‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 22 sur 132 · DIEU VEUT LE SALUT DE TOUS LES HOMMES · texte numérisé non relu

DIEU VEUT LE SALUT DE TOUS LES HOMMES

Dieu aime toutes ses créatures : Diligis enim omnia quœ sunt , et nihilodisti eorum quœ fecisti,^ Or, l’amour ne peut être inactif, dit Saint Augustin : Habet omnis amor vim suam , nec potest vacare.'^ Il s’ensuit que l’amour est nécessairement bienveillant , et que celui qui aime une personne quelconque, ne peut s’empêcher de lui faire du bien quand il en a le moyen , comme le dit Aristote : Amor, quæ bona illi esse crédit quem amat , ea studet efficere.'^ Si donc Dieu aime tous les hommes, il doit vouloir qu’ils acquièrent tous la vie éternelle, qui est le suprême et unique bien de l’homme, puisque c’est l’unique fin pour laquelle nous sommes créés : Habetis fructiim vestrurn in sanctificationem , finem vero vitam œternamA

Cette doctrine, que Dieu veut le salut de tous les hommes et que Jésus-Christ est mort pour les sauver tous,

(Ij Sap. H. ^5. (2) In Ps.

(3j Rheior. l. c. 4, (4) Rom. 6. 22.

G. MOYEN

DIEU VEUT LE SALUT

est aujourd’hui certain(3 et catholique, suivant le sentiment commun des théologiens, Petau , Gonet , Gotti , etc., d’accord avec Tournely, qui ajoute que c’est une doctrine prochaine de la foi : Proxima fidei. Les preuves ne manquent pas.

Décisions de l’Eglise.

C’est pour cela que les Prédestinatiens ont été condamnés : entre autres erreurs , comme on peut le voir dans Noris, Petau, et plus en détail dans Tournely,^ ils prétendaient que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes ; ce qu’atteste Ilincmar, archevêque de Reims, dans sa Lettre h Nicolas I®*' : Veteres j^rœdestinatiani dixerunf, quoniam non vult Dcus oinnes salvos fieri , sed tantum cos qui salvantur. Ils furent condamnés d’abord par le Concile d’Arles en 475, qui anathématisa quiconque oserait dire que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes et qu’il ne veut pas que tous les hommes soient sauvés : Anathcma illi qui dixerit quod Christus non j^ro omnibus morfuus sit^ nec omnes hommes saluos esse velit et où Lucidus, qui enseignait la même erreur , fut contraint de se rétracter par une déclaration catégorique : Damno cum qui dicit quod Christus mortem non pro omnium sainte susceperit. Cette condamnation fut réitérée dans un autre Concile tenu peu après a Lyon.* Gotescalc, ayant renouvelé cette hérésie au neuvième siècle, fut pareillement condamné par le Concile de Quiercy, où l’on décida que la volonté de Dieu et la mort de Jésus-Christ embrassent le salut de tous les hommes sans exception, quoiqu’ils ne se sauvent pas tous : Deus omnes homines sine excep-

(\)De Gr. Chr. q. S. ^2) Anath. 6.

(*) Voyez I’Hist. des Hérésies, par S. Alphonse, ch. b. art. 2.

tionevult salvos fieri, licet non omnes salventur. — NuU lus est pro quo [Christus] passus non fuerit , licet non omnes passionis ejus mysterio redimantur.^ En dernier lieu , celte fausse doctrine fut encore réprciivée dans la douzième et la trentième proposition de Quesnel : Quando Deus vult salvare animam, effectus indubitabilis sequitur voluntatem Dei. — Omnes quos Deus vult salvare j)er Christum , salvantur infallibiliter. Ces propositions ont été justement condam.nées , et cela parce qu'elles signifient que Dieu ne veut point le salut de tous les hommes ; car, si l’on pouvait dire que tous ceux dont Dieu veut le salut se sauvent infailliblement , il s’ensuivrait que Dieu ne veut point le salut de tous les fidèles, et encore moins celui de tous les hommes.

