus quid agere debeamus, hoc solum habemus residui, ut oculos nostros dirigamus ad ^e.^Et c’est ce que pratiquait David, ne trouvant point d’autre remède , pour échapper a ses ennemis, que de prier sans cesse le Seigneur de le délivrer de leurs pièges : Oculi mei semper ad Dominum , quoniam ipseevellet de laqueo pedes meos. Aussi ne faisaitil que prier, en disant continuellement a Dieu : Respice in me et miserere mei ; quia unicus et pauper sum ego. ^ Clamavi ad te , salvum me fac , ut custodiam mandata tua: ^ Seigneur! tournez vos regards vers moi, ayez pitié de moi et sauvez-moi; car je ne puis rien de moi-même , et, hors de vous, je n’ai aucun secours à attendre.
Comment, en effet, pourrions-nous résister h nos puissants ennemis , et pratiquer les commandements de Dieu, surtout après que le péché de notre prQmierpère, Adam, nous a rendus si faibles , et sujets a tant d’infirmités , si nous n’avions pas la prière , au moyen de laquelle nous pouvons obtenir du Seigneur la lumière et la force suffisantes pour observer ses préceptes ? Luther a proféré un blasphème, lorsqu’il a dit que , par suite du péché d’Adam, il est absolument impossible aux hommes d’accomplir la loi divine. Jansenius a dit aussi qu’il y a des
(1) Matth. Si. iS. (2i Lut. past. de or. in comm.
(3) II. Par. 20. y2. (4j Ps. 24. «. (5) Ps. HS. HS.
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commandements dont Inobservation est impossible , même aux justes , selon les forces qu’ils ont dans l’état présent ; et jusque-là sa proposition aurait pu s’entendre dans un bon sens ; mais elle a été justement condamnée par l’Eglise pour ce qu’il ajouta, savoir, que l’homme est en outre privé de la grâce divine qui lui aurait rendu possible l’accomplissement de ces préceptes : Deest quoque gratia, qua possibilia fiant. Il est vrai , dit Saint Augustin, que l’homme, à cause de sa faiblesse, ne peut accomplir certains commandements, avec ses forces actuelles , et avec la grâce ordinaire ou commune à tous ; mais il peut obtenir par la prière le secours plus puissant dont il a besoin pour les observer : Deus impossibilia non jubet; sed jubendo monet , et facere quod possis , et petere quod non possis ; et odjuvat ut possis. Ce texte est devenu célèbre dans l’Eglise , qui , au Concile de Trente ^ , l’a adopté comme dogme de foi. Le Saint Docteur ajoute immédiatement : Voyons comment l’homme peut faire ce qui lui est impossible : Videamus unde possit , unde non possit :... medicina poterit, quod vifio 7ion potest:^ C’est que nous trouvons dans la prière le remède à notre faiblesse , puisque , quand nous invoquons l’assistance de Dieu, il nous donne la force de faire ce que nous ne pouvons de nous-mêmes.
Il n’est pas croyable , continue Saint Augustin , que Dieu ait voulu, d’un côté, nous obliger a pratiquer sa loi, et, de l’autre , nous commander des choses impossibles : lors donc que le Seigneur nous fait sentir notre impuissance à observer tous ses commandements, nous sommes avertis par là que nous devons faire les choses faciles avec la grâce ordinaire qu’il nous donne à tous , et les choses
(1) Sess. 6. cap. il. {2' De Nat. et Gr. c. 4J.
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difficiles avec le secours plus abondant que nous pouvons obtenir par le moyen de la prière : Eo ipso quo firmissime creditur Deum justmn et honum iinpossibilia non potuisse prœcipere, hinc admonemur, et in facilibus qiiid agamus, et in difficilibus quid petamus.^ — Mais, dira-t-on, pourquoi Dieu nous a-t-il commandé des choses au-dessus de nos forces? — C’est précisément , répond le Saint Docteur, afin que nous recourions a lui par la prière , à l’effet d’obtenir le secours dont nous avons besoin pour faire ce qui nous est naturellement impossible : Ideo jubet aliqua qiiœ non possumus , ni noverimus quid ab illo petere debeamus.^ Il dit dans un autre endroit : Lex data est ut gratta quœreretur ; gratia data est ut lex impleretur Dieu nous a imposé une loi que nous ne pouvons accomplir sans sa grâce , afin que nous le suppliions sans cesse de nous accorder la grâce nécessaire pour observer sa loi. — Et encore ailleurs : Bona est lex , si quis ea légitimé utatur : quid est ergo légitimé uti lege? perlegem agnoscere morbum suum, et quærere ad sanitatem divinumadjutorium:^ il assure que la loi doit nous servir a quelque chose, mais à quoi? â connaître par son moyen ce que nous ne pourrions savoir sans elle , c’est-â-dire , notre impuissance à l’observer , afin qu’ensuite nous tâchions d’obtenir , par la prière, le secours divin qui remédie â notre faiblesse.
