QUELLES SONT LES CONDITIONS REQUISES. OBJET DE LA PRIÈRE
Amen, amen dico vobis : si quid petieritis Patrem in nomine meo, dabit vobis : ^ Jésus-Christ nous promet que, tout ce que nous demanderons en son nom 'a Dieu son Père, nous sera accordé; mais cela s’entend toujours d’une demande faite avec les conditions requises. Saint Jacques nous avertit que, lorsqu’on demande et qu’on n’obtient pas , c'est qu’on demande mal : Peiitis et non accipitis, eo quod male petatis.^ Et Sdiini BdiSÛe , expliquant ces paroles de l’Apôtre , énumère les causes qui rendent la prière stérile : Ideo, quandoque peiis et non accipis J quia perperam posiulasti, vel infideliter, vel leviter, vel non conferentia tibi, vel destitisti Vous demandez , dit- il , et vous ne recevez rien ; c’est, ou que vous demandez avec peu de foi ou de confiance : Infideliter; ou que vous désirez peu d’obtenir ce que vous demandez : Leviter ; ou que vous demandez des choses qui ne sont pas utiles à v-otru salut : Non conferentia tibi; ou enfin , que vous ne persévérez pas dans votre prière : Destitisti,
{i)Jo. 3S.
(2) Jac. 4. 5.
(3) Const. Mon, c. i.
DE: oOiNDITIONS DE LA PRIÈRE. 59
Saint Thomas rédui^ aussi à quatre les conditions requises pour que la prière soit efficace ; elles consistent a demander, pour soi-même, des choses nécessaires au salut, avec piété; et avec persévérance : Pro se, necessaria ad salutem , pie, et perseveranter.^
Peut-on prier efficacement pour les autres ?
La première condition de la prière est donc , d’après le Docteur Angélique , que l’on demande pour soi-même : Pro se. Il prétend que l’homme ne peut obtenir pour les autres , a titre de justice : Ex condigno , la vie éternelle , ni conséquemment les grâces qui appartiennent au salüt ; car , dit-il , la promesse a été faite , non pour les autres, mais seulement pour ceux qui prient : Dabit vobis. Néanmoins, beaucoup de théologiens, tels que Cornélius A-Lapide, Sylvestre, Tolet, Habert, et d’autres, tiennent le senti nent opposé , en s’appuyant sur l’autorité de Saint Basil ' , pai enseigne que la prière , en vertu de la promr. le Dieu , obtient infailliblement son effet , même quand on prie pour les autres, pourvu qu’ils n’y mettent aucun obstacle positif. Ils se fondent en outre sur plusieurs textes de l’Ecriture, oîi il nous est recommandé de prier pour les autres : Et orate pro invicem , ut salvemini ; multurn enim valet deprecatio justi assidua.^^ Orate pro persequentibus et calumniantibus vos principalement sur un passage des Epîtres de Saint Jean, où l’Apôtre s’exprime en ces termes : Si quelqu’un voit son frère commettre un péché qui ne va point à la mort, qu’il prie ; et Dieu donnera la vie a ce pécheur, si son péché ne va point 'a la mort : Qui scit fratrem suum peccare
(I) S. q. 8S. a. io. ad (2) Jac. 5. i6. (3) Luc. 6. ^8.
peccatum non ad mortem , petat , et dabitur ei vita peccanti non ad mortem.^ Par ces mots : Peccanti non ad mortem, Saint Ambroise, Saint Augustin, Bède , et d’autres interprètes, ^ entendent un pécheur qui n’est point déterminé k rester dans son péché jusqu’à la mort ; car, autrement , il lui faudrait une grâce très-extraordinaire. Quant aux pécheurs qui ne sont point coupables de cette extrême malice , l’Apôtre promet leur conversion à celui qui prie pour eux : Petat, et dabitur ei vita peccanti*
(1) /. Jo. 5. 46. (2) Afi. Caîm. in loc. cit.