Le Concile de Trente s’est aussi exprimé sur ce pqint d’une manière claire, en disant que Jésus-Christ est mort pour procurer a tous les hommes l’adoption d’enfants de Dieu, quoiqu’ils ne profitent pas tous de ce bienfait : Ut omnes adoptionem filiorum reciperent. — Verum , etsi ille pro omnibus mortuus est, non omnes iamen mortis ejus heneficium recipiunt.^ Le saint Concile pose donc comme certain que le Rédempteur est mort , non-seulement pour les élus , mais encore pour ceux qui , par leur faute, ne reçoivent pas le bienfait de la rédemption. On ne peut pas prétendre que, par ces paroles, le Concile a seulement voulu dire que Jésus-Christ a donné au monde un prix suffisant pour sauver tous les hommes ; car , en les prenant dans ce sens , on pourrait dire que le divin Sauveur est mort aussi pour les démons. D’ailleurs, le Concile de Trente a voulu réprouver ici la doctrine des novateurs; or ceux-ci ne niaient point que le sang de Jésus-Christ ne

(\)Art. S — 4.

(2) Sess. a. cap. ^ — 3.

DIEU VEUT LE SALUT

fût suffisant pour sauver tous les hommes, mais ils prétendaient que ce sang divin n’a point été réellement donné et répandu pour tous ; et c’est cette erreur que le saint Concile a voulu condamner , en déclarant que le Sauveur est mort pour tous les hommes. Il ajoute même plus loin, que les pécheurs se disposent a la justification par leur espérance en Dieu, fondée sur les mérites de Jésus-Christ : In spem erlguntur , fidentes Deum sibi propter Christum propitium fore.^ Or, si Jésus-Christ n’avaft point voulu appliquer les mérites de sa passion à tous les hommes, il en résulterait qu’aucun pécheur ne pourrait se trouver dans cette disposition, arriver à cette espérance; car personne ne pouvant, sans une révélation spéciale , avoir la certitude d’être du nombre de ceux k qui le Rédempteur aurait voulu appliquer le fruit de sa mort, on ne saurait concevoir une telle espérance, n’ayant pas, ce qui est nécessaire pour cela, une assurance ferme que Dieu veut le salut de tous les hommes , et qu’il veut pardonner a tous les pécheurs bien disposés , en vertu des mérites de Jésus-Christ.

Enfin , la même erreur fut encore condamnée , d’abord dans Baius , qui enseignait que Jésus-Christ n’est mort que pour les élus , et ensuite dans la cinquième proposir tion de Jansenius, qui défendait de croire que le divin Sauveur a répandu son sang pour tous les hommes : Semipelagianum est dicere Christum pro omnibus omnino hominibus mortuum esse aut sanguinem fudisse. Innocent X, dans sa Constitution de fan \ 653 , a expressément déclaré que c’est une impiété et une hérésie de dire que Jésus-Christ est mort seulement pour le salut des prédestinés.

(1) Ihid. cap. 6.

*2® Texte célèbre de Saint Paul.

D’ailleurs, les Ecritures et tous les Saints Pères nous assurent que Dieu veut, d’une volonté vraie et sincère, le salut de tous les hommes et la conversion de tous les pécheurs, tant qu'ils vivent sur la terre. Nous en avons d’abord un témoignage formel dans Saint Paul : Dieu veut, dit-il, que tous les hommes soient sauvés , et qu’ils viennent tous a la connaissance de la vérité : Omnes hoininés vult salvos fîeri , et ad agnitionem veritatis venire.^ La sentence de l’Apôtre est absolument décisive : Omnes homines vult salvos fieri. Dans leur sens propre , ces paroles signifient que Dieu veut véritablement le salut de tous les hommes ; or , c est une règle constamment et généralement reçue , que les termes de l’Ecriture ne doivent pas être interprétés dans un sens figuré , sinon dans le seul cas où le sens littéral est opposé a la foi ou aux bonnes mœurs ; et c’est précisément ce que fait entendre Saint Bonaventure à propos du texte qui nous occupe : Dicendum quod, cum Apostolus dicat quod Deus « Omnes homines vult salvos fieri , » necesse habemus concedere quod Deus velit.^

11 est vrai que Saint Augustin et Saint Thomas rapportent diverses interprétations qui ont été données au texte de Saint Paul ; mais ces deux grands Docteurs l’ont entendu , l’un comme l’autre , de la volonté que Dieu a de sauver tous les hommes sans exception.