Saint Bernard exprime le meme sentiment ; Qui sumus nos, aiit quæ fortitudo nostra , ut tam multis tentationibus resistere valeamus ? Hoc erat cerfe quod quœrebat Deus, ut, videntes defectum nostriim, et quod non est nobis auxilium aliud, ad ejus misericordiam tota humilitate curramus : ^ Le Seigneur sait , dit-il , corn
(\) De Nat. et Gr. c. 69. (2 De Gr. et Lib. Arb. c. 16.
(3) De Spir. et Lût. c 49. [4; Serm. 456. Ed. Ben.
(5j In Quad. s. 5.
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bien la nécessité de prier sert à nous maintenir dans l’humilité et à exercer notre confiance ; il permet que nous soyons attaqués par des ennemis contre lesquels nos propres forces sont insuffisantes, afin que nous implorions sa miséricorde , et que nous obtenions , par la prière, ce qui nous manque pour résister.
Il faut surtout se persuader que nul ne peut vaincre les tentations d’impureté sans se recommander à Dieu quand il est tenté. La chair est notre ennemie la plus redoutable : lorsqu’elle nous attaque , elle nous ôte presque toute lumière , en sorte que nous perdons de vue toutes les considérations et tous les bons propos que nous avons faits, nous ne tenons plus compte des vérités de la foi , et nous^ ne craignons plus guère même les vengeances de Dieu : car cette tentation est secondée par le penchant naturel qui nous pousse avec violence vers les plaisirs des sens. Si, dans ce danger, on ne recourt pas à Dieu , on est perdu. Notre unique moyen de défense contre les tentations de la chair , dit Saint Grégoire de Nysse , c’est la prière : Oratio pudicitiæ præsidium est.^ Et Salomon avait exprimé la même chose : Et ut scivi quoniam aliter nonpossem esse continens, nisi Deus det,... adii Dominum^ et deprecatus sum illum.^^ La chasteté est une vertu que nous n’avons point la force de pratiquer , si Dieu ne nous l’accorde ; et Dieu n’accorde cette grâce qu à ceux qui la lui demandent ; mais dès qu’on la demande, on est sûr de l’obtenir.
Saint Thomas a donc raison de conclure , ce qui est contre l’erreur de Jansenius , qu’il ne nous doit jamais paraître impossible de garder la chasteté ou tout autre précepte divin , puisque , ce que nous ne pouvons faire
(i) De Or. Dom. or.
(2) Sap. 8.
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par nos propres forces , nous le pouvons néanmoins avec l’aide de Dieu : Dicendum quod illud quod possumus cum auxilio divino, non est nobis omnino impossibile.^ Qu’on ne dise pas , par exemple , que c’est une injustice d’ordonner à un boiteux de marcher droit, quand on lui donne le moyen de remédier à son infirmité ; s’il continue a marcher de travers, c’est assurément de sa faute : ce raisonnement est de Saint Augustin : Consultissime homini prœcipi, ut redis passibus ambulet, ut, cum se non passe perspexerit J medicinam requirat ad sanûndam peccati claudicationem.'^ Le même Saint Docteur dit finalement , que l’on ne saura jamais bien vivre , si l’on ne sait bien prier : Novit recte vivere, qui recte novit orare.^ Et, de son côté, Saint François d’Assise assure que, sans la prière , on ne peut pas espérer qu’une âme produise jamais quelque bon fruit. ^
C’est donc a tort que les pécheurs veulent s’excuser en alléguant qu’ils n’ont pas la force de résister aux tentations. — Mais , leur répond l’apôtre Saint Jacques , si la force vous manque, pourquoi ne cherchez-vous pas a vous la procurer ? si vous ne l’avez pas, c’est que vous ne la demandez pas : Non habetis , propter quod non postulatis.^ Il n’y a point de doute que nous ne soyons trop faibles pour résister aux assauts de nos ennemis ; mais il est certain aussi que Dieu est fidèle, comme Saint Paul nous le déclare, et qu’il ne permet point que nous soyons tentés au delà de nos forces : Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis, sed faciet etiam cum tentatione provenlum, ut possiiis sustinere c’est-'a-dire , suivant les Commentaires de Primase, que
:'!) y. 2. q. 409. a. 4. ad^. 3 De Perf. Juüif. c. o.
(3j Append. s. oo. E. B. ^4/ Op. p. S. or. S.
{^jJac. 4. %. ;6 /. Cor. 40. 43.
NÉCESSITÉ DE LA PRIÈRE
Dieu, par le secours de sa grâce , nous rend capables de résister a toutes les tentations : Illud faciet provenire [gratiœ præsidia) , quo possitis [tentationem] sustinere. Nous sommes faibles , mais Dieu est fort ; quand nous l’invoquons , il nous communique sa force , et alors nous pouvons tout , ainsi que l’Apôtre le disait de lui-même avec raison : Omnia possum in eo qui me confortât.^ Celui qui succombe parce qu’il néglige de prier, n’a donc aucune excuse, conclut Saint Jean Chrysostôme, puisque, s’il avait prié, il eût été vainqueur de ses ennemis : Nec quisquam poterit excusari , qui hostem vincere noluit dum ah orando cessavit.^
§ III
DE l’invocation DES SAINTS.
io Est-il bon et utile de réclamer l’intercession des Saints ?