(*) Les deux sentiments peuvent se concilier quant au résultat et à la pratique. Saint Thomas ne dit point que les prières faites pour les autres ne sont point exaucées , mais seulement qu’elles ne le sont pas toujours; et il en donne la même raison que Saint Basile. Voici comment il s’exprime : Il arrive quelquefois que la prière que l’on fait pour un autre n’est point exaucée, quoiqu’on la fasse avec piété et persévérance , et qu’elle ait pour objet ce qui regarde le salut ; parce que celui pour qui l’on prie y oppose un obstacle : Procter impedimentum quod est ex parte ejus pro quo oratur. [^.2. q. 83. a. 7.) Le Saint Docteur ajoute que la charité nous oblige à prier pour les autres, pour les pécheurs comme pour les justes, quoique les pécheurs ne profitent pas toujours des prières que l’on fait pour eux ; dans tous les cas, le mérite de cet acte de charité n’en est pas moins acquis à celui qui prie. « La nécessité, dit-il en citant l’Ouvrage imparfait, nous contraint de prier pour nous-mêmes ; la charité nous exhorte à le faire pour les autres : la prière la plus agréable à Dieu n’est pas celle que la nécessité nous impose, mais celle que la charité nous recommande. »
On pourrait donc ramener les deux opinions à cette proposition : La prière, faite avec les conditions requises, est toujours efficace de son côté ; mais la personne pour qui l’on prie peut, par sa mauvaise volonté, en arrêter les effets en ce qui la concerne. — On diflère seulement sur le principe, savoir , si l’effet de la prière faite pour les autres procède de la fidélité ou de la bonté de Dieu : selon Saint Basile, Dieu accorde la grâce et il y est obligé en vertu de sa promesse: selon Saint Thomas , Dieu n’est pas obligé d’accorder et il n’accorde pas la grâce , quand le sujet n’est pas en état de la recevoir. — Saint Alfihonse semble se ranger du coté du Docteur Angélique, en disant un peu plus bas : « Il est vrai que Dieu n’a pas promis de nous exaucer, lorsque ceux pour qui nous prions mettent un obstacle positif à leur conversion, etc. » Le Traducteur.
Nous devons prier pour les pécheurs.
Du reste, personne ne doute que les prières des autres ne soient très-utiles aux pécheurs et très-agréables à Dieu. Le Seigneur se plaint de ses serviteurs qui ne lui recommandent pas les pécheurs ; c’est ce qu’il a fait entendre un jour a Sainte Marie-Magdeleine de Pazzi, en lui disant : c( Vois, ma fille, comme les chrétiens sont entre les mains du démon ; si mes élus né les délivraient par leurs prières , ils deviendraient sa proie. » Mais, ce service de charité , Dieu l’attend particulièrement des prêtres et des religieux. La même Sainte disait a ses religieuses : (( Mes chères sœurs. Dieu ne nous a pas séparées du monde pour que nous fassions le bien seulement pour nous , mais encore pour que nous l’apaisions envers les pécheurs. » Un autre jour, le Seigneur lui dit encore : (( C’est à vous, qui êtes mes Épouses de prédilection , que j’ai conlié la Cité de refuge (G’est-a-dire , la Passion de Jésus-Christ.), afin que vous sachiez ou vous pouvez venir en aide à mes créatures ; allez-y donc, et prêtez votre secours à mes créatures qui périssent, en donnant même votre vie pour elles. » De là, enflammée d’un pieux zèle , la Sainte offrait à Dieu, cinquante fois par jour, le sang du divin Rédempteur pour le salut des pécheurs ; et se consumant du désir de leur conversion, elle s’écriait : (( O Seigneur ! quelle est ma peine de voir que je puis être utile à vos créatures en donnant ma vie pour elles , et de ne pouvoir le faire ! «Dans tous ses exercices de piété, elle recommandait les pécheurs à Dieu ; et on lit dans sa vie , quelle ne laissait guère passer une heure de la journée sans prier pour eux; souvent même , elle se levait au milieu de la nuit, et allait aux pieds du Saint-Sacrement inter-
céder pour les pécheurs. Malgré tant de ferveur, on la trouva une fois tout en larmes ; et comme on lui demandait la cause de sa douleur , elle répondit : « Je pleure parce qu’il me semble que je ne fais rien pour le salut des pécheurs. » Elle allait jusqu’à s’offrir , pour leur conversion, à endurer meme les peines de l’enfer, pourvu qu ella ne dût pas y haïr le Seigneur ; et il arriva plusieurs fois que Dieu, pour lui complaire, l’affligea de grandes douleurs et de cruelles maladies pour le salut des pécheurs. Elle priait spécialement pour les prêtres, enconsidérantqueleur bonne conduite est cause du salut des autres, tandis que leur mauvaise vie entraîne la ruine de beaucoup d’âmes; c’est pourquoi elle suppliait le Seigneur de faire tomber sur elle la punition de leurs fautes, en disant : « Seigneur ! faites-moi mourir et revivre assez de fois pour satisfaire à votre justice pour eux. » On rapporte dans sa Vie quelle arracha en effet, par ses prières , un grand nombre d’âmes des mains de Lucifer.