Que tel ait été en effet le sentiment de Saint Augustin, c’est ce que nous allons voir ci-après; aussi Saint Prosper repousse-t-il comme une chose injurieuse à cet illustre Docteur , la prétention que Saint Augustin ait jamais

(1) /. Tim, 4. (2) Ini, Sent. d. 46, a. 1, q. /.

DÏEU VEUT LE SALUT

supposé que le Seigneur ne veuille pas véritablement le salut de tous les hommes. Selon le même Saint Prosper, qui fut son plus fidèle disciple , nous devons reconnaître en Dieu cette volonté, puisque l’Apôtre nous l’enseigne en ordonnant de prier pour tous les hommes : Sincerissime credmdurn atque profitendum est Deum relie ut omncs homines salvi fiant ; siquidem Apostolus , cujus ista sentenfia est, sollicitissime prœcipit ut Deo pro omnibus suppliceiiir.^ Cet argument est clair et solide ; car en effet Saint Paul recommande d’abord de prier pour tous les hommes : Obsecro iqitur primum omnium fieri obsecrationes... pro omnibus hominibus... \ puis il ajoute comme motif que c’est une chose agréable k Dieu , attendu que Dieu veut le salut de tous : Hoc enim bonum est et acceptum coram Salvatore nostro Deo, qui omnes hommes vult salcos fieri. Si donc l’Apôtre exige que Ton prie pour tous les hommes, c’est précisément parce que le Seigneur veut qu’ils soient tous sauvés. Saint Jean Chrysostôme fait le même raisonnement : Si omnes ille vult salvos fieri, merito pro omnibus oportetorare : si omnes ipse salvos fiericupit, illiiis et tu concorda voluntati.’^

Quant a Saint Augustin , si , en disputant contre les sémi-pélagicns, il semble en quelque endroit donner une interprétation différente au texte cité , en disant que Dieu veut , non pas que tous les hommes soient sauvés, mais seulement un certain nombre d’entre eux, le savant père Petau observe avec raison que le Saint n’y parlait que d’une manière incidente, sans vouloir traiter cette matière, ou qu’il s’agissait de la grâce de la volonté absolue et victorieuse , par laquelle Dieu veut absolument le salut de quelques-uns, le Saint Docteur ayant dit a ce propos que

(I) Resp. ad 2 ohj, Vincent. (2) Inl. Tim. hom. 7.

la volonté du Tout-Puissant remporte toujours : Onmipoicntis voluntas semper invicta

Ecoutons d’ailleurs comment Saint Thomas ^ concilie le sentiment de Saint Augustin avec celui de Saint Jean Damascène, qui tient que Dieu, dans sa bonté, veut le salut de tous les hommes en général et de chacun d’eux en particulier, d’une volonté antécédente : Deus prœcedentcr vultomnes salvari. Efficit nos bonitatis suæ participes, ut bonus; peccantes autem puniri vult, ut jnstus.^ Saint Augustin semble quelque part, ainsi que nous l’avons dit, d’un avis différent. Mais le Docteur Angélique les accorde, en disant que Saint Jean Damascène a parlé de la volonté ANTÉCÉDENTE , par laquelle Dieu veut réellement le salut de tous les hommes , et que Saint Augustin a parlé de la volonté CONSÉQUENTE. Expliquant ensuite cette distinction, Saint Thomas dit que la volonté antécédente est celle par laquelle Dieu, considérant l’homme en lui-même, abstraction faite du mérite personnel , veut que tout homme soit sauvé : Voluntas antecedens est qua [Deus) omnes homines salvos fieri vult. C’est un bien, la bonté divine l’exige. Mais si l’on considère toutes les circonstances propres a chaque individu, on voit qu’il n’est pas bien que tous soient sauvés ; car , les uns consentent et travaillent à leur salut, tandis que les autres se refusent et résistent : Considéra-' iis autem omnibus circumstantiis personœ , sic non invenitur de omnibus bonum esse quod salventur ; bonum est enim eum, qui se prœparat et consentit, salvari , non vero nolentem et resistentem. De là naît la volonté conséquente, qui présuppose la prescience des œuvres, non comme cause de la volonté , mais comme raison de ce qui est

( I) Enchir. c. 102. (2) în /. Sent. d. 16. q 1. a. 4.

