IV« CONSIDÉRATION
TOURMENT QUE SOUFFRE EN ENFER CELUI QUI SE DAMNE POUR AVOIR PERDU SA VOCATION.
Le regret d’avoir perdu, par sa propre faute, quelque grand bien, ou de s’être causé volontairement quelque grand mal, est une peine telle que, même en cette vie, elle devient un tourment insupportable. Quel sera donc, dans l’enfer, le supplice d’un jeune homme appelé de Dieu, par une faveur singulière, â l’état religieux, lorsqu’il reconnaîtra qu’en obéissant a Dieu il eût acquis une belle place en paradis, et qu’il se verra, au contraire, relégué dans ce lieu de tourments, sans espoir de remède â sa ruine éternelle !
Ce sera la le ver cruel qui, toujours vivant, lui rongera a jamais le cœur par un continuel remords : Vermis eorum non moritur.^ Il dira alors : O insensé que j’ai été! je pouvais devenir un grand saint ; et si j’avais obéi, je serais maintenant au ciel, et me voila damné sans espoir.
Il saura dès lors, le malheureux, pour son plus grand tourment, et il verra, au jour du jugement universel, ran-
(1) Marc. 9. 43^.
DU CHOIX dY’n État
gés à la droite du Sauveur et couronnés comme Saints, ceux qui auront suivi leur vocation, et qui, renonçant au monde, se seront retirés dans la maison de Dieu, où luimême était aussi invité ; il se trouvera séparé de la compagnie des Bienheureux, et jeté au milieu de l’innombrable cohue des réprouvés, pour avoir désobéi a la voix de Dieu. 11 est certain qu’alors le souvenir de la grâce de la vocation sera pour lui, dans l’enfer, un double enfer.
On sait, d’après ce qui a été dit plus haut, qu’on tombe facilement dans ce malheur extrême, lorsque, pour suivre sa fantaisie, on se détourne de sa divine vocation. Vous donc, mon cher frère, qui êtes appelé a vous sanctifier dans la maison du Seigneur, considérez le grand danger auquel vous seriez exposé, si vous perdiez volontairement cette grâce : due à la souveraine bonté de Dieu, qui vous l’a donnée pour vous élever au-dessus de la foule et vous placer au nombre des princes de ciel, elle deviendrait par votre faute, si vous étiez infidèle a Dieu, un enfer à part pour vous. Maintenant que le Seigneur vous met en main la faculté de choisir, faites donc votre choix, décidez vous-même ce que vous voulez devenir, ou un grand roi dans le paradis, ou un damné plus tourmenté que les autres dans l’enfer.
Prière.
O mon Dieu! ne permettez pas que je vous désobéisse et que je vous sois infidèle. Je reconnais votre bonté pour moi, et je vous remercie de ce qu’au lieu de me rejeter de devant votre face, et de me précipiter dans l’enfer que j’ai tant de fois mérité, vous daignez m’appeler a la sainteté et me préparer une place distinguée dans le ciel. Je comprends que je mériterais un double châtiment, si je ne correspondais pas a cette grâce qui n’est pas donnée a
ET DE LA VOCATION
tous. Seigneur! je veux vous obéir : me voici, je suis a vous, et je veux être à vous pour toujours. J’accepte avec joie toutes les peines et tous les désagréments de la vie religieuse à laquelle vous m’invitez. Eh ! que sont ces peines en comparaison des peines éternelles que j’ai méritées ? Déjà j’étais perdu à cause de mes péchés ; maintenant je me donne tout à vous, disposez de moi et de ma vie comme il vous plaît. Souffrez, ô bon Maître ! que, tout condamné à l’enfer que j’ai été, je vous serve et vous aime en cette vie et en l’autre. Je veux vous aimer désormais autant que j’ai mérité de vous haïr dans l’enfer, ô Dieu infiniment aimable! Ah! mon Jésus! vous avez brisé les chaînes par lesquelles le monde me tenait attaché ; vous m’avez délivré du joug de mes ennemis ; je dois donc désirer de vous aimer beaucoup, ô mon Amour! aussi, pour l’amour que je vous porte, je suis résolu de vous servir et de vous obéir en tout et toujours.
Je vous rends grâces, ô Marie, mon Avocate, à qui je dois cette grande miséricorde ! assistez-moi toujours, et ne permettez pas que je retombe dans mon ingratitude envers un Dieu si bon, qui m’a tant aimé! faites en sorte que je meure plutôt que d’être infidèle à une si grande grâce. Ainsi j’espère.