J’ai voulu parler plus particulièrement du zèle de cette grande Sainte; mais toutes les âmes qui aiment vraiment Dieu, ne se lassent point de prier pour. les pauvres pécheurs. En effet, dès quon aime Dieu, et que l’on considère l’amour qu’il porte aux âmes, et tout ce que Jésus- Christ a fait et souffert pour leur salut, et le désir qu’a ce divin Sauveur que nous priions pour les pécheurs , comment est-il possible de voir avec indifférence tant de malheureux qui vivent séparés de Dieu et esclaves de l’enfer? comment est-il possible de ne pas se sentir excité à supplier fréquemment le Seigneur de les éclairer et de leur donner la force de sortir de cet état déplorable dans lequel ils dorment et vivent comme perdus sans retour ? Il est vrai que Dieu n’a pas promis de nous exaucer, lorsque ceux pour qui nous prions mettent un obstacle positif
a leur conversion ; cependant il est souvent arrivé que le Seigneur, dans sa bonté , s’est plu a ramener dans la voie du salut les pécheurs les plus aveuglés et les plus endurcis, en leur accordant des grâces extraordinaires en considération des prières de ses serviteurs. N’oublions donc jamais de recommander a Dieu les pauvres pécheurs, soit en disant la Messe ou en y assistant , soit en recevant la Communion, soit en faisant la Méditation ou la Visite au Saint-Sacrement. Un auteur savant nous assure que celui qui prie pour les autres, sera plus vite exaucé dans les prières qu’il fait pour lui-même.
Ceci soit dit en passant ; voyons maintenant les autres conditions qu’exige Saint Thomas pour que la prière ait son effet.
11 faut demander les grâces nécessaires au salut.
La seconde condition qu’assigne le Saint Docteur, c’est que nous demandions des choses dont nous avons besoin pour nous sauver : Necessaria ad salutem; car la promesse d’exaucer la prière ne regarde pas les objets temporels qui ne sont pas nécessaires au salut de notre âme. Saint Augustin , en expliquant les paroles de l’Evangile, citées plus haut ; In noniine meo , dit que ce qui est contraire au salut ne peut être demandé au nom du Sauveur ; Non peiiiur in nomine Salvatoris quidquld petitur contra rationem salutis.'^ Quelquefois, ajoute-t-il, nous demandons des biens temporels, et Dieu ne nous exauce pas : pourquoi? parce qu’il nous aime et qu’il veut nous traiter avec miséricorde : Fideliter supplicans Deo pro nécessitaabus hujus vitæ y et miser icorditer auditur , et misericor-
(I) InJo. tr.
diter non auditur ; quid enim infîrmo sit utile j magis novit medicus quam œgrotus:^ Le médecin qui aime son malade , ne lui accorde pas des choses qu’il sait lui être nuisibles. Eh ! combien n en est-il pas qui , s’ils étaient malades ou pauvres , ne tomberaient pas dans les péchés qu’ils commettent étant en santé ou dans l’abondance I Lors donc que le Seigneur refuse la santé du corps ou les biens de la fortune a ceux qui les demandent, c’est parce qu’il les aime et qu’il prévoit que ces avantages temporels seraient pour eux une occasion de perdre sa grâce, ou au moins de tomber dans la tiédeur. Du reste , nous ne prétendons pas que ce soit une faute de demander â Dieu les choses nécessaires à la vie présente , en tant quelles conduisent au salut éternel, ainsi que faisait le Sage lui-même : Tribue tantum victuimeo necessariaJ^ Saint Thomas convient qu’il est permis d’avoir pour cette espèce de biens une sollicitude modérée ; 3 le mal serait de désirer et de chercher les biens temporels comme objet principal , avec une sollicitude désordonnée , comme s’ils faisaient tout notre bonheur. Ainsi, lorsque nous demandons a Dieu des avantages temporels , nous devons toujours le faire d’une manière soumise et résignée, avec la condition qu’ils soient utiles a notre âme ; et si le Seigneur nous les refuse, soyons persuadés que c’est par un effet de l’amour qu’il nous porte, et parce qu’il prévoit que nous en éprouverions un dommage spirituel.