De Fid. orth. L 2. c. 29.

DIEU VEUT LE SALUT

voulu : Et hœc est voluntas consequens , eo quod prœsup^ ponit prœscientiam operum, non tamquam caiisam volun- (atis, sed quasi raiionem voliti.

On voit que le Docteur Angélique est aussi de ce sentiment , que Dieu veut réellement le salut de tous les hommes en général et de chacun d’eux en particulier, et que tel est le sens des paroles de Saint Paul citées plus haut ; c’est ce qu il confirme dans plusieurs endroits. Sur ce texte : Eum qui venit ad me j non ejiciam foras : * Je ne rejetterai point celui qui vient à moi ; — il invoque l’autorité de Saint Jean Chrysostôme, et fait dire au Sauveur qu’il ne rejette personne, parce qu’il est descendu du ciel pour accomplir la volonté de son Père , qui veut le salut de tous les hommes : Secundum Chrysostomum : Si ergo pro sainte hominum incarnatus sum , quomodo debeoeos ejicere? et hoc est quod dicit : Ideo non ejicio,quia descendi de cœlo nt faciam voluntatem Patris, qua vult omnes salvos fieri.^ Ailleurs, il assure que Dieu , voulant que tous les hommes soient sauvés , donne sa grâce a quiconque se dispose a la recevoir ; de sorte que la grâce ne manque a personne, et quelle se communique a chacun autant qu’il dépend d’elle : Deus voluntate sua liberalissima dat [fjratiam) omni prœparanti se, « Qui omnes homines vult salvos fieri ; » et ideo gratia Dei nulli deest, sed omnibus, quantum in se est, se communicat.^ Le Saint Docteur déclare son sentiment d’une manière encore plus expresse, en expliquant le texte même de l’Apôtre : In Deo salus omnium hominum secundum se considerata habet rationem ut sit volibilis,et sic ejus voluntas est antecedens ; sed si consideretur bonum justitiæ, et quod jjeccata puniantur, sic non vult; et hœc est voluntas consequens On voit

(1)Jo. 6. 31.

(3j In Heb. lect. 3.

(2) In Jo. 6. lect. 4.

(4) lui. Tim. lect. /.

ici qu’il a été constant dans son explication de ce qu’il entendait par volonté antécédente et par volonté conséquente, puisqu’il répète et confirme en cet endroit ce qif il en avait déjà dit dans le passage que nous avons rapporté un peu plus haut. 11 y ajoute la comparaison d’un négociant voyageant sur mer , qui veut d’une volonté antécédente sauver toutes ses marchandises, mais qui, dans une tempête , cesse de vouloir les sauver , afin de sauver sa vie. C’est ainsi , dit le Saint , que Dieu , considérant la méchanceté de plusieurs, veut qu’ils soient punis pour la satisfaction de sa justice , et conséquemment ne veut point qu’ils soient sauvés ; mais il veut toujours , d’une volonté antécédente et vraie en soi, le salut de tous. De sorte que , comme il l’explique ailleurs , la volonté que Dieu a de sauver tous les hommes est absolue, considérée en elle-même ; elle n’est conditionnelle que par rapport à l’objet voulu; c’est-à-dire quelle attend si l’homme veut y correspondre, selon l’ordre justement établi pour obtenir le salut : Nec tamen est imperfectio ex parte voluntatis divinœ, sed ex parte voliti, quod non accipitur cum omnibus circumsfantiis quœ exiguntur ad rectum ordinem in salutem.^ Enfin il donne encore, dans un autre endroit, cette comparaison : Un juge qui est juste veut d’une volonté antécédente que tout homme vive , mais il veut d’une volonté conséquente que l’homicide soit mis à mort ; de même. Dieu veut d’une volonté antécédente que tout homme soit sauvé, mais il veut d’une volonté conséquente qu’il y ait des damnés, parce que sa justice l’exige : Jiistus judex antecedenter vult omnein hominem vivere, sed consequenter vult homicidam suspendi ; similiter Deus antecedenter vult omnem hominem. salvariy sed conse-

fl) In 4. Sent. d. AG. q. /. a. 1.