C’est ici le lieu de se demander s’il est aussi nécessaire de recourir à l’intercession des Saints pour obtenir les grâces de Dieu.
Qu’il soit PERMIS et qu’il soit utile d’invoquer les Saints comme intercesseurs , pour obtenir, par les mérites de Jésus-Christ, ce que nous ne sommes pas dignes d’obtenir par nous-mêmes a cause de nos démérites, — c’est la doctrine de l’Eglise, ainsi quelle l’a déclaré au Concile de Trente : Bonum atque utile est suppliciter eos invocare, et oh bénéficia impetranda a Deo per Filium ejus Jesum Christum ad eorum orationes, opem, auxiliumque confugere,^
(1) Phil. 4. iS, (2) Serm. de}foyse, (3) Sess. Deinv, Sanct.
G. MOYEN
NÉCESSITÉ DE LA PRIÈRE
L’invocation des Saints a été condamnée par l’impie Calvin, mais c’est contre toute raison ; car, s’il est licite et avantageux de réclamer Tappui des justes pendant leur vie, en se recommandant a leurs prières, comme faisait le prophète Baruch, écrivant de Babylone à ses frères de Jérusalem : Et pro nobis ipsis orate ad Dominum Deum nostrum et Saint Paul, aux fidèles de Thessalonique : Praires, orate pro nobis comme Dieu luimême a voulu que les amis de Job eussent recours à l’intercession de son serviteur , pour qu il leur accordât ses faveurs en considération des mérites du saint homme : Ite ad servum meum Job Job autem servus 7neus ora^ bit pro vobis; faciemejus suscipiam;^ s’il est permis, disje, de se recommander aux prières des vivants, pourquoi ne le serait-il pas d’invoquer les Saints qui jouissent de la présence de Dieu dans le ciel ? Ce n’est point la déroger à l’honneur que l’on doit a Dieu , c’est au contraire le doubler, comme lorsque Ton honore le roi , non-seulement dans sa personne , mais encore dans ses ministres. Aussi Saint Thomas enseigne qu’il est même bon de recourir à plusieurs Saints, parce qu’on obtient quelquefois par riiitercession de plusieurs ce qu’on n’obtiendrait pas par l’intercession d’un seul : Quia plurium orationibus quandoque impetratur , quod unius oratione non impe-~ traretur. Et si l’on objecte : A quoi bon recourir aux Saints pour obtenir fappui de leurs prières , puisqu’ils prient pour tous ceux qui en sont dignes ? — le Docteur Angélique répond que , ceux qui ne sont pas dignes, le deviennent par leur invocation même : Ex hoc fit dignus, quod ad ipsum [Sanctum] cum devotione recurrit.^
(I) Bar. y. y J. (2) 7. Thess. 5. Sio.
(3) Job. 42 . 8. (4j In 4. sent. dist. 45. q. S. a. 2»
NÉCESSITÉ DE LA PRIÈRE
2® Est-il bon d’invoquer aussi les âmes du purgatoire ?
On demande en outre s’il est utile de se recommander aux âmes du purgatoire. — 11 en est qui prétendent quelles ne peuvent prier pour nous , et ils s’appuient sur rautorité de Saint Thomas , lequel dit que ces âmes, devant être purifiées parles peines quelles endurent, nous sont inférieures, et que , pour cette raison, n’étant point en état de prier , elles ont plutôt besoin de nos prières : Non sunt in statu orandi , sed magis ut oretur pro eis.^ — Néanmoins , beaucoup d’autres théologiens, tels que Bellarmin,^ Sylvius,^ le cardinal Gotti,^ Lessius,^ Médina, etc., affirment le contraire avec une grande probabilité ; car la piété nous porte a croire que Dieu manifeste à ces bonnes âmes les prières que nous leur adressons , et qu’ainsi se conserve entre elles et nous un admirable commerce de charité, qui fait quelles prient pour nous et que nous prions pour elles. En outre , Sylvius et Gotti observent avec raison que le passage ou le Docteur Angélique dit que les âmes du purgatoire ne sont pas en état de prier , n’est point opposé a leur sentiment, attendu qu’autre chose est de n’être pas en état de prier , et autre chose de ne pouvoir pas prier : il est vrai que ces âmes saintes ne sont pas en état de prier , parce que, comme le dit Saint Thomas , étant là pour souffrir , elles nous sont inférieures et elles ont plutôt besoin de nos prières ; cependant, dans l’état où elles se trouvent , elles peuvent bien prier , puisqu’elles sont amies de Dieu. Si un père, malgré la tendresse qu’il a pour son fils, le
{i ) 2. 2. q. 83. a. H. (2) De Purg. l 2- c. i3.
(3) lîi q. 7/. suppï, a. 6. (4) De st. an. p. vit. q. 4. d. 2-
(S, De Just. l. 2- c. 31 . d. 5.