Souvent nous demandons 'a Dieu qu’il nous délivre d’une tentation périlleuse, et Dieu ne nous exauce pas, il permet que la tentation continue a nous molester : ne doutons pas que ce ne soit encore pour notre plus grand bien. Ce ne sont pas les tentations ni les mauvaises pen-
(1) Ap. S. Prosp. sent. (2) Prov. 50. 8. (3) 2t. 2- q. 85. a. 6.
sées qui nous éloignent de Dieu , c’est le consentement qu’on y donne. Lorsqu’une âme se recommande a Dieu dans la tentation , et qu’avec l’aide de la grâce elle y résiste, oh! alors, quel progrès elle fait dans la perfection, et comme elle s’unit plus étroitement a Dieu ! Voila pourquoi le Seigneur ne l’exauce pas. Saint Paul priait instamment pour être délivré de tentations impures : Datus est mihi stimulus Garnis meœ angélus Satanœ , qui me * colaphizet ; pr opter quod ter Dominum rogavi ut discederet a me.^ Mais le Seigneur lui répondit : Ma grâce vous suffit : Sufficit tibi gratia mea. Ainsi , même dans les tentations, nous devons prier avec résignation, en disant : Seigneur ! délivrez-moi de cette peine, s’il m’est avantageux d’en être délivré ; sinon , accordez-moi au moins votre secours pour y résister. — Nous éprouvons alors ce que dit Saint Bernard, que, lorsqu’on demande a Dieu une grâce, il accorde ou la grâce demandée ou quelque chose de plus utile. 11 arrive souvent que le Seigneur nous fait supporter la tempête , pour éprouver notre fidélité, et pour notre plus grand avantage. Il semble être sourd à nos prières ; mais soyons assurés qu’il est alors près de nous, qu’il nous écoute, et qu’il nous aide en secret, en nous donnant la force de résister à tous les efforts de nos ennemis. C'est lui-même qui nous le déclare par la bouche du Psalmiste : In tribulaîione invocasti me , et liberavi te; exaudivi te in abscondito tempestatis ; probavi te apud aquam contradictionis Vous m’avez invoqué, et je vous ai délivré ; je vous ai exaucé en me cachant au milieu de la tempête ; je vous ai éprouvé proche des eaux de contradiction.
(1)//. Cor.i^. 1. {2)Ps.80^8.
G. bioyen.
Des autres conditions de la prière.
Enfin, les autres conditions requises d’après Saint Thomas, c’est que la prière soit faite avec humilité et confiance: Pie; et que Ton persévère jusqu’à la mort : Perseveranter. Ces trois conditions , l’Humilité , la Confiance, et la Persévérance, étant les plus indispensables pour rendre la prière efficace, nous allons parler de chacune en particulier.
§ II-
DE l’humilité avec LAQUELLE ON DOIT PRIER.
Dieu regarde favorablement les prières de ses serviteurs, mais quand ils sont humbles : Res'pexitin orationem humilium autrement, loin de les regarder, il les repousse : Deus suj^erbis resistit."^ Le Seigneur n’écoute point la prière des orgueilleux , qui se confient en leurs propres forces , il les laisse dans leur état misérable ; et ainsi, privés de l’assistance divine , ils ne manquent pas de se perdre. — J’ai péché , disait David en gémissant , parce que Je n’ai pas été humble : Priusquam humiliarer , ego deliqui.^ C’est aussi ce qui arriva à Saint Pierre. II avait entendu delà bouche du Sauveur que, dans cette nuit-là même , tous ses*disciples devaient l’abandonner : Omnes vos scandalum patiernini in me in ista nocte.^ Cet avertissement ne lui ouvrit point les yeux. Au lieu de reconnaître sa faiblesse, et de demander du secours au Seigneur
(4) Ps. iOi. i8.