G. MOYEN

DIEU VEUT LE SALUT

quenter vult quosdam damnari, secundum exigenîiam suœ justitiœ. *

Je n’ai pas ici l’intention de réprouver le sentiment de ceux qui veulent la prédestination à la gloire avant la prévision des mérites ; je dis seulement que je ne puis comprendre comment, tout en soutenant que Dieu, sans avoir aucun égard aux mérites, destine les uns à la vie éternelle et en exclut les autres, ils peuvent se persuader que Dieu veut le salut de tous, à moins qu’ils n’entendent par cette volonté de Dieu , non une volonté réelle et sincère, niais plutôt une volonté hypothétique et métaphorique. Je ne conçois pas, dis-je, qu’on puisse alTirmer que Dieu veut le salut de tous les hommes et leur participation a la gloire, tandis qu’il en aurait exclu la plupart, sans avoir aucunement pris en considération leurs démérites. Le père Petau, qui tient le sentiment contraire, s’exprime ainsi : A quoi bon Dieu aurait-il donné a tous les hommes le désir du bonheur éternel, si, avant tout démérite de leur part , il en avait exclu le plus grand nombre? A quoi bon Jésus-Christ serait-il venu sauver tous les hommes par sa mort, si Dieu avait décrété d’avance que tant de malheureux seraient privés du bienfait de la rédemption? A quoi bon leur donner les moyens, s’il était arrêté d’avance qu’ils ne parviendraient pas à la fin ? — A ces questions le même auteur ajoute une réflexion d’un grand poids : S’il en était ainsi, dit-il , nous devrions admettre que Dieu, qui aime toutes les choses qu’il a créées, s’est conduit différemment envers les hommes : en les créant, loin de les aimer tous, il les aurait pour la plupart haïs souverainement, en les excluant de la gloire pour laquelle il leur donnait l’être. U est certain que le bonheur de la

créature consiste a atteindre la fin pour laquelle elle est creee. 11 est certain ^ d un autre cote , que Dieu crée tous les hommes pour la vie éternelle. Or, si Dieu avait créé certains hommes pour la vie éternelle, et qu ensuite, indépendamment de leurs fautes, il les en eût exclus, il les aurait, en les créant, hais souverainement et sans cause, en leur faisant le plus grand mal qui pût jamais leur arriver, celui d etre empêchés de parvenir a leur fin, c est-'adire, a la gloire pour laquelle ils étaient créés. Il n y a pas de milieu, en effet, entre l’amour et la haine de Dieu envers ses créatures , surtout envers les hommes ; car , l’amour ou la haine de Dieu envers les hommes, c’est la vie ou la damnation éternelle. Or , le plus grand malheur de l’homme, c’est d’être séparé de Dieu et réprouvé. Vouloir la perte éternelle de l’âme , c’est donc la plus grande de toutes les haines possibles ; et voilà quelle serait la haine de Dieu envers des hommes supposés innocents I Non enim medio quodam modo amorem inter et odium circa creaturas potest afjici Deus , maxime erga homines , quos vel amat ad vitam perpetuam vel odit ad damnationem. Est autem summum hominis malvm alienari a Deo ac reprobari. Quare, si cui Deus sempiternum vult exitium animœ , hune non ornât , sed odit odio illo quocl esse maximum potest in eo genere quod naturalem ordinem excedit. Tel est en substance le raisonnement du père Petau et notons que , par la perte éternelle de l’âme : Sempiternum exitium, il n’entend pas la damnation positive, mais l’exclusion de la gloire. Dans le fait, dit Tertullien, à quoi nous servirait de n’avoir pas été créés pour l’enfer, si Dieu, en nous créant, nous avait séparés du nombre des élus , séparation qui entraîne nécessairement la perte du salut et la damnation , puisqu’entre l’un et l’autre il n’y a point de milieu ? Quis erit enim exitus

DIFU VEUT LE SALUT

segregaiorum? nonne amissio salutis Si donc, conclut le père Petau , Dieu aime tous les hommes^ ce qui est incontestable , nous devons croire qu’il veut le salut de chacun d’eux, et qu’il ne peut en avoir haï aucun, au point de lui vouloir un si grand mal que la privation de la gloire , antérieurement à la prévision de ses démérites : Quamohrcm , si onmes Deus amat hommes eo a(fectu qui mérita illoruin antecedit , non eoriim odit animas , ac jiroinde non summum vult illis malum.‘^

Je dis toutefois, et je répète toujours, que je ne comprends pas comment cela pût se faire ; car, après tout, il s’agit ici de la Prédestination, mystère si profond qu’il force l’Apôtre a s’écrier : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables I Qui a jamais connu les desseins de Dieu ? O altiiudo divitiarum sapicnfiæ et scientiœ Dci, quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles vice ejus! Quis enim cognovit sensum Domine?^ Nous devons donc nous soumettre a la volonté du Seigneur , qui a laissé ce point obscur dans l’Eglise , afin que l’homme apprenne h s’humilier en adorant les décrets de la divine Providence : d’autant plus que, quant a la grâce , par laquelle seule nous pouvons acquérir la vie éternelle; il est hors de doute que Dieu nous la dispense plus ou moins abondamment d’une manière tout à fait gratuite et sans regarder nos mérites. Ainsi , pour nous sauver , il nous sera toujours nécessaire de nous jeter dans les bras de la divine miséricorde , afin quelle nous aide par son secours a gagner le port du salut, sans jamais cesser de nous appuyer sur les promesses infaillibles que le Seigneur nous a faites d’exaucer et de sauver ceux qui le prient.

’J) Adv. Marc. I. 4. (2) De Deo. l, iO. c. o. n. 5, (3) Bom. H. 44,

Autres textes de l’Ecriture.

Revenons maintenant a la question qui nous occupe, et voyons les autres textes de l’Ecriture qui établissent cette vérité, que Dieu veut réellement le salut de tous les hommes.

Écoutons d’abord ce qu’il nous déclare par la bouche du prophète Ézéchiel : Vivo ego , dicit Dominus Deus : nolo mortem impii, sed ut convertatur impius a via sua, et vivat Je le jure par moi-même, dit le Seigneur : je ne veux point la mort de l’impie ; ce que je veux, c’est que l’impie se convertisse, qu’il quitte sa voie, et qu’il vive. — Le Seigneur dit donc , non-seulement qu’il ne veut point la mort , mais qu’il veut la vie du pécheur ; et il le jure, selon la remarque de Tertullien, pour nous déterminer plus facilement a le croire: Jurans etiam , a Vivo » dicens, cupit credi silnr-

S’il nous punit , dit David , c’est parce que nos péchés provoquent sa colère; mais dans son cœur, il veut toujours notre vie , et non pas notre mort : Quoniam ira in indignatione ejus , et vita in voluntate ejus.'’^ Qu’est-ce que cela signifie , s’écrie Saint Basile en expliquant ce texte , sinon que le Seigneur veut que tous les hommes participent à la vie éternelle? Quîd ergo dicit? nirnirum quod vult Deus omnes vitœ péri participe^. — Notre Dieu, ajoute le Roi-Prophète , est le Dieu qui sauve et délivre de la nâort : Deus nosfer, Deus salvos faciendi; et Domini Domini exitus mortis.'^ C’est-à-dire, suivant le commentaire de Bellarmin , que le propre , la nature de Dieu , est de nous préserver tous de la mort et de nous conduire au

(1) Ez. 33. 11.

(3) Ps. 29. 6.

(î.) De Pœnif.

(4 Ps. 67. 21.

DIEU VEUT LE SALUT

salut : Hoc est illi proprium , hœc est ejus natura , Deus noster est Deus salvanSy et Del nostri siint exitus mortis, id est, Libérât io a morte.