(3) Ps as. 67.
(2) .lac. U. 6.
(4j Matth. ^6. 3i.
pour ne pas tomber dans l’infidélité , comptant trop sur ses forces, il protesta que, quand même tous les autres abandonneraient leur divin Maître, pour lui , il ne le quitterait jamais : Etsi omnes scandalizati fuerint in te^ ego nunquam scandalizabor . Le Seigneur lui prédit de nouveau que lui-même , avant que le coq aurait chanté , il l’aurait renié trois fois ; néanmoins , toujours présomptueux, il dit avec assurance qu’il resterait fidèle jusqu’à la mort : Etiamsi oportuerit me mori tecum , non te negabo. Mais qu arriva-t-il? à peine le malheureux fut-il entré dans la maison du pontife, que, accusé d’être un des disciples de Jésus-Christ, il le renia trois fois, avec serment, protestant qu’il ne l’avait jamais connu : Et ite-rum negavit cum juramento : Quia non novi horninem. Si Pierre se fût humilié , en deCxiandant au Seigneur la grâce de la con^ance , il ne l’aurait pas renié.
Nous devons tous être persuadés que nous sommes comme élevés au haut d’une montagne , et là suspendus sur l’abîme de tous les péchés ; un seul fil nous soutient , c’est la grâce ; si ce fil vient à se rompre, nous tombons dans le précipice, au milieu des désordres les plus affreux. Nisi quia Dominus adjuvit me , paulo minus habitasset in inferno anima mea:^ Si Dieu ne m’eût secouru, j’aurais péché en mille manières, et je serais maintenant en enfer, disait le Psalmiste ; et chacun de nous doit dire de même. C’est dans le même sens que Saint François d’Assise assurait qu’il était le plus grand pécheur du monde. — Mais, mon- père , lui dit-on un jour, cela ne peut être ; il y a certainement dans le monde bien des gens pires que vous. — Ah ! répliqua le Saint, ce que je dis n’est que trop vrai ; car si Dieu- ne me protégeait , je commettrais tous les crimes.
(D Ps. 93. il.
II est de foi que , sans la grâce , nous ne pouvons faire aucune bonne œuvre, ni même avoir une bonne pensée, comme le disait Saint Augustin : Sine gratia nullum prorsus , sive cogitando sive agendo, faciunt homines honum.^ De même que Tœil ne peut voir sans la lumière , ajoute-t-il ; ainsi l’homme ne peut faire aucun bien sans la grâce. ^ — C’est d’ailleurs ce que l’Apôtre a déclaré : Non quod sufficientes simus cogitare aliquid a nobis quasi ex nobis; sed sufficientia nostra ex Deo est.^ Et longtemps avant l’Apôtre, David s’exprimait ainsi : Nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdificant eam : C’est en vain que l’homme travaille a sa sanctification, si Dieu n’y met la main. Nisi Dominus eustodierit civitatem , frustra vigilat qui custodit eam . Si Dieu ne préserve l’âme du péché , elle ne pourra l’éviter par ses propres forces. — Aussi le saint Prophète concluait-il : Non enim in areu meo sperabo Je ne veux pas espérer dans mes armes, mais seulement dans le Seigneur qui peut me sauver.
Si donc nous avons fait quelque chose de bon -, et si nous ne sommes pas tombés dans de plus grandes fautes que celles que nous avons commises, il ne faut l’attribuer qu’a la grâce de Dieu , comme faisait Saint Paul : Gratia autem Dei sum id quod sum.^ Par la môme raison, on ne doit jamais cesser de craindre de tomber en toute occasion : Itaque qui se existimat stare , videat ne cadat.^ L’Apôtre nous avertit par l'a qu’on est en grand danger , dès qu’on se croit en sûreté. Il en indique la cause dans un autre endroit, où il dit qu’on se trompe soi-même quand on s’estime être quelque chose : Nam si quis
(1) De Corr. et Gr. c. (2) De Sp. et An. c. [S) II. Cor. 3. 5.