Le divin Sauveur lui-même s'exprime ainsi : Venez a moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai : Venite ad me omnes , qui lahoratis et onerati esiis, et ego reficiam vos.^ S’il nous appelle tous au salut, il a donc vraiment la volonté de nous sauver tous. Et c’est en effet ce qu’atteste Saint Pierre : Nolens aliquos perire, sed omnes ad pœnitentiam reverti Dieu ne veut, dit-il, la perte d’aucun, mais il veut que tous fassent pénitence , et, par ce moyen , parviennent au salut.

Voici encore d’autres témoignages des Livres Saints, qui confirment cette doctrine de la manière la plus touchante : Ecce sio ad ostium et pulso : si quis audierit vocem meam, et aperuerit mihi januani, intraho ad ilium ^ etcœnaho cum illo, et ipse mecum : 3 Je me tiens constamment a la porte de vos cœurs, et je frappe, dit le Seigneur : si quelqu’un entend ma voix et vient m’ouvrir, j’entrerai chez lui, et jesouperai avec lui, et lui avec moi. Et quare moriemini , domus Israël? Quia nolo mortem morieniis , dicit Dominus Deus , revertimini et vivite : ^ Pourquoi donc, vous qui êtes mes enfants, pourquoi voulez-vous périr ? je neveux point votre mort; revenez à moi et vivez. Quid debui ultra facere vineœ meœ , et non feci ei? ^ Qu’ai-je dû faire de plus pour vous que je n’aie point fait? Quoties volui congregare fdios tuos , quemadmodum gallina congregat pullos suos subalas, et noluisti!^ Que de fois n’ai-je pas voulu vous réunir sous les ailes de ma miséricorde, comme une poule rassemble ses petits

{i)MaUh. U. n. (2)//. Pti. 5. 9. (3; Apoc. S. ^0.

(4: Ez. 18. 31. (5) h. 5. 4. (6 Matth. ^3. 31.

pour les protéger et les sauver, et vous m’avez tourné le clos ! — Comment le Seigneur pourrait-il dire qu’il frappe continuellement au cœur des pécheurs, nous exhorter si vivement à aller nous jeter dans ses bras, nous adresser de tendres reproches en nous demandant ce qu il aurait dû faire de plus pour notre salut, assurer qu’il a pour nous une sollicitude maternelle , s’il n’avait pas une vraie volonté de nous sauver tous?

Saint Luc rapporte que Jésus-Christ, se rendant un jour a Jérusalem, leva les yeux sur cette ville coupable, et, considérant la perte de ses habitants a cause de leurs péchés, se mit a verser des larmes de compassion : Videns civifafein, flevit super illarn^ Pourquoi, demande Théophylacte avec Saint Jean Chrysostôme , pourquoi le Sauveur pleura-t-il alors en voyant le malheur qui menaçait les Hébreux , sinon parce qu’il désirait sincèrement leur salut?

Comment, enfin, après tant de témoignages par lesquels le Seigneur nous manifeste la volonté qu’il a de nous voir tous sauvés, comment peut-on dire que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes? Si, conclut le père Petau , toutes ces sentences de l’Ecriture, si claires et tant de fois répétées, avec larmes, avec serment, de la part de Dieu, peuvent être interprétées dans un sens contraire , qu’y aura-t-il d’assez nettement défini dans les choses de la foi pour être a l’abri de la chicane? Quod si ista Scripturœ loca, quibus hanc suam voluntatem et affectum tam illiistribus ac tam sœpe repetitls sententiis, imo lacrymis ac jurejurando, iestatus est Deus, calumniari licet et in contrarium detorquere sensum , ut, prœter paucos, genus hominum omneperdere statuerit, nec eorum servandorum

(I) Luc. 19. 41.

DIEU VEUT LE SALUT

voluntatem habuerit, quid est adeo disertum in fidei decretis quod simili ab injuria et cavillatione tutum esse possit? ^ Ainsi s’exprime cet auteur célèbre ; et le cardinal Sfondrati ajoute que, ceux qui pensent autrement, semblent faire du vrai Dieu un être fictif, comme sont les rois de théâtre : ' Plane qui aliter sentiunt, nescio an ex Deo. vero deum scenicum faciant ^ quales sunt qui reges in iheatro se fingunt, cum tamen nihil minus quam reges sint."^

4® Sentiment unanime des Saints Pères*

Cette vérité, que Dieu veut le salut de tous les hommes, est encore confirmée par le sentiment commun des Saints Pères. On ne doute pas que tous les Pères grecs n’aient été unanimes sur ce point ; tels sont Saint Justin, Saint Basile , Saint Grégoire de Nazianze , Saint Cyrille , Saint Méthode, Saint Jean Chrysostôme, tous cités parle père Petau. Mais voyons ce qu’en disent les Pères de l’Eglise latine.

D’après Saint Jérôme, comme on ne peut être sauvé malgré soi , Dieu veut que nous voulions le bien pour accomplir le dessein de miséricorde qu’il a sur nous : Vult [Deus) salvari omnes ; sed quia nuUus absque propria voluntate salvatur , vult nos boniim velle , ut, cum voluerimus, velit in nobis et ipse suum implere consilium.^ Le Seigneur veut donc sauver, tous ceux qui le désirent , et il les appelle tous au salut, prêt à récompenser leur bonne volonté; mais il en est qui refusent de croire : y^oluit itaque Deus salvare cupientes et provocavit ad salutem, ut voluntas haberet præmium ; sed illi credere nolaerunt.^

(t ] Lib. 10. c 16. n. 6.

(3 fn Eph. /.

2) Noduê prœd. p. I § Y. 4) fn fs. OS.

Saint Hilaire assure que Dieu veut le salut, non-seulement de ceux qui doivent être du nombre des justes, mais encore de tous les hommes sans aucune exception : Ut omnes homines Dens salvos péri velit , et non eos tantum qui ad sanctorum nurrieriim perîinebunt , sed omnes omnino, ut nullus habeafur exceptas. ^

Auteur de tout le genre humain , le Seigneur veut, autant qu’il dépend de lui, que tout homme soit sauvé, dit Saint Paulin : Omnibus dicit Christus : « Venite ad me , etc. ; » omnein enim , quantum in ipso est, hominem saU viim péri vult qui fecit omnes."^

11 n’y a donc pas d exclusion pour les impies, conclut Saint Ambroise, pas même pour le traître Judas : Etiam circa implos ostendere suam debuit voluntatem; et ideo nec proditurum debuit prœterire, ut adverterent omnes quod inelectione etiam proditoris sui servandorum- omnium insigne prœtendit.. .. Et quod in Deo fuit, ostendit omnibus quod omnes voluit liberare.^

L’auteur de l’ouvrage intitulé : Commentaire de Saint Ambroise, — que l’on attribue au diacre Hilaire , comme le rapporte le. père Petau; cet auteur, dis-je, en e^xpliquant le texte de Saint Paul : Qui omnes homines vult salvos péri , fait la question suivante : Puisque Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’il est toutpuissant, pourquoi en est-rl tant qui ne se sauvent pas? — ’ et il répond : Vult illos salvari, si et ipsi velint ; nam utique qui leyem dédit , nullum excipit a salute — Hœc medicina non profuit invitis : c’est-a-dire que le Seigneur n’a exclu personne de la gloire, et qu’il donne a tous la grâce nécessaire pour se sauver, mais à la condition qu’on veuille y correspondre ; car la grâce ne profite pas a ceux

I Ep. ad Aug. 2 Ep. ad Sever. (3' De Parad. c.

DIEU VEUT LE SALUT

qui s’y refusent. Saint Jean Chrysostôme et Saint Augustin font a cette objection une réponse semblable ; ils disent que Dieu ne force point la volonté de l'homme , qu’il lui laisse toujours son libre arbitre : Car igitur non omnes salvi fiunt , si vult Deus omnes saluas esse? Quoniam non omnium voluntas illius voluntatem sequitur ; porro ipse neminem cogit ^ — Vult Deus omnes homines siluos fieri, non sic tamen ut eis adimat liberum arbitrium?^ Saint Augustin répète la même chose en plusieurs endroits que nous verrons ci-après.

Page 1