4) Ps. i^6. i. (5) Ps. 43. 7. (6j I. Cor. io. iO.
(7) I. Cor. iO. 12.
eœistimat se aliquid esse , cum nihil sit , ipse se seducit.^ De là cette sage maxime de Saint Augustin, que l’on n’est fort que lorsqu’on sent sa faiblesse : Multos impedit a firmitate prœsumptio firmitatis ; nenio erit adeo firmus, nisi qui se a seipso sentit infirraum.^ En effet , si quelqu’un dit qu’il ne craint point, c’est un signe qu’il compte sur ses propres forces et sur ses résolutions ; or, une pareille confiance nous égare et nous perd ; car, dès que l’on se confie en soi-même, on cesse de craindre ; quand on ne craint rien , on néglige de se recommander à Dieu , et alors on tombera certainement. — Il faut aussi prendre garde de concevoir de la vanité en voyant la chute des autres ; on doit plutôt se regarder en soi-même comme plus mauvais qu’eux , et dire : Seigneur I si vous ne m’eussiez pas soutenu, j’aurais fait encore pis. — Autrement, en punition de notre orgueil , Dieu permettra que nous tombions dans des fautes plus graves et plus honteuses. C’est pourquoi l’Apôtre nous exhorte à ne jamais cesser de travaillera notre salut , et cela comment? avec crainte et tremblement ; Cum metu et tremore vestram salutem operamini.^ Celui qui craint beaucoup de tomber, se défie de ses forces ; mettant donc sa confiance en Dieu, il recourra à lui dans les périls , en obtiendra le secours dont il a besoin pour vaincre les tentations, et se sauvera. Saint Philippe de Néri répétait un jour en marchant dans les rues de Rome : a Je suis désespéré ! » Un religieux l’en ayant repris , le Saint lui répondit : « Mon père, je suis désespéré de moi^mêrî^e , mais j’ai confiance en Dieu: » C’est ainsi que nous devons faire, si nous voulons nous sauver ; il faut que nous vivions dans une continuelle défiance de nous -mêmes, et alors nous suivrons
(i) Gai 6. S.
(2) Serm. ^6. E. B.
(3) Phil
l’exeinple de ce grand Saint, qui, le matin, dès le premier instant de son réveil, disait à Dieu : « Seigneur ! soutenez aujourd’hui Philippe ; sans quoi Philippe vous trahira.»
Concluons donc avec Saint Augustin, que toute la science du chrétien consiste a savoir qu’il n’est rien et qu’il ne peut rien : Hœc est tota scientia magna j scire quia homo nihil est.‘^ Car, ainsi convaincu de son impuissance , il ne manquera pas de recourir à Dieu par la prière, et d’en obtenir la force dont il a besoin pour résister aux tentations et pour faire le bien.; et alors il fera tout avec l’aide du Seigneur, qui ne sait rien refuser a celui qui le prie humblement : Oratio humiliantis se nubes pénétrahit,... et non discedet donec Altissimus aspiciat La prière de l’âme humble pénètre les cieux, se présente au trône du Très-Haut, et ne se retire qu’après avoir été regardée favorablement et exaucée, cette âme fût-elle coupable de tous les crimes; car Dieu ne saurait mépriser un cœur qui s’humilie : Cor contritum et humiliaturn Deus, non despicies.^ Autant le Seigneur est sévère et inflexible envers les orgueilleux, autant il est doux et libéral envers les humbles : Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam.^ Et c’est précisément ce que Jésus-Christ a dit un jour a Sainte Catherine de Sienne : Sache, ma fille, que celui qui persévère à demander humblement mes grâces, acquerra toutes les vertus : Scito, plia, quod anima persévérons m'humiVi orotione adipiscifur omnem virtutem.^
Le savant et pieux évéque d’Osma, monseigneur Palafox, dans ses remarques sur la dix-huitième Lettre de Sainte Thérèse, donne aux personnes qui désirent se sanctifier un avis très-sage qui vient ici à propos. La Sainte écrit h son
(1) InPs. 70. s. i. .(2) Eccli. 55. 21. (3) Ps. 50. 40.
(4) Jac. 4. 6. (o) Ap. Bios, injjoncl. p. k. c. 5.
confesseur et lui rend compte de tous les degrés d’oraison surnaturelle dont le Seigneur l’avait favorisée. A ce sujet , le digne prélat fait observer que les faveurs surnaturelles , dont Dieu a daigné gratifier Sainte Thérèse et d'autres Saints, ne sont point nécessaires pour parvenir'a la sainteté, puisque bien des âmes se sont sanctifiées sans ces grâces extraordinaires, et que plusieurs, au contraire, se sont damnées après les avoir obtenues. Il infère de là qu’il est superflu et même présomptueux de désirer et de demander ces sortes de dons surnaturels ; car, la vraie et unique voie qui conduit à la perfection , c’est la pratique des vertus et de l’amour divin , et l’on y arrive au moyen delà prière, en tâchant de correspondre aux lumières et aux secours de Dieu, qui ne veut autre chose que de nous voir saints : Hœcest enim voluntas Dei, sanciificatio vestra.^
Le vénérable auteur que nous citons parle ensuite des degrés de l’oraison surnaturelle dont il est question dans la lettre de Sainte Thérèse , savoir, de floraison de quiétude , du sommeil et de la suspension des puissances , de l’union, de l’extase, du ravissement, du vol et du transport d’esprit, et de la blessure d’amour. Voici les réflexions également sages qu’il fait à ce sujet :
Quant à I’oraison de quiétude , dit-il , ce que nous devons désirer et demander à Dieu , c’est qu’il nous délivre de tout attachement aux biens terrestres, lesquels, loin de procurer la paix, n’apportent à l’esprit qu’inquiétude et aflliction, ainsi que Salomon nous l’assure : JJniversa vanitas etafjlictio spiritus.^ Le cœur de l’homme ne trouvera jamais la véritable paix , s’il ne se vide entièrement, en rejetant tout ce qui n’est pas Dieu, pour faire place à sou saint amour, afln qu’il le remplisse et le pos-
[\)I.ThBss.4.',y, {%Eccll.ii.
sède tout entier. Mais une âme ne peut faire cela d’ellemême; il faut quelle l’obtienne du Seigneur par des prières réitérées.
Quant au sommeil et a la suspension des puissances , nous devons demander â Dieu la grâce de les tenir endormies pour tout ce qui est temporel , et seulement éveillées pour considérer la divine bonté et pour soupirer après l’amour divin et les biens éternels.
Quant a I’union des puissances, prions pour obtenir la grâce de ne penser, de ne chercher, et de ne vouloir que ce que Dieu veut, puisque toute la sainteté, toute la perfection de l’amour divin, consiste a unir notre volonté â la volonté du Seigneur.
Quant à I’extase et au ravissement , prions Dieu de nous arrachera l’amour désordonné de nous-mêmes et de toutes les créatures pour nous attirer entièrement a lui.
Quant au vol d’esprit , supplions-le de nous accorder la grâce de vivre sans aucune attache au monde , et de faire comme les hirondelles , qui , même pour se nourrir , ne s’arrêtent point sur la terre , mais prennent leur nourriture en volant : c’est-'a-dire qu’il faut se servir des biens temporels autant qu’il est nécessaire pour soutenir sa vie, mais toujours en volant, sans s’appliquer â la jouissance des plaisirs terrestres.
Quant au transport d’esprit , demandons a Dieu qu’il nous donne le courage et la force de nous faire violence , lorsqu’il le faut, pour résister aux attaques de nos ennemis, pour vaincre nos passions, et pour embrasser les souffrances , même au milieu des désolations et des ennuis spirituels.
Enfin, quant â la blessure d’amour : de même que la douleur qu’on ressent d’une blessure entretient et renouvelle sans cesse le souvenir du tort qu’on a reçu ; ainsi ,
nous devons prier Dieu de nous percer tellement le cœur de son saint amour , que nous ne cessions jamais de penser à sa bonté et à la tendresse qu il nous a témoignée, et que cette pensée nous porte à nous efforcer continuellement de l’aimer et de lui plaire par nos œuvres et nos affections.
Mais aucune de ces grâces ne peut être obtenue sans la prière; et, avec la prière, pourvu quelle soit humble, confiante, et persévérante, on obtient tout.